‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 1 sur 56 · LA CHAUSSÉE-D’ANTIN · texte numérisé non relu

LA CHAUSSÉE-D’ANTIN

S* LXXXIII. [i"jasviib l8l3.]

RÉVOLUTIONS DES MODES

Tout change : la raison change aussi de méthode. Écrits, habillements, système, tout est mode.

Racine fils, Êpit. ù Mousseau.

Je loue l'industrie d'un peuple ijui cherche b faire payer aux autres scs propres mœurs et scs ajustements ; mais je le plains de se laisser lui-même si fort piper et aveugler & l'autorité de l'usage présent , qu'il soit capable de changer d’opinion et d'avis, tous les mois, s'il plaît b b coutume.... On dirait que c'est quelque espèce de manie qui lui tourne* boule l'entendement.

Montaigne.

Je vois avec plus de plaisir (pie de vanité prospé* rer entre nies mains une entreprise où plusieurs iionunes de mérite ont successivement échoué, dans le siècle dernier : le peu de succès qu’ont obtenu

REVOLUTIONS I)F.S MODES

dans leur temps les Spectateurs, les Observateurs, les Épilogueurs français, avait fait croire à certaines personnes que l’amour-propre national ne s'accommodait point de cette espèce de lanterne magique, au moyen de laquelle un moraliste, plus ou moins sévère, reproduit cliaqtic semaine quelque partie du tableau fidèle de nos vices, de nos travers, ou de nos ridicules: j’ai lieu de croire, au contraire, que c’est au défaut tic fidélité de ces portraits qu’il faut s’en prendre du froid accueil qu’ils ont reçu.

L'abbé Prévost, Marivaux, et leurs imitateurs, ont fait, si j’ose m’exprimer ainsi, de l’esprit et de la morale à propos de mœurs : mais ils ne paraissent pas s’ètrc astreints à retracer celles de leurs contemporains; il n’y a rien de déterminé, rien de local dans leurs peintures: le site est de tous les pays; les personnages sont de tous les temps. Je me suis tracé un cadre moins vaste; et, par compensation de tous les avantages que ces écrivains ont sur moi, j’ai pris sur eux celui de la vérité, ou du moins de l’à-propos. Je dessine ce (pie je vois ; je trace des caractères que j’ai sons les yeux; et, pour être plus sûr de la ressemblance, je moule mes figures sur la nature vivante.

Mon travail, il faut l’avouer, devient chaque jour plus facile, et souvent il m’arrive de trouver dans ma correspondance le germe, la matière, quelque

RÉVOLUTIONS DES MODES. 5

fois même, comme dans la lettre suivante, le texte de mon Discours.

« Mon cher Ermite,

■•Je vis solitaire, inconnu; j’aime à réfléchir, à observer, et toutes les fois que je fais quelque remarque, je m’amuse à l'écrire; mais, comme dit Marmontel , « Il est triste de voir une belle cain- « pagne, sans pouvoir dire à quelqu’un: Voilà une « belle campagne ! » C’est donc un plaisir pour moi de vous communiquer mes idées : et je m’y livre avec d'autant moins de scrupule que, vous étant tout-à-fait inconnu, vous n êtes pas même tenu envers moi aux plus simples égards de la politesse, et que le feu est là pour faire justice de ma lettre, pour peu qu’elle vous ennuie: cela posé, M. l'Ermite, causons ensemble.

u Ditcs-moi, si vous le savez, pourquoi mes chers compatriotes, que Voltaire appelait Welches dans ses moments d’humeur, mais qui u’eu sont pas moins célèbres pour l’excellence de leur go lit et la richesse de leur imagination; pourquoi, dis-je, les Français sont, de tous les peuples, le plus sujet à s’engouer de certains souvenirs, de certaines idées rebattues, au point d’en faire, à leurs usages, à leurs modes, les plus ridicules applications? Sommes-nous des enfants, qui ne peuvent admirer un objet saus vouloir l’ôter de sa place? La raison nous dit que chaque

fi ItÉVOLUTIO.NS UES MODES.

peuple, chaque pays et chaque siècle a son caractère propre; qu’il faut modifier avec art les emprunts qu’ou lui fait, sous peine de reproduire les plus choquantes disparates; et qu'une imitation servile est toujours un signe de médiocrité. Plus cette réflexion est juste, moins on doit s’étonner du cercle vicieux que la mode parcourt en France depuis quelques années.

« Après s’être affublée successivement de guenilles égyptiennes, grecques, romaines, asiatiques, la voilà maintenant bariolée des couleurs de la chevalerie. Naguère nous ne voulions que de l’antique, c’est du gothique qu’il nous faut maintenant: je n’examine pas si nous sommes, de caractère, plus véritablement chevaliers que nous n 'étions Romains autrefois : je n’envisage que le côté frivole de nos métamorphoses ; je ne veux enlever que l’habit ; ce n’est pas ma faute si, comme la robe du centaure Nessus, il s’attache à la peau.

«Je suis lié avec un homme d’affaires, qui, en arrangeant celles des autres, a si bien fait les siennes, qu’il jouit d’une fortune considérable; il la partage avec ses enfants et sa femme : je ne connais à celle-ci d’autre défaut que d’être esclave de la mode, comme je ne connais à mon ami d’autre ridicule que d’être, à cet égard, esclave de sa femme. La nature en a fait un gros homme court, joufflu, portant besicles et faux toupet en ailes de pigeon : je vous laisse à pen-

RÉ VOLETIONS DES MODES. 7

ser la figure qu’il devait faire, il ^a quelques aimées , dans une chambre à coucher meublée entièrement à la grecque, autour de laquelle régnait un basrelief représentant les aventures galantes d’Alcibiade. Je ris encore en songeant à ce lit en glace, ombragé d’un nuage de mousseline, et soutenu par des cygnes et des Amours , où je le voyais tous les matins en bonnet de coton à mèche et en camisole d’indienne.

« Je l’allai voir, à mon retour d’un assez long voyage; en dix ans, vingt siècles avaient passé sur sa maison : je le trouvai dans une bibüothéque, dont les fenêtres en ogives ne laissaient entrer qu’un jour douteux et fatigant, à travers des vitraux coloriés. Ses livres (tous ouvrages du droit public) étaient rangés sur des rayons couleur de laque, surmontés par des écussons, où l'on était tout surpris de lire des devises, telles que,

La science est folle parole;

Ne suivons que d’Amour l’école.

Ou bien :

Amour abat orgueil des braves.

Ou bien :

Tout pour les dames.

Et autres gentillesses semblables.

8 RÉVOLUTIONS DES MODES

« Nous primes jc^ir pour diner chez lui en famille : lorsque j'arrivai, elle était réunie dans le salon, et formait un des tableaux les plus grotesques que j'aie vus de ma vie. Le père de mon ami, eu habit de droguet à fleurs et en perruque à marrons, était assis dans une espèce de chaise curule; le maître de la maison, qui devait aller le soir, avec sa femme, au cercle d’un grand seigneur, était vêtu d’un habit habillé français; et, à défaut d’autres sièges, il était assis, ou plutôt accroupi sur un divan très bas, qui régnait autour du salon. Madame, en grande robe à la Médicis, tenait sur son bras un schall indien : sa fille était vêtue à la grecque, son fils aîné à l'anglaise, et les enfants en mamcloucks.

« Pour me consoler des folies changeantes de la mode, je voulus aller revoir les beautés immuables des arts, .l’avais laissé la peinture à l’époque la plus florissante de notre.écolc, où les David, les Gérard, les Girodet, faisaient revivre ces belles formes, ce grand goût de l’antique, dont je suis idolâtre.

■< J’entre au salon : je n’y vois que de gothiques monuments, que des voûtes obscures, que des femmes ensevelies dans le velours, et des hommes emprisonnés dans l’acier. Je m’arrête, avec la foule, devant un tableau où tous les visages, masqués d’tme visière, ne me laissent apercevoir, pour tout aspect humain , que les yeux louches et le nez écrasé de notre brave Duguesclin , personnage dont les

Digftized by Googli

RÉVOLUTIONS DES MODES

vertus appartiennent à l’histoire, mais dont les traits ne conviennent pas à la peinture. Après avoir répété, dans un autre temps, avec un auteur plein d’esprit, tpie la paresse enlève malheureusement aux Muses :

Qui me délivrera des Grecs et des Romains!

je m’écriai en rentrant chez moi :

Qui ine délivrera des chevaliers français!

u Je n'étais point encore à l’abri de leurs coups: au moment où je partais pour aller à la campagne chez un de mes amis, qui possédait une petite terre à quelques lieues de Paris, j’apprends qu’il a vendu cette agréable habitation pour acheter un vieux castel, berceau d’une illustre famille, à laquelle il a rêvé qu’il appartenait; et qu’il a l’intention d’en faire le majorât de son fils aîné.

« Je m’embarque assez tristement pour le noble manoir, situé au fond de la Basse -liretagne : j’arrive, après avoir versé trois fois, dans le voisinage deQuimpcrlé ; je tourne, pendant un quart d’heure, autour d’une muraille à créneaux , flanquée de tours et de tourelles; je trouve enfin le pont-levis, que je passe sans contestation, et tout honteux de n’avoir pas un écuyer pour sonner du cor. Je me nomme à l’unique laquais du seigneur châtelain, qui battait le frac de son maître dans /< i salle des armes.

IO RÉVOLUTIONS DES MODES

«Après de longs circuits dans les corridors obscurs et déserts du vaste édifice, je trouve M. N”* dans une salle à solives découvertes, meublée de portraits de famille et de quelques chaises de cuir noir, sur lesquelles il fallait monter pour voir par les fenêtres. Notre conversation roula peudaut deux jours sur la noblesse et les traditions du lieu.

« On me mena promener en calèche, traînée par des chevaux de ferme, sur une bruyère, où se donnaient jadis les joutes et les tournois.

«J’entendis, dans une superbe chapelle, dont la moitié s'était écroulée tout nouvellement, la messe d’un prêtre dont la chasuble était faite d’un vieux morceau de velours d’Ctrccht.

« Nous fîmes un assez bon dîner avec le maire, le juge de paix, et le receveur des contributions, dans la salle dite des Vassaux.

« Je dormis, comme on dort, au bruit des chouettes et des rats, dans un vieux lit de lainpas à ramages, où le connétable de Clisson avait, dit-on, couché; et je repris avec joie la route de Paris, maudissant ma froide imagination , qui me rend plus sensible au ridicule qui naît du défaut d'accord et d’ensemble dans les choses, qu’à l’intérêt qui résulte du temps, des personnes et des souvenirs qu’elles retracent. »

RÉVOLUTIONS DES MODES. II

Cette lettre, dont je laisse à mes lecteurs le soin d’apprécier la malice et la gaieté, servira de préface à une très courte dissertation sur les modes, où je me propose de passer rapidement en revue les principales révolutions quelles ont subies en France, et les ridicules quelles ont successivement amenés à leur suite.

Entre autres contrastes dont se compose le caractère français, le plus marquant, le plus inexplicable, est le goût du changement uni à l’amour de la routine, que notre nation seule a trouvé le secret de concilier; ce qui fait que nous changeons la forme de nos habits, de nos ameublements, deux ou trois fois par siècle, et que la moitié de Paris préfère encore, au même prix, l’eau bourbeuse de la Seine à l’eau purifiée; mais cette fois il est question de mode, et non pas de routine: ne nous écartons pas de notre sujet.

Si l’on veut se faire une idée des métamorphoses par lesquelles notre mannequin a passé depuis l’origine de la monarchie, c’est dans le musée des Petits-Augustins qu’il faut aller eu commencer l’étude: on y voit que la clilamyde des Romains, la saye des Sicambres, et Yaumusse ou chaperon, furent pendant deux ou trois siècles les vêtements et la coiffure à la mode chez les premiers Français. Dans ces temps reculés, les différentes classes de la société étaient distinguées par l’ampleur, l’étoffe et

RÉVOLUTIONS UES MODES, les bordures de la chlamyde, dont la forme était déjà sensiblement altérée vers la fin du septième siècle.

La soie était exclusivement réservée aux princes et aux personnages de la plus haute distinction ; le camelot et la bure étaient à l’usage de la bourgeoisie et du peuple. Autant qu’on en peut juger, par quelques monuments informes des arts, retombés alors dans la barbarie, dès ce temps (sur lequel nous n’avons d’ailleurs aucune notion précise) nos ancêtres manifestaient cette inconstance de goût que l’on a depuis tant reprochée à leurs neveux.

La protection que réclame l’industrie, et les justes bornes dans lesquelles le luxe doit être retenu , dans un état pauvre, avaient fixé l’attention du sage Louis IX : “ Il est juste que chacun s'habille suivant « son état (dit ce prince dans ses instructions à son « fils): un homme doit titre proprement rnis, quand •< ce ne serait que pour plaire à sa femme; et il faut « faire en sorte, dans ses habillements, que les gens « raisonnables ne puissent pas dire qu’on en fait trop, u et que les jeunes gens n’aient pas lieu de dire qu'on « n'en fait pas assez. «

Philippe-lc-Bcl, dans le siècle suivant, remit en vigueur d'anciennes lois somptuaires, pour réprimer le luxe de la bourgeoisie, qui dès-lors cherchait à marcher de pair avec la cour: le char fut interdit aux femmes bourgeoises; il leur fut défendu, sous

REVOLUTIONS DES MODES

peine d’amende , c/e se faire accompagner de nuit avec la torche de cire; les fourrures de certaines qualités et les pierreries furent réservées à la noblesse : les ceintures dorées devinrent l'apanage exclusif des courtisanes. Les femmes honnêtes de ce temps-là s’en consolèrent en créant le proverbe :

Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.

Cette loi somptuaire a disparu, et nous avons conservé le proverbe, mais sans tirer à conséquence.

Un homme de lettres et d’esprit (il n’y a pas là de pléonasme) eut, il y a quelques annééiQl’idée ingénieuse de composer une histoire de France en chansons, non pas à la manière de certains rimeurs faméliques, qui se sont avisés d’ajuster en potspourris, sur des airs de pont-neuf, l’éloge du gouvernement, les régies de la grammaire, de la physique, et même les articles du Code civil; mais en réunissant , par un commentaire historique , les noëls, les vaudevilles, les couplets satiriques qui ont paru aux différentes époques de notre histoire, et qui se rattachent à ses principaux événements.

La satire Ménippée renferme un grand nombre de couplets, auxquels nous devons la connaissance d’une foule d’anecdotes sur la Ligue , que l’on chercherait vainement ailleurs. Les Maiarinades sont de

■ 4 RÉVOLUTIONS DES MODES

vrais mémoires de la Fronde, qui ont sur les autres l’avantage de nous rendre, pour ainsi dire, contemporains de cette époque d’intrigues, en nous transportant au milieu des personnages qui y jouaient les principaux rôles

Une Histoire universelle des Modes, exécutée sur le même plan , par un homme de goût , savant et philosophe, serait, à coup sûr, un des ouvrages les plus piquants et les plus originaux que l’on ait publiés. Rien de moins frivole qu’un pareil sujet, considéré dans ses rapports nécessaires avec les mœurs, avec les lois, avec l’esprit général des siècles et des natioqp.

En voyant les Orientaux, sous un ciel brûlant, chargés de pelisses, de schalls, d’étoffes de toute espèce; en remarquant leurs pieds qui jouent dans leurs babouches, ne peut-on pas prononcer, sans autre examen, que ces peuples sont oisifs et paresseux?

Qui ne voit dans le Hollandais, en habit bleu tout uni, en perruque ronde sans poudre, l’homme économe, laborieux et dénué d’imagination? Dans le Hongrois, sous son costume riche et guerrier, l’homme fier et indépendant? L’ancien Grec, vêtu ou plutôt orné d'habillements les plus favorables à

1 L'histoire critique de l'époque actuelle se retrouvera tout entière dans les chansons de llérenger.

RÉVOLUTIONS DES MODES. l5

la beauté, ne représente-t-il pas le peuple-roi des arts?

Si le caractère des nations se découvre dans leurs modes, ou y reconnaît aussi toutes les grandes époques de leur histoire. Chez nous, par exemple, toutes les révolutions de nos mœurs ne se trouventelles pas dans celles de nos habits? Sous les premières races, Charlemagne qui nous apparaît avec ses cheveux coupés carrément sur le cou, sa tunique de laine brodée en soie, son manteau de peau de mouton agrafé à la manière des empereurs romains, et sa chaussure en forme de cothurne, ne nous donne-t-il pas l'idée de la barbarie, unie à quelques souvenirs d’une haute civilisation ? Ne se fait-il pas reconnaître pour le conquérant qui prenait le titre d Auguste tout en faisant vendre pour son compte les œufs de sa basse-cour et les légumes de son jardin?

Au temps de la féodalité , où la guerre était la seule science, et la noblesse le seul état, les hommes étaient vêtus de fer, et les femmes des armoiries de leurs époux. Une moitié de la jupe d’une femme de la maison de Dreux était occupée par une merlelte , et l’autre par un croissant de gueule échiquelé d'hermine. Les femmes étaient, pour ainsi dire, sous le bouclier qui les défendait.

Dans les siècles suivants, le progrès des arts et des lumières se fait remarquer dans les modes,

RÉVOLUTIONS DES MODES

où régnent une élégance capricieuse, une sorte de de pompe, fruit de l'imagination chevaleresque et du génie espagnol , modifié par le goût français, dout se compose, au temps de François I er , le costume le plus pittoresque que notre nation ait adopté.

Louis XIV, dont le caractère particulier a tant influé sur celui de son siècle, fit, aux dépens du goût, mais au profit de la noblesse et de la gravité, une révolution complète dans les modes de son temps, où la majesté ne se montra pas toujours exempte de charlatanisme.

Après lui, les mœurs, et, avec elles, les habits, perdirent de leur noblesse, et continuèrent à s’éloigner de la simplicité : l’esprit de société fit de grands progrès, l’urbanité se perfectionna, les mœurs se corrompirent, et l’on vit régner ces grâces de convention que le bon goût réprouve.

L’habit français, mesquin, écourté, conservait cependant quelque élégance, bientôt les classes tendirent à se confondre, les mœurs à s’effacer ; le bon sens et le bon goût s’éloignèrent de compagnie. Tandis que les hommes, en attendant mieux, se faisaient égaux par le frac, les femmes se défiguraient à l’envi par la hauteur démesurée de leur coiffure.

La révolution arriva: ou reprit alors la nature de si haut, que les habits montrèrent le corps à-peuprès nu , comme la liberté mit à découvert les vertus, les passions, et les vices de l’aine.

«ÉVOLUTIONS DES MODES

Dans l'immense tableau des grands événements produits par de petites causes, les modes occupent nécessairement beaucoup de place. Un des plus prends malheurs dont la France ait eu à gémir, le d ivorce de Louis-le-Jeune et d’Eléonore de Guyenne, vint de la mode que ce prince voulut introduire, de se raser la barbe et de se couper les cheveux. La reine, sa femme, qui parait avoir eu, sur la beauté masculine, des idées très arrêtées, disait, avec humeur, quelle avait cru épouser un roi, et non pas un moine. L’entêtement que Louis mit à se faire raser, et l’horreur qu’éprouvait Eléonore à la vue d’un menton imberbe, firent perdre à la France les belles provinces que cette princesse avait apportées en dot , et qui , dévolues à l’Angleterre , par suite d’un second mariage, devinrent la source des guerres qui désolèrent la France pendant quatre cents ans.

Parmi beaucoup d’autres sujets de la haine que la nation portait à Charles-le-Chauve, il faut compter la manière étrange dont il affectait de se vêtir: ses habits à la grecque achevèrent d’éloigner de lui les cœurs français, et furent, en partie, cause que personne ne songea à punir le crime du juif Sédécias qui l’avait empoisonné.

C’est principalement sur la chevelure et la barbe que se sont exercés parmi nous les caprices de la mode. Les cheveux courts ou longs , la barbe épaisse ou rasée , la royale ou te barbichon , les moustaches

Ermite , t. ni, 2

iS

RÉVOLUTIONS DES MODES

retroussées ou pendantes, toutes ces modes, qui ont varié de cent manières l'expression des têtes françaises, ont eu d’illustres origines.

Les cheveux courts du régne de François I er sont dus à une blessure que ce prince reçut à la tête, et qui l’obligea de faire couper ses cheveux. La belle chevelure de Louis XIV, enfant, introduisit l’usage des perruques àlongues boucles flottantes. Les énormes perruques qui succédèrent à celles-ci , que toute l’Europe adopta, et qui, depuis, sont restées l’apanage de la magistrature, furent inventées, vers la fin du XV1F siècle, par un coiffeur célèbre, nommé Duviller, pour dissimuler une légère inégalité des épaules du dauphin.

Les moustaches reçurent une grande illustration dans le 1 6 ' siècle. Un Espagnol empruntait sur sa moustache, un Français jurait par elle, u J'ai la plus grande estime ( dit un auteur de cette époque) pour ce jeune homme, curieux d'avoir de belles moustaches, et qui regarde comme un temps bien employé celui qu’il met à les relever; plus il les considère , plus son ame se prépare à des actions mâleset héroïques. » Les moustaches parurent à l’historien Granger un signe de décadence: «La barbe, dit-il, dégénéra en moustaches sous les deux Charles d’Angleterre , et disparut entièrement avec Jacques II, comme si sa destruction avait été liée à celle de la maison Stuart. »

La force des Stuarts pouvait être dans leur barbe,

RÉVOLUTIONS DES MODES

la force de Samson était bien dans ses cheveux ; cependant il est permis de croire que la valeur, l'habileté du prince d’Orange et l’extrême faiblesse de son beau-frère, ont au moins autant contribué à la ruine de cette famille, que le discrédit où son chef laissa tomber ses moustaches.

On a écrit je ne sais combien de volumes sur la chevelure et sur la barbe ; on a suivi cette partie de nos modes dans toutes leurs variations; ces recherches, qui n’ont pas été sans fruit pour les artistes, n’ont été d’aucun secours pour les historiens. Le meilleur mot qui ait été dit sur Fa barbe est celui d’Hcuri IV : « Le vent de C adversité a soufflé sur ma barbe. »

La mode est l’empire des femmes ; on n’y connaît de lois que leurs caprices, et l’extrême délicatesse ne s’accorde pas toujours avec la bizarrerie des idées que fait naitre chez elle le besoin du changement. Je citerai, parmi beaucoup d’exemples de ce goût fantasque, l’événement qui mit en vogue, sous un autre nom, la couleur feuille-morte , que l’on avait dédaignée jusque-là. L’archiduc Albert assiégeait Ostende en 1G01 ; l’infante Isabelle, son épouse, fille de Philippe II, fit un vœu qui ne serait probablement pas tombé dans l’esprit d'une Française , celui de ne changer aucun des vêtements qu’elle portait alors sur elle, avant que la place fût rendue ; le siège dura trois ans et soixante-dix-huit jours. Un pareil laps de temps dut singulièrement

RÉVOLUTIONS DES MODES, altérer la blancheur de ce voile de lin qui approche le plus près du corps, et que l'archiduchesse ne quitta, conformément à son vœu, que le jour où elle entra dans la place. Ses courtisans, presque aussi empressés, presque aussi ingénieux que ceux du Grand-Lama, adoptèrent et mirent en vogue, sous le nom d’Isabelle, une couleur qui leur retraçait, comme ou voit, une bien agréable image.

L'usage des bracelets, des colliers, et des boucles d oreilles (le seul qui soit commun à toutes les femmes de tous les temps et de toutes les nations), acquit une grande faveur sons le régne de Charles VII. Agnès Sorel est la première, eu France, qui employa des diamants à ce genre de parure.

Isabeau de Bavière avait les épaules trop belles et les mœurs trop faciles pour s'accommoder de l’espèce de guimpe que l'on portait à la cour de France lorsqu’elle y arriva ; c'est à cette belle et méchante reine qu’il faut faire honneur de ces robes échancrées par-derrière, que l’on a perfectionnées, de nos jours, de manière à justifier Isabeau du reproche d iudéeeuce qu’on lui faisait de son temps.

Henri II, par un motif tout contraire, pour cacher certaine cicatrice qu’il avait au cou, et sur l’origine de laquelle il craignait qu’on se méprît, ou plutôt qu’on ne se méprît pas, imagina les fraises 1 ;

1 C’est un motif semblable qui a donné lieu, de nos jours, à l’élévation du collet de la chemise, imaginée à la cour d’Angleterre

RÉVOLUTIONS DES MODES

et les femmes, qui passent volontiers cl un extrême à l'autre, adoptèrent, avec beaucoup d'exagération, la mode que le prince avait introduite. Catherine de Médicis en fit son principal ornement; et, quelques années après, une reine de la même maison, Marie de Médicis, sans diminuer I ampleur de la fraise, lui donna une direction plus favorable au développement du cou ; elle a laissé son nom à cptte parure, remise en vogue, avec beaucoup de goût, par les femmes françaises, au commencement du i 9 r siècle. Cet ornement, commun aux deux sexes du temps des Médicis, fut adopté dans toute l’Europe. John Stowe, auteur et tailleur anglais, qui a laissé des monuments précieux sur les modes de sou pays, dit que «■ à celle époque ta réputation d'un jeune cavalier consistait dans [ ampleur de sa fraise et la longueur de sa rapière. «

Le régne de Henri 111 fut celui des parfumeurs. Ce prince efféminé, qui passait chaque jour quatre heures à sa toilette, et qui couchait avec des gants préparés pour avoir les mains plus blanches, fit aisément partager aux femmes et à cette foule de jeunes voluptueux qui régnaient sous son nom sa passion pour les parfums et pour les cosmétiques. Les parfumeurs italiens étaient alors les |)lus célèbres;

pour cacher les traces d’un mal qu’on nomme en ce pays king % evil (mal du roi), dont les princes de la famille régnante sont affligés.

RÉVOLUTIONS UES MODES

plusieurs vinrent s’établir à Paris; et cet art, dont les produits tiennent un si haut rang dans l’estime et dans les jouissances des Orientaux, y fut porté à un point où, malgré leurs efforts, les Tessier, les Fargeon, les Itiban, ne l’ont pas encore relevé.

Un des plus ridicules ajustements de la toilette des femmes d’autrefois, le vertugadin, date du 16 e siècle; il avait été fort mal imaginé pour donner de l’élégance à la taille en arrondissant les hanches, et les femmes en tirent honneur à leur modestie, en l’appelant vertugardien, dont on a fait vertugadin, par corruption.

Cette parure, abandonnée pendant plus d’un siècle, reparut avec éclat sous le nom de panier; c’était celui d’un maître des requêtes qui mourut à cette époque, et qu’il plut à quelques élégantes d’immortaliser par un ridicule.

l^a mode des paniers enveloppa toutes les femmes de l’Europe. Adisson s’égaie, à ce sujet, avec autant d'esprit que de malice: il compare ce bizarre ajustement <i ces palissades sacrées des nations africaines , où [on finit par découvrir, au fond de sept ou huit enceintes circulaires, le dieu , qui n'est qu’un petit singe.

Cette plaisanterie a plus de sel dans l’original que je 11’ose lui en donner daus une traduction : je vais en rapporter le texte, pour l'amusement de ceux de mes lecteurs à qui la langue anglaise est familière :

» JVhen 1 suivey this new-fashioned rotundo ( c est

RÉVOLUTIONS DES MODES

de paniers qu’il est question), 1 cannol but think of the old philosopher, who, nfler having entered inlo an egyptian temple, and looked about for the idol of the place, al lenglh discovered a Utile black monkey, inshrined in the midst of il; upon which lie could not forbear crying out : IVhat a inagnificent place is Itéré for such a ridiculous inhabilanl /»

Je parlerai maintenant des inodes actuelles avec quelques details, en continuant à les examiner sous le rapport du goût, des convenances, et des mœurs.

Après avoir jeté un coup d’œil rapide sur les principales révolutions des modes en France» depuis la fondation de la monarchie jusqu’à nos jours, je m’arrête un moment à ce 18 e siècle, dont j’ai vu la plus grande moitié, et aux folies duquel je inc souviens, avec un peu de honte, d’avoir contribué de tout mon pouvoir.

Pendant les dernières années de Louis XIV, la cour, asservie aux immuables formules de l'étiquette, se conformait aux mœurs du prince, et la gravité la plus maussade en avait banni la mode. Les vieux seigneurs ne songeaient point à rajeunir un costume contemporain de leur jeunesse et de leur gloire; les jeunes craignaient de hasarder le moindre changement sous les yeux d’un monarque ombrageux, pour qui toute espèce d’innovation était une atteinte à son autorité , ou du moins une satire indirecte des usages dont il était le fondateur.

RÉVOLUTIONS DES MODES

Ainsi, d’un côté, la crainte que le roi inspirait, de l’autre, l’excessive pruderie qu'afKchait madame de Mainteuon, asservirent quelque temps la cour et la ville au joug de (uniformité, le plus pesant qu’on puisse imposer à la nation française. Louis XIV mourut; le protée des modes brisa ses liens et s'établit à la cour du régent.

Le duc d’Orléans, dans la maturité de l âge, avait conservé les goûts de sa jeunesse : il donna lui-même , le signal du changement subit qui s’opéra dans le costume et dans les mœurs. Les jeunes gens troquèrent l'habit à grandes basques et la veste à grands pans contre la polonaise et le gilet turc; ils passèrent de l’église au cabaret, du sermon à l’opéra, et s'honorèrent du nom de roués, auquel on ne peut supposer d’autre origine que celle du châtiment qu’auraient mérité leurs débauches.

Le bon ton alors fut de passer la journée au cabaret, et de se présenter à l’OEil-de-Bœuf pris de vin et le nez barbouillé de tabac. La toilette devait se ressentir des désordres de la nuit ; les bas de travers, mal tirés sur la jambe, les dentelles chiffonnées, la coiffure dérangée, étaient, pour un petit-maître à talons rouqes, le dernier degré de l’élégance et des belles manières.

La révolution du système contribua, plus que toute autre chose, au débordement du mauvais goût, dont les arts et les modes furent iufectées sous le rcgnc.de

RÉVOLUTIONS DES MODES. 25

Louis XV. Les fortunes scandaleuses des financiers amenèrent les plus choquantes disparates; ces nouveaux riches, sortis, pour la plupart, des derniers rangs de la société, crurent imiter les manières de la cour en adoptant ses vices et en exagéraut son luxe. Sous des habits chamarrés de broderies , de galons d’or, entassés sans goût et sans choix, le traitant se crut un personnage; mais ce personnage n’était que Turcaret. I’our cacher, autant que possible, des traits dont la noblesse n était pas le caractère distinctif, on inventa des perruques « la financière , où la tête était, en quelque sorte, ensevelie sous un triple rang de boucles, de boudins et de marteaux.

L’usage le plus absurde, le plus extravagant dont ou se soit peut-être jamais avisé dans aucun temps et dans aucun pays, l’usage de la poudre, date de cette époque; le jeune duc de Fronsac (depuis maréchal de Richelieu ) fut le premier qui l’adopta : les habits, en même temps, commencèrent à perdre une partie de leur ampleur; les bouts de manche firent place aux manchettes de dentelle; le jabot fut substitué au rabat; et les bas roulés sur le genou restèrent, dans le monde comme au théâtre, le partage exclusif de l’extrême vieillesse.

Les soupers étaient alors le repas à la mode ; ceux du régent, au Palais-Royal, étaient en grande réputation d’esprit et de gaieté; mais il y régnait encore une sorte d’étiquette qui eu excluait la liber-

RÉVOLUTIONS DES MODES

té, j'aurais aussitôt fait de dire la licence, dont ce prince, d’ailleurs très aimable, croyait assaisonner ses plaisirs. •

Pour se débarrasser d’un reste de contrainte, il substitua aux grands soupers du Palais-Royal les petits soupers du Luxembourg, dont sa fille, la duchesse de Berri, faisait un peu trop gaiement les honneurs. Cette retraite au Luxembourg, dont on ne tarda pas à connaître tous les avantages, donna, je crois, la première idée des Petites-Maisons, de ces asiles prétendus mystérieux, où l’on croyait avoir fixé le plaisir, pour en avoir banni les bienséances; où l’on croyait avoir tout fait pour la prudence, parceqtt’on en avait éloigné les valets, et dans lesquels on allait se cacher, connue la Galatée de Virgile, en prenant ses précautions pour être vu. Quoi qu’il en soit de l’origine et de l’emploi des Petites- Maisons, elles donnèrent lieu à un demi-négligé du soir, dont la coiffure analogue était, pour les hommes, un chapeau à la Jaguel, et pour les femmes (par dérision sans doute) une toque à la Minerve.

Le peintre Boucher eut trop d'influence sur les modes de son temps, pour qu’il soit permis de l'oublier dans l’histoire de leurs révolutions.

Ses tableaux , dont la vogue extraordinaire peut donner une idée de l’état de dégradation où la peinture était tombée eu France, furent, pendant une quinzaine d’années (de 1724 à 1 740), la source uni-

RÉVOLUTIONS DES MODES. 27

que où les petites-maîtresses allèrent puiser leurs modes. Ce peintre minaudicr, qu’on avait si ridiculement surnommé le peintre des Grâces, était consulté par toutes les jolies femmes de cette époque , et chacune d’elles se modela sur quelques figures de ses tableaux.

On imita les étoffes rosées , zinzolincs et blancbâ-

très, dont Boucher babillait et drapait, de caprice, ses poupées, qu'il appelait des bergères. Ce fut le moment des pompons, des falbalas, des pretintailles de toute espèce dont les femmes surchargèrent leur parure.

Pour se faire une idée du mauvais goût de ce temps-là il faut parcourir le Recueil général de coiffures et la Collection des Modes françaises, qu’on trouvait autrefois chez Desnos , et que les curieux recherchent aujourd’hui avec empressement.

La manie des colifichets s’étendit à tout l’empire du taxe : les femmes se mirent à raffoler des magots de la Chine, des vases du Japon, des toilettes en laque, des tapisseries en camàieu , des bichons et des parten-es à compartiments. Bouclier, que le roi avait nommé son premier peintre, pour le récompenser sans doute d’avoir fait son portrait en Hercule, coiffé à l’oiseau-royal , peut se vanter d’avoir donné le ton à son siècle, d’avoir corrompu les arts dans toutes leurs parties. 11 y a malheureusement plus d’une manière de se rendre célèbre.

tlÉVOLUTlONS DES MODES.

L’usage de la poudre amena, dans la coiffure des hommes et des femmes, des changements innombrables. Vers la fin du régne de Louis XV, les hommes en habit de cour, portaient leurs cheveux bouclés et noués par-derrière avec un simple ruban, qui les laissait flottants sur les épaules. Quelques élégants imaginèrent de les enfermer , le matin , dans un sac de taffetas noir, auquel on donna le iiom de bourse, et qui finit par faire partie de b babil babillé. La bourse varia de forme et de couleur; quelques fous se montrèrent aux Tuileries en bourse bleu-de-ciel et couleur de rose : les bourgeois se réduisirent au crapaud , petite bourse ronde qui attachait les cheveux à leur naissance.

Pendant que les hommes imaginaient les coiffures enfer à cheval , en aile de pigeon , à mille boucles, à la cavalière, les femmes renchérissaient sur un ridicule dont elles voulaient se conserver le privilège. Le fameux Léonard s’immortalisa.

En portant jusqu’au ciel l’audace des coiffures.

C’est alors (en 1 776) que les femmes, obligées de faire ôter les coussins des voitures, afin d’y pouvoir tenir , avaient grand soin d’y entrer la tête la première, de peur qu’il n’arrivât malheur à leur coiffure: c’est alors qu’on vit paraître ces caricatures si plaisantes, dans l’une desquelles on voyait un agréable faisant abattre le haut d’une porte-co-

RÉVOLUTIONS UES MODES. 21J

chère pour introduire dans son hôtel la dame à laquelle il donnait le bras:

Dans une autre, la cjardc et les pompiers travaillaient à éteindre un incendie qui s’était établi dans une de ces gigantesques coiffures.

Ici le coiffeur, monté sur une échelle double, avait l’air de palissader une charmille.

Là c’était un jeune chasseur qui tirait, au plus haut d’une coiffure à la mode, des oiseaux qui s’y étaient nichés comme dans une haute-futaie.

Léonard était le coiffeur en titre de la cour : il était reçu qu’une femme ne pouvait être présentée sans avoir été coiffée par lui , et sans lui faire passer mystérieusement les dix louis dont il faisait payer la faveur de son coup de peigne.

Un géomètre calcula que le visage d’une femme se trouvait alors à une égale distance des pieds et du sommet de l’édifice en cheveux qui couronnait sa tête. Cet échafaudage s’écroula tout-à-coup , et les petits bonnets, dont la seule nomenclature remplirait un volume, se succédèrent avec la rapidité du caprice qui les faisait naître, et dont ils avaient la durée. Chaque événement de la veille enfantait la mode du lendemain. Le roman de Paul et Virginie mit en vogue la coiffure à la Créole ; le succès de la Folle par Amour donna naissance au chapeaux à la Nina.

La révolution commença, et les modes eurent

.io RÉVOLUTIONS DES MODES,

leurs saturnales; on rencontra dans Je même salon le bourgeois eu habit brodé, le marquis en frac, le petit-maître en chenille, l’anglomane en bottes, les femmes en lévite, en pierrot, en caraco, en robe à queue. La terreur en bonnet rouge, vint simplifier le costume, et la carmagnole fut admise comme babil de luxe parmi la nation des sans-culottes.

Les premiers moments de repos ramenèrent le besoin du plaisir : on s’y livra avec fureur ; et les bals de l'hôtel de Richelieu, les concerts de Feydeau, les fêtes deGarchi, du pavillon d’Hanovre, virent reparaître nos élégantes en costume grec, les jeunes gens adopter la coiffure des empereurs romains.

Enfin, après avoir fait passer sous nos yeux, en quelques années, les costumes de toutes les nations anciennes et modernes, les femmes semblent avoir pris de cbacun ce qu’il a de plus agréable, pour en composer le leur. J’en excepte cependant la coiffure et le chapeau à la chinoise, dont la hauteur démesurée ôte à la tête sa proportion et sa grâce , et fait le supplice de tout homme qui a le malheur d’être placé au spectacle, derrière une de ces demiélégantes qui ont adopté depuis peu cette maussade caricature.

Les modes actuelles, reprises d’un peu trop haut dans leur origine, comme je l’ai déjà dit, laissent

peu de chose à désirer, depuis qu elles ont été mises

RÉVOLUTIONS DES MODES

en rapport de convenance avcê nos goûts habituels, nos mœurs, et notre climat. Peut-être y pourrait-on desirer un peu plus d’idéal.

Nos imaginations modernes recherchent avant tout le beau inoral ; elles exigent de la délicatesse et du mystère dans les choses où elles trouvent le plus de charme. Une femme ne perd-elle pas quelques uns de ses avantages à ne pouvoir faire un pas dans la rue sans trahir toutes les beautés de sa taille? Une longue civilisation nous a rendus difficiles en plaisir: chaque forme qu’une femme découvre, chaque voile quelle retranche est une faveur quelle supprime. Je parle ici dans les intérêts de l’amour, qu’on ne peut séparer de ceux de la pudeur.

Le plus grave inconvénient des modes actuelles est dans les dépenses quelles exigent. Le luxe doit être un devoir detat , et non pas une obligation d’usage. 11 n’est point convenable que le schall de Cachemire soit de rigueur pour toutes les femmes, ni le voile de dentelle pour toutes les femmes mariées: je n’aime point à voir au spectacle la femme d’un marchaud parée d’aussi beaux diamants que la grande dame de la loge voisine, à qui elle a vendu le matin sa robe.

Les femmes, on ne peut le nier, sont aujourd'hui plus attachées à leur intérieur quelles ne l’étaient jadis : comment se faif-il que leurs dépenses se soient accrues dans une si effrayante proportion? Telle

3 1 RÉVOLUTIONS DES MODES

femme nourrit elle-ftiéine tous ses enfants, qui les ruine par son luxe ; et les mémoires de Le Roi mettent, pour le moins, autant de trouble dans les ménages que pourraient le faire des lettres d’amour. Si les femmes ne se paraient, comme jadis, que pour plaire aux hommes, je me chargerais bien de leur faire entendre, moi qui ai le secret de ceux-ci, que tant de frais sont inutiles, que les hommes ne tiennent compte que de la parure qui sied ; qu’ils savent ce qui plaît, et non ce qu’il faut admirer; qu'un peu plus de grâce, d’esprit ou d’amabilité, » qui ne cofitc rien, les charme bien davantage que

les bijoux et les broderies qui ruinent.

Mais de quoi tous mes discours serviraient-ils? C’est pour les femmes que les femmes se parent aujourd’hui : la toilette n’est plus que l’objet d’une ambition froide, qui s’exerce sur elles-mêmes, et comme ces dames sont, en général, assez difficiles à convaincre sur les agréments réciproques, elles ont pris le parti d’établir leur supériorité sur des avantages aussi positifs que le prix d’un schall ou d’un diamant.

L'habit des hommes, en France, est ce qu’il a constamment été depuis le régne d’Henri III inclusivement (quelque changement qu’il ait subi), mesqnin, incommode, et disgracieux: il a de plus, à mes yeux , l’inconvénient dé confondre tous les rangs et toutes les professions. C’est peut-être un

RÉVOLUTIONS DES MODES

préjugé de mon âge ; mais je ne vois aucune utilité à ce que chacun puisse prétendre à un genre de considération auquel il n’a point de droit: il me semble aussi que 1 'égalité dans la manière de se vêtir doit faire naître l’envie de sortir de son état, tandis que les nuances du costume entretenaient cet esprit de corps nécessaire dans toutes les professions.

Le magistrat, en cheveux longs, avait plus de gravité; le médecin, en robe noire, en grande perruque, n’eût pas osé plaisanter au chevet d’un mourant ; lepée que portait l’homme de cour lui faisait une loi de la politesse; et l’habit vénérable dont l’ecclésiastique était couvert l’obligeait à la plus grande circonspection dans sa conduite et dans ses discours. Si l’on m’objecte une époque où il en était autrement, c’est que la société tendait alors à une complète dissolution , et j’y trouve la preuve et non la critique de l’opinion que je reproduis après Duclos et Saint-I’oix.

11 serait digne de l’époque où nous vivons de voir créer un costume national qui rétablit quelques unes de ces nuances, et qui, plus favorable à l’extérieur des hommes, achevât, pour les femmes, de réunir aux formes les plus favorables à la beauté celles qui leur conservent le respect et les prestiges de l’imagination.

Eumitl, t. ii

Page 1