‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 2 sur 56 · K* LXXXI V. [20 JANVIER I · texte numérisé non relu

K* LXXXI V. [20 JANVIER I

Hurnam nihil a me nltcnum puto.

Ter., Hcautout, acte I, »cénc i.

Je m'intéresse k tont ce qui tient à 1* humanité.

.le me garderai bieu de répéter , après Chamfort, que le grand monde est un mauvais lieu avoué; je ne vois là qu’une de ces boutades pleines d’amertume et d’injustice dont l’exagération corrige en quelque sorte la dureté; mais si j’étais chargé de repousser sérieusement une pareille accusation , je ne pourrais guère me dispenser de faire valoir en faveur des mœurs du grand monde cet ennui solennel qui, de tout temps, en a fait les honneurs, et qui n’y laisse pénétrer que des plaisirs de convention , dont l’insipidité ne déroge point à ses droits. Depuis quelque temps, l’Ennui a placé à la porte des salons dorés deux factionnaires auxquels il parait avoir donné la consigne de ne laisser entrer ni la Gaieté, ni la Liberté, ni le Naturel : ces deux sen-

tinelles sont le Bon Ton et le Bon Goût , ou plutôt deux intrus qui out usurpé ces noms estimables.

Galien a mis , au nombre des moyens qu'il indique pour prévenir les maladies du corps, l’obligation d’inLerrompre une fois par mois son régime, en se permettant un petit excès de table. Pour guérir ou pour prévenir la plus insupportable des maladies de lame, la recette que je voudrais prescrire aux grands, c’est-à-dire aux ennuyés de la terre, serait de sortir de temps en temps, incognito, de leurs brillants hôtels, et de se glisser furtivement dans une guinguette , ne fût-ce que pour s’y convaincre que la gaieté n’est pas un être de raison. Après tout, mon ordonnance est encore moins sévère que celle d’Horace; voici ce qu’il leur propose dans la même vue :

Plerumque tjratæ divitibus vices;

Mundceque parvo sub lare pauperum Cœnæ, sine aubeis et ostro,

Sollicitant explicuerc frontem *.

Je crains, moi-même, qii’on ne me trouve de bien mauvais ton, si je me permets de dire qu’il y a peu de chose à Paris plus amusante qu’un dimanche de

1 Les riches ont besoin de changer quelquefois : un repas modeste sous le toit du pauvre, des mets simples, sans argenterie, sans esclaves, et sans pourpre, ont souvent déridé l’ennui de leurs fronts.

CNE NOCE A f,A COUimi.LE.

la Conrtille, et si je fais l’avetl du plaisir que je vais quelquefois y elierclier. Puisque le mot est lâche, il ne me reste plus qu’à justifier un goût que j’aurais peut-être conservé moins long-temps si je m’y étais livré avec moins de réserve.

Je suis étonné qu’en France aucun écrivain de quelque mérite ne se soit occupé de tracer un tableau fidèle des mœurs de la dernière classe du peuple de Paris. Peut-être ne trouverait-on nulle part ailleurs' une physionomie plus prononcée, plus originale. Vadé en a saisi la charge dans quelques tins de ses tableaux poissards ; Pigault- Lebrun, dans plusieurs de ses romans, a esquissé des portraits de ce genre qui ne manquent point de vérité, mais qui ne figurent dans ses compositions que d’une manière épisodique; Fureticre, dans son roman bourgeois, a donné trop déplacé à la satire, et trop peu à la peinture des mœurs de la place Maubert ; cependant on est surpris d’y retrouver, après cent cinquante ans, des détails dont on reconnaît encore aujourd’hui l’extrême fidélité. Je me suis trouvé récemment, à même de vérifier cette observation.

Le hasard me conduisit, il y a quelques jours , chez un petit marchand de vin de la rue Thibautodé, l’une de mes plus anciennes connaissances à Paris. Ce brave homme se souvient qu’il m’a l’obligation de sa petite fortune, mais il oublie qu’il m’a

probablement sauvé la vie 1 en m'accordant un asile à une époque où l’hospitalité passait en France pour le plus grand des crimes.

En approchant de sa maison, je fus surpris de voir arrêtés devant sa porte cinq ou six fiacres dont les cochers , décorés de rubans et de bouquets , paraissaient attendre les convives de quelque noce. Tous les habitants de la rue étaient aux fenêtres, et les commères du quartier, groupées aux portes des boutiques, s’entretenaient, assez haut pour être entendues des passants, des nouveaux mariés, des parents, de la dot, et du repas commandé à l’Iled Amour. J’appris, de cette manière, que le père Bourgogne (c’est le nom de celui chez qui j’allais) mariait sa fille à son premier garçon ; que Geneviève, âgée de dix-huit ans, était la plus jolie fille du quartier Saint-Opportune, et la meilleure danseuse de [ Hermitage ; qu'IIonoré, son futur, était fils cadet de M. Coqucuard, ferblantier de la rue Quincampoix , lequel avait cédé son fonds à son fils aîné; j’aurais appris beaucoup d’autres détails

* Il est facile de s’apercevoir que je mêle souvent aux observations de l’Ermite les souvenirs de ma vie personnelle. Le fait est qu’en l’an 1797, un excellent homme nommé Roquillc, avoué au tribunal de première instance, me cacha dans son logis même, dans la cour de la Sainte-Chapelle, pendant que le tribunal révolutionnaire me condamnait à mort dans le procès du lieutenantgénéral Omoran.

si j’eusse écouté plus long-temps une fruitière qui mourait d’envie de causer avec moi, mais qui m’avait, du premier mot, ôté toute confiance, en laissant percer l’iiumeur quelle éprouvait de n’avoir pas été invitée à la noce : je la laissai médire avec sa voisine la charcutière ; celle-ci, du moins, me parut avoir d’assez bonnes raisons pour en vouloir à M. Honoré.

J’entrai chez le père Bourgogne; dès qu'il me reconnut, il vint au-devant de moi avec empressement , et me força , de la manière du monde la plus franche et la plus cordiale, à prendre ma part d’un déjeûner copieux, à la suite duquel on allait partir pour se rendre à l’église. Je n’eus pas de peine à deviner que la chuchoterie qui s’établit entre M. et madame Bourgogne avait pour objet de savoir si l’on oserait me prier à la noce : j’aurais été très fâcbé que leur politesse m’en exclût; je les mis sur la voie , et me voilà invité dans les formes. Le maître du logis me présenta à sa femme, bonne grosse ménagère de quarante ans environ ; celle-ci me conduisit à sa fille ; Geneviève se leva , me fit une révérence dont la gaucherie n’était pas dénuée d’une sorte de grâce, et, par ordre de sa mère, me présenta à baiser les deux joues les plus fermes et les plus fraîches dont ma bouche ait conservé le souvenir. Madame Bourgogne accompagna cette présentation d’un éloge de sa fille , où elle fit entrer

UNE NOCE A LA COURTILLE. 3ÿ

quelques conseils sur ses nouveaux devoirs. Le fond des idées et des sentiments me parut si bon, si vrai, que je fus un moment tenté de croire qu'on n’aurait pu les exprimer en meilleurs termes.

Le père Bourgogne donna le signal , et la noce se mit en marche. Les parents se placèrent ou plutôt s’entassèrent dans les premières voitures; on trouva le moyen de faire entrer huit personnes dans chacune , et l’on me fit l’honneur de m’admettre dans celle où se trouvait la mariée avec son père et sa mère.

Au départ, trois ou quatre musiciens delà section nous régalèrent d’une symphonie que chacun jouait sur un ton différent , sans que personne s’en aperçût dans la rue Thibautodé: nous traversâmes cette rue au pas, entre deux haies de voisins et de voisines, dont les uns nous accompagnaient de leurs bénédictions, tandis que les autres gardaient un silence moqueur où perçaient l’envie et la malveillance. Madame Bourgogne me suggérait en passant ces remarques, et des effets remontait aux causes, si bien qu’avant que nous fussions arrivés à Saint-Germain-l'Auxerrois j’étais au fait de la chronique scandaleuse du quartier, depuis la rue de la Monnaie jusqu’à l’Arche-Marion.

Nous descendîmes à la petite porte de l’église, où le clergé ne vint pas nous recevoir : le curé avai abandonné à son vicaire ce mariage plébéien , pou:

4o UNE NOCE A LA COURTILLE.

la célébration duquel une des petites chapelles latérales avait paru suffisante; je crois même que le bedeau, le suisse et le sonneur s’étaient fait doubler ce jour-là. Cependant, à mesure que la messe avançait nous gagnions en considération : la mère Bourgogne et le père Coquenard s 'étaient piqués d’honneur, et l'offrande fut telle, que le bruit s’en répandit en un moment jusque sous le porche de l'église: aussi notre sortie fut-elle beaucoup plus brillante cpie n’avait été notre entrée ; le suisse et le bedeau se trouvèrent à leur poste , et furent moins étonnés de la magnificence du pour-boire, en apprenant que le héros de la fête était un marchand de vin.

Nous traversâmes tout Paris pour gagner les boulevards. lies bouquets de nos cochers, la gaieté bruyante des convives, attiraient sur nous les regards des passants : tous les yeux s’arrêtaient sur la mariée, que l’on reconnaissait à sa rougeur, plus encore qu’à son élégant ballant- /’ œil en malines , surmonté d’un bouquet de myrte et de fleurs d’orange. Honoré, au sortir de l’église, avait pris les devants avec son beau-père, pour aller surveiller les apprêts du repas et faire mettre une pièce de vin au frais.

4 Nous arrivâmes à la Courtille : le lundi est pour cet endroit un second dimanche; le temps était superbe, et l’affluence des amateurs très considérable. 11 est impossible de se faire une idée , sans l’avoir

vu, de la variété, de l’originalité de ces tableaux de guinguettes. Plus de cent traiteurs, rôtisseurs ou cabaretiers,ont peine à contenter des. milliers d’ouvriers , d’artisans , de petits bourgeois , qui , dégagés de tous soins, de toute inquiétude, de toute prévoyance, viennent régulièrement se griser à la Courtillc, en dépit de Plaute qui leur crie:

Festd die si quid prodigeris,

Prof esta egere liccat, ni si peperceris ».

Pendant que les salons et les jardins de Desnoyers, que C Arc-en-Ciel , le Moulin-Joli , la Grande- Pinte et les Maironiers retentissaient des chants des buveurs, nous étions attendus à Clle-tf Amour, où le salon de cent cinquante couverts nous était réservé. Deux cabaretiers de Bercy et des Carrières, amis du père Bourgogne, setaient chargés des vins ; le père Coquenard fournissait son contingent en comestibles de la Provence et du Languedoc; la tante Madelon , la plus fameuse marchande de marée de la Ilallc, était occupée, depuis le matin, de la confection d’une matelotte dont elle voulait qu’il fût parlé long-temps; la petite cousine Babet, fruitière à la Pointe-Saint-Eustacbe , avait pourvu au dessert, et les plus beaux fruits de la saison, servis

* Si vous prodiguez votre argent dans un jour de fête, le jour ouvrable vous serez dans l’indigence, à moins que vous n’ayez des épargnes. *

4a UNE NOCE A LA COURTILLE.

dans des paniers où ils avaient été apportés à Paris, n’auraient rien gagné à mes yeux à être arrangés en pyramide dans des corbeilles de porcelaine.

La jeune mariée, plus modeste que timide, n’avait pas cette pudeur guindée, ce maintien de circonstance, qu'en pareille occasion on rencontre souvent dans un plus grand monde : elle était heureuse et ne craignait pas de le paraître.

Je ne me chargerai pas de rendre compte de la conversation entre cent vingt-cinq convives de cette classe, qui , dès le premier moment, semblaient être tous convenus de parler, de crier et de rire aux éclats ensemble. Ce fut bien mieux, ou bien pis, quand le vin eut échauffé toutes ces têtes: il faut se reporter à certaines séances de nos assemblées politiques pour avoir l’idée d’un pareil vacarme.

A P rès la cérémonie du larcin et du partage de la jarretière de la mariée, commencèrent les chansons. Lorsque Rousseau a dit que de toutes les Académies celle (fui faisait le plus de bruit était C Académie Royale de Musique, il est probable qu’il n’avait point entendu les chorus, les rondes à boire, les morceaux d’ensemble de la Courlille. La détonation simultanée de vingt-cinq pièces d’artillerie de gros calibre eût été le seul accompagnement capable de couvrir les voix.

Quand on eut épuisé tous les refrains des poètes de guinguette , tous les airs de chansonniers de car-

refour le plus en vogue , on en revint à des plaisirs moins tumultueux : le nouveau marié s’était chargé de la musique; pendant le café, les vielles et les orgues de Barbarie exécutèrent les ouvertures de Démophon et du Jeune Henri , qui n’eurent qu'un médiocre succès; mais, en revanche, les romances nouvelles du Baiser et de t Aurore réunirent tous les suffrages. •

Le spectacle succéda à cette première partie du concert; le Grimacier et le iMpin savant parurent alternativement sur la scène, au milieu des applaudissements et des ris convulsifs de l’assemblée; mais l’acteur quadrupède eut sur son rival l’avantage d’un de ces à-propos de société dont le succès est infaillible : sou maître lui ayant ordonné de battre de la caisse pour la demoiselle la plus amoureuse de la société, le mangeur de choux passa discrètement devant toutes les jeunes filles , et dès qu’il se vit en présence de la mariée , il commença un roulement qu’il soutint plus d’une minute, à la grande confusion de la jeune personne, et à la grande joie des spectateurs.

Vint ensuite la musique de la Loterie : je ne devinais pas ce qu’elle pouvait avoir de commun avec une noce; mais un des musiciens, à qui je demandai compte de cette galanterie passée en usage , me dit assez spirituellement que tous les jeux de hasard étaient dans leurs attributions. Après quelques fan-

fares, deux violons, une elarinette et la grosse caisse, s’emparèrent d’un des bouts de la salle, et, montés sur une estrade permanente , firent succéder le bal au festin. Les quadrilles se formèrent: il en fut de la danse comme de la conversation , tout le monde voulut danser à-la-fois; et cette joyeuse confusion, qui se prolongea fort avant dans la nuit, ménagea aux jeunes mariés l'occasion de s'échapper vers minuit, sans qu’on inquiétât leur retraite; je sortis à la même heure, mais par une raison directement contraire. Je descendis à petit bruit le faubourg du Temple , au milieu d’une foule de buveurs moins solides que moi sur leurs jambes, et qui , pour n’avoir pas été de la noce, n’en étaient pas moins joyeux.

UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION , etc. 4$

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