CONTINUATION DU MÊME SUJET
Je l'entre en matière en transcrivant une des lettres que j'ai reçues à l'occasion de mon premier Discours sur la citasse : les seuls changements que je me suis permis d’y faire portent sur les éloges trop flatteurs que mon correspondant m'adresse.
Paris, le 1 3 septembre 1 8 1 3.
« Monsieur l'Ermite,
«Vos observations sur les mœurs respirent une morale pure, une gaieté douce, et sont écrites d'un style naturel; j’en aime beaucoup la lecture, et je regrette que vos chapitres se fassent si long-temps attendre ; je voudrais qu'à l'exemple de votre devancier Adisson vous fissiez paraître une feuille chaque jour, où l’on pût commenter et discuter vos propositions; car un morceau piquant invite à y répondre, comme une conversation spirituelle invite à s’y mêler. J'aurais, par exemple, beaucoup de choses à vous dire à propos de votre petite diatribe contre la chasse. Sans eu parler autant, je ne suis guère moins passionné pour cet exercice que votre baron de Roncerolles ; il est vrai que ce goût
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est fortifié chez moi par la reconnaissance, comme vous allez en juger par mon histoire.
■ « J’ai été élevé à la campagne, sous les yeux de mon père et de ma mère, par un gouverneur homme de mérite, dont le zèle fut récompensé par les progrès rapides de son élève; mais, en approchant de ma seizième année, ma santé s’altéra ; j’avais des palpitations, des insomnies continuelles: ma mère, inquiète, consulta son médecin; c était un homme de sens. Après quelques questions, il demanda une plume et de l’encre pour écrire son ordonnance, qu’il composa d im Jusil à deux coups, d’une poire à poudre , d’une carnassière et d'un chien d'arrêt ; le tout à prendre, tous les matins, pendant quatre ou cinq heures.
«Vous autres enfants des villes que les amusements les moins innocents viennent chercher au sortir du berceau , vous ne sauriez vous faire l’idée d’un premier plaisir parfaitement pur, goûté daus l’âge où l’on pourrait en connaître d’autres. Mon bonheur à la chasse tenait de la folie ; chaque arrêt de mon chien faisait battre mon cœur avec violence; et je ne crois pas (que Dieu et le beau sexe me le pardonnent!) avoir jamais vu, depuis, arriver au rendez-vous la femme que j’ai le plus aimée, avec autant de trouble et d’ivresse que m’en faisait éprouver alors le lièvre ou le renard que je voyais débucher pour passer au lieu où je m’étais
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blotti. Je retrouvai le sommeil, l’appétit, et la gaieté; j’achevai mes études, et je partis pour mon régiment.
« Nous étions en guerre: je fis trois campagnes; je passai deux hivers en bonne garnison; et, grâce aux fatigues des unes et aux plaisirs des autres, je revins au manoir paternel si maigre et si changé, que mes parents eurent peine à me reconnaître. Le docteur fut mandé de nouveau , et me prescrivit la même ordonnance : “Votre santé n’est que légèrement altérée , me dit-il ; un exercice modéré la rétablira : il est également bon pour rendre les forces et pour en consumer l’excès. » Je suivis son conseil, et je retrouvai ma jeunesse.
u Je la retrouvai si bien, que je devins éperdument amoureux d’une jeune dame des environs; je ne tardai pas à m’apercevoir que j’avais un rival : j'eus la sottise de me désespérer; je devins taciturne, mélancolique ; je cessai de manger et de dormir : je passais les journées à écrire des lettres qu'on ne recevait pas, et les nuits à me promener à grands pas dans ma chambre, méditant des scènes de roman et des projets de vengeance. Tout aussi fou que J?oland, c’en était fait de moi, à' Angélique , et de Médor, si le cher docteur ne fût encore venu à mon secours. « De l’amour! de la jalousie! me dit-il; je ne connais qu’un remède à ces cruelles maladies. — La mort! — La chasse, morbleu! la chasse! —
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Mais je n'y trouverai aucun plaisir. — 11 s'agit bien de plaisir; c’est de la fatigue qu’il vous faut: ne voyez-vous pas que le repos de votre corps nourrit l’activité de votre anie, unique source de tous vos maux? Lassez vos membres; c’est le moyen de reposer votre imagination , de ranimer votre appétit , et d’éteindre votre amour. » Je repris mon fusil, je déclarai de nouveau la guerre aux lapins; et, avant la fin de l’automne, jetais si bien guéri de ma passion pour ma voisine , que je plaidai contre elle pour un droit de garenne.
» A quelque temps de là, mon père vint à bout de me marier avec une très riche et très noble héritière; ma femme était pleine de talents et de vertus; mais elle avait reçu du ciel, par compensation, une figure d’une laideur sévère, et un caractère excessivement difficile : je ne tardai pas à la prendre en aversion ; et malheureusement elle prit pour moi un sentiment tout-à-fait contraire.
« Nous ne nous entendions sur rien, et cependant elle prétendait m’imiter en tout. Si je prenais un livre, elle lisait; si j’approchais du piano, elle me priait de l’accompagner; $t comme elle avait l’habitude de ne point chanter juste, toute grande musicienne quelle était, elle me faisait un véritable supplice de ma passion pour la musique.
« Je crus lui échapper en montant à cheval ; mais elle n’eut point de repos, et ne quitta pas le ma-
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nége qu elle ne se fût mise en état de me suivre. .Ven étais au point de ne plus savoir à quel saint me vouer pour sortir de cet enfer conjugal, lorsque je me souvins du docteur et de sa panacée; je ine livrai sans réserve au seul exercice que ma femme ne pouvait pas partager avec moi : la chasse fut encore une fois mon salut. Les premiers jours elle voulut m’accompagner; mais je la menai si loin! si loin! comme dans les contes de fées, que force lui fut de renoncer à de pareilles excursions. Quand j avais couru toute la journée, j’avais une bonne excuse pour me taire et dormir : obligée de se passer de moi, elle s’est créé des occupations, sa tendresse s’est calmée; et nous avons fini par vivre ensemble d’une manière tolérable.
«Vous conviendrez, M. l'Ermite, qu’avec de pareilles raisons d’aimer la chasse, je suis bien excusable d'en prendre la défense, et de chercher à vous faire revenir des préventions que vous paraissez avoir contre cet exercice.
« J’ai l’honneur d’être, etc.
Le baron de L\ Gibecière. »
Je me suis érigé im petit tribunal où je ne remplis d’autres fouetions que celles de rapporteur; j’interroge les parties, j’expose les faits, et je donne mes conclusions; l’opinion publique porte les arrêts. Mon correspondant plaide pour la chasse : il
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en a fort bien prouvé les avantages; je continue à en montrer les inconvénients et le ridicule.
Quelques uns de mes lecteurs se souviennent peut-être encore de l'abbé Vincent, chez qui le goût de la chasse avait pris le caractère d'une véritable manie. Après avoir cherché pendant long-temps le moyen d’allier le décorum de son état avec sa passion dominante, il l’avait trouvé avec le secours d’un habile armurier de la rue de la Harpe : celuici avait inventé, tout exprès pour l’abbé Vincent, un fusil dont la culasse se démontait et pouvait être mise en poche; au moyen d’une pomme d’ivoire qui s’adaptait à l’ouverture du canon, et d’un bout de cuivre qui se plaçait à l’autre extrémité, le fusil, recouvert d’uu beau vernis du Japon, se trouvait transformé en canne.
I/abbé, sa canne à la main, son bréviaire sous le bras, sa perruque ronde, et eu habit violet, sortait de Paris chaque matin dans la saison des chasses, bien sûr que, dans ce costume, on le prendrait pour quelque curé de la banlieue qui retournait pédestrement au presbytère. Dès qu’il approchait d’une fourrée, d’une bruyère, ou de tout autre endroit giboyeux , il remontait son fusil , et sortait de sa poche un très petit chien d’arrêt, d’une excellente espèce, qui se mettait au même instant en quête. Drusquet, le nez eu terre et la queue frétillante, indiquait le gibier à son maître : la pièce par-
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tait , un coup (le fusil la couchait par terre ; le chien , qui la rapportait , était aussitôt remis eu poche avec elle, et les garde-chasses, accourus au bruit, ne trouvaient qu’un abbé cheminant la caune à la main et lisant son bréviaire. Le braconnier ecclésiastique passait sur une autre terre, où il recommençait le même manège, jusqu’à ce qu’il eût rempli l'énorme poche qui lui servait de carnassière.
La rigueur des anciennes ordonnances restreignit le droit de chasse à la classe des nobles et des grands propriétaires ; ce n’était qu’à leurs risques et périls que les paysans et les bourgeois osaient les enfreindre. Plus conforme à l’intérêt général et particulier, la législation actuelle permet à chacun, après la moisson, de faire la guerre au gibier sur son propre terrain. Dès les premiers jours du mois de septembre , les châteaux, les maisons de campagne, se remplissent de chasseurs; on s’éveille avant le jour; les fusils, les carnassières, les gibecières , sont arrangés sous le vestibidc ; on sort du village au bruit des chiens, et chacun se disperse dans la campagne, cherchant, au lever du soleil, à reconnaître le gîte des lièvres à la petite vapeur qui s’élève de l’endroit où ils ont passé la nuit. L’alarme est parmi les habitants des bois; les chiens sont à leur poursuite, les coups de fusil se succèdent, et les carnassières se remplissent. Le lieu du rendez-vous a été fixé ; l’heure du déjeuner arrive :
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tout en se partageant à la hâte le pain, la languefourrée, et le pâté de veau dont un domestique a eu soin de se munir, chacun donne et recueille sa part d’éloge et de critique. « Telle pièce a été mauquée par la faute de celui-ci; celui-là donnerait son plus beaucoup de fusil pour celui de son voisin, qu’il a vu abattre deux perdrix par un coup de revers; cet autre n’a fait que des gaucheries ; il est enguujnonné (car les chasseurs ont, comme les joueurs, leurs préjugés et leur superstition). » Le déjeuner fini, la bouteille d’osier, qui contient la petite provision de rhum , passe de main en main : c’est le signal du départ. On se met en campagne; le soleil est dans toute sa force, la chaleur est accablante: c’est un supplice que de courir la campagne; n’importe, on est convenu de s'amuser jusqu’à quatre heures. 11 n’est encore que midi; le gibier se tapit au plus épais des buissons ; le chasseur, exténué de fatigue, ne trouve plus rien, et cherche à son tour un abri commode; son fusil contre un arbre, où il suspend sa carnassière, son chien à ses pieds, il s’arrange pour faire la sieste, et s’endort; mais le soleil, qui lui tombe d’aplomb sur le nez , l’essaim de mouches qui se promènent sur sa figure , ne tardent pas à le réveiller: les yeux à moitié ouverts, il rentre en chasse ; et le carnage des lapins et des perdreaux recommence. Eufin l’horloge du village a sonné quatre heures; on se rassemble pour faire une en-
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trée triomphale: les clames, réunies dans la salle à manger autour d’une grande table, reçoivent les chasseurs, qui étalent devant elles avec orgueil des trophées de cailles, de perdrix, de lapins et de lièvres , dont ils leur font hommage. Là se fout les distributions du gibier; les petites bourriches sont arrangées par les garde-chasses, les cadeaux envoyés à leur adresse, et le cuisinier de la maison vient s’emparer des pièces de choix pour le dîner du lendemain.
Buffon s’est déclaré l’apologiste de la chasse : à l’en croire, « c’est le seul amusement gui fasse diversion aux affaires, le seul délassement sans mollesse, le seul gui donne un plaisir vif sans lantjucur, sans mélange et sans satiété. » Les femmes ont, eu France, une aversion très décidée pour ce genre d’amusement, cpii leur paraît destructif de toute société, de toute conversation, de tout sentiment, et qui habitue les hommes à chercher loin d’elles des plaisirs qu’elles ne sout pas appelées à partager. Il n’y a, sur ce point, guère moins d’exagération dans leurs plaintes que dans les éloges du philosophe de Montbar : je serais pourtant moins embarrassé de motiver les unes que de justifier les autres.
Il n’y a point de défaut, point de qualité, point d'habitude en France qui n’ait sa parodie. La passion de la chasse est parodiée à Paris , de la manière la plus plaisante, par quelques petits bourgeois.
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Connaissez-vous rien de plus grotesque que ce bon épicier de la rue de la Verrerie, dont le magasin est gardé par un chien de chasse, et qni, s’élevant audessus des goûts vulgaires de sa famille, attend le dimanche pour aller courir les champs , au risque de tuer une alouette ou un hochequeue? Comme il se pavane, en traversant Paris , le fusil sous le bras, la casquette en tête , avec ses guêtres de buffle et sa veste d’ordonnance faite aux dépens d’uu vieil habit dont on a coupé les basques! comme il salue gracieusement chaque voisin! comme il appelle à haute voix Diane ou Castor, qui ne s’est pas éloigné d’un pas! Enfin, le voilà dans la plaine Saint-Denis, poursuivant de buisson en buisson le pivert, le bouvreuil, et jusqu’au tendre rossignol, que son plomb égaré atteint quelquefois par hasard. Le plus souvent, la matinée se passe sans qu’il ait à se reprocher la mort du moindre volatile. Cependant l’heure du dîner approche, et l’on compte à la maison sur le produit de sa chasse pour ajouter quelque chose au modeste pot-au-feu: c’est alors que le chasseur malencontreux prend le parti de se rendre au Palais-Royal, et d’y chasser, la bourse à la main, dans la boutique d’ttn marchand de comestibles, chez qui mon homme achète deux perdrix qu’il met dans sa carnassière , et dont il a grand soin de faire sortir les pâtes à travers les mailles du filet, L 'épicier regagne sou logis, et présente à sa femme, d'un air
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de triomphe, les perdrix qu’il apporte. Malheureusement, un gros cousin de cainpague, qui vient tous les dimanches tenir compagnie à madame lepicière, fait remarquer à celle-ci qu’une de ces perdrix a été prise au lacet, et que l’autre exhale une vapeur faisandée qui trahit la date ancienne de sa mort.