SOMER VILLE
la chasse fait ses délices; il s'en occupe le jour, il en rêve la nuit.
Après l’amour, la chasse est peut-être de tous les plaisirs de ce bas-inonde celui dont on a dit le plus de bien et le plus de mal. Platon l’appeile un exercice divin ; saint Augustin un amusement féroce; Lycurgue le recommande aux Grecs; Moïse le défend aux Juifs ; Pline assure qu’il a donné nais-
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sance à l'état monarchique; Salluste veut qu’on l’abandonne aux esclaves; Buffon voudrait qu’on le réservât aux héros. Ces opinions contradictoires ne viendraient-elles pas de ce que, sous un même nom, chacun parle d’une chose différente? En effet, ne peut-on pas dire avec la même vérité:
« Il est nécessaire de préserver les troupeaux de la dent des loups, d’empêcher les bêtes fauves de ravager les moissons, il est naturel de se nourrir de la chair des uns , de se couvrir de la peau des autres : donc la chasse est une occupation utile.
<• Parmi les animaux malfaisants , il en est à qui la nature a départi au plus haut degré la force, l’adresse, et le courage; pour les détruire il faut les combattre , et souvent exposer sa vie pour se rendre maître de la leur : donc la chasse est un noble amusement qui peut , à quelques égards , être considéré comme une école de vertus militaires.
« Mais la chasse n’a guère pour but, aujourd'hui , que de tourmenter de mille manières des animaux innocents, que l’on multiplie pour le seul plaisir de les détruire. Cet exercice , qui a toujours été l’apanage de quelques hommes privilégiés, est devenu la source d’une foule d’injustices et de vexations; le goût de la chasse dégénère presque toujours en passion ; il devient trop souvent l’unique occupation de celui qui s’y livre. On a dit que cet exercice cultivait la santé ; il fallait ajouter qu’il laisse presque
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toujours l’esprit en friche : donc la chasse est un amusement nuisible et condamnable. »
C’est ainsi qu’une action indifférente en ellemême, considérée séparément dans son principe, dans sou usage ou dans scs abus, peut devenir un sujet éternel de satire ou d'éloge. Locke a raison : pour éviter de disputer sur les choses, il suffirait presque toujours de s’entendre sur les mots.
Quoi qu’il en soit de l’ancienneté, de la noblesse, et des inconvénients du plaisir de la chasse, c’est un de ceux que j’ai toujours eu le plus de peine à m’expliquer, lors même que je m’y livrais avec le plus d’ardeur, par fausse honte, par calcul ou par convenance.
Ce qui n’était d’abord qu’une simple répugnance a fini par devenir une véritable aversion, à dater de ma connaissance avec le baron de Roncerolles. Nous nous rencontrâmes, pour notre malheur commun, aux environs de Dreux , chez un de ses parents , il n’y a guère moins de trente ans.
Le gothique château de M. de Cériane, situé au milieu d’une des plus belles capitaineries du royaume, était, en automne, le rendez-vous de tous les chasseurs à trente lieues â la ronde: on faisait vœu, en y entrant, de n’avoir pas une pensée étrangère à la chasse ; et la conversation , même en présence des femmes, n’avait point d’autre objet. Le vieux commandeur, oncle de madame de Cériane , que l’âge
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et les infirmités confinaient toute la journée au salon, dans un grand fauteuil à crémaillère, ne connaissait pas d’autre plaisir que de disputer sur la supériorité de la fauconnerie ( à laquelle il avait l’honneur d’avoir renoncé le dernier en France), contre Honcerolles, qui défendait la vénerie, de toute la puissance de ses habitudes et de ses poumons. Son érudition sur cette matière aurait défié celle de tous les Dorante et de tous les Clainville' du monde. Aussi long -temps qu’il avait la parole (et il s’en dessaisissait le moins possible) il n’était plus question que de sole pleine, de pinces rondes, de biche bréliaignc, de dix-cors jeunement , de pied, de contrepied, et de tous les termes barbares qui entrent dans la nomenclature de la chasse à courre.
S’il s’interrompait un moment, le vieux commandeur reprenait l’éloge et l’histoire de la fauconnerie , et ne manquait pas de déclarer, en finissant, que la décadence de la galanterie française remontait à l’invention du plomb de chasse. Je m’avisai un jour de rire de sa péroraison un peu plus haut qu'à l’ordinaire, en réparation de quoi il me fallut essuyer une description des plus belles chasses à l’oiseau , depuis François I" jusqu’à la minorité de Louis XV. 11 soutenait, de la meilleure foi du monde, que l’éducation de l’oiseau de proie et la guerre étaient les
1 Personnages des Fâcheux et de la Gageure.
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seules occupations digues d’un gentilhomme. 11 ne parlait qu’en soupirant de ces temps heureux où, pour charmer toutes les beautés de la cour, il suffisait de savoir donner l'escap au faucon, le suivre à toutes jambes, le faire revenir au leurre, et le placer avec adresse sur le poing de sa dame.
Après François I", qu’il appelait le père des chasseurs, le roi que le commandeur avait placé le plus haut dans son estime était ce bon roi Jean , si passionné pour la chasse, qu’il ne trouva rien de mieux à faire pendant sa captivité à Helfort que de composer avec Gacé de la Jiiyitc , son chapelain, un poème sur l'art du chasseur, ’ ad usurn Delphini. Le commandeur avait eu la patience d’en charger sa mémoire , et prenait plaisir à en citer des fragments.
Ce vieillard , dont la tête était meublée d’anecdotes, se faisait écouter du moins avec quelque intérêt, lorsqu’il ne racontait une histoire que pour la quatrième fois: quant à l’éternel baron, que l’on avait surnommé le syndic des insupportables, et qui ne vous parlait jamais que des différentes espèces de chiens clairauds, mirauds, briffauds, des mœurs du chenil , et de l’éducation des piqueurs (qu’il avait grand soin de prononcer piqueux ); on ne pouvait échapper à l’ennui de sa société, à la perse-
' Le Roman des Oiseaux , que le roi fit faire pour l'instruction de son fils Philippe, duc de Bourgogne.
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cution de ses discours, qu’en tenant avec lui une querelle constamment ouverte (précaution que j’avais eu soin de prendre dès le lendemain de mon arrrivée à Cériane, et qui n’empêchait pas que nous ne fussions ensemble dans les termes d’une bienveillance réciproque ). De sa passion exclusive pour la chasse, le baron a retiré cet avantage, d’avoir eu moins qu’un autre à gémir de nos troubles domestiques : il n’a vu , dans la révolution, qu’un ordre d’aller chasser ailleurs, et ne s’est plaint, à son retour en France, que de l’abolition des anciennes ordonnances sur les eaux et forêts.
Après l’avoir perdu de vue si long - temps , je ne fus pas aussi surpris que j’aurais dû l'être de le rencontrer dans un petit voyage que j’ai fait dernièrement en Sologne. Ma vieille amie, madame de Lorys, est propriétaire, en ce pays, d’une terre magnifique, à quelques lieues de Chambord , où, tous les ans à l’ouverture des chasses, son fils rassemble une nombreuse et brillante compagnie d’amateurs des deux sexes. J’y arrivai dans la nuit du 4 septembre, et j’en repartis quarante-huit heures après, très content de la scène dont j'avais eu le temps detre témoin, et que je vais essayer de décrire le plus laconiquement qu’il me sera possible.
La première personne que je rencontrai le matin, en sortant de ma chambre, était le baron de Roncerolles : il avait été prévenu de mon arrivée et
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ni attendait au passage. Nous nous revîmes comme d’anciennes connaissances: il trouva que je u'avais pas vieilli d’un an ; je l’assurai qu’il avait rajeuni de quinze. Pourquoi pas? le temps n’y perd rien, et cela fait toujours plaisir. Le baron était en costume: la veste galonnée, les boulons à tête de cerf, la casquette grise, le petit couteau de chasse, rien n’y manquait ; il s’était chargé de tous les préparatifs de la cérémonie du lendemain, et venait de marquer les rendez-vous et les haltes. Il attachait, ajouta-t-il, d’autant plus d’importance au succès de cette journée , qu’il avait monté les équipages du jeune de L***, et que le général de Gr’*, le plus grand chasseur de France, devait être de la partie.
Le pauvre baron eut, à déjeftner, une scène très vive à soutenir, pour s’être avisé de faire, avant midi, une répétition de cors sur la terrasse du château, sans respect pour le sommeil de ces dames qui avaient joué au boston jusqu’à deux heures du matin. Tout le reste du jour se passa, pour lui, dans un mouvement perpétuel ; il allait du chenil aux écuries, inscrivait le nom des chasseurs, donnait des ordres aux piqueurs, aux garde-chasses , et revenait au salon consulter le baromètre.
Le départ avait été fixé pour le lendemain, à sept heures; à cinq, le baron était sur pied et avait éveillé tout le monde au château. Après avoir été lui-même coupler les chiens, séparer les relais, et
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placer la vieille meute à l’entrée de la forêt, il était revenu aux écuries faire seller les chevaux, atteler les calèches, et les avait fait amener au bas du perron : il rentra ensuite au château pour y commencer sa ronde des corridors.
Rien de plus amusant que de le voir courant de porte en porte, appelant chaque fefnmc par son nom, disant à chacune, en particulier, qu’on n’attendait plus quelle, et ne se donnant pas un moment de repos jusqu’à ce que tout le monde fût réuni dans le vestibule. 11 monta à cheval alors, et fit défiler devant lui sa troupe. J'accompagnai nos chasseurs jusqu’à la forêt; je les vis entrer dans le bois, au son du cor, au cri des chiens; et j'allai paisiblement attendre leur retour au château.
Vers trois heures, un grand bruit de chevaux et de voitures m’annonça le retour de la chasse; et je me hâtai de quitter la bibliothèque pour me trouver au débotté. Je ne voyais pas encore le baron, mais je l’entendais crier et se débattre, comme un énergumène, au milieu des valets et des piqueurs, tandis que ces dames descendaient de calèche, en répétant avec des éclats de rire immodérés : Buisson creux ! buisson creux 1 A ce mot, dont elles saluèrent le baron à son entrée, celui-ci se mit dans la plus risible colère qu’il soit possible d'imaginer. « Buisson creux! (répétait-il en grinçant les dents et eu essuyant son front, sans s’apercevoir que sa per-
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ruque était restée dans sa casquette.) Il fallait que je vinsse ici pour entendre prononcer ce mot!.... Riez tant qu'il vous plaira : laffront n’est pas pour vous, mesdames; mais moi, qui ai quarante ans de chasse et une réputation à conserver, j’aimerais mieux avoir reçu vingt coups d’audouiller à travers le corps que d'avoir éprouvé une semblable humiliation. Au surplus, ajouta-t-il en sortant, si ces Messieurs n’entendent rien à la chasse , il n’y a rien là de bien étonnant : où diable l'auraient-ils apprise?* Chacun sc retira chez soi pour se reposer et s’habiller.
Le dîner sonna, on se mit à table; et la plus maligne de ces dames ramena la conversation sur le buisson creux du matin, en soutenant que cette équipée était la faute du baron.
« Ma faute, s’écria-t-il en se levant; j’en fais juge le général : j’avais reconnu mon cerf la veille, c’était un porte-six; je fais fouler l enceinte par le limier; la bête part; M. Saint-Alphonse, ici présent, qui avait amené sa meute avec lui, me soutient, à la vue du talon, que c’est un cerf dix-cors; je vis, dès ce moment , que j’avais affaire à un homme étranger aux premiers principes de l’art. C’est tout simple: où les aurait-il appris ? (On rit tout bas.) La meute du château empaume ta voie; elle est composée de quarante chiens de haut nez, bien ensemble, et chassant à grand bruit : j’étais sûr de mon
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fait. Le cerf se fait battre longtemps au bois, nous trouvons les retours; enfin nous débuchons ; je m'aperçois d’un défaut ; la meute de M. Saint-Alplion.se avait pris le change ; je veux rompre les chiens et les enlever; impossible ! ces clabauds n’entendent rien à la chasse! — Où C auraient-ils apprise ?» ajoute la maîtresse de la maison; et l'on rit aux éclats. Le baron n’en continue pas moins : « Je veux ramener: monsieur me soutient que nous en revoyons ; que sa meute est dans le droit : les chiens se partagent, j’appuie les bons, je crie liourvari sur les autres; deux coquins de piqueurs, aussi savants que leur maître, se mettent à sonner; la tête tourne à la meute entière, la voie est tout-à-fait perdue, et la chasse est au diable. Maintenant je demande A qui la faute du buisson creux ? »
Après ce beau discours, où ces dames n’entendent rien, le baron, tout essoufflé, se rasseoit. Saint- Alphonse, qui veut défendre ses piqueurs et ses chiens, étale à sou tour son érudition de veneur; la querelle s’anime: ces dames, quelle amuse, l’échauffent du mieux quelles peuvent; et le général, pris pour juge, la termine en proposant deux nouvelles parties de chasse à chacune desquelles présideront alternativement l’un et l’autre adversaire. Je suis parti sans savoir à qui la victoire est restée.
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