UNE EXÉCUTION EN GRÈVE
D’un spectacle cruel indignement avide, Turbulent , curieux avec compassion ,
Tout uu peuple s'agite autour de la prison :
Étrange empressement de voir de» misérables !
On hâte, en ge'missant, ces moments formidables.
Volt., Tancrède, act. III, se. tu.
J’ai eu l’ocasion de faire remarquer, dans un de mes précédents Discours, ce contraste, particulier au caractère français, de l’amour de la nouveauté et de l’attachement à la routine. Cette étrange contradiction , sans être moins forte , est pourtant moins choquante au premier coup d’œil, que celle d’une extrême politesse et d’une curiosité féroce, dont le peuple, et principalement celui de cette capitale, offre à tout moment l’exemple. En effet, quelle idée differente emporteraient de nous deux étrangers, dont l’un n’aurait vu les Parisiens qu’à l’Opéra, et l’autre qu’en traversant la ville, le long des quais, un jour d’exécution en place de Grève !
Que devrait penser ce dernier , en voyant sa voi-
300 UNE EXÉCUTION EN GRÈVE, turc arrêtée à chaque pas au milieu d’une foule immense qui se presse autour de rilôtcl-de-Ville et du Palais de Justice; en écoutant ces bruits confus et tumultueux de la populace , dont l’effet matériel est à-peu-près le même , quelle que soit la circonstance qui les occasione?
Cet étranger, qui verrait sur son chemin l'artisan quitter sa boutique; le bourgeois oublier l’heure du dîner, les femmes prendre place aux fenêtres; d’autres mêlées dans la foule dont les quais et les ponts sont couverts; les cafés, les cabarets se remplir de buveurs; cet étranger, dis-je, ne se croiraitil pas arrivé à Paris le jour d’une grande solennité?» Supposons maintenant qu’il questionne son postillon, et qu’il apprenne que ce concours de monde, que tout ce mouvement, a pour but de jouir des dernières angoisses d’un. malheureux condamné au supplice : notre voyageur, pour concilier les traces de civilisation qu’il aurait pu remarquer avec d’aussi cruelles habitudes , ne serait-il pas autorisé à croire qu’il est au milieu d’une horde de sauvages, récemment établie dans la capitale d’une nation civilisée? Curieux d’observer de plus près cette peuplade des bords de la Seine , il descend , se mêle dans la foule, et, s’adressant à uu des habitués de la Grève , il demande: « Quel était l’usage de ces masses de charpente qu’on abat eu ce moment, et qui semblent avoir appartenu à quelque grande construction ? »
UNE EXÉCUTION EN CRÈVE. 3oi Celui-ci répond que ces restes faisaient partie d’un vaste édifice en bois que l’on avait élevé, quinze jours auparavant, pour servir à des réjouissances publiques. — Et cette autre construction, d’une moindre étendue, que l’on dresse sur le même emplacement? — C’est un échafaud où va monter, à quatre heures précises, un particulier très connu , atteint et convaincu d’assassinat. » J’imagine qu’à cette réponse mon étranger doit se dire en lui-même : « Comment ! les habitants de cette bonne ville dressent sur la même place des salles de bal et des édhafauds ! ils mêlent, en idée du moins, les sons du violon et les cris du patient! ils ordonnent, au même lieu et presque en même temps, desfétes et des supplices!... Je me suis trompé ; ces gens-là ne sont pas des sauvages, ce sont des fous. » J’ai fait souvent la réflexion que je prête à mon voyageur ; et jamais je ne suis passé sur la place de Grève sans frémir de cet affligeant contraste, dont j’y retrouve toujours l’image.
Cette place, dont le nom réveille tant d’odieux souvenirs, fut, dès le commencement du i4' siècle, destinée aux exécutions criminelles. 11 est pénible d’apprendre que le sang innocent fut le premier qu’on y versa. Une malheureuse femme, hérétique, nommée Marguerite Porette , à peine âgée de trente ans, y fut brûlée vive en i3io, pour avoir écrit que lame abymée en Dieu est au-dessus des vertus, et
3oa une exécution en grève.
n'en a plus que faire; et que, quaiut on est parvenu à un certain degré de vertu, on ne saurait aller au-ilclà. Quatre cents ans plus tard, une autre femme a pu dire impunément à-peu-près les mêmes sottises. Encore quatre siècles, et peut-être courra-t-on le risque d’être brftlé pour nier l’évidence de ces mêmes propositions: tant l’esprit humain est conséquent! tant la justice des bonunes est infaillible!
Antérieurement à cette exécution, les criminels étaient mis à mort aux Halles, lesquelles partagèrent encorè , pendant plus d’un siècle, avec la Grève, le triste privilège des échafauds. C’est dans ce dernier lieu que furent décapités, en 1398, les deux religieux augustins qui s'étaient engagés à prix d’or, et sous peine de la vie, à guérir Charles VI du mal incurable dont il était atteint. Les deux moines perdirent la tête, et le roi ne recouvra pas sa raison. La dernière exécution qui fut faite aux Halles, en 1 477 » fut celle du malheureux duc de Nemours, dont les enfants, placés sous l’échafaud par ordre du cruel Louis XI, furent couverts du sang de leur père. Cet infortuné fut conduit de la Bastille au lieu de son supplice, sur un cheval caparaçonné de noir. Depuis cette époque, tous les arrêts de mort rendus à Paris s’exécutèrent sur la place de Grève ’.
1 Cette observation est inexacte, les arrêts du tribunal révolu-
UNE EXÉCUTION EN GRÈVE. 3o3 II y a quelques jours qu’en sortant de l’IIôtcl-de- Ville je m’arrêtai quelques moments sur le perron , où je me trouvai tout-à-coup assailli par une foule d'idées et de souvenirs cruels. Je croyais avoir sous les yeux l’échafaud où périt si misérablement un brave général, au milieu du beau monde, qui vint acheter le plaisir de voir tomber sa tête; cette énorme potence où le malheureux Favras fut le premier à payer de sa vie son inaltérable fidélité. Je contemplais, en tressaillant, cet Hôtel-de-Ville, témoin de tant de crimes et de tant de supplices ; je parcourais en idée les fastes sanglants de la Grève, où je lisais avec effroi les noms des Ravaillac, des Brinvilliers, des Damiens, des Cartouche, et l’effroyable série de toutes les atrocités humaines. Chaque espèce de forfaits, vols, assassinats, empoisonnements, parricides, sacrilèges, trouve là sa honteuse illustration; et, comme le remarque le judicieux auteur des Essais sur Paris , “ Tous les monstres qui ont figuré sur cette place y formeraient une assemblée plus nombreuse qu’aucune de celles qui ont assisté à leur supplice. »
Ces tristes idées, sur lesquelles mon esprit travailla involontairement pendant le reste du jour,
lionnaire, qui étaient bien aussi des arrêts de mort, s’exécutèrent sur la place Louis XV, dite alors Je la Révolution , jusque vers la fin du règne de la terreur, où ces assassinats juridiques sc commirent à la barrière du Trône.
3o4 UNE EXÉCUTION EN CUÉVE. m’occupaient encore le soir, lorsque je rencontrai le docteur M***, uu de ces hommes dont parle Sterne, qui cherchent un passage dans te nord-ouest du monde i intellectuel, pour arriver plus tôt au pays de la science. Cet habile médecin, grand ennemi des systèmes et des théories spéculatives ^s’occupe depuis dix ans d’un ouvrage sur les rapports de la Physiologie et de la Morale, pour l’exécution duquel il passe une partie desa vie, dans les prisons, à rassembler des faits et à multiplier les observations et les expériences.
L’intérêt de la science et la préoccupation continuelle d’une seule idée lui dérobent ce qu'il y a de pénible, et même d’un peu ridicule, aux soins qu’il prend de se teuir à l’affût des grands criminels, de les suivre devant les tribunaux, dans les prisons, et jusqu’au pied de l'échafaud, au risque de se voir confondu avec ces désœuvrés inhumains qui cherchent indifféremment un spectacle à la Grève ou à Tivoli.
Les gens qui sont habitués à confondre les idées et les mots de sensation et de sentiment, qui ne tiennent • aucun compte de la force de la volonté et de la puissance de l’habitude, auront de la peine à croire à la sensibilité d’un homme qui s’impose la tâche d’épier, dans le cœur d’un condamné, les derniers soupirs de l’espérance, et d'observer la nature humaine aux prises avec la pensée de la destruction. Le docteur explique fort bien, et prouve encore
. UNE EXÉCUTION EN GREVE. 3o5 mieux par son exemple, que les opérations de l’esprit et les mouvements de l’aine n’ont point le même principe, et ne doivent pas se juger sur les mêmes résultats.
Tout en causant, M. M*** finit par me faire prendre l’engagement de le suivre le lendemain à la Conciergerie, pour y voir l’assassin Lomont ‘ avant l'heure où il devait en sortir pour marcher au supplice.
Le docteur fut exact; mais, au moment de partir, j’éprouvai un serrement de cœur qui m’aurait fait renoncer à mou projet, si je n’avais pas eu honte de montrer toute ma faiblesse à un homme qui n’en aurait pas fait honneur à ma sensibilité. Nous partîmes. Chemin faisant, il me raconta les affreux détails de l’assassinat commis sur la fruitière de la rue de Verneuil. « Le misérable que vous allez voir,* me dit-il en achevant sa narration , est une nouvelle preuve à l’appui d’une vérité que je mettrai dans tout son jour: c’est que l’entrée d’une maison de jeu est une des portes de la Grève. Il y a quinze ans que j’étudie, que j’observe les grands criminels ; et j’en ai vu bien peu que le bourreau n’ait pas saisis les dés ou les cartes à la main. »
Sans me donner le temps de me récrier contre ce qu’il pouvait y avoir d’exagéré dans cette asscr-
1 Arrêt du 1 3 octobre 1 8 1 3 , portant peine capitale contre Louis Lomont, natif de Goncourt (Haute-Marne), âgé de 27 ans, tenant l'hôtel garni de Russie, demeurant rue Tiquetonne, n° 11.