‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 39 sur 56 · R°CIII. [9 OCTOBRE ■ 8 1 3 . J · texte numérisé non relu

R°CIII. [9 OCTOBRE ■ 8 1 3 . J

LES OBSÈQUES DE GRÉTRY

. Mi x toque itxsanin lue tu.

Virgile.

Lj folie te mêle à b douleur.

« On ne ferait jamais tout ce que l’on peut, a dit Bacon, sans l’espoir de faire plus qu’on ne pourra. » Il doit donc être permis à tout homme qui écrit pour le publie d’adresser mentalement son ouvrage à la postérité, dût-il avoir le sort que Voltaire prédit à l’épître de J.-B. Rousseau, de ne point arriver à son adresse. Je cherche aussi quelquefois à me bercer de cette chimère encourageante; et pour savoir dès aujourd’hui ce que la postérité pensera de mes feuilles (supposé qu’elles lui parviennent), je fais une hypothèse (comme M. Frelon dans la comédie de Y Ecossaise) : je suppose que dans les fouilles d’IIerculanum ou de Pompeïa on vienne à découvrir le manuscrit de quelque Ermite du Janicule, du mont Aven tin, qui se serait, comme moi, occupé de sou vivant à recueillir et à publier

EllMlTfc, T. III. 19

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ses observations sur les mœurs des habitants de Rome: de quel intérêt, de quelle utilité même, un pareil recueil ne scrait-il pas aujourd’hui pour nous? Quel plaisir n’aurions-nous pas à connaître, pour ainsi dire en détail, ce peuple- roi que les historiens ne nous montrent qu’eu masse; à observer ces maîtres du inonde dans l’intérieur de la vie privée; à les suivre aux bains, au forum, à table, au théâtre; â étudier dans leurs moindres actions les mœurs domestiques que les historiens contemporains ont négligé de peindre, et dont les poètes ont fait la satire et non pas le tableau ?

Cet accueil, qu’un pareil livre recevrait de nous aujourd’hui, pourquoi me serait-il interdit de l’espérer, dans l’avenir, pour des feuilles qui auront, aux yeux de la postérité, le même intérêt et les mêmes avantages? Telle est la question ; disons tout, , telle est la promesse que je me fais à moi-même pour m’encourager dans l’exécution de la tâche que j’ai entreprise : la course journalière paraît moins longue à celui qui se propose un but très important et très éloigné.

Je ne tiens point note des événements, avec l’intention d’en rendre fidèlement compte; ce travail est celui des historiens, des auteurs de mémoires et d’anecdotes; les faits sont pour moi ce qu’est l’intrigue dans un ouvrage dramatique; ils me servent à exposer les mœurs, à développer les caractères,

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à mettre la morale en action , au lieu de la réduire en préceptes. En parlant aujourd’hui de la perte récente que la France a faite dans la personne de Grétry, je ne me propose donc pas d’apprécier toute l’étendue de cette perte si généralement sentie, mais de décrire et de discuter les honneurs funèbres qui lui ont été rendus.

Je ne disputerai pas sur la propriété plus ou moins rigoureuse des expressions de génie sublime, de Molière de lu musique, de créateur de t opéra-comique , qui ont été prodiguées à Grétry; je n’examinerai pas si Duni, Pergolcse, Philidor, Monsigny, ne l’ont point précédé dans la carrière qu’il ÿ parcourue avec tant de gloire et de succès ; si ce dernier, que nous avons le bonheur de posséder encore ', n’a pas fait preuve, dans les deux opéras du Déserteur et de Félix, d’une sensibilité plus profonde; je ne chercherai point à prouver que dans ces ouvrages et dans quelques autres plus modernes (dont je ne nommerai pas les auteurs, pareeque, en fait de réputation, il faut prendre son temps à Paris pour demander et pour obtenir justice); je ne chercherai point, dis-je, à prouver que dans ces ouvrages on trouve une connaissance plus étendue de l’art et de ses ressources que dans les productions de l’auteur de Syl-

' Peu de mois après, la France avait perdu ce compositeur plein de grâce.

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vain et de la Fausse Magie. J'admire trop sincèrement ce grand compositeur, pour ne pas admettre sans restriction les éloges dont il est l'objet, et pour chercher à refroidir un enthousiasme que je partage ; mais l’expression de la douleur publique a ses bornes ainsi que ses droits, et le ridicule est plus près qu’on ne croit de l'oubli des convenances.

Les honneurs décernés par la reconnaissance publique à la personne, ou même à la dépouille mortelle d’un grand homme, sont un puissant motif d’émulation et un vif aiguillon de gloire pour ceux qui lui survivent; il est fâcheux que cet encouragement soit si rqgç : c’est une dette sacrée que les contemporains côntractent , et qu’ordiuairement la postérité acquitte :

La mémoire est reconnaissante ,

Les yeux sont ingrats et jaloux.

Grétry, par une heureuse exception, a joui, vivant, de toute sa renommée. Arrivé très jeune à Paris, à peine a-t-il lutté deux ans contre l’obscurité de son nom; chose assez ordinaire, son premier triomphe lui a fait un grand nombre de partisans; chose étonnante, ses autres succès ne les lui ont pas fait perdre. 11 a trouvé des gens en crédit qui se sont déclarés ses protecteurs, et qui, par hasard cette fois, ont bien placé leur protection. Recherché par les grands, chéri des gens de lettres, estimé de scs rivaux , Gré-

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try a compté, pendant un demi-siècle, ses succès par ses ouvrages: ses airs, devenus proverbes, si j’ose m’exprimer ainsi, ont été répétés par trois générations consécutives; et, pour comble de gloire, il a partagé avec Voltaire seul l’honneur d’avoir vu élever sa statue.

Maintenant , si l'on compare cette existence heureuse et brillante du Molière de C opéra-comique , et celle du Molière de la comédie, on trouvera que le sort dispense encore plus inégalement ses faveurs que la nature ne distribue ses dons.

L’auteur de Sylvain jouissait paisiblement d'une gloire acquise par ses heureux travaux ; la protection de Louis XIV suffisait à peine pour rassurer l’auteur du Tartuffe contre la haine de ses ennemis. Chaque ouvrage de Gré try augmentait lenombre de ses admirateurs; Molière, à chacun de ses nouveaux chefs-d'œuvre, voyait se grossir la cabale de ses envieux et de ses détracteurs. C’est sur-tout .à leur mort que leurs destinées diffèrent davantage. Celui-ci meurt en butte à toutes les fureurs du fanatisme (dont la sottise, la haine et la jalousie avaient emprunté le masque); et il ne fallut rien moins qu’un ordre du roi, pour obtenir ce peu de terre où furent déposés honteusement les restes du plus grand homme du grand siècle : l’autre obtient des honneurs funèbres dont les annales des arts n’offrent, je crois, aucun exemple; sa mort est pour Paris un jour

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de deuil ; tout ee que cette capitale renferme de gens de lettres, d’hommes à talents, d’artistes dans tous les genres, se fait un devoir de rendre un hommage public au célèbre compositeur, en se joignant à sa famille pour l’accompagner jusqu’à son dernier asÜe.

Pourquoi faut-il qu’une si noble et si touchante cérémonie ait été dénaturée par un zèle indiscret, ou par les conseils d’une puérile ostentation ? Quel est l’homme raisonnable qui n'a pas été affecté péniblement de retrouver dans un convoi funèbre tous les caractères d’une fête triomphale ? Par quel étrange oubli de toutes les convenances a-t-on forcé des parents en pleurs, des amis affligés, à promener de rue en rue leur douleur?

Il est trop vrai qu’on a trouvé le moyen, dans cette journée, d’associer les idées si disparates de la mort et du ridicule, en faisant stationner un corbillard devant des théâtres drapés; en prononçant une oraison funèbre à la porte de l’Opéra-Comique; et en déposant sur une bière, humide de larmes, une couronne traînée dans les coulisses.

Après une pareille momerie, quel respect étaiton en droit d’attendre du peuple qui venait d’en être témoin ? Aussi dès ce moment toute idée de recueillement a disparu ; et l’on n’a vu, même dans la cérémonie religieuse qui s’est faite à Saint-Roch au milieu du tumulte, que la continuation d’une scène dramatique dont la décoration était changée.

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Ce ne fut qu’au moment où le cortège arriva au cimetière, lorsque le digne émule de Grétry et son collègue à l'Institut national, adressa les derniers adieux à l’homme célèbre dont la terre allait recevoir les dépouilles, que cette pieuse cérémonie reprit le caractèrequi lui convenait, et qu elle n’aurait pas dû perdre. L’éloquent orateur prononça, d'une voix émue, un discours dicté par un sentiment si vrai, par une impression si profonde, qu’il rappela dans tous les yeux les larmes qu’une pompe vainc semblait avoir taries.

En m 'éloignant encore une fois de ce lieu d’éternel repos ( comme un homme s’éloigne d'un écueil en passant à l’autre extrémité du vaisseau que les courants y entraînent), je fis la triste observation, que , dans l’espace d’un an , la mort y avait rassemblé le plus grand géomètre, le glus grand poète, le plus grand musicien et la plus grande actrice’ dont s’honorât la France.

La véritable manière de rendre hommage à la mémoire de Grétry, la seule qui convînt aux comédiens, était sans doute de représenter ses meilleurs ouvrages; et si je fus surpris de ne pas voir le théâtre de l’Opéra-Comique fermé le jour même de sa mort, je vis avec plaisir qu’on afficha le lendemain, l’A-

1 Mchul, déjà atteint de la maladie funeste qui devait le conduire au tombeau quatre ans après.

a Lagrange, Delillc, Grétry, et mademoiselle Coulât.

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mant Jaloux et Zémire et Azor , lesquelles pièces devaient êtrejouées par les premiers sujets (ce qui, par parenthèse, me donnait, ainsi qu’au public, l’espoir que le magnifique trio du second acte de Zémire serait exécuté par mesdames Duret, Régnault et Boulanger) ; mais j’avais trop compté sur l’affiche: en continuant de la lire, je vis qu’on nous promettait, par supplément, l’ouverture de l’opéra d'Elisca et la marche des Mariages Samniles, où TOUTE la COMÉDIE devait PARAÎTRE. Cette dernière partie de l’annonce medéplut, par cela seul quelle me rappela la marche des apothicaires du Malade Imaginaire, et celles du mamamouchy du Bourgeois-Gentilhomme, dans lesquelles il est d’usage aussi que toute la comédie paraisse. Je n’en courus pas avec moins d'empressement au théâtre de l’Opéra-Comique, dont une foule immense assiégeait toutes les issues. J’éprouvai un serrement de cœur, en entrant dans la salle, à la vue des deux balcons entièrement occupés par des artistes et des gens de lettres en deuil; mais cette vive émotion ne dura qu’autant de temps qu’il en fallut pour me rappeler que j’étais dans le pays des fictions, et que les acteurs aussi allaient jouer, en noir, une comédie où j’étais fâché que les auteurs eussent l’air d’avoir pris un rôle. Chacun doit faire son métier, comme dit Horace :

Quam scit ttterque, tiibms censebo ex erceat artem.

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On n’avait point attendu la mort de Grétry pour apprécier ses chefs-d’œuvre. Je doute cepen^nt que la musique enchanteresse de Y aimant Jaloux et de Zêmire et Azor ait jamais été entendue avec autant de plaisir, applaudie avec de pareils transports, et chantée (ceci ne s’adresse qu’à madame Diu’ct) avec une aussi étonnante perfection.

L’intermède , dans lequel toute la comédie partit en habits de deuil , et vint se grouper autour d’un buste de Grétry en chantant le trio : Jh ! laisseznous le pleurer! ne fit point et ne devait pas faire l’effet qu’on s’en était promis. On ne vient chercher au théâtre que des illusions ; on ne s’attend à y trouver qu’une imitation de la nature, et non la nature elle-même; une douleur réelle n’y semble pas moins déplacée que ne le seraient un arbre, une maison, un ruisseau véritable.

«Tous les acteurs de Feydeau, me disait un de mes voisins, ne composent en ce moment qu’une famille qui gémit sur la perte quelle vient de faire d’un père adoré. » A cela je réponds que les enfants ont très mauvaise grâce à venir pleurer leur père sur un théâtre ; et que , malgré moi , je vois toujours une comédie où je vois des loges, un parterre, et des décorations.

Une allégorie ingénieuse, dans le genre des Muses rivales, où chaque acteur aurait été l interpréte de la douleur publique , et non de la sienne , eût sans

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doute été plus convenable, mais non pas plus produire. En comptant les 5 , 200 francs, produit de cette triste soirée, la famille en larmes, dans l’élan d’une sensibilité bien naturelle, arrêta qu’on improviserait le surlendemain le même hommage à Grétry, attendu qu’un seul jour de deuil ne suffisait pas à une douleur si forte.

Le public a montré le même empressement , et les comédiens une tristesse tout aussi vive; on a même remarqué que les rôles de l’intermède étaient mieux sus ; que chacun des affligés avait plus d’aplomb dans son abattement ; que la poitrine de ces dames s’élevait et s’abaissait avec un mouvement plus régulier; et que les deux petites filles, placées aux deux coins du buste , sanglotaient avec beaucoup plus de grâce. La recette ne diminuait pas; les regrets allaient croissant , et les comédiens étaient en fonds pour dix représentations de larmes et de soupirs. Il est fâcheux que de mauvais plaisants se soient avisés de tourner eu ridicule et en vaudevilles cette affliction lucrative , et qu'ils aient forcé messieurs de l’Opéra-Comlque à remettre du rouge cl à se consoler.

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