LE BALCON UE
LOPÉBA.
rière de l'orchestre , à laquelle il suspendait une petite sellette de bois, qui lui servait, sinon à s’asseoir, du moins à se reposer daus les entr’actes.
j Ce vieil amateur, d’un goût plus sûr, d’un esprit plus cultivé qu’il n’appartenait à cette époque aux gens de sa robe, avait la mémoire meublée d'une prodigieuse quantité d’anecdotes théâtrales, qu’il racontait à merveille, et dont l'abbé de La Porte, avec lequel il était lié intimement, a tiré bon parti dans le recueil d’anecdotes qu’il a publié.
Ce bon M. Duvivier ( c’est ainsi qu’il s’appelait) avait vu passer sous ses yeux trois générations de reines tragiques. Il se souvenait de mademoiselle Desmares; il avait assisté à la retraite de mademoiselle Lecouvreur ; et il partageait ses affections entre mesdemoiselles Clairon et Duménil.
Nous étions sûrs de le voir arriver de très mauvaise humeur, quand par hasard im ouvrage de Corneille ou de Racine avait manqué ce jour-là d’attirer la foule : il se déchaînait alors contre le mauvais goût du siècle, contre la sottise de ses contemporains; et soutenait, avec une espèce de fureur, que- tout homme dont la raison n’était pas ahénée devait trouver le même plaisir à la centième représentation de Cinna qu’à la première.
A l’autre bout de la table, comme pour servir de pendant au procureur, se trouvait le chevaher de Marency, retiré du service, dont l’enthousiasme
pour l’Opéra n’était ni moins ardent ni moin^ exclusif que celui de M. Duvivier pour la Comédie- Française. Cette différence dans leurs goûts donnait à l’antipathie qu’ils avaient l’un - pour l’autre le caractère d’une véritable haine : on se plaisait à les mettre aux prises , et à les entendre soutenir la prééminence de leur spectacle favori avec tout l’acharnement de deux sectaires de différentes religions, auxquels ils ressemblaient encore par la manie du prosélytisme. La victoire se disputait longtemps, et demeurait à celui qui se faisait suivre d'un plus grand nombre de convives au café P vocope, ou au café Militaire de la rue Saint-Honoré, presqu’en face du Palais-Royal, où était alors l’Opéra. «
De tous scs partisans, celui que le chevalier de Marencv affectionnait le plus, était un jeune marquis de Bressac, sorti depuis peu de l’hôtel des pages pour entrer dans les mousquetaires. Ce jeune homme, grand amateur de musique, eut le malheur de prendre des leçons de chant d’un bouffe nommé Manelli, qui venait d’arriver avec la première troupe ultramontaine que l’on eût encore vue à Paris.
Ce choix d’un maître italien déplut singulièrement au chevalier ; et M. de Bressac acheva d’aliéner pour jamais son cœur, en déclarant un jour “ que la musique italienne valait beaucoup mieux
LE BALCON DE l’OPÉBA.
que la musique française, et qu’il n'allait à l’Opéra que pour la danse. >’*Un pareil blasphème devint le signal d’uiie guerre terrible, qui dure depuis un demi-siéele, et dont il est plus aisé de prévoir l’issue que d’assigner le terme.
Le chevalier pérorait dans les foyers et dans les salons en faveur de ses amis Alondonville , Fouquet , et Rameau; le marquis exaltait de son mieux, dans les salons et sous les arbres du Palais-Royal, les Scarlati , les Léo, les Durante. L’animosité entre les deux champions devint telle, qu’ils abandonnèrent le balcon de l’Opéra, où ils ne pouvaient plus se trouver ensemble, et qu’ils allèrent, avec lettrs amis, s’établir aux deux extrémités de l’orchestre ; le marquis de Bressac sous la loge de la reine, et le chevalier de Mareney sous la loge du roi ; de là le coin du roi et le coin de la reine, ou chacune des deux armées avait son quartier-général et rassemblait son état-major.
Les pamphlets furent les premières armes dont on se servit : Mareney engagea le jeune Patu à composer les Adieux du Goût contre les bouffons italiens. Cette critique, pleine de raison, de sel et d’esprit, devint la cause d’un duel entre lui et le marquis de Bressac, et valut au jeune auteur un coup d’épée dont il mourut quelques années après.
L’année suivante, Grimiu publia son Petit Prof diète contre les ramistes; et la Lettre de Rousseau
sur la musique française , fut le brandon qui mit le feu aux deux coins de l'Opéra* Au plus fort de l’orage les gens sensés, les véritables amateurs, qui demandaient de la bonne musique sans s’informer du nom du compositeur, s’étaient réfugiés au balcon comme dans tin port, d’où ils observaient le temps et comptaient les naufrages: c’est de cette époque que dateut l’éclat et l’influence du balcon de l’Opéra, qui jouit à ce théâtre du privilège que le parterre s’est réservé dans les autres, de prononcer en dernier ressort sur le mérite des ouvrages et des acteurs.
Le chevalier mourut ; le peu de succès que YArmide de Lulli obtint à la dernière reprise bâta sa fin. Le général du coin de la reine, ne trouvant plus de rivaux dignes de lui dans le parti opposé, comme un autre Montécuculli après la mort de Turenne, abandonna le commandement de son armée, et revint prendre sa place au balcon, dont le président de Miremont et le bailli. Descares étaieut alors les habitués les plus notables et les plus assidus.
Le premier y venait déplorer la perte de mademoiselle Prévost, dont il avait été pendant vingt, ans quelque chose de plus que l'admirateur, et à la mémoire de laquelle mademoiselle Guimard eut, dit-on, la gloire de le rendre infidèle. La prude Sallé, jadis l’objet des tendres soins du bailli, était encore celui de scs éloges ; mais, attendu qu’il s’était
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ruiné pour elle, il se croyait dispensé de répéter les louanges que Voltaire donnait à sa vertu.
Mesdemoiselles Lany et Allard faisaient déjà les délices de l’Opéra, et celles de MM. de Bressac et de Luxembourg, lorsque, très jeune encore, je quittai Paris, où je ne revins, pour la première fois, que cinq ou six ans après. J’y restai peu de temps; et d’autres voyages finirent par me rendre tout-à-fait étranger aux générations nouvelles d’acteurs, de danseurs, de spectateurs, qui se succédèrent à l'Opéra pendant mes longues absences : enfin , le temps avait effacé de ma mémoire jusqu’au nom des personnes dont le souvenir se liait à ceux de ma première jeunesse; une circonstance inatteudue vient de le rappeler à mon esprit.
J’étais, il y a quelques jours, à l’Opéra; on y donnait Armide, et j’avais pris ma place favorite au balcou, du côté droit. Près de moi, sur la même banquette, se trouvait un homme de mon âge, dont l’habit bleu, boutonné dans toute sa longueur, le petit col serré et le catogan pris dans la racine des cheveux , annonçaient un ancien militaire : sa canne «endiequille entre les jambes , il paraissait écouter la conversation de ses voisins; et, dans l’impatience visible quelle lui causait, il ouvrait et refermait à tout moment une tabatière d "écaille qu’il tenait à la main, en se retournant chaque fois de mon côté pour m’adresser la parole. Je n’ai pas oublié un
mot de notre entretien : pour plus d’exactitude, je vais en reproduire la première partie sous la forme du dialogue.
l’inconnu.
Convenez, monsieur, que de votre temps et du mien (car nous datons, je crois, de la même époque), on ne débitait pas si haut de pareilles impertinences, et qu’on ne se présentait pas au balcon de l’Opéra en bottes et la cravache à la main.
l’ermite.
On s'habillait mieux, mais on raisonnait quelquefois tout aussi mal.
l’inconnu.
Il y a trente-six ans que je n’ai mis le pied à l’Opéra ; j’y vins pour la dernière fois en 1777, le jour de la première représentation de cette même Ar~ tnide du chevalier Gluck, que je trouvai, par parenthèse, fort inférieure à celle de Lulli.
Si vous avez perdu vos préjugés, vous en jugerez différemment aujourd'hui.
l’inconnu.
Comme mademoiselle Fel chantait l’admirable* duo du cinquième acte !
l’ermite.
Vous avez derrière vous M. de Lauragais, qui ne vous passerait pas d’oublier l’impression que produisait mademoiselle Arnould, dans ce même
duo où vous allez entendre une actrice qui les surpasse l’une et l’autre.
l’inconnu.
l’eu m’importe, après tout; car je vous dirai ce que je disais à la même place, il y a près d’un demisiccle : Il n’y a de musique queja musique italienne, et je ne viens ici (pie pour la danse.
l’ermite.
Vous me rappelez en ce moment l’origine de cette grande querelle des bouffons.
l’inconnu.
Pour peu que vous y ayez pris intérêt, vous aurez entendu parler du marquis de Bressac.
( Comme je n’ai pas l’intention de filer une reconnaissance de comédie , je fais grâce à mes lecteurs des Quoi! ce serait vous ? Comment se fait-il? Par quel hasard? et vingt autres exclamations qui ne signifient autre chose, sinon qu’on s’est perdu de vue long-temps, et qu’on est surpris et bien aise de se retrouver. )