‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 8 sur 56 · LE 'MARQUIS · texte numérisé non relu

LE 'MARQUIS

Vous étiez à déjeuyer avec moi chez ce gros Fargcnville, le jour où Barthe nous fit lecture de ce fameux Règlement qui fit tant de bruit dans les coulisses?

l’ermite.

C’est, sans contredit, la meilleure plaisanterie qu’on ait faite sur l’Opéra...

Ici la toile se lève, la pièce commence; et chaque morceau, chaque acteur, devient entre nous l’objet d’une discussion pendant les entractes. A la fin du second acte, le marquis n’était déjà pas éloigné d’avouer qu’aucun opéra séria ne pouvait être sérieusement comparé à ce chef-d’œuvre.

Obligé de convenir que l’opéra français avait prodigieusement gagné sous le rapport de la musique et de l’exécution, il voulut me soutenir, par compensation, que la danse avait singulièrement dégénéré; quelle se bornait, maintenant, à l’art de multiplier et d’exécuter des pirouettes ; que tous les genres étaient confondus; et que, dans le demi-caractère même (seul genre que l’on eût conservé), il n’avait encore rien vu qui pût soutenir la comparaison avec mademoiselle Guimard. .l’allais lui ré-

pondre en citant, avec tout Paris, l’4Éégante précision, la décence, le fini précieux de la danse de madame Gardel, la grâce exquise de mademoiselle Bigottini, lorsque mademoiselle Gosselin parut: je n’ai jamais vu de conversion plus rapide, ni d’assertion plus tôt démentie.

Le Nestor du balcon ouvrait la bouche pour me dire que cette jeune danseuse avait les bras un peu longs , lorsqu’elle les développa avec un charme inexprimable qui ne lui permit pas d’achever sa pensée. Son admiration croissait à chaque pas, à chaque mouvement de la moderne Terpsichore, et se manifestait par des exclamations qui se perdaient, heureusement pour lui , dans le tunudte des applaudissements dont la salle retentissait. Le marquis n'est pas un simple amateur de l’art de la danse, c’est un connaisseur habile; et, à ce titre, son opinion sur le talent de mademoiselle Gosselin peut avoir quelque poids.

« Il est impossible, s’il faut l’en croire, de réunir à un plus haut degré toutes les qualités qui font une danseuse parfaite: une extrême légèreté, un aplomb imperturbable qui la rend toujous maîtresse de terminer, quand il lui plaît et comme il lui plaît, le mouvement le plus rapide; une grâce, qui se compose de l’heureux mélange de la force et de l’adresse, mais sur-tout une souplesse, un abandon Ermite, t. ni. 5

plein de charmes, qui donnent à sa danse un caractère inimitable de volupté ! »

Je convins de tout ce que disait le marquis; mais je n'en criai pas moins à la décadence de l’esprit et du goût, en remarquant que la poésie de Quinault et la musique de Gluck, exécutées avec une rare perfection par Nourrit et madame Branchu , obtenaient moins d’applaudissements , causaient moins d’enthousiasme, qu’un pas dausé par mademoiselle Gosselin.

R° LXXXYII. [5 MARS l8l3-]

Combien d'oiseaux de différent plumage, Divers de goût , d’instinct , et de ramage ,

En sautillant font entendre à-U-foit Le gazouillis de leurs confuses voix!

Volt., Epit. en vert.

La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques, qui ont leurs lois', leurs moeurs, leurs usages, et leur jargon.

La Bruyère, Carat t.

Ce qui était vrai du temps de La Bruyère l’est encore aujourd’hui, avec quelques modifications neanmoins. A l’époque où cet immortel écrivain publia ses Caractères, chacune des petites républiques dont il parle avait son domaine bien distinct, séparé par d’invariables limites; et telle était entre elles la difficulté des communications, quelles ne se connaissaient guère que par ouï-dire.

Vers la fin du dernier siècle, les secousses politiques ont renversé toutes ces barrières; et l’ordre nouveau qui les a remplacées a ménagé, dans l’in—

tervalle qui les sépare , une pente douce qui établit, de l’une à l'autre, une circulation facile.

Dans ma jeunesse, les femmes de finance passaient quelquefois, de rang en rang, jusqu’au premier: mais c’était sur un pont d’or. A l’abri du nom quelles avaient acheté, elle^paraissaient à la cour; le lendemain, on les retrouvait dans leur famille, entourées de gros messieurs de la Ferme : elles étaient déplacées la veille, et se croyaient déplacées le lendemain.

La vanité, qui joue un si grand rôle dans la société et dans les sociétés, se fait sentir jusque dans la dénomination quelles ont prise. Dans chaque ville , la réunion de quelques hommes et de quelques femmes des classes privilégiées s'appelle le monde : à Paris, le monde se partage en beau monde et en grand monde. Le bon ton est la régie de l’un ; l’étiquette est la reine de l’autre : à quelques nuances près, les usages sont les memes.

Les sociétés et les spectacles occupent ici la plus grande moitié de la vie d’un homme du monde : le premier de ces délassements se compose, pour lui, de jours priés et de jours d'habitude.

Dans ceux-ci, la liberté et la confiance font ordinairement les frais d’un repas où d’anciens amis se réunissent périodiquement à la même table. Ces dîners n’ont rien de commun avec ces repas à jours fixes, où le maître d’une maison, dont on ne con-

naît souvent que la maîtresse, reçoit, comme à une table d’hôte, des gens qui, ne sachant où passer la soirée, viennent la commencer, chez lui, à l’heure où l’on dîne.

Les dîners et soirées par invitation sont/ aujourd’hui ce que je les ai vus de tout temps, une espèce de loterie où les chances favorables ne sont pas les plus communes , et dont se plaignent le plus ordinairement ceux qui n’y mettent rien, et ceux qui jadis y ont fait fortune. Et moi aussi, j’ai vu et je regrette ces charmants soupers d’autrefois, d'autant plus délicieux , je dois en convenir, que j’avais alors l’esprit jeune, l’imagination vive et l’estomac excellent.

« Quelle société que celle de madame d'Épinay ! me dit le bon-homme Merville : on ne reverra jamais rien de pareil ! Vous sou venez- vous d’une certaine fête qu elle nous donna en 67 ?

— Je me souviens que vous aviez alors vingtcinq ou vingt-six ans, et que votre liaison avec la belle Émilie de R*** date de cette journée. — Eh I mon Dieu, poursuit le vieux président d’Abancourt, vous me rappelez ces soirées ravissantes de madame de Forcalquier, où Carmontelle composa scs premiers proverbes? — Que vous jouiez avec un talent remarquable et une figure charmante, qui vous valurent tant de succès. — Messieurs , interrompt un troisième , parlons des soupers de madame de la Po-

pelinière. Où trouverez-vous, je ne dis pas à présent , mais même dans vos souvenirs, une réunion pareille de gens de cour, de gens de lettres, et d’artistes? — Et celles de Pelletier, que vous ne comptez pas? — Et celles de madame de la Reynière, où j’ai vu Touzet pour la première fois?Touzet, ce mystificateur par excellence, dont vous partagiez les succès, dans un genre de plaisanterie, dont il ne faut peut-être pas regretter la perte. »

Ce petit colloque avait lieu , samedi dernier, au faubourg Saint-Germain , chez madame la comtesse Elisa de Fontbonne, où quelques convives, à-peuprès de mon âge, étaient arrivés, comme moi, une bonne heure avant le dîner. La comtesse était encore à sa toilette, et le comte n’était pas revenu de Saint-Cloud: nous causions debout, auprès de la cheminée; et je m’étais constitué le défenseur du temps moderne, que le président d’Abancourt allait condamner par défaut, lorsque la maîtresse de la maison, dans tout leclat de la parure et de la beauté, se présenta pour plaider sa cause. Madame de Fontbonne prit sa place au coin de la cheminée, dans uù fauteuil réservé pour elle seule. Je remarque en passant que cet usage d’uue place et d’un siège particuliers pour la maîtresse de la maison est déjà fort ancien ; le bon ton, la politesse même, lui font une loi de ne l’offrir à aucune autre femme, quels que soient son rang et sa qualité; un très

grand âge et le titre de maréchale autorisaient seuls autrefois une exception à cette règle générale.

Peu à peu les jeunes gens et les femmes arrivèrent; celles-ci, plus ou moins tard, suivant l’importance qu elles voulaient se donner, ou l’effet quelles voulaient produire.

La première occupation de ces dames, après avoir embrassé ou salué la comtesse, suivant le degré ou la nature de leur liaison avec elle, me parut être, comme jadis, de s’examiner mutuellement, et de critiquer, chacune avec sa voisine, la parure de toutes les autres. J'avais déjà remarqué une grande baronne de Sarnet, dont la robe couleur hortensia et la coiffure à la chinoise contrastaient, de la manière la plus choquante , avec son âge , sa taille et l’expression très prononcée de ses traits : la jolie madame de L”*, dont j’ai souvent parlé dans ces feuilles, se trouvait à deux places de la grande baronne: elle s’avança sur son fauteuil, et lui fit compliment, du ton le plus affectueux, sur l’élégance et le bon goût de sa parure. Je passai derrière la chaise de madame de L"'*, et lui dis à l’oreille avec une véritable colère :

Quoi! vous avez le front de trouver cela beau?

« Bon-homme, me répondit-elle en riant, retournez dans votre cellule, relisez votre La Bruyère , et

vous apprendrez le cas que l’on doit faire de l’éloge

qu’une femme fait de la toilette d’une rivale. »

Ce mot de rivale demandait une explication que je réservai pour un autre moment.

La conversation qui précède un grand dîner se borne, pour l’ordinaire, à des lieux communs de politesse, à des phrases banales sur le temps, la saison et les spectacles. 11 était près de sept heures lorsque le comte revint de Saint-Cloud ; il s’excusa avec beaucoup de grâce auprès des dames.

Un quart d’heure après, on annonça que madame la comtesse était servie. Tout le monde se leva; le président , qui renonce toujours le dernier aux vieilles coutumes, offrit sa main à sa cousine, madame de L***, pour passer du salon à la salle à manger : » V olontiers , lui dit-elle tout bas en l’acceptant , mais sans tirer à conséquence, entendez-vous bien, mon cher président ? car ces galanterics-ià ne sont plus d'usage qu’à la Place-Royale. — Tant pis pour le faubourg Saint-Germain ! » répondit le président.

Après que la maîtresse de la maison eut disposé des places d’honneur auprès d’elle et de son mari , en désignant les personnes par leur nom, le reste des convives se plaça comme il convient à chacun: le président se mit auprès de moi.

J’avais surpris les regards d’une timide et discrète intelligence entre certain Auditeur et une très jolie petite prude, que j’observais pour mon instruction

particulière : au moment où l’on se mettait à table, elle leva ses grands yeux bleus sur le jeune homme qui se tenait discrètement à l’écart , et les tourna doucement sur la chaise vide qui se trouvait près d’elle, et que, sans moi, le président aurait eu la maladresse d’envahir: l’Auditeur entendit à merveille , et se hâta de venir prendre une place que personne, sans doute, n’eût occupée avec autant de plaisir et de profit. « Si , par hasard , vous êtes encore de ce monde dans une quarantaine d’années, dis-je à mon président, consultez cette petite dame, qui sera probablement dévote, et cet Auditeur, qui sera peut-être un grand magistrat ; vous verrez s’ils fie vous parlent pas des dîners de madame de Fontbonne, comme vous me parliez tout-à-l'hcure des soupers de madame de Forcalquier. »

Il ne peut y avoir de conversation générale dans un dîner d’apparat ; c’est presque toujours un ridicule à s’y donner que d’y élever la voix, et de prétendre fixer l’attention de quarante convives, dont la plupart se connaissent à peine : il faut s’en tenir à causer avec les personnes à côté de qui le hasard ou votre adresse vous a placé.

Après avoir écouté, pendant les deux premiers services, le frondeur d’Abancourt que j’avais à ma droite, et qui ne voulait pas même convenir de nos progrès dans les arts industriels en examinant les belles formes de l’argenterie, des candélabres, l’é-

légancc des surtouts, la beauté des cristaux, en un mot la riche variété de tant d’objets dont se compose aujourd'hui le luxe de la table, j’adressai, pour la première fois, la parole à mon voisin de gauche, au moment où l’on servit le dessert; et je ne tardai pas à regretter de m elre avisé si tard d’un aussi plaisant entretien.

Jamais la confiance de la sottise ne s'était montrée à mes yeux sous des dehors plus comiques, sous des traits plus en rapport avec l’aine matérielle dont ils portaient l’empreinte. Le Sénéchal de la comédie des Originaux n’est qu’une pâle copie de ce burlesque personnage; un trait de sa conversation suffira pour le faire connaître : il me parla du • chagrin que lui avait causé le mariage d’un de ses

neveux: « Vous saurez, ajouta-t-il, que la fille que cet imbécile s’cst avisé d’épouser n’a rien, ce qui s’appelle rien, ni au physique, ni au moral; au physique elle est laide, et au moral elle n’a pas le sou. »

On prit le café à table : en rentrant dans les salons, où les cassolettes allumées exhalaient tous les parfums de l'Orient, nous y trouvâmes plusieurs personnes qui se rendaient à l’invitation du soir. Bientôt la foule devint telle, qu’il fallut songer à rompre le cercle des femmes, en les distribuant autour des tables de jeu. Quaud les parties furent arrangées, la comtesse passa dans une galerie où M. de

Fontbonne se promenait en parlant d’affaires avec quelques grands personnnages ; elle lui dit un mot à l’oreille, et sortit, accompagnée de deux ou trois dames, sans que personne, excepté moi peut-être, s’aperçût de sou absence.

Elle reparut au bout d’une heure : « Comment avez-vous trouvé la Grassini? lui dis-je de manière à n 'être entendu que d’elle seule. — Qui vous a dit que je revenais des Bouffons, maudit Argus? — La mode, madame, qui n’aurait pas manqué de jeter les hauts cris , si vous ne vous étiez pas montrée aujourd’hui dans votre loge. — Eh bien ! vous avez deviné juste; je viens d’entendre deux scènes des Iloraces; la musique en est charmante; voilà ma critique : la Grassini est admirable; c’est la seule cantatrice italienne (du moins de toutes celles que j’aie entendues) qui ait autre chose qu’un gosier. Je suis sortie après le bel air, Frenar vorrei le lacrime, qu elle a chanté avec une ravissante perfection. ■>

A la suite du jeu, qui finit avant onze heures, M. Carbonnelle se mit au piano : on fit de la musique, et j’ai vu le moment où l’on allait convenir que certains morceaux de Didon, d 'Armidc et des Danaïdes, pouvaient soutenir la comparaison avec les Pirro, les Destnizione di Gerusalemme , et autres chefs-d’œuvre de même espèce et de même pays.

Vers minuit on joua des Proverbes: en un instant un petit théâtre fut préparé à l’une des extrémités

de la galerie. On commença par l'Enragé, vieux proverbe de Carmontelle, et l’on finit par le Songe d'un Honnête Homme: cette petite pièce, qui fait partie d’un Recueil public l’année dernière par madame Victorine M***, sous le titre de Soirées de Société, a le mérite de ce genre de production , la vérité , le naturel et la grâce.

On servit ensuite à souper; très-peu de personnes se mirent à table : on offrit aux autres des glaces, du punch; et vers deux heures, lorsque je sortis (aussi satisfait qu’on peut l’être à mon âge d'une soirée si bruyante ) , il restait encore quelques joueurs , et même quelques joueuses intrépides , qui voyaient avec peine finir le dernier rob d’un whist, dont ils font l’affaire, le plaisir et l’espoir de leur vie entière.

LE SOMNAMBULISME

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