ET L’ABBÉ FARIA
Per amicitiam Divosque rogatus,
Ducerc me auditum , perges qubcumque, memento. Nam , quamvïs referas memori mihi pectore c une ta , Non tamen inter près tantùm/iem juveris. Addc
ultum , habitumque hnminis
Hon. » sat. IV, liv. II.
Je voas ea conjure , au nom des dieux et de l’amitié, menet-moi avec vous cher cet habile homme : car bien que votre mémoire toit très fidèle et votre récit très exact , il faut voir le docteur pour le hien entendre, examiner son geste, l'air de sa figure.
Je me fais souvent cette question, à laquelle je ne trouve pas de réponse satisfaisante : Pourquoi cette espèce d’hommes que les Grecs appelaient ar/yrtœ , les Romais circumforanei , et que nous désignons, d’une manière un peu trop vague par le nom de charlatans, a-t-elle de tout temps choisi la France pour y établir le théâtre principal de ses jongleries ?
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Ces gens-là ne croient pas les Français plus sots que les autres peuples; les supposeraient-ils moins adonnés aux vieilles routines, plus affranchis des préjugés de l’usage? Ils répondront eux-mêmes qu’ils sont toujours les derniers, sinon à accueillir, du moins à adopter les découvertes utiles : que Christophe Colomb a vainement sollicité la faveur de découvrir, à leur profit, un nouveau monde; que les tourbillons de Descartes ont lutté chez eux, pendant un demi-siècle, contre l'attraction newtonienne; que l’inoculation sauvait, depuis trente ans, la vie à des milliers d’hommes en Europe, lorsque cette pratique salutaire commençait à peine à s’introduire en France; qu’en ce moment encore, une grande moitié des habitants de Paris s’obstine à boire l’eau fangeuse de la Seine, de préférence à l’eau claire et filtrée qu’on leur offre pour le même prix ; en un mot, que toute innovation , portant un caractère bien marqué de grandeur et d’utilité publique, a toujours été dans ce pays l’objet des plus longues et des plus ridicules contradictions. •
En revanche, il est vrai, toutes les futilités bizarres, toutes les suppositions extravagantes , toutes les prétentions absurdes, pourvu quelles aient une origine étrangère, sont sûres de trouver chez nous faveur, protection, et souvent enthousiasme.
Depuis Luc Garnie jusqu’à l’abbé Faria inclusivement, je ne connais point de docteur étranger,
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soit qu’il ait cherché ses dupes sur nos quais ou dans nos salons, soit qu'il ait eu des compères dans les échoppes ou dans les palais, qui n’ait fait en France une espèce de fortune. Voyez sur la place du Louvre ce fameux dotlor napolitain ) , debout dans son cabriolet découvert, avec sa grande perruque poudrée à blanc, son habit écarlate à brandebourgs d’or, sa veste brodée, ses bagues à tous les doigts, et ses amples manchettes de Flandre : en quoi diffère-t-il de cet illustrissime Cagliostro , que nous avons vu à la fin du 1 8' siècle se vanter, jusque dans l'OEit-de-Bœuf à Versailles, de faire parler les morts, et s’enrichir au moyen d’un spectacle fantasmagorique, dont l’entreprise perfectionnée ruina quelques années après le physicien Robertson ?
Le premier et le plus hardi des charlatans qui parurent en France est, sans contredit,
Cet Écossais célèbre.
Ce calculateur sans égal,
Qui, par les règles de l’algèbre,
Menait la France à l'hôpital.
Après avoir vainement colporté son système dans tous les états de l’Europe, il parvint à l’établir en F rance : on en connaît les résultats.
Après l’aventurier Law, survint un autre aventurier, nommé tVillars, lequel fit, en quelques années, une fortune de plusieurs millions, en met-
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tant l'eau de la Seine en bouteilles, et en la vendant comme une panacée universelle qui devait prolonger la vie jusqu’à cent cinquante ans. Les marchands de vin de Paris ont hérité de son secret, qu’ils débitent sous un autre nom.
Blellon, instruit du miracle opéré par l’eau de rivière, voulut tâcher de tirer parti des eaux de source. 11 s’annonça comme étant doué d’une faculté physique toute particulière pour découvrir, ou plutôt pour sentir la présence des eaux souterraines, à quelque profondeur quelles se trouvassent: au moyen d’une baguette de coudrier et d’un compère habile, il fit revivre pendant quelque temps cette prétendue science de rabdomancie, qu’un charlatan ultramontain avait mise en crédit , en France , dans le siècle précédent.
Mesmer s’annonça avec plus d’éclat, avec plus de moyens que ses prédécesseurs; et son triomphe fut moins éphémère. Il avait , à l’en croire , découvert dans la nature un nouvel agent , qu’il appelait le magnétisme animal, dont les propriétés, en établissant entre les hommes et les choses de nouveaux rapports, de nouvelles affinités, produisaient des effets miracideux. Comme le magnétisme agissait principalement sur les nerfs et sur l’imagination , nos dames furent les premières séduites : le baquet de Mesmer devint le rendez-vous des beautés de la cour et de la ville; le magnétisme fit éclore les vapeurs, les
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spasmes, les affet&ms nerveuses de mille especes; ^ et ces maladies de circonstance, dont les médecins s’emparèrent, firent au docteur allemand des prosélytes , au sein même de la faculté. Ceux qui niaient le plus obstinément les effets du magnétisme s’apercevaient cependant qu’il n’était pas sans influence sur les mœurs, qu’il mettait eu rapport beaucoup de gens qui n’en devaient avoir aucun ensemble, et que la vertu du baquet influait singulièrement sur la vertu des femmes. Lorsque le gouvernement jugea qu’il était temps de mettre un terme à cette comédie, il la fit jouer sur le théâtre; et les Docteurs modernes discréditèrent entièrement le docteur du jour.
Cette jonglerie de mesmérisme , dont je me souviens que Dopai, élève de Desion, qui l’était luimême de Mesmer, disait ingénument : Ceux qui savent notre secret en doutent plus que ceux qui l’ignorent, a donné uaissance au somnambulisme, dont M. l’abbé Faria tient en ce moment école, au grand scandale du bon sens et de la philosophie qu’il professe.
.l’ai assisté à la séance , c’est-à-dire à la mystification publique qui a eu lieu, mercredi dentier, dans une maison de la rue Clichy ; je dirai ce que j’ai vu : c’est assez s’en moquer que d’en rendre compte.
L’apôtre du somnambulisme avoit choisi la salle des exercices d’une maison d’éducation, pour théâtre
Ermite, tom. ni. 6
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♦ de ses tours de gibecière, où fl ^sta fort au-dessous d’Olivier, comme on va voir. Avant que le professeur parût, je me suis occupé de l’assemblée; elle était brillante, nombreuse, et composée, aux deux tiers, de femmes dans la Heur de l'âge. 11 était aisé de voir que la plupart d’entre elles apportaient en ce lieu des préventions très favorables à la nouvelle doctrine. Je me trouvais placé auprès de madame Maur... ; et j’ai pu étudier, sur cette figure aimable, les différents caractères qu’impriment à la physionomie la crédulité, la confiance, et la persuasion.
M. l’abbé, accompagné de cinq ou six jeunes filles, a paru dans l’enceinte qu’il s’était réservée à l’une des extrémités de la salle : son teint, bruni sous les feux du soleil de Goa, ne nuisait pas à la régularité de scs traits; et j’ai cru m’apercevoir que la plus belle moitié de son auditoire n’avait, à cet égard, pas plus de préjugés que la tendre Desdemona '.
L’orateur a débuté par un discours d’un style si grotesque, qu’il fallait être Français, et se rappeler que celui qui parlait était étranger, pour ne pas l’interrompre à chaque phrase par des éclats de rire. Le fond des idées netait, malheureusement, pas moins risible que la forme : il est douteux que l’extravagauce humaine puisse aller au-delà. Après un
1 Personnage de la tragédie d Othello, de Shakespeare.
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éloge burlesquement emphatique du magnétisme et de ses propriétés générales, M. le professeur a posé en principe que cet agent mystérieux était la base de toute instruction, le fondement de toutes les sciences, la clef de toutes les connaissances humaines.
Avant d'avoir entendu ce philosophe de la côte du Malabar, qui se serait imaginé qu’au magnétisme appartient non seulement le pouvoir de nous révéler les secrets de la médecine, la cause, le siège, et le remède de toutes les maladies, mais celui de nous faire connaître la configuration , la matière, le mouvement des astres et la nature de leurs habitants? Nous voilà bien tranquilles sur les progrès futurs de la médecine et de l’astronomie.
La morale ne doit point nous inquiéter davantage, le magnétisme en est le véritable ressort: toutes les vertus en découlent , ainsi (/ue toutes les vérités ; et ta politique elle-même est soumise à son action. Après cette définition si claire du magnétisme, M. Faria nous a parlé du somnambulisme , qui en est le résultat le plus immédiat.
Ce que j’ai pu comprendre, à travers un verbiage inintelligible, c’est que l’état de somnambulisme est, pour l’homme, pour la femme sur-tout, l’état par excellence; qu’il développe dans le sujet somnambule des facultés et des connaissances, auxquelles il est totalement étranger quand il veille, telles que le
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don des langues, la connaissance de l'avenir; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, qu’il ouvre chez certaines personnes des organes nouveaux : c’est ainsi qu'une de ses élèves a le don tout particulier de lire, en donnant, par cette partie du corps humain que le premier homme et la première femme ont dû, seuls, ne pas apporter au monde. Malheureusement cette épreuve n'était pas de nature à être faite eu public, et c’était à l'œuvre qu’ou attendait M. le professeur.
Les expériences commencèrent : les cinq jeunes filles vinrent se placer sur une même ligne: et le discours du maître les avait si bien préparées à dormir, qu’en un moment le doigt magnétique les plongea dans un profond sommeil. L’une d’elles, en » dormant, dit quelle avait soif : « Que voulez-vous boire? lui demanda l'endormcur. — De l’eau sucrée. » Aussitôt il lui présenta un grand verre d’eau claire, qu’il se contenta de magnétiser au lieu de le sucrer; la petite fille prit le verre d’eau, et se plaignit qu’on y avait mis trop de sucre. M. l'abbé aurait pu insister sur le parti qu’on pouvait tirer du magnétisme dans un temps où le sucre est si cher; mais, sans répondre aux objections qu’on lui fit, il passa à une autre expérience.
« Cette jeune personne ne sait point le latin, comme on peut croire : eh bien ! dans l’état de somnambulisme où elle se trouve, vous allez voir qu'elle
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peut l’entendre. A la preuve: Ars long un , vita brevis. Répondez, mademoiselle; que signifient ces mots en français? — Im vie est longue et courte. » De longs éclats de rire partaient de tous côtés ; et la séance aurait eu de la peine à se continuer, si les mouvements et les cris d’une troisième somnambule n'eussent fixé de nouveau l’attention de l’assemblée.
« Au voleur ! à l’assassin ! arrêtez ! » criait-elle. Le magnétiseur l’interroge. « Que se passe-t-il? — Un assassinat dans la rue de Clichy. — Quels sont les auteurs? — Deux hommes que je n’ai pu distinguer. — Sont- ils arrêtés? — Un seul vient de letre. » Cette jonglerie aurait pu faire quelque sensation, si plusieurs personnes présentes n’eussent été instruites d’un événement qui s’était passé trois heures auparavant, et dont la somnambule et son professeur pouvaient, comme d’autres, avoir eu connaissance.
L’expérience des membres paralysés et déparalysés à la voix du magnétiseur, a fini par pousser à bout la patience et l’honnêteté de l’auditoire : on a d’abord murmuré, puis on a hué, puis on a sifflé le professeur indien, qui a fort habilement expliqué le peu de succès de sa séance, en déclarant que la présence d’un seul individu incrédule suffisait pour neutraliser la vertu magnétique, et pour déjouer le talent du magnétiseur.
.l’ai voulu, dans ce discours, répondre au reproche qui m’a été fait de n avoir pas encore signalé,
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dans un ouvrage consacré à la peinture des mœurs actuelles, une doctrine absurde autant que ridicule, que l’on s’efforce de remettre en vogue, et dont les progrès ne sont heureusement pas à craindre avec de pareils professeurs.
x° rxxxix. [1 5 avjul i8i3.]
Pi vendant recte est ciim propter plunma, tunr hit Pnreipue rausis , ut linguas mancipinrum Contemnas : nam linguti malî perpasiina servi.
Jl'VBI. , sat. ix.
Virons d’une manière irréprochable, ne fùt-cc que pour être en droit de mépriser les propos des domestiques; car ces gens-là n’ont rien de pire qu« la langue-
Madame Choquet, ma femme de ménage (dont j ’ai fait mention eu décrivant ma cellule), n’a pas encore cinquante-quatre ans; elle est bien conservée pour son âge, et à l’exception de sa vue, qui commence à baisser, elle jouit de tontes scs facultés physiques et morales. Celle dont elle fait le plus de cas et le plus d’usage, c’est la parole: d’heureuses dispositions, secondées par un long exercice, l’ont conduite à trouver le moyen de parler beaucoup, vite et long-temps, sans se fatiguer, et, qui plus est, sans fatiguer les autres.
Fille d’un ancien cocher du duc de Villeroy, elle est nce dans l’hôtel en 1760; à quinze ans elle fut
admise au nombre des femmes de la duchesse, qui la maria quelques années après à M. Cboquet, fils de son suisse, lequel servait alors au régiment des Gardes-Françaises, dans la compagnie Saint-Blaucard, dont il était le plus beau caporal. M. Choquet, à la révolution, passa dans la ligue avec le grade d’adjudant-sous-officier, et sans une blessure qu’il reçut à la bataille de Jemmapes, et qui l'obligea de prendre sa retraite, il n’en serait pas réduit à donner des leçons de pointe et d’espadon à quinze sous par cachet. Madame Choquet n’a pas été plus heureuse, et après avoir perdu sa maîtresse, ne pouvant se résoudre à déroger dans ses fonctions de femme de chambre, elle a pris une place de portière qu elle a occupée pendant cinq ans; mais comme l’ambition, dans tous les états, vient avec l’âge, du produit de ses économies, qui ue se montaient pas à moins de douze cents livres, elle a cru devoir élever un établissement de couturière. Le ciel a béni son entreprise , et madame Choquet se trouve aujourd’hui maîtresse et propriétaire du plus bel atelier de couture qu’il y ait de la rue Saint-Lazare à la Pctitc-l’ologne.
Telle est en peu de mots l’histoire de ma femme de ménage; il faudrait que j’eusse la mémoire bien malheureuse pour ne l’avoir pas retenue depuis dix ans qu elle me la raconte. Au demeurant, cette petite notice est une introduction nécessaire aux ca-
quets dont me régale chaque matin ce modèle accompli des commères parisiennes; j’en veux mettre un échantillon sous les yeux de mes lecteurs : ils n’y trouveront ni beaucoup de suite, ni beaucoup de raison, ni beaucoup d'indulgence pour le prochain ; mais l’habitude de lire les journaux a dû les familiariser avec ce verbiage à la mode.
Madame Choquet entre chez moi tous les matins à neuf heures , et commence ses fonctions par me servir à déjeuner; c’est pendant ce repas, et tout en mettant de l’ordre dans ma chambre, quelle débite, avec la plus incroyable volubilité de langue, ses monologues, qui mettraient en défaut les plus habiles, lachigraphes.
En l'écoutant, lundi dernier, j’ai pris des notes pour aider ma mémoire. C’est madame Choquet qui parle:
<■ Monsieur ne trouvera peut-être pas sa crème aussi bonne qu’à l’ordinaire? Dame, ce n’est pas ma faute : Claire n'est pas venue aujourd’hui et pour bonne raison ; elle est accouchée ; la pauvre femme, voilà son septième ; c'est le cadeau que son mari lui a fait, y a neuf mois, quand il est parti comme remplaçant ; mais à quelque chose malheur est bon ; car madame Dumont, la femme du notaire, lui donne son enfant à nourrir. Vous me demanderez pourquoi une femme aussi riche ne Æit pas nourrir son enfant chez elle : c’était bien son intention ;
mais n’est-on pas venu mettre martel en tête au mari , parce que le colonel Dorfeuil, cousin de madame, qui a eu le bras cassé en Allemagne l’année dernière, est venu se faire guérir chez eux; si bien que M. Dumont a voulu que la petite, qu’il n’aime pas, fut mise en nourrice. Peut-être bien qu’il n’a pas tout le tort; mais aussi, me direz-vous, le monde est si méchant !
« C’est ce que je répétais l’autre jour à la portière qui me contait tout cela. — Ma chère madame Barbotin, si vous m’en croyez, gardez votre porte, et ne vous mêlez pas de ce qui se fait chez les loca- . taires; mais cette brave femme, c’est plus fort quelle, il faut qu elle jase : Dieu sait si l'occasion lui manque dans la maison où elle est ; c’est si grand ! Quinze ménages, neuf cents francs de sous pour livres, sans compter les étrennes...; il y a bien peu de portes comme cejle-là dans Paris. Fasse le ciel que madame Barbotiu profite mieux de mes conseils que madame Badurcau, la portière de M. Beaubois!
«Cette femme était, à vrai dire, la gazette du quartier : il ne se faisait rien dans sa maison qu’elle n’en rendît compte aux voisins. Sans elle, aurait-on jamais su que M. Beaubois n’avait eu sa place que par l’entremise de sa femme? On croyait celle-ci d’une bonue«famille, et voilà qu’on nous apprend quelle avait été danseuse en Allemagne, où elle avait ruiné je ne sais combien de barons: il faut en
ruiner beaucoup pour faire fortune : elle a fait la sienne, et M. de Bcatibois, qui avait besoin d’un cautionnement pour obtenir la place qu'il sollicitait , l’a épousée sans aucun exaineu que celui de sa cassette. Belle nouvelle! ne dirait-on pas que cela ne s’est jamais vu ? La portière a su l’aventure par un frère de madame, un beau garçon, qui est tombé chez elle un matin, et qu’on a renvoyé bien vite, comme vous pouvez croire , en lui procurant un emploi de douanier à l’autre bout du monde, et en payant ses frais de voyage. Les uns disent que c’est bien vraiment le frère de madame : les autres assurent qu’il ne l’est pas plus que vous et moi: cela ne me regarde pas; et puis, comme dit le proverbe, chacun pour soi , et Dieu pour tout.
“ Tant y a que cette bavarde de portière a été renvoyée pour avoir fait de mauvais rapports ;qu’elle n’a pu se replacer depuis, et qu’elle est maintenant à la charge de sa fille Mariette, qui est bonne d’enfants chez un sénateur. La petite est jolie ! je l’ai eue deux ans chez moi en apprentissage : elle a dit épouser, l’année dernière, un facteur de charbon sur le port Saint-Nicolas; excellent commerce, où personne ne connaît rien ! Ce garçon se faisait au moins cent louis par an : le mariage a manqué; à qui la faute? à la mère Badureau : elle a permis à sa fdle d’aller le dimanche à la Chaumière, seule avec son prétendu. Une jeunesse de dix-huit ans, ça n’a pas
d’expérience; ça ne sait pas la différence qu'il y a entre la veille et le jour des noces : ce n’est pas que je veuille dire... A Dieu ne plaise!... Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que de mon temps les filles se mariaient, et quelles n’allaient pas à Paplios, à Tivoli , à la Chaumière. Les hais champêtres ont tout perdu...
« U est bien vrai que les bals de ville ne valent guère mieux; témoin vingt belles demoiselles que je pourrais vous citer, qui n’en manquent pas un, et qui ne s’en marient pas plus pour cela : sans nommer personne, voyez ce qui est arrivé à la fille de votre voisin : elle sera riche un jour, elle est encore jolie; il y a dix ans qu’on la cite pour la première danseuse de Paris ; elle a dansé avec tous les jeunes gens de la capitale : combien s’en est-il présenté pour l’épouser? Pas un seul; et pourquoi? parcequ’on se défie des demoiselles qui dansent trop bien; pareequ’il en coûte plus cher pour mener sa femme au bal cinq ou six fois dans l’année, que pour nourrir deux enfants; pareeque l’amour de la danse ne s’accorde pas avec les soins du ménage, sans compter beaucoup d’autres raisons que monsieur devine. »
Madame Choquet fit une pause en cet endroit : et comme elle s’aperçut que j’allais en profiter pour placer un mot: « Pardon si je vous interromps, continua-t-elle, mais il faut que monsieur me per-
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mette de le quitter aujourd’hui un peu plus tôt qu’à l’ordinaire ; je n’ai pas un moment à perdre; je suis de noce, pour que vous le sachiez... Oui vraiment, de noce ! 11 n’est pas que monsieur n’ait remarqué une jeune fille qui m’accompagne quelquefois: c’est la petite Henriette, la fille d'un maître boucher, à quelques portes de chez nous, un des plus riches de Paris. 11 aurait pu, comme tant d’autres qui n’ont pas sa fortune, mettre sa fille dans une belle pension , lui donner des maîtres , en un mot en faire une demoiselle; mais le père Courtois a du bon sens ; il a fait apprendre à sa fille à lire et à écrire, et l’a placée chez moi pour la couture : depuis deux ans quelle en est sortie, elle est «à la tête de la maison de son père, et tient les livres comme un premier commis. Avec ses vingt ans^ sa jolie mine et ses écus, Henriette n’a pas manqué de soupirants, comme vous pouvez croire : elle a refusé, c’est-àdire que son père a refusé pour elle un clerc de notaire, un commis des douanes, un entrepreneur d’éclairage, et un épicier de la nie de la Verrerie, qui comptait sur la dot pour relever son commerce. M. Courtois a jeté son dévolu sur le fils d’un bon marchand de bœufs de Poissy. La noce faite, le bon-homme laisse la boutique à ses enfants, et va se retirer dans sa ferme du pays d’Auge, où, pour faire un métier contraire, il s’occupera du soin d’engraisser les bœufs.
«C’est aujourd’hui les fiançailles; je n’ai garde d’y manquer. C’est moi qui ai fait le trousseau ; il faut voir cela: tout par douzaine, du bon, du beau; le papa n’a rien épargné. Le jeune homme est un grand garçon de bonne mine; il a fait deux campagnes, ce qui ne l’a pas empêché de mettre à sa place uu homme qu’il a payé deux mille écus.
« Je vous quitte pour aller habiller la mariée ; je m’y entends un peu : on n’a pas été femme de chambre pour rien. On parlera du repas de noce; je vous en réponds : cent couverts au Feu étemel , sur le boulevart du Jardin des Plantes. Je connais bien des gens dans le quartier que ce mariage ne fera pas rire. Il suffit qu’on fasse bien ses affaires pour avoir des ennemis et des envieux. On a déjà fait courir des couplets; je les ai dans ma poche: on y dit que le bon-homme Courtois doit se connaître en réjouissance , qu’il y a long-temps qu’il en fournit à ses pratiques, et mille autres pauvretés semblables; ce qui n’empêche pas que ce ne soit un brave homme, très serviable, et qui n’a d’autre tort que de mal placer ses bienfaits. J’en sais quelque chose, moi, dont il vient d’augmenter le loyer, en même temps qu’il empêche de vendre les meubles d’un vieux musicien qui demeure au-dessus de moi, dans sa maison, et qui lui doit cinq ou six termes. D’où vient cette préférence? Parceque j’ai quelque chose, et que l’autre n’a rien. Mais pour-
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quoi n’a-t-il rien? Parcequ’au lieu de faire ses écoliers, il passe la journée au café, à jouer aux dominos, depuis la mort de sa femme; car on a bien raison de dire qu’une femme est le trésor d’une maison... » La langue de madame Cboquet est semblable à la roue d’un char qui s’enflamme par la rapidité de son mouvement; plus elle parlait, plus elle s'échauffait, moins il était possible de prévoir où s’arrêterait ce torrent de paroles ; mais heureusement pour moi, pour elle, et pour la fiancée qui l’attendait, mou domestique vint l’interrompre brusquement au milieu de sa phrase.
Madame Cboquet, après m’avoir adressé la question finale: N’y a-t-il plus rien pour le service de monsieur? se retira en me faisant une révérence très gracieuse, et me laissa bien convaincu que, si, comme la dit un sage, la langue d’une femme est son épée, elle pouvait, ainsi que son mari, donner des leçons d’escrime.
CORRESPONDANCE
s" *c. [ a5 avril i8i3.]
CORRESPONDANCE
Groninguc, le 10 avril i8i3.
Monsieur l’Ermite , vous saurez d’abord que vous êtes en grande vénération dans notre ville, parmi les femmes sur-tout, et que, si vous étiez à marier, vous trouveriez ici , sans le secours de M. Villiaumc, plus d’une belle qui ne serait effrayée ni de votre âge ni de votre cellule.
Après ce petit compliment, que j’ai voulu placer en tête de ma lettre, à la manière orientale, je me bâte de vous faire part d’un chagrin que j’éprouve dans ma famille, et qui tient au peu de soin que l’on donnait, et que l’on donne aujourd’hui à l’éducation des femmes, dans les provinces éloignées de la capitale. Croiriez-vous, M. l’Ermite, que je suis à la veille detre ruiné, parccque ma tante n’a pas la plus légère idée de la géographie?
Il y a quelques mois que j’ai été appelé à des fonctions publiques à Groniugue, dans le département de l’Ems-Occidental. Au moment où j’ai reçu
CORRESPONDANCE. (j-
iua nomination, je demeurais chez ma faute, vieille; fille très respectable, mais très irascible, et très entêtée, dont j'attends une succession considérable; ce qui, joint aux égards que je dois à son âge et A ses excellentes qualités, me fait une loi de ne la contrarier jamais. Elle était absente pour quelques semaines, lorsque je reçus mon ordre de départ à jour fixe, en sorte que je fus obligé de lui faire mes adieux par écrit.
Très affligée de la nouvelle de notre séparation , ma tante, qui voulait du moins savoir à quelle distance j’allais me trouver d’elle, prend une vieille mappemonde de Robert de Vaugondy, pour y trouver le lieu de ma nouvelle destination. J’avais parlé de Groningue, de mer du Nord; elle trouve le Groenland sur la mer Glaciale, et la voilà persuadée que je suis en fonctions au détroit de Davis.
Ma tante, en fait d’histoire, n’a jamais lu que celle des Naufrages ; la fin tragique de quelques matelots qui ont péri sur cette plage déserte et glacée se présente sans cesse à sou imagination ; et elle ne doute pas que le même sort ne m’attende aux mêmes lieux.
J’essaie en vain de la désabuser, dans mes lettres, par des raisonnements à la portée des moindres esprits ; je me tue à lui dire, à lui prouver que, grâce au ciel , on ne m’a pas envoyé au Groenla^, dans un désert de glace, mais à Groningue, grande et
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