‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 1 sur 47 · IÜE DU PONT DE LODI, R · texte numérisé non relu

IÜE DU PONT DE LODI, R

IL est dans la vie des écrivains deux occasions à saisir; l’occasion d’entrer dans la carrière et celle d’en sortir: cette dernière est la plus difficile et la plus importante ; elle suppose dans l’athlète, comme dans le coursier qui termine un arrêt ferme et sur place, plus de vigueur et plus d’haleine que dans celui dont la course se prolonge indéfiniment par l’effet d’un premier élan qu’il ne peut ni soutenir ni maîtriser.

Soit qu’averti par l'âge, à l’exemple d'Entelle, il dépose le ceste qui commence à peser à son bras, soit que pour échapper à la persécution , il s’im|>ose, après d’honorables travaux , une retraite prématurée, l’écrivain philosophe arrivé au terme qu’il s’est prescrit ne doit pas craindre de jeter les yeux en arrière, sur le chemin qu’il a parcouru, sur les écueils qu’il a trouvés dans sa route, sur les palmes qu’il a pu cueillir, et sur les trophées mêmes que ses rivaux y ont élevés.

Il doit se regarder comme digne d'envie, l’homme de lettres qui peut dire : Je laisse quelques traces utiles de mon passage; jamais le fiel n’a coulé de ma plume; elle est pure de jalousie, de mensonge et d'adulation; jusque dans ses jeux mêmes elle a resjiecté ce que doivent respecter les hommes, la justice, la morale, et la patrie : je n’ai point divinisé la puissance, préconisé la bassesse, encensé la sottise en faveur; je n’ai flatté ni les préjugés des grands ni ceux du peuple; le génie et la vertu n’ont pas eu de plus ardent admirateur; le talent rival m’a trouvé sans envie; le talent naissant m’a trouvé bienveillant et serviable, et si quelques unes de mes pensées me survivent, elles ne perpétueront, j'ose le croire, ni des tableaux de honte, ni des maximes d’esclavage, mais des préceptes utiles et de nobles souvenirs.

Au moment de publier mes œuvres, de déposer mon bilan intellectuel (pour me servir de cette heureuse expression de M. Lacretelle aîné), qu’il me soit permis de parcourir de nouveau, par la pensée, cette lice qui va se fermer pour moi , de rassembler autour de mes propres ouvrages la mémoire de mes illustres con-

DISCOURS PII KM MI N AlltU.

teinporains, et, suivant l’expression anglaise, de reconnnencer dans mon imagination mes travaux, mes peines, et mes plaisirs passés.

and figlit over a (juin.

Quand j’embrassai la profession des lettres, la plus noble, ou la plus vile, suivant qu'on flionore, ou «pi on la prostitue- par son caractère, deux grandes réputations littéraires s’asseyaient sur la tombe récente de deux grands écrivains: Le Brun , l’esprit le plus caustique, le poëte le plus audacieux dans l’expression , laissait loin derrière lui, pour la verve et l'enthousiasme lyrique, J.-B. Rousseau, plus pur, plus sage, et plus harmonieux; Chénier , génie d’une trempe si forte et si souple tout à-lafois, dont l'âge mûr avait rajeuni le talent, venait d’expirer au milieu de sa gloire, comme un météore qui jette son éclat le plus vif en s’éteignant au plus haut de sa course : sa perle fit souvenir de son frère, de cet André Chénier, trop peu apprécié, même aujourd'hui, et dont on a dit, avec justice, que chacune de scs idylles est un chef-d’œuvre de Parrhasius ou d’A pelle, que ces maîtres n’auraient pas terminé.

Commanderai! langage, varier l’expression

à l'infini, combiner les mots avec un art extrême, fondre en vers élégants les pensées les plus prosaïques: tel était le caractère particulier du talent de Delille, l’un des poètes qui fait sans doute le plus d honneur à notre Parnasse moderne, mais dont les défauts et les qualités mêmes n’ont pas été sans dangers. Son école a produit des poètes distingués, au premier rang desquels il faut compter Fontanes, Esmesnard, MM. Parccval-Grandmaison, Campenon, et Baour-Lormian. La lyre de ce dernier, qu’on a comparée à la harpe éolienne, rend des sons si purs, si doux, si constamment mélodieux, que ses détracteurs n’ont pas manqué d’y voir un défaut, où ils n'auront jamais le bonheur de tomber.

La muse élégiaque pleure encore sur la tombe de Parny: en m’appelant à lui succéder, l'Académie française m offrait une occasion de payer mon tribut d'éloge à la mémoire du Tibulle fiançais; des circonstances [joli tiques, dont j’aurai occasion de rendre compte, ne m’ont pas permis de prononcer ce discours en séance publique; il trouvera sa place dans un des volumes de cette collection, consacré aux Variétés littéraires et philosophiques.

Deux élèves du chantre d Eléonore, Millevoye et Dorange, avaient précédé leiîV maître au tombeau ; la perte du premier fut d'autant plus vivement sentie, qu'il avait déjà tenu tine partie des promesses brillantes qu il avait faites.

A cette même époque Ducis régnait sur la scène tragique avec toute l’autorité de son âge, de son caractère , et de son génie. Ce vieillard, inspiré comme Homère, s’était créé, par limitation même , un talent original , tout à-la-fois épique et tragique, naïf et sublime, sombre et impétueux , auquel la tragédie est peut-être redevable parmi nous des plus belles scènes qui existent sur aucun théâtre : malheureusement la muse, prodigue envers Ducis, de tant d’autres dons, lui avait refusé l’art de former un plan, de disposer un sujet, et d’en ordonner les différentes parties : Ducis à qui Chénier dispute la quatrième place, comme auteur tragique, prendrait peut-être rang avant nos trois grands maîtres, s'il eût atteint dans ses tragédies le degré de perfection où il s’est élevé dans quelques scènes.

Élève du vénérable Ducis, qui devait lui survivre, fcgouvé, dans la force de l âge et du ta-

lent, s’avancait vers la tombe; il y descendait au bruit des applaudissements qu'avaient obtenus presque tous ses ouvrages, et qu'avaient particulièrement mérités ses tragédies d'Abel , «les Frères ennemis, et A' Epicharis et Néron.

Si la fin déplorable de Fabre d’Eglantine, et lu perte plus récente de Colin-d Ilarleville, avaient attristé la inusc de la comédie, elle se consolait avec M. Andrieux, esprit de la -Humilie de Voltaire, pour la finesse, la clarté, la grâce et la malice; avccM. Duval, écrivain si habile dans les combinaisons de la scène, et qui a prouvé que sans s’appeler drame, la comédie pouvait s’enrichir d’un intérêt doux et puissant ; avec M. Picard, peintre naïf des mœurs nouvelles, qui n’est jamais ni médiocrement vrai, ni médiocrement gai. M. Etienne n’avait point encore composé les ouvrages qui lui ont acquis une si haute et si juste réputation, dans la double carrière du théâtre et de la politique.

Ne craignons pas de le dire, cette époque que l'impuissance jalouse a qualifiée de stérile, léguera à la postérité des noms dignes d’être associés par elle aux grands hommes »les deux siècles précédents.

A côté de ceux que j’ai déjà cités connue auteurs dramatiques, elle placera :

M. Lemercier , doué d’une imagination hardie, d’une fécondité rare, et dontl’originalité a dépensé tant de talent avec plus de gloire encore que de succès;

M. Raynouard, poëte tragique dont les premiers essais ont révélé à la France un beau talent, déjà mûri par l’âge, et que des travaux d’une autre espèce classent parmi les plus savants grammairiens ;

M. Arnaulty auteur de plusieurs tragédies écrites sous l’inspiration d’une pensée énergique et d’un grand caractère : tous ses ouvrages, fruits d'un élan intime et d’une émotion involontaire, portent l’empreinte d’un écrivain formé à l’école de Corneille, et, par une singularité qui ne doit pas étonner des hommes accoutumés aux caprices du talent, le même auteur a composé des fables neuves après celles de La Fontaine, et qui, sans établir entre elles aucune autre comparaison, ne seront pas plus imitées que celles du bon homme.

Un premier ouvrage d’une grande beauté permetde croireque M. Arnaultse continuera

dans la personne de son fils, M. Lucien Arnault,

auteur de la tragédie de Régulus.

La prose alors n’était ni moins féconde ni moins brillante; on voyait s’éteindre Bernardin de Saint-Pierre, dont le nom et les ouvrages rappellent à la pensée je ne sais quelle heureuse combinaison de grâce, d’élégance, et de sensibilité, où se confondent Théocrite et Jean- Jacques, Buflfon et Virgile,

On ne peut penser au chantre de Paul et Virqinie sans se rappeler l’auteur <l 'Atala et des Martyrs: peu d'imaginations poétiques ont reçu de la nature des facultés plus brillantes: le nec mortale sonat lui convient plus qu’à tout autre écrivain de son époque; malheureusement il n’a pas connu l’art de régler la fougue d’un style ambitieux ; et, dans l’impatience de produire et de briller, l’auteur du Génie du Christianisme s’est jeté, loin des routes d’unesaine philosophie où l’appelaitson siècle, dans les régions mystiques où son rare talent s’est égaré dès les premiers pas.

Si je passe de la prose romantique à laquelle ce dernier écrivain a donné trop d’éclat, à la prose plus sévère que réclame l’histoire; trois hommes de lettres contemporains, MM. Daru,

Jay, et Michaud, se placent en première ligne.

Le premier s’est montré également pur et sévère, comme poëte, comme littérateur, et comme homme d’état. Historien consciencieux , il sait à-la-fois amasser, choisir ses matériaux, et juger les faits en philosophe, après les avoir déduits avec une patience de recherches et une force de tête dont bien peu d’esprits sont capables.

Dans son histoire du ministère du Cardinal de Richelieu , M. Jay a fait preuve au degré le plus remarquable de cette impartialité sans laquelle l’histoire ne peut jamais être qu’une satire ou un panégyrique: à l'exemple de Voltaire, c’est moins le portrait d’un homme que le tableau d’une époque qu’il s’est proposé, dans un ouvrage écrit avec autant de fermeté que d’élégance et de précision.

H faut savoir plus de gré à M. Michaud qu’à tout autre, d’avoir laissé les préjugés de secte à la ]>orte du temple, et d’avoir écrit savamment et sagement { Histoire des Croisades , c’està-dire de la plus extravagante expédition que le génie des conquêtes et celui du fanatisme aient jamais inspirée.

En me contentant de nommer parmi les his-

toriens vivants les plus célèbres, MM. Sismond- Sismondi , Ségur, Piliers, et Dulaure, on voit assez que mon intention est d’énumérer les talents et non d’assigner les places: mais peutêtre s’étonnera-t-on que je ne range pas dans cette môme catégorie M. Charles Lacretclle qui se présente avec les titres les plus nombreux et les plus inq>ortants. C’est que ces titres ne sont pas toujours des droits, et que douze volu mes d’histoire écrits sous l’influence continuelle de l’esprit de parti, ou de l’autorité régnante, ne me semblent assurer à leur auteur d’autre célébrité que celle de lhistoriographe Varillas, dont Ménage a dit, pour tout éloge : « qu’il excellait à raconter des faits évidem- « ment faux, et à calomnier agréablement.»

Néanmoins pour être juste envers M. Lacretelle,qui ne l’a pointété envers ses plus illustres contemporains, on doit dire que son Histoire des Guerres religieuses mérite une honorable exception.

Dans cet espace que je parcours de la pensée et cpii embrasse les vingt années du consulat et de l’empire, tous les astres de la gloire se levaient à-la-fois sur la France, et formaient sa brillante auréole. MM. Garai,

Lacretelle aine, Daunou, Volney, Say, De Tracy, philosophes penseurs, écrivains profonds et habiles, fondaient parmi nous l’école nouvelle des seiences morales et politiques, et s.’cnorgueillissaient de compter dans leurs rangs une femme, en qui la nature, par une sorte de privilège qu elle n'a encore accordé qu'une fois, s’était plu à réunir et à combiner tous les sentimens délicats et tendres d’un cœur féminin, avec toutes les facultés d’un homme supérieur: j'ai nommé madame de Staël.

Delille, vivant encore, avait choisi son successeur au collège de France; M. Tissot, professeur éloquent, écrivain profond, et poëte harmonieux, occupait avec honneur la chaire qu’avait illustrée si long-temps le chantre des Jardins.

M. Saint-Victor avait chanté l ’ Espérance et les V oyages du poëte, en vers pleins de charme et d’harmonie.

M. de Bérenger préludait sur la lyred’Horace à ces chants patriotiques qui depuis lui ont acquis tant de gloire, et dans lesquels il n’a eu ni modèle ni rivaux.

M. Emanuel Dupaty n’était encore qu’un des premiers dans un genre agréable; l’esprit, la

grâce, et la délicatesse, qui brillaient dans ses productions légères, n’annonçaient pas l'auteur de deux poëmes satiriques où la postérité retrouvera la gaieté spirituelle et maligne de Boileau, jointe à la vigueur de Juvénal.

M. de Longchamps s'était annoncé par deux comédies, le Séducteur amoureux, et la Fausse honte : ces deux ouvrages promettaient à la scène française un successeur du spirituel Marivaux , exempt des défauts nombreux qu'on reproche à ce dernier.

Parmi les hommes de lettres qui appartiennent à la même génération, sinon par leur âge, du moins par leurs écrits, on comptait encore M. Hoffman : intelligence si heureusement et si diversement dotée, mais trop dédaigneux de sa propre gloire qu’il ensevelit dans les journaux ;

M. Lemontey, que de simples observations sur les Mémoires de Dangeau élèvent à la dignité d’historien \

M. Aignan, poëte et littérateur érudit, auquel plusieurs ouvrages de philosophie, et de politique , et principalement sa traduction complète des œuvres d’Homère, assurent une réputation durable ;

DISCOURS PRÉLIMINAIRE. l3

M .dePradt, douéd’unefacilité merveilleuse, et plus remarquable par la vivacité de son esprit, par l’abondance de ses discours , que par la pureté de son style ;

M. de Norvins, esprit original, dont la réputation littéraire se fonde sur un tableau de la révolution, où l’auteur excelle à rassembler, à comparer, et à juger les faits, avec autant de précision que d’énergie, et sur un poëme de l'Immortalité de l'ame, qui n’a besoin, pour être apprécié à sa juste valeur, que de temps plus calmes et de lecteurs plus attentifs.

Pour donner une idée de l’état de la science à cette même époque, il suffit de prononcer les noms de Lagrange , Laplace , Monge, Haüy, Lacépède, Bertholet, Fourcroix, Cuvier, Delambre, Thénar, Fournier, Airagho, Chaptal, etc. Dans quel autre temps, en quel autre pays vit-on fleurir à-la-fois un aussi grand nombre de savants du premier ordre?

Je ne parle point de la science militaire, ses progrès n’étaient prouvés que par des prodiges.

Les arts emportés par la gloire des armes avaient pris un essor inconnu jusqu'à nos jours. David , reproduisant dans leur noble pureté

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l'immortelle grandeur des temps anciens, netait pas seulement le premier peintre de 1 Europe, il était le fondateur d’une école d'où sont sortis MM. Gérard, Girodet , Gros, Guérin, Prudhon , Le Thiers, Horace Vernet, et plusieurs autres élèves qui ne s’étaient pas encore placés, comme ceux-là, au rangdes plusgrands maîtres.

Les graveurs Berwick, Tardieu, Massard, Galle, Masquelier, etc., se montraient dignes d’associer leurs burins aux plus célèbres pinceaux.

La sculpture, dans son élan moins rapide, n’en comptait pas moins avec un juste orgueil les noms de Chaudet, Lemot, Charles Dupaty, Bosio, Carlelier, Moitié , qui n’avaient de rival en Europe que le seul Canova.

Tant de beaux monuments dont s’embellissait Paris, l’arc de triomphe du Carrousel, les ponts d’Austerlitz et d’Iéna, la colonne de la place Vendôme, les abattoirs, des fontaines dignes de l ancienne Rome, des greniers d’abondance, l’escalier du Louvre, proclamaient les noms de Percier, de Fontaine, de Chalgrin, de Brongniard, à qui la France est redevable du plus bel édifice (la Bourse) que le

génie de l’architecture ait élevé dans les temps modernes.

Grélry et Monsiqny mourants laissaient pour successeurs dans l’art de la musique, Chérubini , Méhul , Spoutiui , Catcl , Dalayrac , Boyeldieu , >Le Sueur, etBcrton , qui assuraient à nos deux scènes lyriques une gloire rivale de celle des plus grands compositeurs allemands et italiens.

MM. Pierre et Firmin Didot. que plusieurs ouvrages classaient honorablement parmi les littérateurs, avaient porté l'art typographique au plus haut poiut de perfection qu'il ait encore atteint : lléran et Crapelet marchaient sur leurs traces.

Au Théâtre Français , des talents admirablés , Monvel, Mole, M"“ Contât, Mars, Duchesnois, se disputaient le prix de la déclamation théâtrale, où Talmase créait une gloire à part.

Mais au milieu de tant de supériorités acquises dans les armes, dans les sciences, dans les lettres et dans les arts, la supériorité maritime est la seule qui manquât à la France; cette préjjon dérance , que l’Angleterre avait conservée, semblait devoir tarir pour nous toutes les sources du commerce : il est à remar-

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quer cependant que 1 industrie nationale s'enrichissait en quelque sorte des pertes que le commerce extérieur avait laites.

L'Europe continentale, devenue française par la conquête, était tributaire des fabriques de toute espèce, des manufactures en tout genre qui se multipliaient sur tous les points de l’empire, et au perfectionnement desquelles la chimie appliquée aux arts industriels par MM. Chaptal et Bertholet contribuait si puissamment.

Mais déjà j’ai franchi cette mémorable période de lempire, où la France n’eut à envier d’autre bien que celui de la paix, et d’autre gloire que celle de la liberté : des débris de la plus grande renommée militaire à laquelle une nation soit jamais parvenue se forme une ère nouvelle, qui promet à la France, après des revers inouïs, comme ses triomphes, l’inappréciable bienfait du système représentatif.

Des talents de l’ordre le plus élevé ont repris leur place, et du haut de la tribune nationale, les B. Constant, Foy, Manuel, Royer- Colard, Camille- J or dan, Chauvelin, Bignon, Jm F ayette, Girardin, Lameth , Méchiti, iMinez, Sébastiani , Casimir- Perrier, Lafitte, Kératry,

élèvent leur voix puissante, et balanceront du moins quelque temps les destinées de la patrie.

La presse trahit heureusement le secret des délibérations de la chambre des Pairs, et les noms de MM. Boissy-d.’ Anglas , Lanjuinais , de LaUy-Tolendal, de P ont écoulant, Daru , de Ségur, de Broglic, rappellent les plus beaux jours de l’assemblée constituante, dont quelques tins d'entre eux ont fait partie.

Le jeune barreau s'est associé à ce triomphe de l’éloquence, et les Dupin , Mauguin, Barthe, Merilhou, Berville, Moquarl, rendent à toute la dignité des temps antiques la noble profession d’avocat dont Servan et Lacretelle aîné avaient les premiers parmi nous mesuré la hauteur.

Cette nouvelle impulsion donnée aux idées patriotiques se communique aux talents déjà connus, et fait éclore de jeunes espérances que l’on s’empresse d’accueillir.

M. Le Brun, qu’une ode très remarquable avait déjà signalé à l’attention publique avant sa sortie du Prytanée, enrichit le théâtre de deux tragédies qui assurent un successeur aux maîtres actuels de la scène: inspiré parla gloire nationale, il avait chanté nos triomphes en

vers dignes de son illustre homonyme; son poëme lyrique sur la mort de Napoléon est le plus noble et le plus beau monument que le Client et la reconnaissance aient élevé à cette sublime infortune.

L’auteur de la bonne comédie du Médisant et d'un recueil de Proverbes Dramatiques , supérieure à ceux de Carmontelle, préparait de nouveaux ouvrages.

M. Viennet au sortir des camps, saisit sa plume brillante et féconde, trace au théâtre, d’un pinceau ferme, le portrait de Clovis, et fait entendre à l’Athénée des chants pleins de verve et de patriotisme.

M. Hippolyte Bis , qu’une tragédie de Lothaire, non représentée, avait déjà fait connaître avantageusement, fait jouer sa tragédie d’ Attila; une scène de premier ordre, et une versification forte et hardie, réunissent tous les suffrages des connaisseurs.

M. Casimir I.avigne voit la France attentive aux premiers accords de sa lyre harmonieuse, et les acclamations qu’ont excitées ses Messéniennes le suivent au théâtre et dans le concours académique, où il obtient une triple couronne.

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Après une éclipse de plusieurs années, reparaissent deux jeunes écrivains, MM. Victorin-Fabre et Soumet, dont les premiers essais avaient été couronnés par l'Académie et que de nouvelles palmes attendaient à leur retour.

M, de La Martine soupirait harmonieusement des vers mélancoliques, qu'une muse étrangère semblait avoir inspirés.

Dans un ordre de littérature qui suppose des études plus profondes, et où le triomphe n’est ordinairement que le fruit des années, MM. Pagès et Guizot avaient marqué par des succès leurs premiers pas dans cette carrière d’une haute polémique, où triomphait sans rivaux M. B. Constant.

On voyait, avec plus de surprise encore, M. Victor Cousin passer immédiatement des bancs de l’école à la chaire de professeur, et développer avec une prodigieuse sagacité lorigine, les principes et les dogmes de toutes les sectes philosophiques et religieuses : à vingthuit ans le traducteur de Platon en est devenu l’émule.

Le talent précoce de M. Villemain, qui s’était révélé avec le même éclat, s’est produit avec plus de bonheur; l’auteur du^ Cours de

Philosophie a perdu sa chaire; l'auteur de la Vie de Cromwel, avant trente ans avait pris possession du fauteuil académique.

Autour de ces princes de la jeunesse littéraire se groupent plusieurs réputations naissantes auxquelles je me plais à prédire de brillantes destinées.

L’exil et le malheur ont révélé à M. Cauchois- Lemaire le secret de son propre talent. Dialecticien habile, doué d’une pensée forte , d’un style ferme et caustique* il n’a besoin que d’échapperau piège des abstractions pour prendre rang parmi nos premiers écrivains politiques.

Déjà M. Salvandi s’était distingué dans la môme carrière par quelques productions di-.

gnes d’éloge.

M. Buchon s’est fait connaître par des recherches savantes, par des connaissances variées et par une étude approfondie des langues étrangères; M. Châtelain, par deux romans politiques, d’une gaieté piquante, et d’une philosophie voltairienne.

Dans un excellent abrégé de 1 Histoire de France, M. Bodin fils a fait preuve des qualités qui constituent le véritable historien; on reconnaît en lui un jeune élève de cette école

DISCOCRS PRÉLIMINAIRE. 21

écossaise dont Voltaire est le chef et le fondateur.

Sous la modeste initiale dont il signe des articles insérés dans le Courrier Français, M. Mignet , auteur des Etablissements de Saint- Louis, marche à vingt-cinq ans sur les traces des Constant, des Bignon, des Pagès.

Je dois nommer avec honneur, entre nos jeunes publicistes les plus distingués, MM. Léon Thiessé, Thiers, et Laserve.

Je ne crains pas d’indiquer encore pârmi les jeunes gens que je crois appelés à île hautes destinées littéraires, fauteur, pour la seconde partie, d’un Essai sur le grand Opéra français , que l’on trouvera dans cette collection de mes œuvres: M. P h. Chasles réunit deux qualités qui semblent sexclure, une érudition vaste, et une imagination vive; l'emploi de ces deux facultés, modérées par le jugement et dirigées par le goût, promet au jeune écrivain de brillants succès dans la longue carrière qui s’ouvre devant lui.

J’aurai achevé, non le tableau, mais la nomenclature de nos richesses littéraires dans la jiériode de temps que écrits embrassent,

22 DISCOURS PUÉUM1N AI11E.

en citant les noms de plusieurs femmes qui ont concouru à son illustration.

N’inscrire ni madame de Staël, ni madame de Genlis en tête de cette liste honorable, c’est avoir marqué la place de la première au rang des hommes les plus distingués de l’époque, et celle «le la seconde parmi lçs écrivains dont le talent et le caractère n’ont point de sexe, et qui se déclarant ennemis des plus hautes renommées, semblent abjurer leurs droits à l’indulgence. Madame de Genlis en a cependant de très rlkls à la réputation d'écrivain élégant et pur; cette qualité précieuse transmettra sans doute à la postérité quelques uns de ses innombrables ouvrages.

Mais indépendamment de ces deux femmes célèbres, d’une manière si différente, combien d’autres se recommandent à l’estiine de leurs contemporains ! Madame Cottin, sans rivale dans l’art de peindre et d’exprimer la plus tendre des passions ; mesdames de Flahaut et Montolieu , que distingue une si grande délicatesse de sentiment et de style ; madame Gay, dont le dernier ouvrage 1 se fait remarquer par un esprit d’observation qui n’est ]>oint le par-

* Les malheurs <f un amant heureux.

tage ordinaire des femmes; madame Elise Voyart qui a trouvé le secret de donner du charme à l’érudition et d instruire en expliquant les mystères de la toilette. . .

Celle que l’on a si long- temps appelée la dixième muse, madame Deshouhères , surpassée par madame Dufresnoy, a trouvé de» rivales dangereuses pour sa gloire dans mesdames Balais, d’Hautpoul , Desbordes-F almorê.

Après avoir jeté un coup d,’œil rapide sur notre situation littéraire, si je cherche à me rendre compte du caractère actuel de notre littérature,jevoisqu’elle obéit invinciblement à l’impulsion philosophique que lui ont imprimée les grands hommes du siècle précédent..

La littérature agrandie par eux, quelles que soient désormais la direction qu elle prenne et la route quelle parcoure, doit se proposer un but utile; le plaisir lui-même a son utilité dans la vie, mais on ne doit jamais le chercher hors des limites que lui imposent les devoirs plus positifs de la morale et de la patine. Cette règle, dont je ne crois pas m'être écarté dans mes écrits les plus frivoles, est sans doute la cause • principale de l’indulgence avec laquelle ils

1 Auteur de la Vierge des Ardennes el de ÏArt de la toilette.

ont été accueillis; je crois cependant y reconnaître subsidiairetnept un autre élément de succès, dans une espèced ‘instinct d'observation dont il me semble que la nature ni a pourvu.

Dans l ’ Ermite et dans ses suites, j'ai marché directement au but vers lequel je tue sentais entraîné; pendant quinze ans je 111e suis étudié, comme Hogarth, A retracer, dans une suite d’esquisses et de portraits particuliers, la physionomie générale de nos mœurs.

Ce genre d'essais 11 avait point de modèle en France. Mercier ( auquel je rends d'ailleurs toute justice) ne pouvait en servir. Fertile en observateurs de l’homme et de la société, la littérature française qui opposait avec un si juste orgueil Montaigne, Molière, Labruyère, Duclos,. Voltaire, Montesquieu, Vauvenargues, aux philosophes moralistes de tous les temps et de tous les pays, n avait trouvé personne qui voqlût ou qui daignât, à l’exemple d’Addison et de Steele, consacrer sa plume à peindre sur place et d’après nature, avec les nuances qui leur conviennent, cette foule de détails et daccessoires, dont se compose le ta- ’ bleau mobile des mœurs locales. La tâche était difficiles mais le succès n’était point sans gloire.

et cet espoir a suffi pour me déterminer à tenter l’entreprise. ,*

Le même sentiment d’observation m a guidé dans mes œuvres dramatiques. Ce qui fait le caractère de notre âge, c’est .une tendance fortement: prononcée vers la grandeur politique, vers la liberté légale et le dévouement à la patrie; j’ose croire, qu’à défaut d’autre mérite, ces hautes vertus de l'homme et du citoyen se montrent fortement empreintes dans chacun de mes ouvrages. Mes. tragédies de Tippoo, Bélisaire, Sylla , Julien, ont été inspirées par le siècle; j’ai l’espoir quelles seront adoptées par lui. '

En soumettant au publie deux grandes comédies, sous le titre des Mœurs du temps , et des Intrigues de cour , je regrette que la censure ne m’ait pas permis de les lui offrir protégées par toutes lés illusions de la scène, et par le talent des acteurs ; mais si le lecteur n’y voit qu’un tableau fidèle des objets qu’il a maintenant sous les yeux, s il n’y trouve qu’une critique décente et mesurée des vices, des travers, et des ridicules de l’époque actuelle, l’injustice et la mauvaise foi dû comité de censure qui éloigne du théâtre ces deux ou-

vraies, ne sera qu'un trait de plus à ajouter un jour à mes peintures.

Dans le genre de l'opéra même, qui semble plus étranger que tout autre à l’esprit d'observation, je me suis appliqué à saisir et à nuancer les mœurs des divers peuples que j'ai mis en scène; les Bayadères, les Abcnccrarjes , Fernand-Corlez , et Vclleda , ont été plus particulièrement composés dans ce système.

Le théâtre de l'Opéra, pour lequel j’avais une prédilection particulière, dont j’ai cherché à rendre compte dans un ouvrage qui fait partie de mes œuvres, a été jK>ur moi l’objet de quel- •ques études! Je crois mes préceptes meilleurs que mes exemples; cependant ceux-ci j>ourront encore, être utiles à mes successeurs. En évitant autant qu'il a été en moi ce style fade et lâche donton semblait avoir Faitle privilège de 1» scène lyrique; j'ai tâché d’y conserver cette mollesse et, si j’ose m'eXprimer ainsi, dette morùidesse de versification, qui facilite et prépare le travail du musicien. J’ai cherché par toutes sortes de moyens, et principalement en faisant du chœur, même de celui de la danse, un personnage à la manière des Grecs; j’ai cherché, dis-je, à donner plus d’unité, plus

d'intérêt à l’action dramatique, sut- un théâtre où les seuls noms que l’on ait à citer, Quinault, Hoffmann et Guiiiard, ont laissé tant de choses à faire et tant de palmes à cueillir.

Je n’ai jioint encore acquis le droit de parler des ouvrages inédits que je soumets pour la première fois au jugement du public: mais d m’est permis de terminer par oette seule remarque sur l’ensemble de mes oeuvres : on y trouvera le reflet le plus direct des mœurs, des habitudes, des pensées, des sentiments, et des opinions qui ont agité la France pendant les trois grandes époques où elles ont été écrites.

11 faut l’avouer : ces troisépoques ont été plus fécondes peut-être en tableaux et en contrastes <pie presque toutes celles dont se composent nos précédentes annales. Entre les moeurs des salonsd’autrefoisdont on retrouvera des traces dans l’Ermite; entre ce luxe et ces brillantes contradictions de l’Empire, etlecotiflit de passions et de haines qui a marqué la restauration; entre ces frivolités et ces grands mouvements politiques, que d étranges rapprochements! que de bizarres oppositions! Echo fidèle des mœurs de mon temps, je me suis associé à ses passions, à ses désirs, et à scs espérances:

et si les habitudes du boudoir, de l'antichambre, et du salon, sont fidèlement copiées dans l’Ermite, j’espère que dans mes œuvres dramatiques on reconnaîtra quelques unes des hautes pensées qui agitent le poëte.

L’arbitre des réputations, c’est la mort. La renommée s’assied sur les tombes pour y distribuer le blâme ou la gloire: il semblerait donc qu’un auteur dût laisser à ses héritiers le soin de ses œuvres complètes, et qu’il dût s’abstenir de les publier de son vivant ; mais après tant de révolutions politiques dont nous avons été acteurs ou témoins, après tant d'oscillations convulsives, peut-on s'assurer qu’il ne viendra pas un temps où l'on exigera des enfants comme condition du repos de leur vie, de flétrir, de mutiler, ou de brûler les œuvres inédites de leur père? Napoléon est mort à Sainte - Hélène : les jésuites ont reparu en Europe ; le présent ne répond jamais de l’avenir*, il faut tout prévoir.

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