L’ERMITE DE LA CHAUSSÉE-D’ANTIN, ET LE LIBRAIRE
LE LIBRAIRE
Mille pardons, monsieur ; vous étiez à travailler: je vous dérange, mais je ne vous tiendrai pas longtemps.
l’ermite.
A qui ai-je l’honneur de parler?
le libraire.
Je suis libraire, monsieur, et je viens faire une proposition à l’Ermile de la Chaussée-d Antin. l’ermite.
Qui vous a dit, monsieur, que ce fût moi?...
Comment savez-vbus... .
LE LIBRAIRE
Je ne suppose pas que vous ayez cru pouvoir rester long-temps caché sous votre nom pseudonyme. L’incognito d’un journaliste est impossible à garder: tous les amours propres sont ligués contre lui , et le plus souvent le sien est du complot.
1 Préface de la première édition.
avant-propos. „
l’ermite.
Sans compter l’intérêt des libraires , qui n’est ni moins actif, ni moins clairvoyant. •«
. i LE LIRRAIRE.
C’est un dpvoir pour nous de savoir à quoi nous en tenir sur l’équivalent des monogrammes, dont presque tous les articles de journaux sont maintenant signés; et par état nous devons connaître la valeur de toutes les lettres de l’alphabet depuis A jusqu'à Z.
l’ermite.
Maintenant, monsieur, en supposant que vous ayez deviné juste, de quoi s’agit-il?
LE LIBRAIRE
' De vos articles; on en parle beaucoup dans le monde.
l’ermite.
Dans lequel, s’il vous plaît? car chacun a le sien.
LE LIBRAIRE
Je veux dire qu’il n’est bruit que de vos bulletins, au cabinet de lecture de la rue de Grammont, au café Tortoni et dans la grande avenue du Luxembourg : vous arriverez à la célébrité.
l’ermite.
J’ai choisi un chemin bien étroit.
LE LIBRAIRE
Mon Dieu ! pour qui les connaît, les sentiers valent mieux que les grandes routes.
AVANT-PROPOS
‘ l’ermite.
Au fait. , ■
LE LIBRAIRE
Je viens vous propbser de réunir vos feuilletons en un volume, et de m’autoriser à les publier pour mon compte.
l’ërmite.
Réunir des articles de journaux! y pensez-vous? Ces bluettes littéraires ne sont faites que pour amuser le lecteur pendant qu'il déjeune , ou pour l’endormir quand il se couche; encore, la plupart du temps , ne remplissent-elles que la dernière partie de leur destination. Elles n’ont qu’un jour à vivre, et je ne vois pas la nécessité de les enterrer ensemble.
LE LIBRAIRE
Ne cite-t-on. pas plusieurs Collections du même genre échappées à la rigueur de cet arrêt, le Pow et le Contre, le Spectateur, le Tuteur, le Babillard, le Fainéant, etc.?
l’ermite.
Sans doute, mais on sait aussi que ces ouvragés avaient pourauteurs l’abbé Prévost, Addison, Steele, Johnson, et 'que les petites choses, comme le dit ce dernier, li'ont de valeur que de la part de ceux qui peuvent s’élever aux grandes.
le libraire.
Vous traitez les mêmes matières.
34 AVAÎfT-PROPÔS.'
LERMITE.
Pourquoi pas? Racine et Maisonneuve ont tous deux fait des tragédies. Addison a peint les mœurs et les usages de Londres au commencement du dixhuitiéme siècle; j’essaie de donner une idée de celles de Paris au commencement du dix-neuvième : voilà d’abord un point de ressemblance; je ne suis embarrassé que des autres. •
LE LIBRAIRE
Où est la nécessité de comparer? Une simple esquisse an trait, quand elle est bien tracée, bien fidèle, peut encore trouver sa place dans le cabinet .d’un amateur, à côté du tableau d’un maître. Au surpins,' le succès de cet ouvrage me regarde; je •suis libraire, et puisque je l’espère, c’est que j’en suis sûr.
, - - l’ermite.
S’il en est ainsi, je vous autorise très volontiers, monsieur, à recueillir et à publier, sous le titre de C Ermite de la Chaussée-d Antin , mes Observations sur les mœurs et sur les usages parisiens , pendant l’année 1 8 1 1 . "
le libraire.
Et celles qùe vous ferez paraître par la suite; car je prends l’engagement d’en publier tous les ans un volume.
AVANT-PROPOS
l’ermite.
. Je fais mieux que de souscrire à cette clause; je je vous laisse le droit d’y renoncer du moment où vous n’auret plus d’intérêt à la tenir.
L’ERMITE