D’UN BOURGEOIS DG MARAIS
A L'ERMITE DE LA CIIAUSSÉE-D' AKTIN ' .
Monsieur l’Ermite , on ne vous pardonne point, dans la rue de Boncherat e't dans la rue de la Perle, ce que vous avez dit des habitants du-Marais ; votre lettre, où vous parlez de notre manière de vivre, a fait une révolution dans notre petite société, qui m’accuse de l'avoir trahie. Je connais trois ou quatre femmes qui ont la prétention de donner lé ton à la place Royale, et qui vous arracheraient les yeux si vous veniez daDs notre quartier. Ma maison est déserte depuis qu’on me soupçonne d’avoir des intelligences avec la Chaussée-d’Antin : on ne fait plus mon boston ; on va dîner sans moi chez Bancelin-; mes voisins m’évitent lorsqu'ils vont aux mélodrames, et je suis obligé de passer mes soirées à contempler la coméle. Dites-moi donc, M. l'Er-
Cette lettre n'est pas de l’ Ermite.
g4 • UN BOURGEOIS DU MARAIS,
mite, ce que je dois faire de mes dix mille livres de
rente?
En vérité, vous avez en grand tort de parler, comme vous avez fait, des habitants du Marais ! Le Marais a bien des titres à faire valoir: le Marais rassemblait la meilleure compagnie de Paris, quand la Chaussée-d’Antin n’était encore qu’un désert; on y faisait même d’assez jolis vers, il y a plus d’un siècle, si l’on en croit Chapelle et ÜRchaumont:
Tout bon habitant du Marais Fait des vers qui ne coûtent guère.
Quoique vous en disiez, M. l’Ermite, j’étais le plus heureux des hommes avec mes dix mille livres de rente et ma demi-fortune : je croyais au bonheur aq.ssi fermement que je crois aux gazettes ; et, quoique le bonheur ait la réputation de mentir comme certains journaux , je suis sûr qu’il trompe moins au Marais qu’à la Chaussée-d’Antin : il est des prétentions de tous les genres ; j’avais celle d’être beurt'ux. Votre lettre a tout détruit; mais' vous avez de la charité : vous réparerez le mal que vous m’avez fait; vous direz quelque bien des habitants du Marais, atiu que je puisse faire encore mon boston, aller diner chez Bancelin , et mo montrer au mélo- ' draine.
Vous savez que chacun est heureux à sa manière: Varron , le plus savànt des Romains, comptait plus
A l’ermite.
de trois cents especes de bonheur . il est possible que le progrès des lumières en ait doublé le nombre : vous voyez donc que les habitants du Marais ont à choisir. Des gens bien informés, qui nous sont arrivés'dernièrement de la Chaussée-d’Antin , nous ont assuré que l’ennui se glisse quelquefois jusque dans les hôtels de la rue Gaumartin : les habitants de ce quartier ont l’amour-propre de paraitre heureux, et font tout ce qu’ils peuvent pour faire croire qu’ils le sont en effet. On m’a dit qu’on y dépensait des millions pour acheter de la gaieté qui ne se vend point : les gens qui paient le plaisir si cher ne sont pas des gens faciles à amuser, et ne sont pas surtout aussi heureux qu’on l’imagine. Vous savez, M. l'Ermite, ce qu’il vous en a coûté pour un baptême où, par parenthèse, vous ne vous êtes pas beaucoup amusé.
Les journaux déclament quelquefois contre la comédie larmoyante ; ils devraient s'en plaindre aux habitants de la Chaussée-d’Antin qui ne rient, jamais, et que nos beaux esprits prennent pour modèles de la lionne compagnie. Le drame s’est accrédité depuis que la mélancolie est à la mode parmi les gens qui donnent le ton. Thalie était plus piquante et plus gaie, du temps que les auteurs faisaient leurs comédies au Marais.
Nous autres, bourgeois du Marais, nous avons peut-être un autre avantage sur ceux de la Chaussée-
(j6 UN BOURGEOIS DU MARAIS,
d'Antin : dans notre vie uniforme et tranquille, nous sommes assurés de nous retrouver le lendemain comme nous étions la veille. Il y a trente ans que j’habite la même maison , que j’ai les mêmes amis et les mêmes voisins; la Cliaussée-d'Antin a-t-elle beaucoup de riches bourgeois qui puissent en dire autant? Que de belles maisons y sont comme des auberges, où chaque soir arrivent des hôtes nouveaux qui dorment tant bien que mal, et repartent tristement le lendemain! Les gens qui étudient Barème sont quelquefois ceux qui font les plus nuauvais calculs, et qui se trompent le plus sur les moyens d'être heureux; quoiqu’ils soient plus riches que les bourgeois du Marais, il manque plus de choses aux habitants de la nie du Mont-Blanc qu’à ceux de la rue Boucherat. 11 me prend fantaisie , à ce sujet, de vous répéter un conte que j’aî retenu: « Dans une sécheresse qui avait ravagé les plaines de l’Inde, un génie bienfesant apparut à deux bergers, et leur dît:. Vous m’ayez demandé de l’eau, je veux vous en donner ; mais dites-moi la quantité qu’il vous en faut. Ün des bergers répondit : Je vous supplie de me donner un petit ruisseau qui ne tarisse jamais en -été, et qui ne déborde jamais en hiver. L’autre berger fut moins, sage, et demanda au génie de détourner le Gange sur ses terres." » Ne trouvez-vous pas , M. l’Ermite, que le second berger est un bourgeois de la Chaussée-d’Antin , qui n’est point content
A L’ERMITE
s’il n’a fait couler chea lui tout l'or du Pactole ; et que le premier est le bourgeois du Marais, qui est heureux avec -dix rpille livres de ronfe?. *
Mais je m’aperçois que je moralise^ ce qui prouve que je commence à m’ennuyer; aussi, M. l’Ermite, pourquoi avez-vous fait déserter ma maison ? L’Écriture dit quelque part qu’il n’est pas bon que l'homme soit seul ; c’est une vérité pour les bourgeois du Marais comine pour ceux de la ChausséedAntin. Faites donc, M. l’Ermite, que je revoie mes voisins de la rue Chapon et de la rue Boucherat, et que je puisse encore faire, mon boston avec mes voisines de la rue "de la Perle.
Un •BocRC.iofo do Marais.
g8 • I-E NOUVEAU PARIS.
B* X. [»OKT I 8 1 I .]
LE NOUVEAU PARIS
, Le» petite» choses ont leur mérite.
Inest tua gratin parvis.
Je ne suis pas de ces vieillards qui toujours plaignent le présent et vantent le passé; je me défends tant queje puis des erreurs chagrines.de la vieillesse, qui sont presque aussi loin de la vérité que les brillantes illusions du jeune âge. Je vois les progrès partout où ils sont, et grâce au ciel, j’en vois beaucoup ; mais est-il vrai , comme le- prétendent certains philosophes gris de lin ’, que nous soyons parvenus au plus haut point de civilisation; qu’il n’y ait plus pour nous de progrès possibles dans l’art de vivre en société! Est-il bien sûr que nous avons effaté jusqu’aux moindres traces de èette barbarie dout l’Europe est sortie depuis si peu de temps? Je ne le pense pas: nous avons beaucoup fait, nous faisons chaque jour davantage; cependant, kodiè manent
1 Nom d un personnage des Contes moraux de Marmonte).
LE NOUVEAU PARIS
vesligia ruris. Pour le prouver (si c’était là l’objet dont je voulusso m’occtqaer aujourd’hui), je commencerais par l’examen de quelque» objets matériels contre lesquels je réclame, à part moi , depuis bien long-temps : je poserais en fait, par exemple, que c’est encore un vçstige de bqrbarie que ces longs .et vilains tuyaux de plâtre élevés au faîte de nos maisons, et destinés à donner passage à la fumée; je ferais rougir nos architectes de n’avoir pas encore trouvé, le nioyen ‘ de suppléer à ces constructions bizarres qui n’ont ni forme, ni proportion, ni solidité, et dont le moindre inconvénient est de détruire tout l’effet, toute là symétrie des plus beaux édifices; je dirais 'qu’à Paris la hauteur prodigieuse des maisons ajoute aux dangers qui résultent partout de la construction des tuyaux extérieurs de cheminées; que, pour.peu que le vent souffle avec violehce , jl en résulte une grêle de plâtras, de. débris, qui ne laissent pas d’incommoder les passants» Après avoir établi que cette ville est peut-être aujourd’hui , de toutes les grandes capitale* du monde, celle'qui renferme le moins de pauvres, je me trou- .verais forcé de convenir que c’est pourtant celle ■où les. livrées de 1a misère affligent davantage le cœur et les yeuk. Il faut avoir eu, comme moi, le . courage de visiter, du bas en haut, quelques maisons de la rue de la Bucherie ou de celle des Marmousets, ■ pour savoir, au juste, dans combien de
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pieds cubes d’air méphytique on homme peut vivre douze heures sans être asphyxié; pour bien connaître... Mais je ne pousserai pas plus loin cette digression critique, dont je ferai quelque jour mon sujet principal. Je n’ai fait dans nia journée que des remarques agréables;- c’est une occasion de louer, et je np m’eu refuse jamais le plaisir quand elle se présente.
On ne taxera pas d’égoïsme les sentiments d’admiration et de reconnaissance que j’éprouve à la vue des palais somptueux, des monuments utiles qui s’élèvent de toutes parts : il est douteux que je les voie achever, il est certain que je n’en jouirai pas long-temps; mais ils contribueront à la gloire de mon pays, au bien-êti'e des générations qai me suivent :
. Cela même est un fruit que je (joute aujourd'hui ; '
J’en puis jouir demain, et 'quelques jours. encore..
Cette main active et bienfaisante qui exécute ou prépare de si grands travaux, ne dédaigne pas ces petits détails qui concourent si puissamment au bouhenr de la société. Avec quel plaisir je remarquai hier,, en me promeqaut, le soin que l’on prend de faire disparaître ces petits fossés pratiqués le long du boulevart, dans l’espace qui sépare les arbres; et dont la vue me rappelait la