‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 13 sur 47 · ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE

moyens. Je dévorais tous les traités d éloquence: je savais par cœur, la rhétorique d’Aristote et les Discours sur 1 éloquence de Fénelon ; j’aurais pu disputer avec l'abbé. Gédoyn sur les institutions oratoires de Quinlilien; enfiu, tout en désespérant quelquefois de faire oublier les deux grands orateurs grec et romain, je me flattais encore de placer mon nom à côté de ceux des d'Aguesseau , des Servait, des Lacretclle, des Daily, et de quelques autres orateurs dont s honore la France. Que je fus cruellement et promptement désabusé! Je n’eus pas fait deux tours dans la graud’sallc, que je vis à quel siècle, à quels* lieux, à quels hommes j’avais affaire.

Cfoyv.-moi, me dit un vieux praticien avec qui je conversais sur la marche et les modèles que je me proposais de suivre, laissez là tous vos déclamateurs de tribunes et loutcs.ccs billevesées grecques et latines dont vous vous êtes farci la mémoire; c’est de la jurisprudence française que l’ou demande, et c'est dans l’élude d’un avoué qu’il faut apprendre la véritable langue de notre barreau, la seule qu’on entende aujourd'hui.’ C’est là qu’on s’instruit à rédiger de bonnes requêtes dont le style n’a' rien de commun avec celui de l 'Oralio piv Murend. « Convaincu , sinon persuadé, par mon vieux Mentor, je reléguai sur les -plus hauts- rayons de ma bibliothèque -tous ces auteurs si, chers à mes premières aunées, et je m’engouffrai tout vivant dans les in-folios. Au bout

de quelque temps je sus, tout comme un autre, invoquer les grands principes de tordre social, remonter jusqu’au droit naturel pour en déduire les principes du droit des gens, d'où découlent, comme chacun sait, ceux du droit politique, et finalement du droit universel. Je ne tardai pas à être initié dans tous les secrets de la jurisprudence positive, et à parler très couramment la langue de la procédure, où je fis des progrès si rapides, qu’on pouvait croire, en écoutant mes plaidoiries, qù’on assistait à la lecture d’un exploit d'assignation ou d’un procès-verbal. 11 fallait entendre comme je hérissais mes discours de ces expressions dans lesquelles réside aujourd’hui une grande partie de l’art oratoire: Icelui, disais-je élégamment, n’a pas obtempéré à la réquisition d’icelle; t acte est encommencf, il est idoine....; le susdit, assigné à comparoir , doit fournir des soutènements.:..; à quoi faire il sera contraint par voie de droit ; faute par lui de ce faire, il sera déclaré forclos, etc.

De pareils talents me tirèrent bientôt de mon obscurité, et j’eus le plaisir de m’entendre citer comme ‘ l’espoir et l’oruetnent du barreau. Pour mettre le sceau à ma réputation, je me fis présenter dans. la société des gens de lettres, à la gloire desquels je ne me croyais pas étranger; de nouvelles mortifications m’y attendaient. Ces messieurs n’entendaient pas ma langue, et prétendaient que mes plus

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beaux plaidoyers] étaient écrits en jargon de pratique.

Vous voyez, M. l’Ermite, dans quelle- perplexité je me trouve : j’attends de vous une régie de conduite au moyen de laquelle je puisse concilier les intérêts de mes clients , l'estime de mes confrères, et le désir que j’ai detre un jour de l'Institut.

J’ai Ihonneur detre, etc.

Réponse.

Monsieur, la gloire et la fortune sont deux choses fort désirables ; mais lors même que l'on parvient à les atteindre toutes deux, ce n’est du moins jamais en les poursuivant à-la-fois. Décidez vous donc ! Suivez -vous la carrière du barreau pour vous y faire un nom? ne comptez point vos clients, mais choisissez vos causes : chargez-vous de ces belles questions d’état, d’un intérêt puissant et général; consacrez vos talents, votre temps et vos soins, à défendre l’orphelin victime de la fraude , la veuve sans appui, l'innocence persécutée; osez même disputer éloquemment à la justice des lois quelques uns de ces grands coupables dont le crime involontaire est trop souvent la suite d’un grand besoin ou d'une grande passion ; que votre nom s’associe à toutes les causes nobles et intéressantes dontle public s’occupe, et j’ose vous promettre que vous obtiendrez

cette double réputation d’avocat et d’homme de lettres, qui parait être l’objet de vos désirs. Maissi vous êtes plus pressé d’argent que de gloire, si vous êtes dans l’intention de courir après les clients au lieu de les attendre , renoncez pour jamais à l’éloquence : méditez le Code, le praticien Denisart , la Coutume , et le - Droit écrit ; ne sortez plus des chambres de première instance; plaidez pour un remboursement de loyer, pour les réparations d’un mur mitoyen; discutez

Le foin que peut manger une poule en un jour.

Attachez-vous aux fins do non-recevoir , aux appels , et aux consignations , et vous verrez les clients assiéger votre porte; votre caisse, votre cuisine, et votre bourse se remplir à vue d’œil. Mais quelque parti que vous preniez , rappelez-vous, je vous en prie , au nom de la .raison et de Voltaire , que chaque genre doit conserver le style qui lui est propre; que le quousque tandem serait une apostrophe très ridicule en réclamant une aune de drap ; et que le seul moyen de plair.c aux gens de goût et de bon sens est de ne pas chercher à être orateur quand il ne faut être qu avocat; mais aussi de ne.pas s’en tenir aux formules du Palais, quand la nature ét l’intérêt de la cause .permettent des mouvements oratoires.

Tels sont, monsieur, lesseulsconseilsquejepuissc vous donner du fond de ma cellule, je les terminerai par cette réflexion , pour que vous ne m’accusiez

92 ÉLOQUENCE DU BARREAU MODERNE, pas un jour de vous avoir induit en erreur ; c'est que le Poussin est mort pauvre après avoir peint le Déluge et la Femme J du Itère, et que Boucher a fait fortune à peindre des dessus de portes.

J’ai l'honneur d 'être , etc.

L’Ermite de la Ciucmée-d’Astin.

UN BOURGEOIS DU MARAIS, A L’ERMITE. y3

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