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COR RES PON DANCE
ti* XI. [*4 OCTOME 1 8 1 I .]
CORRESPONDANCE
Monsieur l’Ermite,- tout le monde s’adresse à vous pour vous demander des conseils et des avis : perifiettcï-moi d'en faire autant , et de vous adres* scr une question à laquelle je voudrais une réponse.
Il s’agit d’un point très imporlant : vous savez que nos auteurs parlent sans cesse du public, qu’ils eu appellent au jugement public, et qui/s donnent leurs ouvrages.au public, qui, par parenthèse, ne prend pas tout ce qu’on, lui donne. Le public esj la divinité des gens de lettres: c’est' lui qui les introduit dans le temple de la Gloire, et qui leur distribue les couronnes de l'immortalité. Comme tatat d’autres, j’ai recherché ses faveurs; j’ai déposé sur ses autels ma prose et mes vers : je crus d’abord que mes recherches n'avaient pas été vaines. On disait autrefois dans les journaux que j’étais un auteur chéri du public; aujourd’hui les choses ont changé : après trente.'ans dé veilles consacrées à lui plaire, le public ne me connaît plus. Ce serait une belle occasion pour moi de crier ù l’ingratitude ,' et de faire
un gros livre sur la fragilité et les vicissitudes de la gloire littéraire.
Mais j'aime mieux me consoler au sein de la philosophie, qui sait tout apprécier à sa juste valeur, et donne la force de souffrir en silence, pans ma retraite, j’ai fait bien des réflexions sur le public, et je ne' sais plus aujourd’hui où je dois arrêter mes idées. J’espère, M. l’Ermite, que vous voudrez bien éclaircir mes doutes; j’espère que vous voudrez bien me dire ce que c’est que le public, où est le public , en quel lieu il rend ses arrêts, comment il forme ses déçisions. Pour le trouver faut-il passer les barrières ou- traverser la Seine? Le trouve-t-ota au Marais, au Palais-Royal ou à la Chaussée-d’Antin? Forme-t-il ses jugements à Paris ou dans les provinces? Pour moi, après y avoir bien réfléchi, *je suis .tenté de croire qu’il n’est qu’une chimère dont on nous fait’ peur, et qu’il en est du public comme de ces esprits dont tout le monde parle et que' personne n’a vus.
Vous serez peut-être de.mon avis, M. l’Ermite, quand vous saurez cç qui m’est arrivé dans ma' jeunesse. Jè suivais les sociétés littéraires, où je croyais que le public rendait ses oracles: je lus un jour, dans un athénée , un petit poème de ma composition; je m’aperçus que j’avais ennuyé mon auditoire: un journal ne manqua pas de dire le lendemain- que j’avais fait bâiller le public. A quelqüe temps de là , je relus le.même poème dans un aqire afhénée, et
je fus fort applaudi' par uu auditoire qu’on appelait le public. J étais fier des applaudissements que j’avais reçus, mais je ne pouvais m'empêcher de me dipe à. moi-même : le public, qui dans la même semaine s’ennuie et s’amuse dèmes vers, est bien inconséquent, et peut-être ne vaut-il pas la peine que je lui consacre mes veilles; il est possible, cepen-» dant , me disais-je encore , que le public ne daigne pas se trouver daus un itthénée. , •
J'allai chercher le pubhc au théâtre et je fis représenter ma première tragédie. Jugez , M. l’Ermite , quel fut mon étonnement à cette représentation ! on sifflait dans les loges, on applaudissait au parterre : on se querella, - ou se b.tttit pour ma pièce;, j’étais presque honteux d’avoir employé six mois de ma vie pour plaire à un public qui se portait à de pareils excès. Le lendomain on parla de ma tragédie daus les journaux : les uns me comparaient à Racine, les au très me mettaient' au-déssous de Pradoft , et tous parlaient au nom du pubhc. 11 est possible ,. me disaîs-je alors, que le public nç Se montre pas plus au théâtre que daus les athénées; il est possible encore qu’il ne rende point ses arrêts dans les journaux.
Je résolus alors de ne plus travailler , ni pour le théâtre, ni pour les athénées, ni pour les journaux; je m’occupai d’un ouvrage sur la morale:. Je serai jugé, me disais-je, par les maîtres de la sagesse, qui prononceront loin dn tumulte, dans le silence
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du cabinet, et conséquemment sans partialité et sans passion : c’est là , sans doute, que j"e trouverai le public, qui doit preudre les sages de la terre pour ses interprètes. Cette fois, le public qui prononcera sur mon livre sera d’accord avec lui-même; car on ne peut pas avoir plusieurs opinions sur Ja morale. » Je raisonnais ainsi, quand mon ouvrage parut, et le jugement qu’allait porter le public ne me donnait aucune inquiétude; mais je m’étais encore trompé.
Mon livre sur la morale fut au moment d'exciter une sédition : un grand nombre de lecteurs me proclamèrent le bienfaiteur de mon siècle et du. genre humain ; les autres m’accusèrent de renverser la société jusque dans ses fondements; les plus chauds de mes partisans m’apportèrent une couronne de lauriers, et parlaient de me faire élever une statue, comme à J.-J. Rousseau; beaucoup d’autres, qui n’étaient pas du même avis, se rassemblaient cba*. que jour sous mes fenêtres , et criaient tout haut que je méritais detre brûlé vif pour mon ouvrage sur la morale. Les partis s’échauffèrent; on se dit de grosses injures, on se battit pour un livre que j’avais composé dans l’espoir de ramener la paix et l’union parmi mes semblables. , .
Vous devez croire, M. l'Ermite, qu’à ces traits je ■ ne reconnus pas le public dont j’avais recherché les suffrages, et qu’on m’avait représenté comme la divinité et l’oracle des gens de lettres : je ne sais plus
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aujourd’hui que penser du publie, et je me félicite d’en être publié. • ' *
Les uns le représentent comme un divin génie qui tient à la main le glaive et la balance de Thémis, juge les prétentions des auteurs, et condamne sans appel les- mauvais ouvrages; il est par-tout à-la-fois, et se dérobe à tous les regards. Les autres le représentent comme un monstre hideux qui a la taille et la massue de Polyphême : mille serpents sifflent sur sa tète; il traîne à sa suite la colère, l’orgueil et l’envie; les plaintes et les cris de l’amour-propre charment sfcs oreilles; chaque soir il immole au théâtre une victime; chaque matin il dévore un auteur à son déjêftner. Telles sont les idées que l’imagination peut se faire du public. Pour moi, M. l’Ermite, je ne peux me former aucune opinion; il n’est point de coterie qui ne dise hautement qu’elle est le public , et qui , en cette qualité, ne cite l’univers à son petit tribunal. Il est une foule de gens qui manquent ' tous les jours de respect au public , qui l’insultent dans les journaux, qui prennent son uom pour dire mille sottises; .d’où je conclus que si le public existait, comme on le croit, et qu’il fût aussi méchant qu’on le dit, il se vengerait des outrages qu’on lui fait tous les matins dans les journaux, et tous lés soirs dans nos athénées et sur nos théâtres. Pour moi, je crois fermement que le public n’est plus aujourd’hui qu’une divinité de la fable; si vous l’avez
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rencontré qûelque part,*M. l’Ermite , je vous prie de me dire comment il est fait, et à quel signe on peut reconnaître ses jugements.
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Nous espérons que le public ne sera pas trop scandalisé de cette lettre , et qp’il n’y verra que la boutade chagrine d’un auteur 'mécontent. M. Incrédulité ressemble ici à ces sauvages qui ne respectent leurs divinités que lorsqu’elles font tout ce qu’ils désirent, et qui vont môme jusqu’à les battre lorsqu’elles n’écoutent pas leurs prières : nous nous cqnteftterons de dire-à M. Incrédulusée que le poète Lemierre disait un jour 'à La Harpe : Ayez seulement un succès, et nous uerrons. Au reste, nous prions le public de jeter un regard favorable* sur
les uvres de'M. Incrédulité.
■A f Ermite.
Monsieur , j’ai souvent désiré qu’il s’établît dans cette immense capitale, sous le titre de Tribunal de l'opinion, un journal exclusivement consacré à la peinture de mœurs. Ce journal aurait deux colonnes , dont l’une serait intitulée ? Chronique Scandaleuse, et l’autre : Chronique Edifiante. Dans la première, composée en petit-texte, on inscrirait tous ces délits de société "que les lois ne peuvent, disons
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mieux, ne doivent pas atteindre, et quitte sont justiciables que de l’honneur ou de l’opinion publique; daus l’autre (dont le caractère varierait du cicdro au saint-augustin -, afin que les deux colonnes fussent également remplies) on aurait soin de recueillir les bonnes et belles actions dont' le nombre est pourtant plus considérable qu’on lie le croit, mais dont les auteurs sont d’autant plus 'sûrs du secret qu’ils demandent, que la reconnaissance peut seule les trahir. La collection de ces feuilles, au bout de I année, formerait une espèce de registre d’après lequel on pourrait dresser dés tables statistiques de < mœurs; comme on dresse des tables de population , en balançant les décès et les naissances JSn attendant qu’un pareil journal existe , c’est dans un de vos "bulletins que je veux consigner un fait dont j’ai été témoin il y a quelques jours, et qui tiendrait merveilleusement sâ place dans la colonne honnête du journal que je propose.
J’allais à la Comédie-Française; Talma jouait : il était près de sept heures -, et je me hâtais avec l’inquiétude de ne point trouver de place. Un jeune homme de quatorze ou quinze ans marchait , ou plutôt courait devant moi, et je nedoutais pas qu’il ne se rendît au même lieu. Une femme âgée, sortie dupe allée très obscure , l’acrôte en lui demandant l’aumône; il fait quelques pas en avant avec l’air de l’impatience, puis tout-à-coup s’arrête et revient
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vers la pauvre femme qui rentrait dans sou allée. Le mouvement et l’expression de la figure de ce jeune homme me frappèrent au point que je le suivis ; et feignant d’avoir affaire dans la maison d'où cette femme était sortie, je m’arrêtai sur l’escalier obscur, d’où je pouvais tout entendre sans être vu.
« Écoutez donc , ma bonne ; vous êtes sans pain , dites-vous? — Hélas ! oui , mon jeune monsieur., sans pain et sans travail. — Comment, vous n’avez rien à manger? — Rien , depuis vingt-quatre heures. — Ab! pauvre créature! Tenez, tenez, ma bonne, voilà un écu, c’est tout ce que je possède; je le destinais à me procurer un plaisir bien vif ; je ne pouvais mieux l’employer.— Heureuse est votre mère ! » s’écria la vieille femme en baisant la basque de l’habit du bon jeune bomme qui disparut aussitôt ; et je répétai après elle, en suivant l’exemple généreux qu’un enfant venait de me donner : « Heureuse est la inère qui possède un pareil fils! »
■Si le récijt de cette action, bien simple en ellemême, vous fait éprouver, monsieur, la moindre partie de l’émotion que sa vut m’a causée , vous ne balancerez pas à la consigner dans votre a ecuèil. J'ai l’honneur de vous saluer.
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Au même.
Monsieur, je suis un grand amateur de jardins, et j’en possède un superbe à peu de distance de Paris, où je suis parvenu, avec beaucoup de soins et de dépenses, à réunir les plantes, les arbustes et les arbres les plus rares.
Mon goût, ou plutôt ma passion pour la botanique, est aujourd’hui celle de nos dames : cétte circonstance me proéure de nombreuses visites; et jusqu’ici j’ai fait de mon mieux les honneurs de mon jardiu âmes aimables concitoyennes : malheureusement elles n'y viennent' pas seules, et parmi les hommes qui les accompagnent habituellement, j’en ai remarqué deux espèces, que je mets au nombre des fléaux les plus à craindre pour les végétaux précieux dont se composent mes bosquets. La première est celle do ces petits messieurs qui se promènent armés d’une badine dont ils espadorinent avec une grâce inimitable , et au moyen de laquelle, à l’exemple de Tarquin, ils abattent à droite età gauche, sans distinction de gèures et d’espèces, toutes les sommités des plantes qui s’élèvent au-dessus des autres; la seconde, moins nombreuse, mais plus destructive encore, est celle de ces gens distraits qui marchent à travers uhe platg-bande des plus belles tulipes, comme sur un plant de carottes, ou qui, rêvant au milieu d’mie allée plantée d’arbustes pré-
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deux et délicats , en arrachent à pleines mains les feuilles , en cassent au hasard quelques branchés , dont ils rapportent les débris au salon, au risque de faire évanouir le malheureux propriétaire. '
J’ai p'ensé, monsieur, que l’insertion de ma lettre dans votre buHetin était le moyen le plus sftr de faire parvenir mes plaintes à ceux qui en sont fort innocemment l’objet , et que cette mesure pourrait m’éviter un parti que je me verrais forcé de prendre, celni de ne plus admettre d’étrangers dans mes jardins sans up certificat de bon sens et de bonnes . manières.
J'ai l’honneur d’être, etc. v •
Ch. D. Bt*