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personnes que l’on rencontre pour la première fois , où la conversation ne peut être générale sans être assourdissante ou incommode; le dîner, dis-je, fut triste et ennuyeux. Il l’eût peut-être été davantage si M. L”* , qui mange très peu et -qui parle beaucoup , n'avait profité du silence assez ordinaire pendant la durée du premier service, pour raconter, dans tous ses détails , l’affaire de la dame Le vaillant , au procès de laquelle il avait figuré comme membre du jury. Quoique M. L‘*' ne fît guère que répéter ce que touffe monde savait , on lui sut quelque gré d’avoir couvert , par le bruit de ses paroles , le bruit plus désagréable encore des cuillers, et des assiettes • qui se fait trop fréquemment entendre au commencement d’un diner. J’étais à table à côté d’un homme d’esprit, qui n’a jamais été plus aveugle que depuis qu'on lui a fait l’opération de la cataracte. « Dans ma jeunesse, me dit-il à l’oreille, on nous faisait aussi de ces lectures au college pendant nos repas; mais on choisissait mieux ses livres. »
En sortant de table, j’allai m’assçoir dans un coin du salon, et, tout en prenant ma tasse de café (plaisir que je fais durer très long-temps), je me mis à observer ce qui se passait autour de moi. Madame de Sésanne s’approcha : « Ermite , bon Ermite , me dit-elle en riant, vous voilà bien rêveur; à quoi pensez-vous d^mc? —de m’amuse à comparer, lui réppndis-je , ce que je vois aujourd’hui dans ce sa-
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Ion, à ce que j’ai vu, à pareille fête, à pareil jour, il y a tout juste trente-deux ans , c’est-à-dirc douze aus avant qu’il fût question de vous, madame. — Faitesmoi part de vos remarques, reprit-elle en s’asseyant près de moi j aussi bien Gàrat n’arrivera que très tard; je ne suis même pas sûre qu’il veuille faire de la musique, et je me sens merveilleusement disposée pour entendre médire. N’est-il pas vrai que la société avait autrefois bien plus de cbarme? — Ce n’est pas auprès de vous qu’on serait tenté d’en convenir, » répondit un très jeune homme, en se^mélant très indiscrètement à un entretien qui avait quelque chose d’intime et de particulier. Madame de S*** le regarda sans répondre, el il s'éloigna un peu décontenancé.
« Voilà d’abord, continuai-je , ce qu’on aurait fait autrefois, et ce qu’on ne fait plus assez souvent aujourd’hui c’est de réprimer cette présomption , cette confiance intolérable des jeunes gens, qui leur donnent dans le monde une attitude d’autant plus fausse qü’olle contraste davantage avec cette sorte de timidité qui convient et qui sied à leur âge. Comment ne leur répéte-t-on pas à tout moment qu’ils échangent une grâce contre un ridicule? Je reviens à notre, question , è laquelle le jeune homme a répondu par un madrigal emprunté à Fontenelle, mais dont on' ne lui contestera pas la juste application. Il est très vrai qùe la' société avait pins de charme, et je vans
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en dirai la cause , si vous voulez me promettre dé ne pas éclater de rire : c’est 'que les vieilles femmes nous manquent. — Je ne rirai pas, parcequëje croîs vous entendre. — Ce qui compose en tout' pays la bonne société, des jeunes femmes charmantes, des jeunes gens polis et spirituels, des'hommes distingués par leur nom, leur rang ou leurs talents, tout cela se trouve aussi communément aujourd’hui qu’autrefois; mais l’intérêt d’habitude qui rapproche ces éléments divers, le lien qui les tient unis, le ressort doux et caché qui les met en œuvre ; en un mot , les Vieilles femmes aimables ne se trouvent qu’en France, qu’à Paris même, et bientôt ne s’y trouveront plus. Je pourrais cependant en citer plus d’un modèle encore j mais comme il faut qu’une femme soit morte pour ne pas s’offenser de l’épithète de vieille, que je suis pourtant forcé d’employer, j’irai chercher mes exemples au temps de mesdames de Lambert, de Tencin, et dti Deffant. D’abord, je ne crois pas.avoir besoin de justifier, même auprès de vous, ce que j’établis en principe général, qu’il ne peut y avoir de société parfaite et permanente que chez une femme âgée: vous en vôyez faeBemcnt la raison dans les ménagements, dans la circonspection extrême, dans les convenances de toute espèce, dont une jeune femme est nécessairement esclave dans sa propre maison , et au-dessûs desquels l’autre se trouve placée , sans parler "de cettç autorité affee-
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tueuse, de cette force de considération qui résultent du sexe et de l'âge de celle qui les exerce. La société d’autrefois était une espece de monarchie dont les femmes, par droit de représailles, s’étaient réservé le trône à l’exclusion des hommes. Leur empire a eu sa révolution , dont je crains qu’il ne se ressente longtemps encore. Au milieu de- l'espèce d’anarchie qui s’y est introduite , je regrette , je l’avoue , le gouvernement d’une seule, sans lequel il n’y, a point de vraie liberté, et partant point de gaieté dans les salons. Voyez ce'qui se' passe chez vous au moment ou je parle ; il en est de même partout : ces dames sont alignées sur uu divan, où chacune d’elles se tait ou chuchote avec sa voisine, tandis que, distribués par groupes dans tous les coins de l'appartement , ces messieurs y discutent depuis une heure, de toute la force de leur esprit ou de leurs poumons, des questions rebattues ou déplacéps. Si vous aviez cinquante ans au lieu de vingt, vous diriez à ce beau M. F‘”, qui ne prendrait point, alors éel avis pour une déclaration , qu’il pourrait mieux faire que de pérorer aussi magistralement et aussi longuement sur la supériorité des palfreuiers anglais , qu’il a grand soin d’appeler des grooms ; vous avertiriez ce grand M. Ch.-.., qui, depuis six mois, s’obstine à parler bas à .l’ot-eille de votre jolie cousine , qu’on pardonne plus facilement dans le monde à