‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 39 sur 47 · LA JOURNÉE · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE

# ■* brutale : il prétend que nous ne lui avons pas gagné

loyalement la somme que nous réclamons, et finit par nous proposer deux centsJouis en billets payables dans six mois. Il fallut bien, en passer par-là. Celui qui m’avait amené sortit en déclamant « contre l 'indélicatesse des joueurs d’à présent, qui ne se. font pas scrupule de payer les mémoires du boulanger et du boucher dé préférence aux dettes sacrées du jeu , qu’on acquittait autrefois dans les vingt-quatre heures, n En disant ces mots, mon ' homme part et disparaît comme un éclair. Je ne perdis pas mon temps à courir après lui.

« La nuit était venue, le temps était pluvieux; je quittai mes crochets pour prendre un parapluie, et j’allai attendre les piétons à la sortie du théâtre des Variétés. Avant la fin de la dernière pièce, un- militaire me remit une jeune personne de seize ou dixsept ans sous le bras., en me chargeant de la conduire nie .Grenier-Saint-Lazare ; c’était une très jolie petite ouvrière en linge. La pauvre enfant accélérait tant quelle pouvait sa marche en m’interrogeant à chaque pas sur l’heure qu’il pouvait être, îïous arrivons enfin : elle frappe à une porte d’allée ; on tire je cordon ; et tandis quelle était occupée à chercher quelque monnaie dans son sac , son père, qui l’attendait dans la loge du portier, fait tout-àcoup une si terrible explosion , que , sans penser à mon salaire, la petite, me ferme bien vite la porte

d’un commissionnaire. 281

au nez et me laisse dans la rue, bien plus affligé de sa mésavènture que de la mienne. • •

«Je ne me décourage pas facilement; il était onze heures, j’avais une , dernière ressource, j’en fais usage à l’instant même : un falot à la main, je juie rends dans la rue des Bons-Enfants, à la porte d’une maison de jeu , avec l’espoir d 'être employé par quelque joueur heureux dont la générosité me paiera ma journée entière. Vers deux heures du matin paraît un gros homme, enveloppé d’une houppelande ; je fais la question d’usage : Monsieur veut-il un falot? « Allons, marche, coquin ! # me répond-il. Cette apostrophe me paraît de bon augure ( il y. a tant de gens qui ont le bonheur insolent ! ); je la prends pour un ordre, et me voilà trottant devant le gros homme jusqu’au bout de la rue NeuvcrSaint-Eustache. Il frappe, à coups redoublés à la porte d’un hôtel garni ; tandis que le portier s’ér veille, je lui demande quinze sous pour ma course : Quinze sous, me répond-il d'une voix de tonnerre; si le passe-dix m’avait laissé quinze sous, au lieu de prendre un falot, j'aurais pris un potage. Cela dit, il entre, referme la porte, et je regagne tristement ma demeure, en songeant, pour me consoler, que

les jours se suivent et ne se ressemblent pas

— En voici la preuve ( dis-je à ce brave homme en lui* mettant un napoléon dans la main)! Reviens me voir, mon garçon: tu as de la probité, de la

282 LA JOURNÉE D’UN COMMISSIONNAIRE, gaieté, et de l’esprit; les gens comme toi sont les seuls qui soient bien venus dans mon ermitage , sous quelque habit qu’ils s’y présentent, et c’est pour cela que je vois si pen de monde. »

Ml SCELLANTES.

Page 1