I. A JOURNÉE
lue- trouver un soir au balcon de l’Opéra, et le lendemain à la galerie de l’ Ambigu; de fumer ma pipe à la tabagie du Hameau, en sortant de prendre une glace au café de Foi. (Jette variété de' costumes, de langages, d’attitudes, compose tin vrai panqranta moral, où, sous la main d’un peintre habile, la population entière de Paris finirait par trouver sa place.
Toute la science de l’observation se réduit pour moi à deux points : écouter parler les riches, et faire parler les pauvres. Fidèle à cçtte maxime , je ne manque guère d’entrer en conversation , quand l’occasion s’en présente, avec le cocher de fiacre, le porteur d’eau, le marchand de vieux habits, tous geus qui ont beaucoup à raconter, pareequ’ils ont beaucoup vu. Plus d’une fois ces entretiens m’ont fourni la preuve que la Fortune, en distribuant les places, fait parfois de bienlour des bévues; témoin l’homme qui sort de chez moi , et qu’à son langage, à son caractère, à ses sentiments, on ne s’attendrait certainement pas à trouver au coin d’une rue.
Ce commissionnaire m’apportait une lettre ; je la pris sans lever les yeux sur lui , et je me contentai de lui dire qu’il n’y avait pas de réponse. Etonné de voir qu’il ne sortait pas, je crus qu’il était sourd , et je lui répétai plus haut qu’il n’y avait pas de réponse, « J’entends bien, me dit-il en* riant; mais je vois aussi que Monsieur ne me reconnaît pas. — Non , mon ami. — J’ai pourtant fait bien des courses pour
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vous, quand vous demeuriez dans la rue Saint-Lazare : il est vrai qu'il y a de ça bien longtemps; je n’avais que seize ans alors. — Comment ! tu serais ce petit garçon..... — Qui portait , tous les matins , vos billets sans adresseà cette jolie dame de la rue Saint-Florentin. Rien qu’à la manière dont la femme de chambre me remettait la réponse , je savais déjà si vous me paieriez ma commission double. — Tu as bien de la mémoire, mon pàuvre Chambéri ! — - Si Monsieur Mtesoin de moi le jour, la nuit, il n’a qu’à parler: je ne suis plus tout-à-fait si leste; mais peut-être bien aussi que Monsieur, quand il écrit aux dames, n’a plus besoin qu’on revienne si vite? — Hélas ! non , mon enfant ; aussi toutes mes commissions sont-elles maintenant du même prix. Mais parlons de toi : tu n’as pas changé d'état , à ce qu’il me paraît; cependant l’occasion était belle. — J’ai toujours été content du mien : j’aime l’indépendance, ét c’est pour n 'être le domestique de personne que je me suis fait celui de tout le monde. — Tu fais donc bien tes affaires? — Je vis, et je trouve moyen, au bout de l’année, d’avoir encore trois ou quatre napoléons de reste; mais il y a des jours de guignon : hier, par exemple... la maudite journée! je ne l’oublierai de ma vie. — Assieds-toi, bois un verre de vin, et conte-moi ton histoire de la veille. — La Voici : A six heures du matin , une petite dame de la rue Traversière me fait venir; elle me charge
LA JOÜBNÉE
d’aller an-devantrd’un jeune homme qui doit arriver à Paris , dans deux heures , par la route de Lyon , et de lui remettre un billet de la plus grande importance. Muni de mes instructions , je vais m’établir à. la barrière; j’attends; personne ne vient : je retourne chez la dame ; le feu était au logis : le jeune homme, arrivé par un autre chemin , avait été reçu, au débotté, par un mari qu’il croyait bien loin, et l’explication entre eux était si vive, que je me gardai bien d'entrer pour demander argent.
a Je retournais à mon poste; c^miin faisant, on m’arrête pour faire le déménagement d’unr peintre en miniature. Je monte au cinquième au-dessus de l’entresol, dans la rue de la Lune; je conviens de prix, et je descends clmrgé de tout le mobilier du jeune artiste ; mais , au bas de l’escalier, le marchand de vin me prend deux chaises et un trumeau pour’ se payer, dit-il, d’un petit mémoire que le peintre a oublié de solder. Le tailleur, le boulanger, la blanchisseuse, attendaient dans la cour; l’exemple du marchand de vin les gagne : chacun s’empare d’un meuble, et en moins de rien le déménagement est complet. Le pauvre garçon, témoin de son désastre, ptit son parti de 'bonne grâce, et s’en alla en riant, sa boîte à couleurs sous la bras, achever le portrait d’une actrice de l’Ambigu, sur le paiement duquel est assignée ma commission. <
«Comme je le quittais, un jeune homme, des- •
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cendu d'un cabriolet de louage, où il était arec uue petite femme d’une figure très espiègle, vint à moi, me remit un nécessaire en maroquin rouge de chez Garnesson , et après avoir pris le numéro de ma médaille, me chargea de porter cette boîte dans une maison de prêt , d’emprunter dessus soixante francs , et de les lui porter à la Gatiote , cabinet n° i5. Examen fait du nantissement, le buraliste auquel je m’adressais ne voulut tac prêter que douze francs ; un second ne fut pas plus généreux : je n’acceptai point une somme aussi modique, et j’allai à la Galiote rendre compte au jeune homme du peu de succès de mon message. Le garçon apportait la carte du déjeuner; elle se montait à trente-deux francs : on avait compté sur le Mont-de-Piété poUr en acquitter le montant. Privé de cette ressource, il fallut tout avouer à la jeune dame, qui se vit obligée, pour sortir de la Galiote, d’y laisser son cachemire en gage. Cette commission-là ne me rapporta pas plus que les autres.
« Je commençais à prendre de l’humeur, quand un homme m’aborde sur le boulevart, et me demande si je suis de force à porter douze mille francs en écus; je réponds affirmativement, et je m’achemine avec lui vers l’hôtel Grange-Batelière, bien convaincu que cette. commission va me dédommager de toutes les autres. Nous montons chez un baron allemand qui nous reçoit de la manière la plus