‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 41 sur 47 · M1SC F. LL AN K ES · texte numérisé non relu

M1SC F. LL AN K ES

J’ai fait tout ce que j’ai pu pour suppléer, par la mnémonique, au, vice de mon organisation cérébrale, et j’ai vu le moment où je devenais fou en cherchant à profiter des belles inventions deM. Feinaigle, dont je suivais assidûment les cours. Ma tête était uu vrai chaos; il y régnait une telle confusion de mots et d’idées, qu’à tout moment j-’accouplais dans la même phrase les noms A' Alexandre et de poêlon v d' Athènes .et A’alambic , de Thermophyles et de /mroquets, etc. Désabusé de toutes ces mémoires artificielles, j’ai pris le parti d’en revenir à des tablettes que je porte toujours sur moi , et sur lesquelles j’inscrit quelques mots, quelques summa cap i ta, dont je me sers ensuite comme de jalons pour retrouver mes idées. Il est vrai qu’il en est souvent de ces indications, énoncées d'une manière trop concise, comme des nœuds que je fais à mon mouchoir, et qui ne servent qu’à me faire souvenir que j’oublie quelque chose. Je me trouve quelquefois, en relisant mes notes , dans là même perplexité que ces habitués du café Lloyd qu’Addisson nous représente, dans le Spectateur, occupés à déchiffrer un papier tombé de sa poche, 'et cherchant un sens mystérieux à ces mots: Le chien du logis.; le hibou; le grillon; M. Thomas Jnkle; un juif qui devait un jambon; [abbaye de Westminster; les Pyramides , etc. , etc.

Pour remédier à ce nouvel inconvénient, de- • puis quelque temps j’ai pris l’habitude de faire tous

M (SCELLANTES.

les soirs le relevé de mes tablettes sur de petits parrés de papier où j’énonce ma pensée d’une manière intelligible. Je jette pêle-mêle dans un carton toutes ces bribes, dont je me sers ensuite pour composer mes articles hebdomadaires. Pressé par le temps et par le désir de faire passer sous les yeux de mes lecteurs un plus grand nombre d’objets, je vais aujoùrd'hui puiser au hasard dans mon carton. Peut-être, en faveur de la variété, me pardonnerat-on ce bavardage sans suite et sans liaison , qu# j’ai cru pouvoir présenterions le titre des Miscellanées.

Caricatures parisiennes.

- On ne peut faire un pas dans Paris sans remarquer certaines figures qu’on y voit de temps immémorial , et qui semblent s’y maintenir par succession. Cette observation, dont je suis journellement frappé, me fait regretter que l’ouvrage publié incognito sous le titre piquant de Personnages fameux dans les rues de Paris, n’ait pas été confié à des mains plus habiles. De combien de détails, d’anecdotes, et de portraits on pouvait l’enrichir ! ün Manuel de ce genre devrait servir d’appendice aux cicerone parisiens; car il me semble qu’on doit être aussi curieux de connaître les originaux qui distinguent cette capitale, que les monuments qui la décorent. Depuis quelque temps, Paris a fait, dans ce genre.

M ISCELL ANÉE8.

deux pertes irréparables; la première est celle de ce fameux chevalier de Jean , si connu par sa bravoure, ses créanciers, ses folies, et ses dettes. Fidèle au costume des jeunes gens de l’autre siècle, on le voyait, chaque jour, au Palais-Royal, en pantalon de tricot bien étroit, coiffé en fer à cheval, et tout prêt à vous conter l'histoire d’une belle Juive d’Amsterdam, dont il avait jadis entrepris la conversion. L’autre personnage, enlevé plus récemment encore A la curiosité des amateurs, est le maître de tous nos maîtres en fait d'anges les plus renommés., le vieux père D****. Depuis vingt-cinq ans il faisait tous les jours, entre deux et trois heiïres, quatre tours sur le boulevart de la Madeleine ; il était reconnaissable aux oscillations de sa tête, à l’ampleur de sa redingote, à l’énormité de sa canne et à l’antiquité dç sa perruque , où les cheveux étaient plus rares encore qtie sur son front. Cinquante ans avant , ce même homme avait fait tourner la tête aux plus jolies actrices de la Comédie-Italienne.

Hommes de lettres.

Pour prouver que la profession d’homme de lettres est un des états les plus honorables, on dit que son but est d’instruire , d’amuser et de corriger l'espèce humaine. Pour prouver que c’est le plus honteux des métiers , on nomme quelques uns de ceux qui l’exercent.

MI SCELLANTES. 387

— L’amour-propre lui-même a ses moments de modestie. Je me trouvais, il y a quelques jours, avec un homme de lettres qui faisait de son mieux l’éloge de son dernier ouvrage , qui vient de paraître. « Vous devriez, dis-je, en envoyer un exemplaire à chacun de vos amis. — 'Si je donne mes ouvrages à mes amis, me répondit-il avec beaucoup d’ingénuité, qui est-ce qui me les achètera? »

Vcmité des vanités.

On rit de l’ignorance des Chinois quand ils vous présentent une carte du globe terrestre où la Chine occupe à elle seule plus de place que le reste du monde; mais il est un autre peuple beaucoup plus, instruit , beaucoup plus éclairé, chez lequel l’orgueil national est quelquefois tout aussi absurde. Les Anglais se font centre comme les Chinois : à les en croire, tout a commencé, tout se rapporte, tout hpit aux îles britanniques; le reste de la- terre n’en est, à leurs yeux, que le complément, que l’appendice. Leurs savants, leurs gens de lettres, leurs artistes, leurs voyageurs, ne sont occupés qu’à leur forger des titres de gloire. Ce n’est plus en Égypte, ce n’est plus dans les Indes, qu’il faut chercher l’origine de la civilisation : le capitaine Wilford ne vient-il pas de prouver, le plus sérieusement du monde, que la Grande-Brc

288 MISfiEHANÉES.

tagne était le berceau de la religion des Indiens?

Risum leneatis!

. Bonnes actions.

Combien de bonnes actions perdues faute de registres! comme dit Montaigne. De ce nombre ne sera pas celle du brave Goffin 1 ; elle occupe les cent voix Je la Renommée ; tous les arts s’empressent d'en consacrer, d’en immortaliser le souvenir;.’ et cette fois la gloire est la récompense de la vertu.

Les détracteurs de l'humanité auront beau dire, le mystère dérobe au jour au moins autant de bonnes actions que de mauvaises. J'étais dimanche dernier chez une pauvre femme qui a connu de plus beaux jours, et je fus à peu près témoin d’un fait que je vais rapporter en peu de mots. Le docteur ***, médecin des pauvres dans une des sections de Paris, avait été appelé pour donner des secours à cette femme, réduite à l’état le plus déplorable : il s’aperçut aisément.que lamisère était la source du mal dans un corps fatigué par les besoins du jour et les pleurs de la nuit; aussi se contenta-t-il de dire à la malade que , dans une

1 On «ait par quel dévouement, quelle patience et quel courage cct homme parvint à sauver, au milieu d*un éboulement de carrière, les victimes de cette catastrophe. On a peu d’exemples d’un sacrifiée aussi généreux de sa propre vie. Goffin vécut #t rc-. çut , avec une pension, la croix de la I^gion-d honneur.

Ml SCELLAS ÉES. * 28y

heure , il lui enverrait quelques pillules dont il ne doutait pas quelle ne se trouvât bien.

En effet, la pauvre femme, lorsque j’entrai chez elle, venait de recevoir une petite boîte dans laquelle étaient renfermés dix napoléons, avec cette ordonnance : <■ Employez le contenu selon vos be- « soins ; prenez patience , et tranquilhscz-vous s^r « l’avenir. » Je ne cède point à l’envie de nommer cet excellent homme; je le connais assez pour ne pas le confondre avec ces bienfaiteurs anonymes que Champfort compare ingénieusement à la Galatée dê Virgile :

Fugit et se cupit suite videri.

Im grande nouvelle,.

C’est un lieu de rendez-vous très agréable que la boutique de certains libraires; on y trouve beaucoup d'oisifs et quelques originaux qui sont bons à observer. Chacun a son habitué de fondation, assis auprès du comptoir, feuilletant la brochure nouvelle, donnant très haut son avis sur l’ouvrage du jour, sur l’académicien de la veille et sur la pièce du lendemain. Le jugement qu’il porte est adopté sans examen par le badaud qui vient acheter le Secrétaire de la cour , ou te Cuisinier impérial. Celui-ci court s’en faire honneur dans un café , dans un salon , et ne çnanque pas de

MISCELLAXÉES.

donner pour sienne une opinion attrapée en courant , et qu’il soutient avec autant d’opiniâtreté que si clic lui eût coûté trois semaines de réflexion.

C’est là qu’on apprend que nous avons encore des poètes , mais que les ouvrages en vers ne se vendent plus; qu’on demande des mémoires soctpts, des lettres inédites, comme on demandait autrefois du Saint- Evremont et des Lettres persanes; qu'au lieu de vingt romans par semaine, il n’en paraît plus que deux ou trois ; que , depuis les romans de madame Cotin , il n’y a pas eu dans ce genre un seul véritable succès.

Toujours à l’affût de nouvelles, d’observations de toute espèce, je suis entré samedi chez Delaunay, où plusieurs personnes étaient assemblées : « Eh bien ! messieurs , dit un homme à figure joviale, qui venait acheter le Parfait Distillateur , vous savez la grande nouvelle? — - Mon Dieu oui, répondit un militaire en feuilletant la grande édition des Commentaires de Polybe , le maréchal de va prendre le commandement d’un corps d’armée. — Vous n’y êtes pas, interrompit un armateur du Havre en payant un adas de marine, il s’agit du corsaire Y Abeille, qui vient de conduire à Lorient un trois-mâts , venant de la Jamaïque. — r Cette nouvelle peut être de quelque intérêt à • la Bourse, répartit un gros homme en cheveux

ronds et en habit noir, qui marchandait un Diur-

MISCELLANÉES. ' 291

nal en maroquin rouge; mais celle qui occupe tout Paris , c’est le sermon que M. l’évêque de ** prêchera le jour de la Pentecôte à Saint-Sulpice. — Vous nous la donnez belle, avec votre sermon ! (cet interlocuteur portait un ruban à la boutonnière.) Monsieur veut parler, sans doute, de cet Américain qui vient de faire sauter la banque de la rue de Tournon ?» Un jeune artiste nous assura qu’il n’était bruit que d’un nouveau tableau de Gérard. Un grand homme à besicles, qui m’avait tout l’air d’un candidat d’institut, ne supposait pas qu’on pût s’occuper d’autre chose que de la maladie d’un académicien septuagénaire.

« Rien de tout cela, reprit l’homme qui avait parlé le premier: ma nouvelle, d’une toute autre importance que les vôtres (et vous allez en convenir) , c’est qu’on vient de découvrir une manière de coller les vins, qui les fait vieillir de quatre ans en moins de quinze jours. » Et moi, de tant de réponses différentes à la même question, j’ai conclu que ta grande nouvelle, pour chacun, est presque toujours celle qui flatte plus particulièrement son goût, sa passion, ou son intérêt.

Mesdames du Deffanl et Geoffiin.

La mémoire de madame du Deffant n’a poiut ;t se louer de la publication de sa Correspondance

MISCELLANÉES

avec Horace Walpole. On savait déjà que cette dame avait eu beaucoup d'esprit; maison ignorait, en grande partie du moins, les défauts de son caractère.

Il n’en est pas de même du volume que vient de publier M. Morellet sur madame Geoffrin : il ajoute à l'opinion favorable qu'on avait déjà des excellentes qualités de cette femme célèbre. Après avoir lu les lettres de madame du Deffant , on se félicite d’avoir échappé au malheur de la connaître. Après avoir lu l’éloge de madame Geoffrin , et les lettres qui l'accompagnent, on partage tous les sentiments de son panégyriste, et l’on s’associe aux regrets qu'a dû causer sa perte.

ENTERREMENT DUNE JEUNE FILLE. 2g3

»° «X. [lO ïïtCEMBHE l8ll.]

ENTERREMENT

D’UNE JEUNE EILLE.

- Elle était de ce monde , où les plus belles choses Ont le pire destin :

Et , rose , elle a vécu ce que vivent les roses , L'espace d'un matin.

Malherbe, Stances, 1. 11.

Servius Sulpicius cherchant à consoler Cicéron de la perte de sa fille , lai écrivait : « A mon retour d’Asie, quand je partis d’Égine pour me rendre à Mégare, mes yeux s’arrêtèrent sur les objets dont j’étais environné : je voyais Égine devant moi, Mégare était derrière, lePirée à ma droite, et Corinthe à ma gauche. Que de villes florissantes renversées aujourd’hui sur la terre ! Comment , au milieu de ces immenses débris, puis-je croire, me disais-je à moi-même, qu’un homme se laisse abattre par la perte d’un enfant ? »

Ces réflexions, si justes, si philosophiques, ne consolèrent pas le père de Tullia, pareequ’il est

2g4 enterrement

des douleurs sur lesquelles la raison ne peut rien , et des larmes qu’il faut laisser tarir. Dans la carrière que j’ai parcourue, j’ai vu tomber à mes côtés des compagnons, des frères d’armes, dont j’ai déploré la perte ; mais en songeant à ces idées de gloire , à cette illustration héréditaire , qui s’attachent au nom des guerriers morts au champ de l’honneur, en pensant qu’une vieillesse douloureuse m’attendait peutêtre au sein d’une retraite obscure, je ne pouvais m’empêcher d’envier le sort de ceux que leur trépas immortalise. Chaque jour m’enlève quelque ancien ami, d’un âge aussi avancé que le mien; je le regrette et ne murmure point : où leur vie s’est éteinte, elle y était toute, comme dit Montaigne; la i mort est la conséquence immédiate d’une longue vieillesse.

Mais qu’une jeune fille, à peine au sortir de l’enfance , à qui le ciel devait encore une longue suite d’années, sur qui la nature avait épuisé tous ses dons, que la naissance et la fortune environnaient de leurs plus brillants prestiges, soit enlevée tout-àcoup aux embrassements de sa mère , aux vœux de sa famille, aux espérances de l’amour, il y a dans ce cruel arrêt du sort je ne sais quel renversement des lois générales , quel assemblage de circonstances, de pensées , d’expressions contradictoires, dont l’esprit se révolte en même temps que le cœur se brise.

d’une jeune fille.

Le titre que j’ai damné à cet article a dû mettre mes lecteurs suffisamment en garde contre les émotions qu’un pareil sujet leur prépare : ils ont la liberté de ne pas me lire , mais je n’ai pas celle d’écrire aujourd’hui sur line autre matière, .l’admire cette flexibilité de talent qui rend un écrivain tellement maître de son esprit, qu’il peut en appliquer l’exercice aux idées les plus étrangères à celle dont il est préoccupé ; cette faculté est une de celles dont je suis privé le plus complètement : ma pensée est toujours sous l'influence du sentiment qui me domine ; et je cherche d’autant moins à l’en affranchir, que c’est uniquement par là que je vaux, si je vaux quelque chose. Comme tous les hommes d’un naturel très gai , j’ai mes jours de mélancolie profonde, et ce ne sont pas les moins doux de ma vie : l’un des plus beaux et des moins sombres esprits de l’antiquité , Ovide, a dit :

Est rjuœdam fiere voluptas.

« Il y a quelquefois du plaisir à pleurer. » Je l’éprouve plus que personne , et si j’ai la mauvaise honte d’en rougir, je n’en suis pas moins prêt à me faire à moi-même l’application de ce beau vers d’Young :

Scom the proud man thaï is aslmm’d to weep.

« Méprisons l’homme orgueilleux qui a honte de verser des larmes. »

ENTERREMENT

Les grandes pensées naissent presque toujours des sentiments les plus tristes. C’est , pour ainsi dire, en présence de la mort que l’orateur romain composait son Traité de la nature des Dieux, que Montaigne écrivait ses plus beaux chapitres. Combien la douce philosophie des Socrate, des Sénéque, des Bacon, qui nous montrent la pierre du tombeau comme un passage entre la vie et l’immortalité, est plus consolante que celle des Lucrèce, des d’Holbach, des Freret, qiù nous invitent à nous plonger sans réflexion dans cette profondeur muette et obscure qu’ils appelaient néant , et dont ils cherchent à nous dérober la vue !

Quelquefois une circonstance particulière devient l’objet de mes sombres méditations ; tel est l’évènement auquel j’ai fait allusion eu commençant cet article, et dont cette courte digression ne m’a point éloigné. . •

Robertiue de VUarmont était fille d’un brave ca-

pitaine de vaisseau, d’un compagnon d'armes du bailli de Suffren, qui, par vingt ans de glorieux travaux , a sans doute acquis le droit de jouir, au sein de sa famille, d’une fortune considérable , dont il ne doit rien à ses services. Il comptait encoVe au nombre de ses devoirs l’obligation d’élever son fils pour l’État, et sa fille pour faire le bonheur d’un jeune militaire qui, par son nom, son rang et son mérite , se serait montré digne d’une pareille récom-

d’une jeune fille. 297

pense. J'avais connu M. de Vilarmont dans l’Inde : beaucoup plus jeune que moi, son père me l’avait adressé comme à un. mentor; de retour en France, nos relations d'amitié n’ont pas été interrompues. Il y a deux ans que je l'accompagnai à Kochefort, lorsqu’il s’y rendit pour installer son fils en qualité d’aspirant sur un vaisseau que lui-même avait commandé , et sur lequel le grand-père de ce jeune homme avait arboré , trente ans avant, son pavillon de vice-amiral. Cette filiation de gloire était de bon augure; aussi notre jeune Léon, pour prix d'une action d’éclat, a-t-il déjà reçu la décoration des braves.

Mademoiselle de Vilarmont touchait à sa quinzième année ; élevée sous les yeux et par les soins de la plus tendre mère, on Ja citait déjà comme un modèle de toutes les perfections. C’était la première année que la jeune Robertine paraissait dans le monde ; tous les yeux étaient tourné» sur elle; et son heureuse mère jouissait avec trop de confiance (pourquoi n’osai-je pas dire avec trpp- d’orgueil ? ) des succès brillants qu'obtenait Sa fille dans lès concerts , dans les bals de famille, dont elle était l’ornement. L’anniversaire de la naissance de mademoiselle de Vilarmont avait été l’occasion d’une fête brillante chez son grand-père maternel; elle y avait' fait ce qu’on appelle évènement, par le charme rér pandu sur toute sa personne , par l’extrême supério-

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rit » 1 des talents dont elle avait Fait preuve , et qu'une touchante modestie faisait ressortir encore avec plus d’éclat.

M. de Vilarinont n’avait pu venir avec ces dames ; j’avais été chargé par lui du soin de les conduire; et pendant tout le temps du bal, qui se prolongea fort avant dans la nuit, je fis auprès de la belle llobertine l’office de cavalière servante. Je tenais, pendant quelle dansait, son éventail et son mouchoir; je la ramenais à sa place, et j’avais soin de la couvrir de son schall aussitôt que la contredanse était finie. J 'étais sous le charme tout comme les autres... Qu'il fut promptement et douloureusement détruit ! Il était deux heures lorsqu’on sortit. Robertine avait dansé la dernière anglaise, elle avait chaud; sa mère voulait quelle se reposât; mais avec un schall , un par-dessus en fourrure , dans une voiture bien fermée, quel danger pouvait -il y avoir?... Nous descendîmes; le cocher n’était point à ses chevaux : pendant que les laquais couraient après lui , il fallut attendre quelques minutes sous un péristyle glacé (inconvénient presque général à Paris , et dont les palais même ne sont pas exempts). Enfin, la voiture avança, madame de Yilarmont me descendit chez moi, et l'aimable Robertine me dit en me quittant qu’elle ne pouvait plus se passer de moi, et qu’elle me retenait pour tous les bals de l'année prochaine. « Si je suis encore en vie, lui ré-

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pondis-je en riant; car il y a bien loin pour moi jusque-là. » Devais-je croire qu’il y eût encore plus loin pour elle?

Je retournai le snrlendemain chez M. de Vilarmou t; la famille était réunie dans la chambre de Robertine, qu'un violent mal de tête retenait au lit : ses yeux étaient étincelants, sa peau brûlante, sa respiration pénible. Je ne sais quel affreux pressentiment me saisit. L’air de sécurité répandu sur toutes les figures, même sur celle de la mère assise au chevet du lit de sa fille qui lui tenait la main, m’aurait surpris, s’il n’eût été motivé par l’assurance doctorale d’un jeune médecin, en Titus artistement bouclée, lequel assurait (en se regardant au miroir et en secouant du bout du doigt le reste d’une prise de tabac tombé sur son jabot de batiste ) que le pouls n'avail plus qu’un mouvement fébrile, effet inévitable du paroxysme de la veille. Je sortis, moins rassuré par les grands mots du docteur que par la prudence du père et la jeunesse de la malade.

J’allai passer trois jours à la campagne : de retour chez moi, mon portier me remit mes lettres ; dans le nombre s’en trouvait une de plus grande dimension que les autres : je l’ouvre, et sur un papier gris-de-lin satiné , dont les vignettes lugubres n’offrent à l’œil que des attributs de mort , je lis , avec une émotion impossible à décrire, les mots de convoi, de service, de Robertine.... Je me jette dans

ENTERREMENT

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une voiture; j’arrive à l’hôtel de Vilarmont : on y suspend déjà les fatales draperies. Je traverse les appartements déserts, je cours au cabinet de M. de Vilarmont : il s’y promène à grands pas; il me voit et sc jette dans mes bras sans articuler un seul mot...

Ce silence du cpurage aux prises avec le malheur repoussait toutes ces consolations banales dont l’indifférence est prodigue. ■■ Venez, me dit-il après quelques moment^, j’ai besoin de vous pour m'aider à forcer ma femme à quitter cette maison... » Quel spectacle m’attendait auprès de cette mère infortunée! Jamais le désespoir ne s’est offert à mes yeux sous des traits aussi déchirants : à genoux près de la porte de la chambre de sa fille, dont ses amies lui interdisaient l’entrée, elle ne pleurait pins; ses yeux sanglants étaient secs, fixes, égarés : « Robertine ! ma fille !... » étaient les seuls mots qui pussent s’échapper de sa bouche. Je fis à dessein moi-même retentir à son oreille ce nom chéri ; Ses larmes recommencèrent à couler , bientôt ses forces l’abandonnèrent; elle s’évanouit, et nous profitâmes de ce moment cruel pour la transporter, par le jardin, dans la voiture où son mari monta avec elle pour la conduire chez son père. Je revins au salon , où tous lès amis de la famille , efl habits de deuil et dans le plus morne silence , étaient assemblés pour la cérémonie funèbre ; les croisées ouvertes laissaient voir, sous la grande porte de l’hôtel, le cercueil re-

d’une jeune fille.

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couvert d’une draperie blanche à franges d’argent, et entouré de vingt jeunes filles vêtues de blanc, le front couvert d’un long voile de mousseline, et dont les sanglots et les prières arrivèrent jusqu’à nous. Le maître de cérémonie vint nous prévenir; nous descendîmes. Le corps avait été placé dans un char drapé comme le cercueil , et sur lequel étaient montées quatre jeunes filles qui tenaient les coins du • drap mortuaire, et tendaient à leurs compagnes le bout des bandelettes d’argent dont le cercueil était entouré. Les parents, ensevelis en quelque sorte sous leurs voiles de crêpe, suivaient à pied , et les nombreux amis, dans des carrosses de deuil , prolongeaient le cortège, dont la marche était fermée par les domestiques de la maison , vêtus en noir.

La première station se fit à l’église des Mathurins, où fut célébrée la cérémonie religieuse, après laquelle le convoi se mit en marche dans le même ordre , et s’achemina vers le cimetière de Montmartre. '

A notre approche, les portes fatales s’ouvrirent; le concierge nous çonduisit silencieusement au fond de là vallée, où , sous des touffes de verdure, près de la tombe où dort le chantre des Saisons, la terre avait été creusée pour recevoir les restes d’un être charmant que le ciel sembla n’avoir montré quelques moments au monde que pour y laisser l’éternel regret de sa perte. Robcrtine n’avait point de nom

3oa enterrement d'une jeune fille.

à transmettre à la postérité; sa mémoire appartient tout entière à ses parents inconsolables; aussi , pour toute épitapbe, se sont-ils contentés de faire graver sur la pierre qui la dérobe à jamais aux regards, la stance de Malherbe que j’ai citée au commencement de cet article.

MÉLANGES

tl* XXXI. [l3 DÉCEMBRE I 8 I 1 .]

MÉLANGES

Nos dames , après avoir emprunté aux reines Médicis une partie de leur ajustement, se livrent aujourd’hui à quelques unes de leurs habitudes. On sait que la mère de Charles IX avait fait venir à sa cour un fameux astronome dont les avis et les prédictions n’ont peut-être pas médiocrement influé sur la conduite de cette reine superstitieuse. Cet usage s’introduisit à la cour de Henri IV; et Marié de Médicis se faisait tirer les cartes, au moins une fois par mois, par l’intrigante et malheureuse Galigaï. De nos jours, Fabre d’Églantinc a cru faire justice sur la scène de ce misérable ridicule, et n’a fait que le mettre à la mode. Il existe à Paris une moderne Sibylle dont la réputation etles moyens d’existence sont uniquement fondés sur la crédulité puérile des femmes de la meilleure société, et sur la curiosité de quelques personnes qui veulent, ainsi que nous , connaître au juste ce qu’il faut de sottise et d'impudence pour établir un pareil impôt daus une grande ville au commencement du dix-neu-

3o4 MÉLANGES,

vième siccle. Ce n’est ni dans la forêt de Dodone , ni sous les voûtes mystérieuses d’un temple qu’habite la pythonisse; c’est au milieu de Paris, dans la rue de Toumon, à l’enseigne énigmatique du Bureau de correspondance générale. Le lecteur va s’effrayer, et croire sans doute que cette correspondance s’entretient avec Satan, Moloch, Asmodée ou Belphégor; qu'il se rassure; la sorcière parisienne ne correspond qu’avec les dames , avec les hommes qui poussent la galanterie jusqu’à imiter leur faiblesse, mais sur-tout avec les cochers, les laquais et les femmes de chambre. 11 n’est pas aussi aisé qu’on pourrâit le croire d’être admis en sa présence : d’abord , vingt équipages , plus brillants les uns que les autres, obstruent les avenues du temple; et puis il faut savoir à qui l’on parle, et, toute magicienne que l’on est, il est plus sûr d’avoir quelques heures devant soi pour se reconnaître.

Ce n’est donc, pour l’ordinaire, qu’à votre seconde visite que vous obtenez lés honneurs de la séance. Un laquais vous introduit dans un salon richement décoré, et, à l’heure précise du rendez-vous, l’enchanteresse paraît, et le charme commence. Quel moment ! le passé, le présent et l’avenir vont être mis à-la-fois sous vos yeux au moyen d’un simple jeu de cartes ; et voilà comme les plus grands effets naissent pour l’ordinaire des plus petites causes 1 II est vrai

de dire cependant que ces cartes sont beaucoup plus grandes que les autres, et tarotées en forme d’hiéroglypbes. La magicienne les mêle, en se re • cueillant d’une manière très édifiante, et les assemble selon les savantes combinaisons de l'Etteila : puis après vous apprenez, quand les agents secrets ont bien fait leur métier, que vous êtes jeune ou vieux , marié ou garçon ; que vous avez eu une jeunesse orageuse , etc. ; mais à tout prendre , comme le passé n’importe guère, on glisse là-dessus assez légèrement.

Pour l’avenir, c’est autre chose : on ne vous cache rien , sur-tout quand vous demandez le grand jeu qui coûte un louis. Nous nous étions contentés du petit; et que voulez-vous savoir pour six francs? Aussi avons-nous appris que nous ne tarderions pas à nous marier, que nous aurions des enfants, que nous pourrions ne pas tes Élever tous, que nous éprouverions des pertes cruelles, mais que nous ferions une fortune immense. Lorsque nous avons fait observer à la dame que ses prophéties, à la dernière près, étaient toutes réalisées depuis plus de dix ans, elle s’est rejetée sm- les erreurs du petit jeu , qui n’était pas fort sur l’avenir. Nous n’avons pourtant pas jugé à propos d’eu apprendre pour le moment davantage; et, après avoir médité sur cette prédiction et sur la formule favorite de la prophétesse ,

3o6 MÉLANGES.

vous entendez bien? vous concevez bien? nous sommes

sortis convaincus, comme Aly, que

Les esprits dont on nous fait peur

Sont les meilleures gens du inonde.

— Si l’on écoutait certains réformateurs, Paris serait bientôt soumis à une régie aussi sévère que l’ordre de la Trappe : les uns voudraient supprimer les voitures, pour que les gens de pied marchassent plus à leur aise ; les autres voudraient que les chevaux n’allassent qu’au pas ; ceux-ci désireraient qu’on transformât toutes les rues en canaux ; ceux-là se plaignent que les fontaines coulent nuit et jour; quelques personnes, pour avoir eu probablement le menton raflé par une raquette, se déchaînent contre les joueurs de volant devant les portes; et l'on va même jusqu’à déclarer la guerre à ces troupesde petits baladins, d’escamoteurs, qui gamissentles boulevarts, depuis le temple de la Gloire jusqu’à l’Arsénal , sous prétexte qu’ils retardent la marche de l’homme affairé , qu’ils favorisent l’adresse de quelques filous et les projets de quelques beautés nocturnes.

Mais ces légers inconvénients peuvent-ils balancer, dans une ville immense, les avantages de ces spectacles où des milliers d’individus des classes inférieures de, la société trouvent, à si peu de frais, le soir, un délassement à leurs pénibles travaux? Nous ne dissimulerons pas le plaisir (pic nous trôu-

MÉLANGES. 3o;

vons nous-mêmes à nous glisser dans ces groupes de curieux qui se rassemblent autour de ces opérateurs, dont l’un vous offre une poudre incomparable pour les dents ; l’autre une pierre à détacher, qui rendrait à sa couleur première le linceuil qui enveloppe une momie égyptienne ; un troisième, une pommade au moyen de laquelle les cheveux croissent à vue d’œil : le tout pour la bagatelle de deux sons.

Gomment passer sans s’arrêter devant ce rival des Beaumé, des Klaproth, établi depuis quelques jours sur le boulevart Poissonnière? C'est avec le simple appareil d’une table , d’une bouteille et de quelques ventes, que ce chimiste en plein vent vous démontre les propriétés des acides , et qu’au moyen d’une dissolution de tournesol et d’un peu de vinaigre , il tire de la même fiole une liqueur qui prend successivement la couleur du vin, de la bière , du cidre et. de l’eau-de-vie. A quelques pas de là , voyez ces deux petites filles qui se sont fait un moyen d’existence de la facilité qu'elles ont acquise de tourner une heure sur elles-njêmes avec une incroyable vitesse. Plus loin, c’est une famille entière, depuis le grand-père jusqu a l’enfant à peine sorti du berceau , qui exécute sur un vieux tapis de Bergame des tours de souplesse dont on s’amuse en frémissant. Joignez à ces baladins l’orgue de Barbarie qui joue la romance du Jardinier fleuriste-, le physicien qui démontre les propriétés de la bon-

MELANGES

teille de Leyde; le grimacier qui chante la Jlourbonnaise ; les temples du Pestant eu bouchons de liège ; le vaisseau le Majestueux , en verres de couleur; les parades, les marionnettes, le mouvement de quatre théâtres et de cent huit- cafés éclairés comme des salles de bal , ou aura l'idée du spectacle que présentent les boulevarts , et l’on ne sera pas de l’avis des humoristes qui proposent d'en bannir tant d’objets divers qui en font le charme, dans la vue d’en faire une promenade aussi majestueuse et aussi gaie que la grande allée du Luxembourg.

. — Je ne fais aucun cas du talent de Vadé, et je n’aime pas à entendre sur la scène le langage des halles ; ce qui ne m'empêche pas d’y faire de fréquentes visites, et d’en bien connaître les habitants. Les mœurs de ces gens-là valent mieux que leurs manières; le contraire est également vrai parmi les gens du monde. Je ne sais pas jusqu’à quel point cela peut être utile ou agréable à dire; mais il est démontré que, s’il existait dans cette grande ville un Journal des bonnes actions, le plus grand nombre y paraîtrait sous la rubrique des Halles. Je citerai à ce propos un fait qife je n'ai pas recueilli, mais que j’ai vérifié sur le lieu même.

Il y a quelques jours qu’un de ces .voituriers qui amènent à Paris la marée fraîche, cédant à un mouvement de pitié,' prit en chemin sur sa voi-

ture un homme qui paraissait accablé de fatigue. Ce misérable, soit qu’il fût informé d’avance que le 'voiturier était porteur d’une somme d’argent assez considérable, soit que le hasard le lui fit découvrir, trouva le moyen de voler quinze cents francs, et de se glisser à bas de la charrette, à l’insu du malheureux conducteur qui ne s’aperçut q\ilà la' Halle, en déchargeant sa voiture, de la perte qu’il avait faite. Ses lamentations attirent la foule; on veut connaître toutes les particularités de la triste aventure du père Masson (c’est le nom du voiturier) : il la racoute avec une simplicité touchante; ces dames l'écoutent les poings sur les hanches et les larmes aux yeux , et quand il a fini ' de parler, trois ou quatre d’être elles partent sans setre communiquées autrement que par des gestes, et vont faire, chacune de leur côté, une collecte dont le produit, égal à la somme volée, est apporté, un instant après, au père Masson, qui pleure de joie et de tendresse, et n’a plus à craindre que d’être étouffé dans les embrassements de ses robustes bienfaitrices.

Deux jours auparavant, une pauvre femme, blessée à la halle par le timon d’une voiture, avait été transportée sous l’auvent d’une marchande de poisson : celle-ci ne ' se contenta pas de lui prodiguer les premiers secours ; elle fit une quête pour la pauvre femme, étonnée, en recou-

llO

MÉHANGES.

vrant ses sens, de se trouver, pour la première fois de sa vie, en possession d’une somme de cent écus. Rien de plus facile à déterminer que les premiers mouvements de cette classe du peuple; et nous avons été malheureusement témoins, pendant les orages de la révolution , de l’horrible parti qu’on pouvait en tirer.

N° XXXII. [a5 DÉCEMBRE I 8 1 1.]

llle dolet wrf, qui sine teste tiolet.

Martial, ep. xxxtv. # .... Le vrai deuil , »ais-tu bien qui le porte?

C'est cenuy-Ià qui sans lémoing* se deuil.

Imit. de Marot.

Parlerai-je d'iris? chacun la prône et l'aime;

* C'est un cœur, mais un cœur!... c’est l'humanité même. Si d'un pied étourdi quelque jenne éventé Frappe en courant sou chien , qui jappe épouvanté ,

I<a voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes;

Un papillon souffrant lui fait verser des larmes. *

• Gilbert.

Je pense comme Juvénal, «que la nature, en nous donnant des larmes, prouve assez quelle nous créa sensibles , et j’ajoute encore avec lui que la sensibilité est un de ses dons le plus précieux 1 ; » mais c’est nn don enfin nous l'apportons en naissant; il se développe en nous et malgré nous, dans

* .......... Mollissima corda ,

Huma no generi dare se natura fatetur ;

Qu<* lac ry mas dédit: hœc nostri pars optima sensus.

• • Juvésal, sat. XX.

3l2 le genre sentimental.

des proportions différentes , comme notre taille et notre figure; c’est une disposition de l ame : depuis quelque temps on en fait une étude.

J’ai vu fonder en France cette école sentimentale, il y a près d'un demi-siècle ; jén ai connu les principaux professeurs , et j’en ai suivi les progrès depuis la mélancolie jusqu'aux vapeurs, aux maux de nerfs, et aux convulsions inclusivement. La fausse sensibilité ( je n’ose pas me servir du mot de sensiblèric dont la conversation commence à s’enrichir) , la fausse sensibilité a donné pendant long-temps et donne encore aujourd’hui un caractère dans le monde: beaucoup de gens lui doivent des succès, en attendant qu’elle leur vaille un ridicule ; car; comme dit Duclos, toute affectation finit par se dégeler, et l’on retombe au-dessous de. sa valeur réelle.

On ne se douterait pas en quel lieu, en présence de quels objets, ces réflexions me sont venues à l’esprit: dans mon ermitage de la Cltamsée-d’ Anlin cela paraîtrait naturel ; mais dans f ermitage de J. -J. Rousseau , dans ce réduit charmant qu’habita l’auteur d'Emile , qu’habite aujourd’hui l’auteur de Sylvain, quand j’avais sous les yeux la petite table de noyer sur laquelle ont été écritestant de pages éloquentes' où respire la sensibilité la plus vraie ; quand tous les objets dont j’étais entouré me ramenaient à l’idée d’un écrivain dont les écrits seront à jamais les dé-

lices des arnes tendres : ne regarde-t-on pas comme une profanation d’avoir été chercher dans un pareil endroit le sujet d’une satire contre la sensibilité? J’aurais assez mauvaise opinion , je l’avoue, de celui qui parcourrait avec indifférence cette habitation d’un grand homme, qui se promènerait froidement' dans le petit jardin où Jean-Jacques médita les livres de l'Emile, qui s’arrêterait su A émotion sous ces vieux châtaigniers où il se reposait au retour de ses courses dans la forêt de Montmorency ; mais ce respect pour l’auteur de quelques beaux écrits empêche-t-il de trouver excessivement ridierde cette dame qui vient tous les ans, à pareil jour, à cette 'briùitage célèbre pour s’y rouler par ferre avec des spasmes convulsifs, comme en éprouvaient certains dévots sur le tombeau du diacre Paris? Empêchet-il de trouver un peu d’exagération dans ces larmes que j’ai vu verser par une jeune mère et sa fille dans la chambre d’un homme qui mit ses enfants à l’hôpital ? Empêche-t-il de rire de cette foule de pèlerins qui ne sont venus là que pour inscrire leurs noms sur les murailles du jardin, et jusque sur le buste du héros , dont la joue droite est Ouverte tout entière par le nom célèbre de M. Tlioté? ■

J’ai le malheur, car c'en est un peut-être, de netre jamais dupe de ces jongleries sentimentales, de ces émotions à froid, de ces douleurs soleùnelles qu’étalent nos comédiens, et sur-tout nos comédiennes

de société. J’ai plus d’une fois déjoué des coryphées du genre ; comment ne serais-je pas en garde contre leurs élèves ! Ce que j’écris en ce moment , je le disais à un jeune homme qui m’avait accompagné à Montmorency, et dans lequel j’ai cru reconnaître quelque penchant à ce genre d'affectation. Je lui montrais en sortant, à quelques pas de l'ermitage, la petite maisdfc où deux jeunes époux , célèbres dans les arts, vinrent se renfermer, il y a quelques années, pour se soustraire au tourbillon du monde, et vivre pour eux seuls.

« Qu’ils doivent être heureux ! s’écria mon jeune homme, et combien j’envie la félicité dont ils jouissent! Entrons, Monsieur, je veux la voir cette retraite charmante qu’habitent la jeunesse, lïnnocence, et l'amour!....» Je modérai son enthousiasme en lui apprenant que, trois mois après, les deux époux revinrent à Paris , chacun de son côté , pour demander le divorce. « Que voulez-vous conclure de tout ce que vous m’avez dit? reprit mon jeune compagnon avec un peu d’humeur. — Qu’il faut se défier d’un sentiment qui s’annonce avec ostentation ; que la fausse lisibilité cache beaucoup d’autres défauts ; que la véritable n’est pas toujours exempte de vanité, et s’allie quelquefois avec une sorte d’inhumanité. — On ne s’attend pas à ce dernier trait ! dit-il , et je voudrais bien savoir comment on s’y prend pour soutenir un pareil para-

doxc!. — Par des exemples que^ous ne récuserez pas, continuai-je en riant, car je les prendrai parmi les gens de votre connaissance.

« Je vous ai vu quelquefois chez madame Vernon; elle tient un rang distingué parmi nos peintres, et convient elle-même qu elle doit la plus grande partie de son talent à son excessive sensibilité. Tout le monde connaît l'étroite amitié qui l'unit à M. Maurice, l’un de nos plus grands artistes : celui-ci tomba dangereusement malade à l'époque où madame Vernon travaillait à son tableau de la communion de saiiit Jérôme. Elle ne quitta point le lit de son ami , lui prodigua les plus tendres soins, quelle ne voulut partager avec personne du moment ou la maladie eut pris un caractère tout-à-fait effrayant. Le tableau était resté sur le chevalet , faute de modèle pour achever la tête du saint Jérôme, où il s’agissait de lutter contre la plus belle composition du Dominiquin. Tout-à-coup la dame est frappée de l'image qu’elle a sous les yeux ; le désespoir de l’amitié cède un moment à l’enthousiasme des arts ; l’artiste saisit ses pinceaux, ébauche d’une main sôre les traits de «on ami mourant , et fait de ce portrait le plus beau de ses ouvrages. On assure que M. Maurice, qui revint de cette maladie contre tout espoir, ne se montra pas très sensible à cette marque d’attachement.

« Je vous ai souvent entendu vanter M. de Val-

li 6 .

LE GENRE SENTIMENTAL, mont et sa femme^omme les modèles de toutes les vertus conjugales; vous avez, je crois même, fait des vers où vous les* comparez alternativement à Pliilémon et Beaucis, à Pétus et Arria. — Et j'ai fait beaucoup d'honneur aux uns et aux autres , reprit le jeune homme avec chaleur. Me nierez-vous aussi qu'ils s'adorent, et que, sous les glaces de l ûge, ils ont' conservé l’un pour l’autre tout l’amour, toute la sensibilité de leur jeunesse? — Vous dites plus vrai que vous ne croyez, répondis-je; mais je ne nie rien , je cite des faits , et je vous laisse le soin de prononcer.

“ Convaincus de cette vérité sentimentale, qu’eu toute liaison où les antes sont étroitement unies le plus à plaindre est celui qui a le malheur de survivre à l’objet aimé, chacun d'eux, comme vous allez voir, s'est placé d’avance dans cette position cruelle. Je me trouvais, il y a quelque temps, à la campagne avec M. et madame de Valmont, chez madame Desmaisons, leur parente. Un matin, je rencontrai de très bonne heure M. de Valmont dans le parc; en nous promenant ensemble, mous arrivâmes à un bosquet de.sycomora* et d’acacias d’un aspect tout-à-fait romantique. Nous nous assîmes sur deux chapiteaux brisés; et là, M. de Valmoht, d’un son de voix qu’on pouvait croire altéré par les larmes, me fit part du projet qu’il avait formé de placer en ce lieu le tombeau de -sa femme. « Elle

affectionne eet endroit, me dit-il; c'est de ce côté quelle dirige ordinairement nos promenades, et, plus d’une fois, je l’y ai surprise le mouchoir sur les yeux : sa santé s’altère; je devine la pensée qui l’occupe, et ses vœux seront satisfaits. Pendant toute la saison je me suis Oceupé , à son insu , d’arranger ce bosquet conformément à. la destination mélanco ■ tique qu’il doit recevoir, et dont la seule pensée m’a déjà coûté bien des pleurs. « J étais tout étourdi de la singularité de cette confidence, et je ne savais trop quelle part je devais prendre à cette douleur anticipée, lorsque la cloche du déjeuner vint me tirer d’embarras.

“ Nous reprîmes eu hâte le chemin de la maison ; le repas fut gai ; madame de Valmont y rit beaucoup , et en sortant de table elle prit mon bras pour faire un tour de promenade, tandis que son mari restait au salon à lire les journaux. Tout en causant, soit hasard, soit intention, elle me ramena au lieu que je venais de quitter; puis tout-à-coup , à la vuede ce bosquet, saisie d’un tremblement convulsif, elle parut au moment (Jp se trouver mal : je voulus l’éloigner de ce lieu funeste, mais elle y pénétra malgré moi , et s’assit sur le même chapiteau qu’occupait son mari une heure auparavant. Après avoir respiré des sels dont elle est toujours munie, « Vous ne vous doutez pas, me dit-elle en sanglotant, de la cause du mal-subit que je viens d éprouver ; je tombe

3 1 K LF. GENRE SENTIMENTAL. *

dans le même état chaque fois que j’approche de ce bosquet, et je ne puis m’empêcher d’y revenir sans cesse. (Je crm qu'elle allait me parler de sa fin prochaine. ) Le pauvre ami baisse sensiblement , continua madame de Valmont; il vient souvent rêver dans ce lieu solitaire, et jamais nous n’en appropriions ensemble sans qu’il ne me serre la main avec une expression qui se fait entendre à mon cœur. C’est là que j’ai choisi son dernier asile ; la place que doit occuper son monument est marquée par ce saule pleureur que j’ai planté moi-même, et qui grandira sous mes larmes. » ( Le jeune homme à qui je parlais se prit à rire aux éclats. ) « J’eus toutes les peines du monde à n’en pas faire autant que vous, continuai-je, et je me fis la question que je vous adresse maintenant à vous-même de quelle nature est la sensibilité de ces deux tendres époux qui s’occupent, vivants, des soins qu’ils se rendront après leur mort , et qui ont le courage de se familiariser d’avance avec l'idée d’une éternelle séparation ?

« Mais, puisque je suis en train de conter ( les vieillards ne s’arrêtent pas facilement), je veux vous faire part d’une autre anecdote du même genre, que vous garantira toute la vilhf de Montpellier.

» Le docteur Lestrat est un des plus habiles médecins de cette ville; jamais amoureux de roman n'imagina autant defolies pour épouser sa belle que n'en fit le docteur pour obtenir la main de made-

moiselle Émilie de Vigneul. Une maladie de poitrine, à laquelle madame Lcstrat succomba au bout de deux ans de mariage, plongea son mari dans le plus affreux désespoir: rien ne put le déterminera une dernière séparation; et, pour soustraire, à la tombe des restes adorés, il imagina de confier la dépouille mortelle de sa chère Émilie à un artiste habile qui prétend avoir dérobé aux Égyptiens le secret "de conserver les corps. Le succès passa même ses espérances, il revit sa femme; cetait elle, ses traits, son attitude; son teint même avait conservé l’éclat et la fraîcheur de la vie.

« Cette précieuse momie, vêtue avec une simplicité élégante, fut placée, comme dans un état de sommeil, sur un canapé de velours noir dans le cabinet de M. Lestrat ; un rideau de taffetas bleude-ciel la dérobait aux regards profanes , et chaque jour l’époux inconsolable venait auprès d’elle nourrir ses regrets et sa douleur. Pendant deux ans, même chagrin , mêmes assiduités:- après ce terme, on remarqua que le docteur faisait des visites moins fréquentes à sa femme depuis qu’il allait plus souvent chez madame Dorsange. Peu à peu le cabinet' fut abandonné et- la porte condamnée. Il y avait six mois qu’on n’était entré dans ce boudoir sentimental, quand M. Lestrat convola en secondes noces.

« Cependant la nouvelle épouse , qui n’ignorait pas jusqu’où son mari portait la sensibilité, avait

èxigé qu’on répudiât sa rivale embaumée. M. Lestrat fit des démarches auprès de la famille Vigneul pour qu’elle reprît sa parente; les Vigneul, piqués de ce nouveau mariage, n’acccptèrent point sa proposition. Pendant toutes ces négociations, la pauvre Émilic avait été reléguée dans un vieux coffre au fond du garde-meuble où la maîtresse vivante de la maison ne voulut pas la souffrir. Les Vigneul s’obstinant dans leur refus, il fallut avoir x-ecours au curé de la paroisse; mais celui-ci, apprenant qu’on lui proposait d’inhumer une femme morte depuis quatre ans, refusa la sépulture. Dans cet embarras extrême , le pauvre docteur, qui ne savait plus à qui s’adresser, prit le parti d’enterrer sans bruit la défunte dans un coin reculé de son jardin ; et il ne reste aujourd'hui d’autres vestiges de cette femme tant pleurée que six pieds de terre , où le gazon ne croît plus, à cause de l’odeur du camphre et des aromates qui s’en exhale encore.

Je nè prétends pas, ajoutai-je à mon jeune compagnon de promenade en terminant ce récit, conclure, comme les stoïciens, que la sensibilité soit un mal , encore moins tin vice ; mais je desire que vous trouviez dans cet entretien la preuve d’une vérité dont je voudrais vous voir convaincu ; c’est que la vraie sensibilité est uu sentiment plein de pudeur, auquel le mystère est plus nécessaire encore qu’il ne l’est à l'amour. »

LES AMIS

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