M° XXXIII, [36 DÉCEMBRE I 8 I I
LES AMIS
O divine amitié , félicité parfaite !
Seul mouvement de famé où l'excès soit permis ,% Change en bien» tous les maux pù le ciel m’a soumis. Compagne de me* pas, dans toutes mes demeure* , Dans tontes les saisons et dans toutes les heures , *
Sans toi tout homme est seul; il peut, par ton appui. Multiplier son être et Vivre dans autrui.
Voir. , W' Disc, en vers .
. 1. . . . Abscntetn qui rodit amicum ;
Qui non défendit, alio culpante. .... *
•*. .' . ... Hic niger est; hune tu. Romane, cavetn.
' .Hou, rat. IV.. ,
Défics-vous de celui qui médit de son ami absent , ou qui ne le défend pat quand on en dit du mal.
A en juger par le mot de Sénèque: 0 mes amis, il rfy a plus d'amis! on ne. s’est jamais bien entendu sur la valeur du mot amitié, ou-du moins il y à longtemps qu’on a senti la pécessité de le détourner de sa véritable acception , pour avoir occasion d’en faire usage. J’ai la plus profonde vénération pour ces amitiés antiques qui ont fourni de si beaux vers
-322 ’I.E» A M là.
aux poètes, de si belles pages aux historiens, de si nobles maximes aux moralistes/ mais je suis un peu humilié pour l'espèce humaine, ‘qu’il faillc ( remonter jusque dans la nuit des siècles pour trouver ces nüémorables exemples. I .es Thésée et les Pyrithoiis, les Orcste et lesPilade, les Nisvis et lesEuryale,sont dignes de tous nas respects; mais les temps héroï- ' ques où ils ont pu vivre sont bien voisins des temps fabuleux, et pour m'enthousiasmer sur leurs vertus jHurais besoin d’être plus sûr qu’ils ont existé. / • L'amitié est de tous les sentiments celui que l’on connaît le moins par expérience , et celui dont on parle le mieux. Cicéron, Plutarque, Sénèque, en ont fait une peinture admirable; ils en avaient une idée sublime; mais on voit . qu’ils parlent de ce qu’ils imaginent, et non de ce qu'ils ont senti; ils font de l'amitié une vertu divine : le seul Montaigne en a fait la plus douce et la plus noble des passions humaines. 11 est désormais impossible d’écrire une page sur l’amitié sans citer ce passage de fauteur des Essais: “.Si l'on me presse de dire pourquoi je “ l’aimais (La Béotie), je sens que cela lié peut s'exprimer qu'en répondant: Parceque c’était lui,
« parceque c’était moi Les plaisirs mêmes , au
*« lieu 4c me consoler, me redoublent le regret de « sa perte ; nous étions à moitié de tout, il me semble “ que je lui dérobe sa part. » Ces quatre lignes contiennent la définition, l’éloge et le code de l’amitié
LES AMIS
véritable. Voyons ce que d’autres philosophes ont entendu par ceihôt.
Adissou prononce avec trop d’humeur « que l’amitié des gens du inonde n’est qu’une confédération de vicçs ou j^ne ligne de plaisirs. « {l'riendships of tiw world, confedcracies in vice , or leàgues of pteasurcs.) I^a lîochcfoucauld me semble plus près de la vérité quand il dit : « Ce que les hommes ont « nommé amitié n’est qu’une société , un ménage- •« ment réciproque d’intérêts, un échange de bous «offices; ce n'est enfin qu’un commerce où notre « amour-propre se propose toujours quelque chose «à gagner. » Il aurait pil ajouter, avec Mirabeau , que c’est du moinsun heureux détour de l’amourpropre de pouvoir s’aimer dans autrui sans' craindre d etre accusé du plus léger intérêt personnel. Mais laissons la. ces généralités qui sont du domaine de la plus haute morale, et , sans sortir du petit cercle de nos observations journalières, examinons quel rôle joue l’amitié dans l’état actuel de nos mœurs.
«J’ai trois sortes d’amis, disait plaisamment « Champfort : les amis qui m’aimçnt, les amis à qui «je suis indifférent, et les amis qui me détestent. » Cette boutadêd’unhommejd’esprit offre la classification la plus exacte sous laquelle on puisse ranger lès amitiés du jour. Je dois le dire à l’honneur de la’ sociétéet de l’époque oùnous vivons: la première de ces trois espèces d’amis, ceux qui s’aiment, est peut-.
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être, à tout prendre* plus commune quelle ne l'a jamais tfté, (Hien entendu qu’il n’est point question ici de ces exceptions sublimes,, de ccttê: nécessité, de ■ eptte ame en deux corps , de cette sainte couture dont parlent Aristote, Cicéron, et Mqptaigue; mais de . ces liaisons agréables qui établissent entre deux pcrsonnesun commerce habituel de confiance* de soins et de bons offices.) Une remarque générale, que je pourrais appuyer d,’un assez grand nombre d'observations particulières , c’est que les exemples de cette bonne amitié ne se trouvent guère aujourd'hui qu’entre des personnes de sexe différent : madame de Cénis peut en servir de modèle.
Je l’ai connue dans sa ‘jeunesse; l’amour répandait alors plus d’éclat que de bonheur sur sa vie; sa rupture avec le vicomte de Seoneterre fut accompagnée de circonstances dont sa réputation eut à souffrir; sa légèreté, sa coquetterie, passaient en proverbes. Obligée de chercher un asile hors de France à l’époque de nos troubles civils, l’adversité qui l’atteignit dans son exil, développa en elle une force de caractère et des vertus qu’elle-ny5me ne se connaissait pas. Après dix- ans de séparation , un pialheurcommun réunitde nouveau deux personnes qui se haïssaient depuis long-temps pour s’être airiiés quelques mois: madame de Cénis devint l’amie de M. de Senneterre; et ceRe dont l’amour eut tant à se plaindre est aujourd’hui citée comme un modèle de
LES AMIS
la plus tendre et de la plus constante amitié. Je suis fâché que le cadre étroit où je suis resserré he mo permette pas de partir de ce fait et d’une foule d'autres qui se présentent à-la-fois à mes yeux et à ma mémoire, pour venger les femmes du reproche injuste que leur font Plutarque et ses nombreux échos , de ne pas être susceptibles d’amitiéi * .
Duclos, dans son livre des Considérations sur les Moeurs , où il fait une peinture assez piquante des amis indifférents , observe « que le privilège d’un an- « cien ami n’est guère que dette refusé de préférence, èt obligé d’approuver le refus; trop Jieu- « reux si , par un excès de confiance , on lui fait «part des motifs!» .. • ’ • . * . .
Durfort est mon ami d’enfance; nous avons jusqu’ici partagé bonne et mauvaise fortune : il est appelé à une place éminente; il connaît mes ressources", mes besoins, et plus d'un emploi est à sa disposition : je sùls étonné qu’il ne pense pas à moi’; ses grandes affaires l’occupent , je me montre ; il est flatté de me voir, mais il n’est pas obligé de deviner l’objet de ma visite. (Tous les amis ne ressemblent pas à ceux du Munomolvpa *, ) Il m’çn coûte
beaucoup, fnais enfin je le mets sûr la voie Il
me refuse, mais là, bien franchement, sans (lie cacher ses motifs : « Un refus ne peut me fâcher, moi,
’ La Fontaine, fable (les Veux Amis.
3l6 LES AMIS,
vieil ami de la maison Il a fallu contenter de pré-
férence des inconnus recommandés dont ou courrait * risque de se faire des ennemis.... ; l’occasion se représentera. Elle se représente vingt fois, et toujours les mêmes considérations avec elle.' Je prends de l'humeur, je suis prêt à rompre pour toujours avec Durfort , mais je me souviens à propos du précepte de llaqon : « 11 faut savoir aimer ses amis jus- « que dans leur prospérité. «
J’étais avant-hier chez madame de Sainte-Luce, avec l’énorme baron d’Orfeuil , lequel y après dîner, digérait péniblement, enfoncé dans uue bergère où il faisait semblant de réfléchir. Un étourdi a la maladresse de ‘parler de la mort récente du pauvre Dareis, ami intime du baron. On craint qu’il n’ait rouvert une- blessure encore vive; on cherche à détourner la conversation : d’Orfeuil la ramène sur ce triste sujet ; il ne tarit point sur les louanges de son défunt ami r et termine par ce trait : « Nous étions liés depuis trente ans ; il manquait de tout ; il est mort dans la misère , et ne m’a jamais emprunté un écu. »
. Tout à côté de cette masse grossière d’égoïsme çt d' indélicatesse se trouvait un docteur soi-disant médecin, gros réjoui dont la face rubiconde annonceja bonhomie la plus triviale et la familiarité la plus incommode. C’est bien la créature la plus communicative qu’il y ait sur le globe. Il vous appelle son ami la première fois qu’il vous rencontre.
•et vous tutoie la seconde. Nous sommes sortis ensemble, et j’ai remarqué que, dans la longueur du bôulevart Italien, il a donné ou plutôt? pris la main à vingt personnes , et qu’il en a salué pou# le moins quarante. Tout le monde connaît son petit dialogue avec M. de N"**', qu’il aborda auprès du pocle, à la sortie de 1 Opéra ,• en lui disant : « Bonsoir j mon ami ; comment te porles-t,u? — Fort bien , mon ami; comment le nommes-tu? » ‘
Parlons maintenant des amis qui se détcstént entre eux , ou dont l’un déteste l'autre. » Quelquefois, dit, je ne sais plus en quel endroit, Rivaroj, qui. me fournit à-la-fois la preuve et la citation, deux hommes se lient pour haïr, à frais communs , telle personne ou tel parti ; ils sont unis pour des haines .communes. « Je pourrais signaler quelques unes de ces odieuses associations, dont la lâcheté, la bassesse , et l’envie, ont formé les nœuds; niais ce serait aussi par trop abuser du nom d'ami que de le ■donner à des complices. 1 • *
Par la raison que l’amitié a ses dupes, elle a ses hypocrites. Connaissez-vous M. Le Bon? C’est . îhomme dç France qui a le plus mauvais goût, l'esprit le'plus faux, et qui écrit le plus mal. Je rie dirai pas que c'est celui dont la plumé ‘est la plus vénale; d ne faut décourager personne. Quoi qu’il en soit;, ce M. Lé Bon parle beaucoup d'amitié, mais de cette amitié mâle, vigoureuse, qüi n’admet point
de petites considérations. S’il faut l’en croire sur parole, il est doué d’une* trempe de caractère à la Duclos ; il nfe transige jamais avec la vérité.: Arnicas Plat&, magis arnica veritas; telle est sa devise. Plus il aime ses amis, moins il les épargne, plus il est choqué de leurs défauts ou de leurs travers. Non seulement U leur doit la vérité; mais il la doit aussi au public; et c'est ordinairement lui qui reçoit Ses confidences amicales. Un de ses amis vient-il à mettre âu jour un ouvrage, sa vieille amitié, qui l'éclaire aussitôt sur les défauts qui. s’y trouvent, au point de lui en montrer qui u’y sont pas , s’empresse de lui donner eu public des conseils qui dispensent la haine de prendre part à la discussion; On conviendra, j’espère, que cet aini-là ne doit pas être mis au nombre de ceux dont parle Tacite : Pessimupi genus amicorum , laudantes , etc. La pire espèce des ami$ sont les flatteurs.’ \ ' .
“ La peste soit de pareils amis! s’écria le marquis de Senneville , en présence de qui j’esquissaisce portrait. Comment se dit-on l’ami de l’hommè que l’on déchire? Je soutiens, moi , que l’amitié doit •être aveugle sur les défauts. Vous connaissez mà liaison avec ce pauvre chevalier de Mirecourt; il avait trois passions malheureuses : le jeu , les fermées et les vers; les deux premières' ont causé sa ruine, et la troisième a fini par le couvrir de ridicules. 11 avait eu moi la plus grande confiance ; mais , loin
de l'attrister par d’inutiles conseils, j’ai fait mon devoir d'ami en respectant ses faiblesses et en caressant jusqu’au bout son amour-propre d’auteur. » - — Monsieur, répondis-je à' cfet ami tout aussi perfide que l’autre, si j’avais connu M- de Mirecourt , je l’aurais engagé- à se munir contre vos louanges d’un
certain charme dont parle Virgile
, Si ultra placitum lawlarit, baècharefrontem Cingite , ne vati noceant
Je parlais encore à M. de Senneville, lorsque je •vis entrer dans le salon un grand jeune homme , au devant duquel plusieurs autres coururent : j'entendis chuchoter les mots de duel, de bois de Fincennes , de mort sur la place. Je m’informe; j’apprends qu’il est question d’une querelle entre trois amis rivaux, laquelle avait eu pour cause une petite danseuse , et pour résultat la mort d’un de ces jeunes gens-et la fuite de son adversaire, -tandis que le troisième était allé passer quelques jours à la campagne avec la moderne Iiélène,' objet de la dispute. * •'
S’il est pénible de penser qu’une femme est la cause d’une rupture sanglante entre des amis de plaisirs, il est consolant d’en voir une autre servir ,
1 Si on vous loue outre mesure , Ceignez votre front de verveine , de peur que l’éloge ne vous porte à U té(e.
33ü . LES amis.
en quelque sorte, de lien entre deux hommes qu’aucune circonstance , aucun rapport dage, de convenance, de position, ne semblait devoir rapprocher. En effet j pourquoi Senard est-il admis dans l’intimité de quelques grands seigneurs? A-t-il un nonj connu, de la fortune, quelques qualités brillantes? Non, c’est un aventurier sans esprit, sans talents, sans naissance. —J’entends j c’est un de ces bouffons amiables dont les facéties........'. — Rien moins qüe
cela : Senard est le plus triste, le plus lourd et le plus maussade des hommes; mais il n'a pas quitté les coulisses de l’Opéra depuis la première représentation AErnetlnde; mais il neutre pas une élève à l’école de danse, -pas une jeune apprentie dans une boutique de lingère ou de modes , dont il ne connaisse les moyens, les ressources et l’existence; c’est lé répertoire ambulant de là chronique scandaleuse de la capitale. Je ne sais pas trop comment on appelle maintenant à Paris l’emploi qu’exerce l’ami Senard ; mais je me souviens encore du nom qu’on lui donne en province.
. Que faut-il conclure de ces différentes observations? Que l’amitié dans toute son excellence est aujourd’hui ce quelle a toujours été, la chose du monde la plus rare; qu’on rencontre plus communément qu’autrefois , sur-tout .entré personnes dfc ■sexe différent, de ces .liaisons agréables , fondées sur l’estime , la bienveillance et l’habitude ; et qu’on se-
LES AMIS
rait tenté dè croire avec La BruVère que les meilleures amitié* sont celles qui succèdent à l’amour; enfin, que le mot ami est maintenant de tous les mots de la langue française celui qui reçoit de l’usage les acceptions les plus diverses et les plus éloignées de sa véritable signification.
332 LES NOCES. — LE MARIAGE
R° XXXIT. DÉCENNIE I 8 I I .]
LES NOCES - LE MARIAGE
Point «le milieu : l'hymen et m liens •
Sont les plus grands ou des maux ou des biens.
» * ^VoLT/, Enfant proH. , acte II # scène l.
Le chancelier Thomas-More compare assez bru»
talement un homme qui se marie » à un imbécile mettant la main dans un sac pour en tirer nne anguille qui s’y trouve seule avec ufle centaine dé vipères. 11 y a cent contre un à papier, ajoute-t-il, que c’est une vipère qu’il prendra, n Un autre chancelier du même pays, Bacon , énonce une opinion directement contraire, et prétend qu il y a tout au plus, dans le sac du mariage, une vipère contre cent anguilles. Pour moi , je serais tenté de croire ' • que les anguilles et les vipères sont mélangées, là comme par-tout ailleurs , dans une prpportion à peu près égale, et qu'il ne s’agit que de bien choisie Mais ne voilà-Jt-il pas un troisième philosophe , Lamotte-le-Vayer , qui nous assure <■ que le sommeil dont Dieu assoupit notre premier père avant
LES NOCES. — LE MARIAGE. 333 de lui présenter “une .femme, est on avis de nous défier de notre vite, et de prendre une femme les yeux fermés. « Le mariage a eu de tout temps plus de détracteurs que d'apologistes; les poètes comiques, qui ne se lassent pas depuis trois mille ans d’en faire le fond , ou tout au moins le dénouement de leurs ouvrages , ne le présentent guère que du côté plaisant ou ridicule; les faiseurs de contes, d’historiettes, d epigrammes, ne tarissent pas en bons mots sur les tribulations du mariage. Juvénal et Boileau ont épuisé, sur ce sujet, leurs mordantes hyperboles.
Heureusement tous ces messieurs n’en Ont dégoûté personne. Cette' robe de safran dont il a plu au libertin Ovide d’affubler le dieu d’byménée..., croceo velatus amie tu, n’en reste pas moins, sinon la parure à la mode, du moins le vêtement d’usage chez toutes les nations policées. On rit de ce qui est plai.4ant, mais on fait ce qui est utile, et le mariage l’est à tout âge. Une épouse est une maîtresse pour un jeune homme, une compagne pour un homme d’iid âge mûr, et une gajrde pour un vieillard. Cet état a ses chagrins , ses inquiétudes , mais il est le seul enfin où l’on puisse espérer de réunir toutes les douceurs de l'amitié, tous les plaisirs des sens et delà raison; ep ud mot, tout le bonheur dont la condition humaine est suscèptible. Cet espoir, qxd ne se réalise pas toujours , il faut l’avouer, ne perd rien de son crédit, en multipliant
334 LES SOCES. — LE MARIAGE. •
ses dupes. Je ne vais pas de fojs à F église que je n’entende publier des bans; je ne m’arrête pas devant Ja porte d’une mairie que je ne la voie couverte d'annonces de mariage; d’où- je conclus que Tinsti- . tution ne périclite pas, et que nous nous éloignons toujours davantage de ces temps de corruption , où le célibat était en honneur, * .
Je suis de ma nature assez enclin à louer le présent aux dépends du passé ; je n’oserais pourtant pas affirmer , que les mariages de convenance que j’ai vu pratiquer autrefois fussent géqécalement moins heureux que les mariages d’inclination que je vois faire aujourd’hui : il ne m’est pas bien démontré que la raison des parents, que leurs préjugés même, ne soient pas des garants plus certains d’ube union bien assortie que les passions de la jeunesse , que ces préférences irréfléchies que l’on prend trop souvent pour les penchants du cœur: quoiqu’il en soit, je ne me presse pas de conclure dans une question •de cette importance, et jusqu’à ce que j’aie à produire «n faveur de mon opinion une masse de preuves suffisantes , je supposerai que les avantages et les inconvénients du mariage sont aujourd’hui ce qu’ils étaient autrefois , que rien u’a changé quant • au fond , et mes observations ne porteront que sur les formes. . ? «
Autrefois , les filles étaient élevées dans les couvents, et n’en sortaient que pour se marier ; c’est à
LES NOCES. ■* — .LF, MARIAGE
la grille du parloir qu'une jeuue personne recevait la première visite de lepoiLX qu'on lui destinait. Je pie rappelle encore le jour où j’aceompagnai mon père et ma mère au couvent des Carmélites de la rue de Grenelle, pour en retirer ma sœur aînée qui devait Se marier qqelques jours après; je me vois encore, à dix ans et demi, en habit à la française, l’épée au côté, siégeant dans upa grave assemblée de famille où ma sœur fut introduite, parée d’une robe de satju broché à fleurs d’or, dont le précieux travail se-' développait sur Un panier' de six pieds d’envergure. Je n’ai point oublié le petit coffre en * laque du Japon , dans lequél étaient renfermés les deutelles et les .diamants héréditaires dont .il. fut
fait mention au contrat-; mais il .est une circpn-
stance plus profondément gravée dans ma .mémoire: c’est le moment où ma sœur, avant de se rendre à l’église, s’agenouilla devant mon père et ma -mère pour demander et recevoir leur bénédiction. Il y avait quelque chose de bieu touchant, de bien auguste dans cet usage patriarcal. Peut-être ne pouvait-il subsister avec celui qui autorise une fille à tutoyer sa mère. Mais laissons là de vieux souvenirs, et voyons cbmmenücs choses se passent aujourd’hui.
J’avais, remarqué, depuis quelques mois, les assiduités du jeune Léon de Senneterre dans la maison de M. Dawn, l’un de nos plus riches et de nos plus
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honorables financiers : le jeune homme , dont le père avait été mon ami, m’avait fait une demi-confidence; aussi n’ai-je point été surpris, lundi dernier, en Recevant un billet de faire part , dont CAmour, armé d’un flambeau, traçait les premières lettres avec une guirlande de roses. L’enveloppe contenait, suivant l’usage, deux, lettres au nom de chacune des deux familles : je m’amusais à en examiner les vignettes, lorsqu’on m’annonça M. Léon, de Sénneterre ; il venait me prier d’assister à la signature du contrat , et de le diriger dans le choix et dans l’achat des présents de noce. Je n’avais pas assez de confiance dans mon propre goût ; je proposai de nous adjoindre madame de R**', qui m’avait été d’un si grand secours le jour où j’avais été parrain *.
Nous nous rendons chez elle. Le service que nous lui demandons est un plaisir pour elle : nous montons en voiture, et nous commençons nos courses.' Le choix des robes est la chose la plus importante ; aussi commençons-nous par visiter je magasin deNourtier. En un moment ,jnadame de R*** a fait dérouler deux cents pièces des plus riches, des plus nouvelles étoffes, et couper dix ou douze robes de satin , de velours, dè tulle , de tricot de Berlin , de mousseline unie , brodée, lamée , etc.
En sortant de chez Nourtier, nous nous rendons
1 Voyœ le n* IL t < " .
chez un négociant russe, qui nous accommode de deux magnifiques fourrures tout récemment arrivées de Vitinsky.
Un Grec, de Smyrne, nous vend quatre schalls de -Cachemire, au nombre desquels 11 s’en trouvait un bariolé de couleurs si dures, de dessins si bizarres, si laid en un mot, qu’on se crut obligé de le payer presque aussi cher que les trois autres.
Les parures de diamants étaient commandées, depuis trois mois, chez Sensier; l’art du metteur en œuvre n’a jamais été poussé plus loin : l’écrin seul a coûté deux mille francs.
Dans un pays où les choses gagnent tant à la manière dont elles sont présentées, le choix de la corbeille de mariage et du sultan n’était pas à négliger: Tessier fut assez habile ou assez heureux pour ne rieu laisser à desirersur ce point à madame de U'** elle-même. La corbeille, en forme d’autel antique, n’était pas moins remarquable par l’élégance que par le fini du travail : des miniatures allégoriques d'un goût exquis , peintes sur velours par les artistes les plus distingués, et encadrées dans des bordures de perlés, ornaient les parois extérieures; le dedans, tapissé d’jiromates précieux, exhalait àla-fois, tous les parfums de l’Arabie. Robes, diamants, schalls, dentelles, -tout fut enfermé dans cette brillante enveloppe. Le sultan, d’un goût plus simple, était orné de guirlandes de roses exécutées
LES NOCES. — LE MARIAGE
en chenille avec un art extrême, et renfermait des gants, des essences, de» pâtes, des pastilles, plusieurs flacons d’eau de Ninon et de cosmétiques orientaux.
Arrivés à l’hôtel, où-tout le monde était déjà réuni pour la signature du contrat, Léon s'empressa de déposer son tribut aux pieds de la belle Victorine. La curiosité des femmes ne leur permit pas de différer d'un moment l’inventaire de la corbeille ; il fallut tout voir, tout examiner pièce à pièce : les jeunes personnes essayaient les diamants, se drapaient avec les sclialls, et de temps en temps quelques soupirs trahissaient un petit mouvement de jalousie qu’excitait la seule vanité.
M. Dawn fait emporter les présents de noce dans la chambre de sa fille : chacun se place; le notaire met gravement. ses lunettes, et commence uüe lecture en jargon gothique, à laquelle, fort heureusement pour sa modestie , la jeune épouse n’entend rien ; Léon se penche à son oreille, et lui demande à vo‘ix basse s’il y a besoin de huit pages d’écriture pour convenir que l’on s’aimera toujours, et que fortune, peines, plaisirs, tout sera désormais commun.... La lecture achevée, chacun signe. L’officier public, ami de la famillç, a fait la galanterie d’apporter avec lui le registre de l’état civil ; l’acte cst.dressé, et V ictorine est saluée du nom de comtesse de Seuneterre, qu'elle n’acceptera cependant que lè lendemain , après avoir reçu la bénédiction
LES NOCES. — LE MARIAGE
nuptiale dans une des chapelles de Saint-Roch.
La cérémonie fut courte, mais édifiante. Victorinc, pendant la messe basse qui la termina, cachait avec peine , derrière son livre d’IIeures, la profonde émotion quelle éprouvait. Eu sortant de l’église, et pendant qu’on attendait les voitures sous le portail, je ne remarquai pas sans attendrissement qu’elle vida sa bourse tout entière dans le tronc des pauvres de la paroisse , en cherchant à éviter tous les regards.
• Le vieux général Senneterre avait exigé que la noce se fit à son château , à deux lieues de Paris. Il était midi lorsque nous y arrivâmes. La jeunesse du village, rassemblée au bout de l’avenue, nous salua d’un feu roulant de mousqueterie ; en descendant île voiture , les' jeunes filles offrirent des bouquets aux nouveaux mariés, qui ne parvinrent pas jusqu’à la salle à manger, où le déjeuner nous attendait, sans avoir réçti les félicitations du concierge, des gardes-chasse, des jardiniers, des fermiers et de tous les gens du château.
Les personnes invitées arrivèrent successivement ; des félicitations occupèrent le temps jusqu a l’heure du dîner, qui se prolongea beaucoup, grâce à l'épithalame qu’avait composé l’ancien gouverneur de Léon, aux couplets dont chacuu arriva muni, et à la gaieté du général, qui termina cette joyeuse séance par un sermon à son neveu, dont j’ai retenu le dernier trait :
LES NOCES. — LE MARIAGE
» Souviens-toi, mon cher Léon, que dans un an, tout au plus, nous devons célébrer ici une autre fête , et mets-toi bieH dans l’esprit que la plainte la plus grave qu’une femme puisse porter contre son époux, est celle dont une dame espagnole fit retentir les tribunaux de Madrid : Mi marido es grand musico, buen escrivano , singular canlador, salvo que no mulliplica. »
Au signal des violons qui se firent entendre, on se leva de table pour passer dans la salle de bal : .Iulicu dirigeait l’orcbestre. Pour faire plaisir à son père, la mariée ouvrit le bal par un menuet qu’elle dansa de manière à me réconcilier avec cette danse insipide. Les quadrilles, les valses, les anglaises, se succédèrent ensuite avec tant de gaieté et si peu d’interruption, qu’on ne s’aperçut qu’à deux heures du matin de l’éclipse des jeunes époux. Il était jour lorsqu’on se sépara. La famille et quelques amis intimes restèrent au château, et ne se réunirent que pour dîner. 'On attendait avec impatience la jeune mariée; elle parut, et je me rappelai ces vers charmants de Desmahis :
La jeune épouse de la veille,
Tout à-la-fois pâle et vermeille,
• . Avait encor l’air étonné ;
- . Bt, tout ensemble heureuse et sage,
Laissait lire sur son visage . ■
- Le plaisir qu’elle avait donné.
HISTOIRE D’UN SCHAI.L.
N* xxxv. f a 8 nÉciHsBï 1811.]
Qua loncjinquo magu placent.
Tacite.
• Ils plaisent d’amant plus qu'ils viennent de plus loin. , »
C’était une première idée fort ingénieuse que celle de cette histoire d’un louis dur adressée à M lle Scudéri : cinq ou six auteurs français, anglais et allemands, ont jugé à propos de s’en emparer, et sont parvenus par ce moyen à se faire quelque réputation, sans dire un mot du pauvre Isam, inventeur de cet ingénieux apologue, dont le nom serait inconnu , même dans la ville de Castres sa patrie , s’il n’eAt été préservé d’un oubli total par les soins de ces biographes , redresseurs infatigables des torts des auteurs et du public. Que n’écrivait-il quelques phrases sentant F hérésie , quelques propositions mal sonnantes? son nom se trouverait consigné dans cinquante volumes, et la Sorbonne l’eût illustré par un décret. Les réputations ont aussi leur destin.
Ij2 HISTOIRE d’un schall.
Mon saint fait à M. Isarn , j’en viens à mon schall de cachemire, dont la destinée, presque aussi merveilleuse, est beaucoup plus vraie que celle du louis (for, de la pistole d’Italie, de la guinée d'Angleterre, du soplia français, etc. On ne manquera pas de dire que l’histoire du scliatl est encore une de ces fictions inventées, ou plutôt reproduites, pour servir de cadre à quelques traits de critique ou de morale: on se trompera, du' moins pour la plus grande partie des faits avancés dans ma narration; je pourrais administrer mes preuves, citer mes témoins; mais pourquoi ne me croirait-on pas sur parole dans Un récit où il n’est question que de? vicissitudes d’un tissu de cachemire? Passe encore si j’avais à parler de la destinée du Grand-Mogol !
Je n’ai ui le temps ni l’espace nécessaire pour expliquer à mes lecteurs par quelle suite de circonstances je me trouvais an Mogol vers la fin de l’année 1771, et par quelle aventure romanesque je fus conduit dans cette vallée de Cassemira , qu’il nous a plu de nommer Cachemire, et que les Persans ont, avec raison, surnommé la vallée bienheureuse. Je me contenterai de dire que Yaldée, c’est-à-dire le village où je vécus plusieurs mois, était renommé pour la beauté de ses laines et l’habileté de ses tisserands, dont les cases s’alignaient sur les deux bords d’un ruisseau, aux eaux duquel on attribuait en partie la supériorité des ouvrages fabriqués dans cet
HISTOIRE D’UN SCIIALL. 34-3
endroit. Tous les liarems, tous les zénan^ ' de la Perse, du Mogol, de la Turquie, des deux presqu’îles du Gange, étaient tributaires des brillants produits de l’aidée de Sérinagor. Pendant mon séjour dans cette contrée délicieuse, je visitais souvent, et pour des raisons qui ne tenaient pas toutes à mon goût pour les arts industriels , l’atelier d’un riche banian ’, où se fabriquait alors un scball d’un travail admirable, commandé par Darma-Dévé, raja d’une province de Bengale, et destinée la Seule de ses épouses légitimes qui l'eût rendu père. Ce scball, remarquable par son extrême finesse, l'était encore plus par le dessin de ses palmes , composées de têtes de nègres, liées au moyen d’une espèce de guirlande au dessus de laquelle étaient écrits, en caractères arabes , deux vers du poète Saadi, dont voici le sens littéral :
« Jouissez , voilà la sagesse; faites jouir , voilà la vertu. »
Aussitôt qu’il fut achevé, on l’enferma dans une boîte de bois de sautal-citrin , et il partit pour sa destination.
Quinze mois après , je fus nommé à un petit commandement militaire à Cassimbazar, l’un des établissements français sur le Gange. Lorsque j’arrivai
1 Logement des femmes asiatiques.
3 Marchand indien.
HISTOIRE ll UK SCHALL.
au Bcn^e, la famine-IIastings ' avait dévoré les deux tiers de la population , et la persécution la plus odieuse, dirigée par les mêmes mains, pesait sur tous les .princes de ces riches et malheureuses contrées. Darma-Dévé, dépouillé de ses États au profit de la compagnie anglaise, avait péri parle poison; et l’une de ses femmes, amenant avec elle un enfant au berceau ( l'unique héritier dn raja détrôné), vint réclamer de la générosité française un asile dont elle ne jouit pas long-temps : elle mourut six semaines après sou arrivée à Ciis.<im bazar, en me recommandant son fils, qu’une jeune femme indienne apporta chez moi pendant la .nuit. Cet enfant était enveloppé de ce même schall à la fabrication duquel j'avais, pour ainsi dire, assisté dans la vallée de Cachemire, et que je crus devoir laisser en présent à celle qui m’avait amené le jeune prince. A six mois de là des ordres supérieurs me rappelèrent en France, et je fus obligé de me démettre de mes fonctions de tuteur du jeun,e raja entre les mains du gouverneur de Chandernagor. Les destinées extraordinaires de cet enfant sont désormais étrangères à mon sujet.
.l’étais au moment de mon départ poûr l’Europe, et je revenais de Sirampour, ou j’avais été faire mes
1 Chaque fléau, dans cc pays, porte le nom de son auteur. Si ret usage était adopte en Europe, que de crimes illustrés par de grands noms!
adieux à quelques amis que j’avais dans ce comptoir danois, lorsque je- fus attiré sur les bords du Gange par les cris d’une foule innombrable qui se portait autour d’un bûcher où devait se brûler une jeune veuve. Pendant mon séjour aux Indes, je m’étais tenu constamment éloigné de ces horribles spectacles, dont j’avais eu trop souvent l’occasion d’être témoin. .le me hâtais de regagner la route, après avoir reconnu l’objet de ces affreux préparatifs : je jette par hasard les yeux sur la victime, élevée snrune petite estrade d’où elle distribuait ses bijoux aux femmes qui l'avaient accompagnée. Qu’on juge de ma surprise! cette jeune Indienne était celle qui m’avait apporté, six mois, avant, le fils du raja : elle me reconnaît à son tour, me sourit avec grâce et bonté, détache le schall qu’elle portait à sa ceinture, et me l’envoie pàr une de seë qsclaye* : c’était le même qu elle avait reçu de moi. Je suis obligé de faire grâce à mes lecteurs des suites d’une reconnaissance qui faillit à me coûter la vie pour avoir voulu la conserver à une jeune dame des bords du Gange qui s’obstina, quelque chose que je pusse faire, à mourir à vingt ans sur le corps d'un mari de soixante-dix. Je m’éloignai de ce lieu funeste en frémissant de douleur et de colère, et en réfléchissant sur le contraste de la religion cruelle qui prescrivait un pareil sacrifice, et de la morale si douce dont je lisais un des préceptes *ir le schall de la veuve :
346 HISTOIRE d’un schall.
"u Jouissez, voilà la sagesse; faites jouir, voilà la vertu. »
A mou arrivée à Paris, en 1773, on ignorait jusqu’au nom de cos tissus asiatiques d’un usage si général aujourd'hui. M. le duc d'Aiguillon, auprès duquel je fus introduit, parut desirer quelquesunes de ces rares bagatelles que j’avais apportées des ludes r et ce ne fut pas sans peine que je me défis en sa faveur de ce schall auquel- j'attachais d’intéressants souvenirs.
Peu de jours après, j’appris que M. le duc l’avait offert à madame Dubarri. Pendant un grand mois , on ne parla pas d’autre chose dans les petits appartements ; toutes les dames de la cour vinrent l’essayer à la toilette de la favorite, et. décidèrent, d’une voix unanime, que cette parure n’avait aucune espèce de grâce : ên conséquence, le schall fut relégué comme un objet de curiosité dans un cabinet de laque, où il serait peut-être encore si Lekain, jouant à Fontainebleau le rôle de Gengis-kan , n’eût fait naître au roi l'idée d’ajouter cet accessoire à la vérité du costume du prince tartare. Pendant plusieurs années, à toutes les représentations de Zàire et de / Orphelin,'] eus occasion de revoir mon cachemire au front de Gengis et d’Orosmane.
A la mort de Lekain, il fut acheté fort cher par un fermier-général, qui en fit présent à la fameuse Isabeau ; cette belle mulâtresse du Cap eut, comme
chacun sait, le talent d’attirer sur elle, pendant quelques mois, tous les yeux de la capitale, de manger, en cinq ans, le fonds de deux riches habitations, et de ruiner en moins de temps encore trois grands seigneurs, cinq maîtres des requêtes et quatre fermiers -généraux, sans pouvoir enrichir le danseur Nivelon quelle aimait éperdument. Dans la déroute de sa fortune, cette courtisane américaine vendit le schall à M. d’Orvilliers, riche amateur, dont la vie et la fortune avaient été employées à entasser dans une vaste galerie des porcelaines du Japon, des magots de la Chine, la collection des costumes persans depuis Cambyse jusqu’à Thamas-Kouli-Kan, le recueil des observations astronomiques des Chinois, depuis Yu-le- Graud jusqu’à Fôhi-Tzing-Li, et les échantillons de toutes les espèces de pierres qui entrent dans la formation de ce globe terraqué. Il avait payé mille écus une babouche de Soliman II , cent louis un éperoh de Fernand Cortès, et deux cents piastres une plume du casque de Guatiinozin. Le schall de ta veuve figura dans cette friperie historique, et fut encore une fois mis en vente après déèès. Une revendeuse à la toilette, qui l'acheta très bon marché, s’entendit avec une étrangère pour mettre cette parure à la mode. Nous touchons à l’époque la plus brillante de son histoire. La femme d’un fournisseur de l’armée d’Italie, resplendissante de
348 histoire d'i’n sch ale.
jeunesse et de beauté, acheta ce caclioitiire cinq
cent mille francs én assignats, apprit de M. G ,
son amant, jeune peintre déjà très habile, à se draper avec grâce, et parut ainsi, en grande loge, à l'Opéra. Le lendemain, la dame au schall fixa de nouveau tous les regards au pavillot) d’Hanovre; dès-lors le mouvement fut donné, la commotion fut générale; les femmes n’eurent plus qu’une pensée, qu’une volonté, qu’un désir, celui de se procurer un schall de cachemire, sans lequel on eût dit qu’il ne pouvait plus y avoir pour elles dé bonheur sur la terre. I.e Journal des AIode§ signala cette mode dans un de ses numéros, et l’illustra par une gravure. Deux Turcs et un Arménien, que des affaires de commerce amenaient à Paris, se virent en un moment dépouillés des cachemires crasseux qui leur servaient de ceintures et de turbans, et qu’on leur paya au poids de l’or. Nos marchands orientaux ne négligèrent pas ce moyen de fortune, et spéculant sur la durée d’un caprice soutenu par le luxe et la vanité, ils établirent à Paris un entrepôt de scballs, dont les maris et les amants se cotisèrent pour faire les frais. Cîette concurrence ne servit qu a rehausser l’cclat et la valeur du schall de la veuve, à la beauté duquel rien ne pouvait encore être comparé.
Au plus fort de cette frénésie pour la mode nouvelle, je tremblais poirr les jours du plus cher de
mes amis, qu’un amour dédaigné conduisait au tombeau. Brillant de tous les dons de la jeunesse, de la naissance et de la fortujie , il avait eu l’inconcevable malheur d’adresser ses vœux à la seule femme , peut-être , dont il ne dût rien espérer. Cette Artéinise de vingt-cinq ans, pleine de vanité, dévorée eu secret du désir de se faire remarquer , n’avait trouvé rien de mieux pour cela que l’affiche d une vertu farouche, qui s’était d’autant moins démentie, que sou cœur et $on esprit n’avaient point à lutter contre ses principes. Je connaissais bien cette dame, et j’avais découvert qu’avant tout elle voulait fixer l’attention sur elle : je lirai parti de cette observation pour guérir mon pauvre ami. Instruit que le traitant, propriétaire de mon sêjiall, avait eu à rendre Ses comptçs au plus rigide des vérificateurs du trésor, et qu’en dernier résultat il se voyait forcé de vendre jusqu’aux diamants de sa femme, je fis offrir une sopime considérable du cachemire à têtes de nègres; il me revint, et je l’adressai à mon ami, en lui indiquant l’usage qu’il eu devait faire. Je ne sais pas jusqu'à quel point il suivit mes conseils, mais sa santé se rétablit, et je le trouvai quelques jours après dans les jardins de Frascati, donnant le bras à son inhumaine, autour de laquelle on se pressait pour admirer le scltall de la veuve.
Au bout d’un an, un de ces caprices de petite-
maîtresse, qui se font ordinairement moins longtemps attendre, décida de nouveau du sort de ce cachemire : il fut sacrifié au désir d’une aigrette de diamants, et déposé dans le bureau de prêt de la rue Vivienne, où la dame se procura partie de la somme nécessaire à l’achat de la délicieuse aigrette. Il en fut retiré par un juif qui le vendit à crédit à un jeune homme, lequel en fit cadeau, le jour de la Saint-Louis, à une très jolie actrice de la Comédie-Française, à son retour des eaux. Celleci, le soir de sa rentrée au théâtre, eut l’attention délicate de jeter son schall, au sortir du spectacle, sur les épaules de la femme d’un journaliste, très sujette à prendre des rhumes : l’article du lendemain prouva que la reconnaissance est solidaire dans un bon ménage. Là commence la ruine de Yancien des cachemires.
Renfermé pendant deux ans dans une vaste armoire, enfoncé sous les pièces d’étoffes, sous les fourrures, les coupons de drap de toutes couleurs, sous un amas de linge de table, de lit et de cuisine , entassés pêle-mêle dans cette corne d’abondance, les vers se mirent dans le scliall de la veuve-, la femme du journaliste se disposait à en faire des jupons de dessous : dans cette extrémité cruelle, un auteur, en marché d’un succès, sauva mon cachemire d’un pareil affront, en offrant galamment de l’échanger contre de la vieille vaisselle au
poinçon de Paris. Des mains du poète il passa sans intermédiaire dans celles de madame Durant, et au moyen de quelques reprises habilement faites, celle-ci trouva l’occasion de le faire figurer un moment comme neuf dans la corbeille de noce de la fille d’un ancien employé à la régie, qui le vendit six mois après pour acquitter le mémoire de son boulanger, .l’ignore ce qu’il est devenu depuis ce montent jusqu’au i4 du mois d’aoftt dernier, où il fut mis on vente, sur la place du Châtelet, par autorité de justice, comme l'ont annoncé les journaux. Je courus pour y mettre l’enchère, mais j’arrivai trop tard : le schalt de la veuve venait d’être adjugé à madame ***. Dès le lendemain, il fut coupé en morceaux, que cette dame distribua à ses nombreux amis , pour en faire des gilets. Elle s’est réservé la bordure , eu caractères arabes , quelle porte habituellement en ceinture, et dont la devise ne saurait être plus heureusement appliquée.
IiKS JOURNAUX.
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»" XXXVI. [ J *J DLCLMIlIlb 1 8 I I.]
LES JOURNAUX
H etc lùm mullipLci populos sertnotte repie bat Caudetis.
Vue. , Æneid. t lib. IV.
Elle te pl aii à répandre parmi le* peuple* cent bruit* divers-
C’est une fort bonne, fort utile invention que celle des journaux, et l'honneur nous en restera,, en dépit de la dissertation très savante et très peu connue de Constantin Wolff , qui veut à toute force en attribuer le mérite au patriarche Photius. La Bibliothèque de ce dernier n’est qu’un recueil de jugements surfes livres qu’il avait lus dans son voyage d’Assyrie 1 , et cet ouvrage, imité lui-même de l ’ Art des Bibliothèques, du grammairien Téléplie, ne me paraît avoir rien de commun avec les journaux dont l’Europe a décidément obligation à M. de Salio, conseiller au parlement de Paris, le- »
1 Celle Ribliothêquc offre, en outre, de très lonfjs extraits textuels d une grande quantité d’ouvrages aujourd'hui perdus.
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quel, sous le nom d’Hédouvillc, fit paraître le premier numéro du Journal des Savants le 5 janvier 1 665. Une observation qu’il est pourtant juste de faire, c’est que 1 , trente-quatre ans avant, c’est-àdire au mois d’avril 1 63 1 , le médecin Théophraste Renaudot avait imaginé de publier, sous le nom de Gazette de France, une feuille périodique qui paraissait tous les cinq jours , mais dans laquelle il n était question que de nouvelles politiques. Quelques savants sont encore allés déterrer un père Jacob , carme de son vivant ,. qu'ils ont voulu donner pour père aux journaux, sous prétexte qu’il a publié, depuis i65a jusqu’en i <364 , une nomenclature insignifiante des livres qui ont paru en France dans cet intervalle de douze années.
Quoi qu’il en sqit de l’époque précise de leur établissement, les journaux sont devenus un besoin d’habitude pour une classe très nombreuse Je la société, et une source de plaisirs pour tous les goûts et pour tous les caractères. La curiosité y trouve des aliments; la mémoire y cherche des faits; l’étude, des matériaux; le travail, un délassement; et l’oisiveté, des distractions.. Ne peut-on pas, à la rigueur, sans aucun travail, sans frais d'imagination, sans perte de temps ( pour ceux qui ne connaissent qu’une manière de l’employer ) , se faire à son choix , par ce moyen, une petite réputation de politique, de connaisseur dans les arts, de littérateur, et même
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de savant? Quel homme d’état est mieux instruit que Néophile dn mouvement des troupes, des armements, des promotions, des débats du parlement d’Angleterre , des délibérations du congrès d’Amérique, des intentions hostiles ou pacifiques des divers cabinets? A quelle source a-t-il puisé ses connaissances? quel publiciste a-t-il consulté? quelles archives s’est-il ouvertes? 11 a lu les journaux.
Euthymc est le répertoire vivant de tous les ouvrages nouveatfx : astronomie , physique, algèbre , poésie, littérature, romans, tout est de sa compétence. De quelque livre que vous parliez , il le connaît , il en fait lanalise , il en cite même quelques lignes, il finit par en porter un jugement stir lequel ne craignez pas qu’il varie jamais* Vous lui oonnais^ sez un emploi d’expéditionnaire qui vous paraît absorber tout son esprit et tout son temps : où prendil donc celui de lire, 4 extraire, de méditer tant de volumes? Il lit les journaux.
• V ous vous mettrez l’esprit à la torture pour deviner par quel prodige Eraste, 1-epais, le béotien Eraste, parle maintenant de beaux-arts en termes techniques ; se permet d’avoir une opinion en Musique, en peinture; se montre instruit des affaires des tribunaux , des intrigues de coulisses , des ridicules à la mode, des travers du bon ton ; ën un mot , par quel prodige Eraste passe aujourd’hui pour un homme dn monde : il lit et relit les journaux.
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C’est sur-tout en province que l’influence et l’utilité des feuilles périodiques se fait sentir; c’est là qu’nne grande partie de la vie se partage entre cette lecture et les discussions interminables qui en sont la suite. Chaque famille a son journal ; elle en adopte exclusivement les opinions , et les défend quelquefois avec une opiniâtreté dont on pourrait craindre les suites, si, presque toujours, le journal du lendemain, en contredisant ce tpi ’il affirmait la veille, ne rétablissait la paix dans le petit cercle provincial où il avait semé la guerre.
Si jamais je fais un traité sur cette matière, je prendrai un ton plus sérieux pour discuter les avantages et les inconvénients réels de l’établissement des journaux; et, pour être plus sûr de n’oublier aucun des reproches dont ils sont journellement l'objet , je consulterai les auteurs qui ont eu le pluj à s’en plaindre.
Avant qu’il existât des feuilles périodiques, un pauvre écrivain n’avait à craindre que l’oubli ; le libraire était seul victime d’un mauvais ouvrage : aussi la création de ces. tribunaux de la critique causa-t-elle une épouvantable rumeur sur le Parnasse; tons les 'enfants d’Apollon, légitimes ou naturels , déclinèrent à-la-fois cette juridiction prévrttalc , et s’armèrent contre les feuilles , de toute la puissance des in-folio. Dès-lors commença, entre les auteurs et les journalistes, cette guerre perpétuelle
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où l’on vit plus, d’une fois la mousqueterie de ces derniers démonter les canons de leurs adversaires. L’armée des critiques , d’abord assez mal commandée, eut le bonheur de voir passer dans ses rangs, et le bon esprit de reconnaître pour chef un des plus illustres capitaines du parti ennemi. Bayle, en publiant les Nouvelles de la République des Lettres, honora par ses talents et par son caractère une profession où se sont distingués après lui quelques hommes d’un véritable mérite, dont la liste ne serait pourtant pas fort longue.
Je jetais, au hasard, ces réflexions sur le papier, lorsque je reçus la lettre suivante : elle ne pouvait arriver plus à propos
Nérac, 1 3 décembre.
« Je pourrais, mon vieux camarade, m’écrier, comme je ne sais plus qui : Beati qui habitant urbes ! 1 Je suis dans le Béarn comme je serais dans les déserts de la Floride, et je reçois si peu de nouvelles de la capitale, qu’il ne tient qu’à moi de me croire aussi loin de .Paris que de Pékin. Ce n’est pas après . vingt-sept ans de séjour dans la grande ville qu’on s’arrange pour n’y plus penser et pour vivre étranger à ses usages, à ses arts, et même à ses ridicules;
' Heureux ceux qui habitent les villes 1
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Je n’ai pas le moyen d’entretenir, à mes frais, sur les bords de la Seine, un Grimin ou un La Harpe pour me tenir au courant des nouveaux ouvrages, des nouvelles opinions, et des nouvelles sottises, dont je suis extrêmement curieux. Heureusement il existe des journaux, et cette invention est une de celles que ma position me permet de mieux apprécier. En conséquence, et attendu que le wisk de madame de Cbavignac, le piquet du commandant de la gendarmerie, le boston de la femme du souspréfet , et les contes de braconniers du ci-devant marquis de Serviès , n’absorbent pas tout mon temps et ne charment pas tous mes loisirs, je vous prie de m’abonner à un journal à l’aide duquel je puisse, chaque jour ou chaque semaine, me rapprocher un moment de Paris , et savoir au juste ce qui s’y passe. Je ne tiens ni au titre pi au format, ni même à ce que j’ai entendu appeler La couleur d’un journal ; peu m’importe qu’il soit philosophe ou religieux , qu’il soit obscur ou répandu, je ne fais acception d’aucun en particulier :
u Mihi Galba , Otho, Vitellius , nec beneficio , née injuria cogniti • 1
u Voici pourtant quelques conditions auxquelles je vous prie d’avoir égard :
1 Je ne connais Galba, Othon, Vitcllius, ni par des injures, ni par des bienfaits.
358 LES JOüRNAUÿ.
«Je voudrais que mon journal fût, comme moi, étranger à tout esprit de parti, à-toute influence de salons, de coteries et d'antichambres j jç voudrais qu’il y régnât un heureux mélange de la raison et de la gaieté, de l’utile et de l’agréable, et que les matières y fussent néanmoins distribuées avec ordre; je voudrais que tous les articles y fussent écrits avec assez de goût, de correction et d’élégance pour qu’il me fût permis de croire au talent du critique qui nie donne son opinion sur l’ouvrage d’uii savant , d’un artiste ou d’un homme de lettres ; je voudrais que la louange eût toujours un fondement raisonnable, ët le blâme un motif évident, mais sur-tout que l’esprit assaisonnât l’un et l’autre ; je voudrais , ou plutôt je veux ( car ces dernières clauses sont de rigueur) que la bonne foi préside à la rédaction du journal que je vous demande ; que le ton en soit décent sans être gourmé, plaisant sant être trivial,; varié sans être bizarre, et malin sans être méchant. A cela près, mon ami, choisissez, et abonnez- moi pour le plus long terme possible. • >
« Tout à vous, et de tout cœur,
Magrice M**\ •
LES JOURNAUX. 3f)(J
Réponse.
Paris ,le 3) décembre ’i 8 1 1 .
u Vous avez voulu vous moquer de moi, ou vous êtes fou, mon vieux capitaine. Ce que vous me demandez ne se trouve qu’au pays où l’on a découvert la pierre philosophale, la quadrature du cercle, la panacée universelle, et l’art de diriger les aérostats..
« Vous avez vu, comme moi, ce qu'on est convenu d’appeler le bon temps des journaux, celui où la verge et le (lambeau de la critique étaient anx mains des La Harpe, des Chamfort, des Marmontel,.etc. ; eh bien! dans quelle feuille de cette époque auriez-vous trouvé cette réunion de qualités que vous exigez aujourd’hui? Un journal qui satisferait pleinement à tous les je Moudrais de votre lettre suffirait seul pour illustrer une nation. Peutêtre, à tout prendre, cette branche de littérature n’a-t-elle jamais été cultivée avec plus de succès. Je vois donc un moyen de vous procurer un journal, à peu de choses près, comme vous le desirez: c’est de vous abonner à tous, de prendre ce que chacun a de bon, de les corriger l’un par l’autre, et de tous ces éléments d’en composer un à votre goût et à votre usage. ! »-
“ Le nombre des feuilles périodiques n’est pas
LES JOURNAUX
assez considérable pour qu’un véritable amateur, avec votnrfortune, puisse être effrayé de cette dépense; trois ou quatre cents francs peuvent faire face à tout. Par ce moyen, vous vous procurerez le Journal de [Empire, où vous trouverez quelquefois des articles qui se distinguent par un goût pur, une critique solide, une érudition sans pédanterie, quelquefois même par unê gaieté piquante et originale; la Gazelle de France , dont le succès se maintient 1 par le respect des principes, par un ton décent et impartial, qui devient chaque jour plus rare; par un esprit de modération également éloigné des déclamations du philosophisme et de l’intolérance de la secte opposée; le Journal de Paris, varié,. piquant, dont les nouvelles ont souvent le mérite de 1 a-propos et l’intérêt du moment, si précieux pour la capitale. 11 y aurait de l’ingratitude à oublier le Mercure: on peut rire pour l’instant de son épigraphe, mais les forces peuvent lui revenir. D’ailleurs, c'est une de ces anciennes connaissances qu’on aime par. habitude, et qui ont toujours leur couvert mis chez vous, en quelque état quelles s’y présentent. Vous recevrez aussi tous les cinq jours un petit journal de moderne origine, bien connu sous le nom de Journal des Arls 1 : il a toutes les qualités
1 II faut sc ressouvenir <juc l'auteur érrîVait en 1811.
7 Plus connu sous le litre de Nain jaune.
LES JOURNAUX
de la jeunesse , de la gaiçté, de la malice, de la franchise, et de la grâce. Je ne vous parle pas du Moniteur, vous savez ce que c’est qu’un journal officiel , et je vous tiens quitte du Journal des Modes, et des Petites-Affiches, pareeque vous n’avez point do femme, et que je ne suppose pas que vous en cherchiez une.
« Après avoir montré le beau côté de la médaille, vous attendez que je vous en fasse connaître le revers ; je me contenterai de vous l’indiquer vaguement; car si quelques personnes trouvent l’éloge déplacé dans ma bouche, tout le monde trouverait la critique suspecte. Je vous recommanderai donc, sans aucune désignation spéciale , de vous prémunir, en lisant vos journaux, contre le ton doctoral et la morgue des uns, contre l'ennui et la futilité des autres; contre la partialité choquante et quelquefois vénale de ceux-ci , contre l’ignorance et le mauvais goût de ceux-là, contre la mauvaise foi de presque tous. Au moyen de ces petits correctifs et de quelques autres renseignements que je vous communiquerai d’ime manière plus discrète ( car il ne faut pas trahir le secret du corps ) , vous pourrez retirer de là lecture des journaux, instruction, plai-