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Un voyageur, parvenu sur un point élevé, s’arrête, s’assied et promène son regard sur les lieux qu’il vient de parcourir ; la distance change l’aspect des objets; il réfléchit aux lois de la perspective aérienne, les détails lui échappent; mais il saisit mieux les masses et l’ensemble du paysage; et, comparant les impressions du moment avec les souvenirs de la veille, il se fait une idée plus juste et plus complète du pays dont il s’éloigne.
Cette situation est la mienne : depuis que je publiai le premier volume de l’Ermite, treize ans se sont écoulés dans ce court laps de temps. Lois, mœurs, coutumes, institutions, tout a changé parmi nous; et quand le rideau s’est relevé après l’entr acte de
* Peu d'écrivains ont plus de répugnance que je n’cn ai pour le néologisme. Cependant, après avoir long-temps cherché dans notre langue un mot qui rendtt complètement ma pensée, qui voulut dire coup d'œil jeté en arrière sur les choses passées que l’on peut encore apercevoir ; je me suis vu Forcé de reprendre aux Anglais le mot retrospect, qu'ils ont emprunté à notre Mon* taigne, * : - *
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cent jours, telle était la métamorphose qu'une décoration nouvelle avait opérée sur le grand théâtre de la France , que les spectateurs eux-mêmes avaient peine à se reconnaître.
Vers le milieu de 1 8 1 1 , quand je commençai l’esquisse de ce nouveau tableau de Paris, la France donnait la loi à l’Europe: Napoléon, empereur, avait démembré l'Allemagne , désarmé l'Autriche , isolé la Prusse, envahi l’Espagne, et faisait trembler l’Angleterre. L’Europe ne formait qu’une far mille, rassemblée plutôt que réunie sous les lob d’un chef dont le génie, la force, et l’adresse avaient seuls fondé l’autorité.
Napoléon , après avoir répudié sa première femme, avait épousé une archiduchesse d’Autriche, petite-nièce de l'infortunée Marie- Antoinette, et la naissance d’un fils semblait placer le trône impérial au-dessus même des coups de la fortune.
La France au milieu des trophées avait oublié la liberté pour la gloire, et souveraine aux bords du Rhin, de la Sprée, et du Danube, elle portait légèrement aux rives de la Seine le joug brillant quelle s'était elle-même imposé.
L’esprit de conquête et la fureur de parvenir s’étaient emparés de toutes les têtes, et donnaient aux moeurs plus d’éclat que de grâce et de franchise. L’audace républicaine et la licence directoriale avaient fait place à un sentiment des convenances
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nouvelles, où la fierté de l’homme de guerre s’unissait à la souplesse du courtisan.
Une organisation sociale qui avait eu pour but de constituer en quelque sorte le despotisme, et de confier aux mains d’un seul la terrible masse des intérêts qui se décidaient par la force des armes, exigeait de la part du gouvernement autant d’habileté que de force et d’énergie. Cependant, il faut le dire, l’autorité était attentive, et n’était point soupçonneuse : elle posait des bornes et ne tendait pas de pièges. La presse elle-même, soumise à une surveil- . lance rigoureuse, avait ses franchises, et pourvu qu’on respectât les mystères du cabinet impérial, qu’on ne s’élevât pas contre le système politique qu’il avait adopté, qu’on ne parlât point de conscription, et que l'on ne rappelât ni directement ni indirectement à la mémoire des Français les princes vivants de la famille royale, on avait la liberté de tout écrire. Ces restrictions clairement exprimées ne se prêtaient à aucun commentaire, à aucune extension , et c’eût été en vain que les ministres et leurs agents auraient voulu y trouver un garant de leur inviolabilité personnelle. On se souvient encore de la lutte engagée publiquement entre un ministre d’état et un journaliste, et dans laquelle ce dernier abusa avec tant d’impudence du principe d’égalité devant la loi, dont le gouvernement impérial ne s’est jamais écarté.
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La censure des pièces de théâtre avait les mêmes instructions que celle des écrits périodiques, et ne s’y renfermait pas avec moins de rigueur en 1 8 1 1 . Il était difficile de croire qu’il pût venir un temps où les Félix Nougaret et les Esmenard, comparés à leurs successeurs , passeraient pour les amis et les défenseurs de l’art dramatique : on peut donner pour exemple de ce caprice libéral qui présidait quelquefois aux jugements des censeurs impériaux , l’autorisation qu’obtint Legouvé de faire représenter sa tragédie de la mort d'Henri IV; autorisation qui ne lui fut pas retirée , malgré les vives acclamations qui accueillirent sur la scène l'image et le souvenir de ce grand roi.
Il n’en fut pas ainsi d 'Edouard en Ecosse; ce drame intéressant de M. Duval fut défendu ; alors comme aujourd’hui les larmes et les regrets donnés à d’augustes infortunes étaient séditieux. Ainsi dans l’espace de quelques années nous avons vu les mêmes sentiments, en changeant d’objet, passer tour-à-tour pour crime et pour vertu ; le bien devenir mal, et le mal devenir bien.
Foui is Juir, and fair is foui,
comme disent les furies de Macbeth : nous avons vu toutes les notions du juste et de l’injuste se détruire l’une par l’autre; et, dans cette confusion de principes, l’intérêt, l’intrigue, et l’hypocrisie exploi-
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ter de concert le déplacement de la première et de la plus douce des vertus, le respect et la pitié pour le malheur.
Tout ce que pouvait faire un peintre de mœurs, an milieu de l’enivrement général, où la gloire de nos armées et de leur chef avait plongé la nation tout entière, je crois l’avoir fait.
J’ai attaqué dans mes discours intitulés : te Parrain, la Maison d’éducation , une famille de la Chaussée- d Antin , les travers qui naissaient des vices du temps.
Dans plus d’une page de ce premier volume, j’ai frondé les abus intolérables que les habitudes militaires introduisaient dans les mœurs parisiennes.
Sous le titre des Tartufes, j’ai signalé les différentes espèces d'hypocrites , auxquels la société était alors en proie ; il y manquait le Tartufe de religion; peut-être s’imaginait -on que Molière en avait détruit la race : on sait maintenant à quoi s’en tenir.
J’ai à me reprocher dans mon tableau de la Loterie de n’avoir pas employé des couleurs assez vigoureuses, assez sombres, pour peindre ce gouffre infernal, que les gouvernements ont ouvert à leur profit, et au moyen duquel ils spéculent honteusement sur les sueurs du pauvre, sur l’avarice privée, et sur la sottise publique.
Au moment où j’achevais ce premier volume de
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l'Ermite, les armées et les trésors de la France allaient s’engloutir en Espagne ; les Anglais recueillaient toutes leurs forces pour arrêter dans sa course le géant de la guerre, dont le regard seul ébranlait la puissance britannique jusque dans ses fondements : tout annonçait les efforts désespérés du cabinet de Saint-James; un orage terrible se formait au nord de lEurope : dès la fin de 1 8 1 1 , le refroidissement de la France et de la Russie fit craindre une rupture entre ces deux puissances. Nous verrons dans les volumes suivants quelle influence les grands événements qui se préparaient exercèrent sur les mœurs nationales.