‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 46 sur 47 · H° XLI. [29 DÉCEMBRE I · texte numérisé non relu

H° XLI. [29 DÉCEMBRE I

LES ÉTRENNES

Crttle mil*, rts est imjciuosa dart.

Ovide, Élég . , iiv, Uf

Croyci-moi, c’csi un art que de savoir donner.

Le Jour de l’An approche ; la grande affaire des étrennes occupe tous les esprits, et imprime à cette grande capitale une philosophie particulière , qu’il est plus amusant d’observer qne facile de décrire. Ce jour , qui sert ordinairement de terme à la plupart des transactions sociales et administratives , pourrait , sous ce point de vue , devenir l’objet d’une discussion plus ou moins ennuyeuse. Un moraliste ne manquerait pas de prendre son texte sur le compliment et les visites d’usage an renouvellement de l'année; et Dieu sait tout ce qu'il pourrait dire de vrai, de sage , d’admirable et d’ennuyeux, à propos de la flatterie, de la dissimulation, de la bassesse et de la cupidité, qui mettent en mouvement les quatre-vingt-dix centièmes des gens que vous rencontrez alors sur votre chemin !

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Pour in oi, observateur plus fri vole et moins morose , j'envisage la chose avec des yeux d’enfant , et je ne veux voir dans le Jour de l’An que les Etrennes.

Cependant, comme on est convenu, quelque sujetquel’on traite, de prendre la matière ab ouo, et que l’érudition est aujourd'hui fort à la mode, je ne manquerai pas , pour faire parade de la-iuienne , de citer Nonius Marcellus , de Proprietale sermonis, lequel fait remonter l’origine des etrennes à Tatius, roi des Sabins. Le premier Jour de l’An (on ne sait pas très positivement la date), on avait fait présent à ce prince, un peu crédule, de quelques branches d'arbres consacrées à Strenua, déesse de la force ; ce qui lui partit de bon augure. Comme cette même année fut pour lui très heureuse, il autorisa par la suite l'établissement de cette coutume , et donna à ces présents le nom de Strenæ , dont nous avons évidemment fait etrennes. En puisant à la même source, je pourrais dire encore des choses fort curieuses sur les fêtes auxquelles cet usage ""donna lieu chez les Romains; sur lès présents de dattes' et de miel qu’ils se faisaient à cette, occasion ; sur les étrennes que les chevaliers et le peuple donnaient à Auguste, et dont le produit servait à faire élever des statues à des dieux oubliés dans le Panthéon; mais je n’oublie pas que c’est de la chronique de Paris , et non de celle de Rome, qu’il est question pour le moment.

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Étymologie à part, je croirais plutôt que cette fête tire son origine de celle que célébraient nos aïeux, les Gaulois, au renouvellement de l’année, et pendant laquelle ils se faisaient mutuellement de petits cadeaux de gui de chêne béni par les druides, en chantant une espèce de cantique qui avait pour refrain : gui fan neuf! ce qui explique à-la-fois

les présents et les chansons du Jour de l’An.

Quoi qu’il en soit, je ne vois jamais arriver ce jour sans éprouver quelque chose du plaisir qu’il m’a procuré aux différentes époques de ma vie , dont le cours se trouve, pour ainsi dire, marqué par les étrennes. Les bonbons me rappellent à ma première enfance; les joujous, à cet âge que l’on nomme si improprement Cage de raison; les almanachs, les livres, m’indiquent mon adolescence; et ma jeunesse date, dans mes souvenirs, du temps où j’ai commencé à donner des étrennes, avec plus de •plaisir encore que je n’en avais auparavant à en recevoir. Le bon temps que celui où je me croyais obligé de courir pendant huit jours, de maison en maison, pour y distribuer avec profusion une quantité de petits cadeaux achetés à grands frais, donnés avec prétention, et, la plupart du temps, reçus avec indifférence ! • ,

11 y a bien long-temps que je ne reçois plus d’étrennes , que je n’en donne plus qu'à mon portier et à mon domestique ; mais , tout désintéressé que

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je suis sur le Jour de l'An , je m’en réjouis encore par souvenir et par curiosité. J aune à courir, les boutiques : dans tout autre temps , il faut du moins avoir le prétexte d'acheter; daus celui-ci, grâce à l'extrême politesse de nos marchands, les curieux sont reçus presque aussi bien que les acheteurs.

C’est hier que j’ai fait ma tournée, mes avoir pris la précaution de laisser ma bourse citez moi , de peur de tentation. Je me suis amusé quelques moments du spectacle que présentent les rues marchandes. A voir la foule qui assiège certaines boutiques , on les croirait livrées au pillage; chacun en sort les mains pleines: ici, c’est un homme grave qui porte un petit tambourin et une poupée sous le bras ; là , une femme qui marchande des instruments de mathématiques. Les écrivains publics , dans leurs petits bureaux à roulettes, ne peuvent suffire à toutes les demandes qu’on leur fait de lettres, de couplets, de compliments de bonne, année, pour lesquels ils ont cependant une rédaction banale qui s’applique merveilleusement à toutes les personnes , à toutes les circonstances.

J’ai vu le temps où le commerce des étrennes se faisait exclusivement sous les galeries du palais de Justice ; on n’y trouve plus maintenant que des étalages de quelques bouquinistes à l'usage de la basoche, et quelques petits marchands de pantoufles, de chaussettes, de toques d'enfants, et de rabats.

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Au temps dont je parle , les confiseurs de la rue des Lombards étaient en possession presque exclusive d'alimenter de bonbons Paris et la province : le Grand Monarque et le Fidèle Berger se sont maintenus au milieu des vicissitudes du temps et de la mode, et rivalisent encore aujourd'hui de profit, sinon de gloire, avec l’illustre Berthellemôt, créateur de la littérature en diablotins. Pendant lés dix dernières années qui ont précédé la révolution, les étrennes à la mode , dans les plus hautes classes de la société, étaient des porcelaines de Sèvres. On peut concevoir jusqu’où cette manie a été poussée, en se rappelant qu’à cette époque les petits appartements de Versailles, pendant la première quinzaine de janvier, étaient transformés en magasins de porcelaine , et que le roi lui-même s’en était établi le marchand à prix fixe.

Les belles porcelaines sont encore au nombre des objets que l'on offre le plus communément pour étrennes ; et le magasin de M. Dagoty , sur le boulevard Montmartre, est un des plus richement assortis. C’est là que se trouvent ces beaux services de table qui réunissent à l’élégance des formes la beauté des couleurs et le fini des peintures; ces vases de cent louis, destinés à recevoir une anémone de quinze sous; ces élégants appareils propres à faire le café sans ébullition, et tellement perfectionnés par les procédés chimiques, physiques, pneuma-

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tiques, que l’on peut espérer d’avoir, à neuf heures et demie du soir, une demi-tasse de café, pour peu qu’on ait eu soin de s’y prendre trois heures d’avance pour ajuster la lampe â l’esprit-de-vin, le récipient, la capsule, le fouloir et autres ustensiles, auprès desquels l’appareil de Wolf n’est qu’un jeu d'enfant. Parmi les personnes qui examinaient ces brillantes inutilités, je reconnus madame *** ; elle venait d’acheter une Patrouille d Amours en biscuit. Cette parure de cheminée, très chère et d’assez mauvais goût, est du moins conforme aux inclinations bien connues de cette dame, qui ne cache pas l’estime toute particulière quelle a pour la jeunesse en uniforme.

En traversant le passage du Panorama, je remarquai avec peine que le beau magasin d’albâtre était désert : je n’y vis entrer qu’une dame qui venait .y faire sa provision d’alkermès de Florence. Tout auprès, la boutique du papetier Susse ne désemplissait pas. .Te me glissai dans la foule, composée en grande partie de jeunes gens qui venaient se munir de cartes de visites satinées, gaufrées, dorées , où l’art du graveur s’efforce de mettre en évidence tant de noms dévolus à l’obscurité : quelques provinciaux achetaient du papier de couleur à vignettes, dont les petits-maîtres des départements font encore une grande consommation. A leur place , j’aimerais mieux y porter ces jolis écrans à double

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surprise, dout les transparents, adroitement ménagés , offrent des effets de lune , de neige , de soleil couchant : les plus nouveaux représentent une scène dê l’opéra de la Vestale.

Après avoir admiré, chez Ybert, et chez Verse puy, les étoffes de Lyon les plus riches, les tissus de Cachemire les plus beaux ; après avoir vu composer chez Laboulléc une Corbeille diuJour de l'An, où les parfums les plus précieux, et sur-tout» [Eau de Ninon , doivent être renfermés dans des urnes de cristal d’une forme nouvelle ; après avoir visité successivement les bijoux de Sensier, les meubles de Thomire, les bronzes de Ravrio, et les modes de Leroi, je terminai mes courses au Petit Dunkerque , qu’on peut regarder comme l’entrepôt de toutes les productions du monde industriel. Dans l’espace de quelques heures , j’y ai vu passer l’élite de la cour et de la ville. Avec un peu moins d’habitude de la vie, je pourrais m’amuser à décrire plusieurs bagatelles charmantes, et qui ont été payées d'autant plus cher quelles sont jusqu’à ce moment uniques dans leur espèce ; mais la description du bijou pourrait en faire connaître l’acquéreur, et déjouer les surprises que plus d’un époux se ménage.

De toutes les manières de distribuer des étrennes dans une nombreuse famille, la plus agréable et la plus délicate est d’en faire une loterie. J’ai assisté, l’année dernière , à un tirage de cette nature chez

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M. R. D. S. J. D. , à qui tous ses parents, à l’exemple de son beau-frère, peuvent donner le double titre de f rater et pater. On avait étalé sur une graude table, dans un salon, des étrennes pour* tous les âges: des poupées, des pistolets, des boucles d’oreilles , des rasoirs de Lemaire , des polichinelles , des colliers et des étuis de mathématiques. Des billets semblables et roulés , portant le pom et la spécification des différents objets mis en loterie, furent jetés et mêlés dans une urne de satin; après quoi chacun vint tour-à-tour, sur l’appel d’un des plus jeunes de la société, c’est-à-dire de la famille, puiser dans l’urne , et recevoir ses étrennes de la main du hasard. On peut se faire une idée de l’à-propos d’une pareille répartition : la paire de pistolets échut à un enfant au berceau, les rasoirs à une jeune fille, l’étui de mathématiques à la grand’maman, et les boucles d’oreilles à un maître des requêtes. Chacun , mécontent de son lot, comme c’est l’ordinaire, eut recours à des moyens d’échange, et les plus attrapés ne furent pas les moins heureux.

En terminant cet article de l’année , je veux me conformer à l’usage , et , à jdéfaut d’étrennes plus substantielles, offrir à mes lecteurs le tribut économique des souhaits que je fais pour leur bonheur et pour leurs plaisirs.

Comme la santé est le premier des biens, que beaucoup de gens sont tentés de croire que la mé-

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decine est le plus grand des maux, et que pourtant, de long-temps encore, on ne pourra se passer de médecins , je souhaite que la fureur d'écrire , qui les a saisis depuis quelque temps, s’accroisse dans l’année où nous entrons, attendu que le temps qu'ils perdent à leur bureau est autant de gagné pour leurs malades.

Je souhaite, pour l’année prochaine, à mes abonnés-voyageurs , des auberges plus commodes , plus propres, et moins chères, des diligences mieux suspendues, où l’on puisse montai-, pour faire cinquante lieues, sans avoir besoin de faire son testament d’avance.

Je souhaite aux amateurs de l’art dramatique des comédies dont le dialogue soit franc , les caractères vigoureux, les mœurs vraies, et qui ne soient pas tour-à-tour des recueils de madrigaux niais ou d’épigrammes fades ; des tragédies où l’on retrouve quelque chose de l’élévation de Corneille, de l’élégance de Racine, du mouvement, de l’intérêt de Voltaire; où les situations soient amenées avec plus d’art que dans un opéra ; où le style ne soit pas tantôt épiquement boursouflé, et tantôt bourgeoisement familier. Je leur souhaite des acteurs qui , bien pénétrés de l’idée qu’ils exercent un art et non pas un métier, en étudient les principes et les modèles , et ne se croient pas des Contât, des Molé, desTalma, des Mars, et des Brancbu, pareequ’ils paraissent

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sur les mêmes théâtres, jouent les mêmes rôles, et trouvent quelquefois le moyen de se faire autant applaudir.

Pour être juste envers tout le monde, je souhaite aux auteurs un public plus impartial, plus attentif, qui ne se presse pas de juger avant d’avoir entendu, et qui ne siffle pas dans un auteur moderne ce qu’il applaudissait la veille dans un auteur ancien.

Je souhaite que les journalistes n’abusent pas de la puissance littéraire qu’ils exercent par intérim; que l’esprit de parti, ou quelque autre esprit, moins honnête encore , ne dirige pas la plume de quelques uns de nos jurés-critiques, et que ceux qui seraient tentés d'avoir le plus d’amour-propre veuillent bien réfléchir qu’il faut apres tout plus de talent , plus d’esprit , pour composer un ouvrage médiocre, dans quelque genre que ce soit, que pour desserrer, par feuilleton , dix volumes de cette critique de journal, qui serait la chose du inonde la plus honteuse , si elle n’en était pas la plus lucrative.

Je souhaite enfin que les savants , moins occupés de sublimes théories, s’occupent un peu plus de résultats; que de leurs élucubrations il sorte, dans l’annce 1812, quelque bonne découverte utile au genre humain ; qu’ils ne tirent pas trop de vanité de l’avantage qu'ils ont de parler une langue inconnue , et qu'ils ne croient pas avoir créé la science dont ils ont changé la nomenclature.

RETROSPECT.

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