UN BOURGEOIS ÜU MARAIS
parcequ’il avait lu dans la Gazette qu’il s était casse la jambe.
J’ai l’esprit paresseux, et ce qui me charme le plus dans la lecture des journaux , c’est le feuilleton , où l'on trouve des jugements tout faits sur toutes ' les matières. Je ne sais comment faisaient les Grecs et les Romains, qui n’avaient point de feuilletons. La civilisation était alors bien peu avancée; aussi les dames romaines, et sur-tout les dames grecques, allaient fort peu le soir dans le monde, .où elles n’avaient presque rien à dire: j’aime à croire que les modes étaient encore dans l’enfance, et que le goût en littérature n’était guère plus avancé. En effet, comment pouvait-on juger les vers d’Euripide, de Sophocle et de tant d’autres? Je crois qu’on disait Sur tout cela bien des sottises, et je me persuade que l’antiquité n’a été réellement bien jugée que depuis-que le monde a des feuilletons. • •
Les bourgeois de Paris sont bien plus heureux que ceux d’Athèpes; ils trouvent par-toüt des gens qui se donnent la peine de penser pour eux. J’éprouve des moments de délices , quand je. songe que s’il paraît une pièce nouvelle , s’il s’élève un monument, s’il arrive sur notre horizon une comète, | ... . . ’ vingt journalistes sont chargés de m’qn rendre
compte. Lorsqu’un livre ou une brochure vient de paraître, ils s’empressent de les lire pour moi, et de m’avertir de ci? que je dois en croire. Convenez
A L'ERMITE
donc, M. l'Ermite, qu’il n’y a point detre plus , heureux qu’un bourgeois de Paris qui n’a rien à faire, et qui a dix mille livres de rente.
Je trouve les journaux si commodes, que je ne fais presque plus d’autre lecture. Marmontel disait qu’on trouvait de tout dans les livres; on pfjut en dire autant des journaux : j’y trouve tout ce que je veux savoir ; je vois tout par les yeux des journalistes; c’est d’après eux que je pense, c’est d’après eux que je forme mes opinions; je me garde bien de parler d’une chose avant que les journaux eu aient parlé: il m’est arrivé une fois ou deux de blâmer ou d’approuver un ouvrage d’après moi-même, et le lendemain, en lisant le journal, j’étais tout honteux d’avoir hasardé un avis qui n’était pas celui du feuilleton. Maintenant, quand je vais voir un mp- •
nument nouveau, je reviens lire mon journal pour savoir si je dois l’admirer: quand j’ai chtcndu Talma, j’attends que le feuilleton me dise qu’il a bien joué.
A présent que les journaux ne parlent plus des théâtres des boulevards, je n’entends plus rien aux mélodrames, et j'ai fait le serment de ne plus y aller; je n’assiste plus aux premières représentations, car je veux savoir d’avance les endroits où je dois rire et pleurer. Vous voyez , M. l’Erinite , que , grâce aux feuilletons, mon esprit reste dans un par- • fait repos, et que mes plaisirs ne me donnent pas la
UN HOUHGEOIS 1)L MARAIS, moindre peine. Convenez donc qu’il n y a pas d’être plus heureux qu’un bourgeois de Paris qui a dix mille livres de rente, et qui n’a rien à faire.
11 me reste cependant un grand embarras : il est beaucoup de choses dont l es journaux ne parlent point, et je me trouve quelquefois dans une incertitude qui devient pour moi un supplice : je suis fort aise, M. l’Ermite, de savoir que vous avez entrepris un Bulletin d’Observations sur les mœurs de la capitale; je pourrai savoir à quoi neen tenir sur ce point. Quelques uns de mes voisins du Marais se sont étonnés que vous ayez placé votre ermitage à ■ la Chaussée-d’Antin ; pour moi, j’en suis charmé :
‘ ce quartier. est si loin de nous, que, sans vous, nous ne pourrions eh avoir de nouvelles. Je me rappelle 0 qu’un vieux président du Marais, pour achever l’é-
ducation de son fils , l’avait envoyé passer quelques jours au Palais-Royal et à la Chaussée-d’Antin; quand le jeune homme revint dans ses foyers , son père ne le reconnut point, et il ne reconnut point son père, tant son éducation était achevée!
J’espère, M. l’Ermite, que vous nous direz ce qui se passe dans votre quartier, et que vous nous informerez aussi de ce qui se passe dans le nôtre. Ditesinoi , je vous prie, si , à la Chaussée-d'Antin , on estime beaucoup XOtjrcisc des Variétés; au Marais, elle jouit encore d'une grande réputation; je voudrais bien que cet engouement vous parût bizarre et de
A l'EHMITE.
mauvais goût. Vous n’avez rien dit encore de la coinétc; cependant, si j’en crois quelques uns de mes voisins, elle exerce une grande influence sur les choses d’ici-bas : c’est la comète qui desséche les fontaines, et qui occasione la sécheresse; lorsque les bonnes femmes sont malades, c’est la comète qui leur a donne la fièvre; lorsqu’on bâille aux dernières œuvres de M“ e de Genlis , c’est encore la comète qui en est cause, l’avoue que j’ai besoin de voir de pareilles opiniqns, consignées dans un journal pour y ajouter foi. Il court encore d’autres bruits alarmants sur la comète ; je ne serai tranquille que lorsque vous m’aurez dit quelle passera* sans. nous faire de mal. Ilassuree-moi , je vous prie, ét faites que je puisse dire: II n'y a point tl’êlre plus heureux qu’un bounjeois du Marais qui a dix mille livres de rente, fit qui n’a pas peur des comètes!
(t > Bounomn nu Marais.
HEPONSE