‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 7 (volume 2)Chapitre 60 sur 60 · DE SAUMUR A TOURS · texte numérisé non relu

DE SAUMUR A TOURS

croulent quelquefois sur la tête des malheureux cultivateurs. Là, tout est confondu, le champ, le jardin , l’habitation. Je me crus transporté dans les retraites de la Thébaïde, et je pensai aux immenses progrès d'une civilisation qui nous fait regarder avec surprise aujourd'hui la plus naturelle de toutes les habitations que les hommes aient dû construire ou pratiquer pour leur usage. , ' '•

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ÇLXixyii. [g décembre 1&36]

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jtll these hands....

fVrih sHadowyr fores t and with campasgns nch H'jlh plçnteous rivets and u ride. Skirted meadt... Shakespeare , K mg Lear.

Là, les campagnes sont enrichies par de vastes fleuves; des prairies immenses y dé ro nient leurs {Mous , de belles forêts y étendent leur ombrage.

Une des observations, qni trahissent' le plus vivement U sensibilité profonde de notre La Fontaine , c'est celle qu’il a consignée dans une de ses fables, où il se plaint d’admirer seul , et de n’avoir A qui le dire. On aime à communiquer lés sentiments et les émotions qui nous pénétrent;, c’est ainsi qu’en approchant de Tours je m’aperçus pour la première fois que j’étais seul. A l’aspect de œtte ville si heureusement située , je regrettais de ne pouvoir faire partager à autrui mes propres sensations.

Un pOnt immense, de deux cent. vingt-deux toises de long sur sept de large , Conduit à la ville, et se termine par deux places fort vastes. Des quais,

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bondés de constructions remarquables, y aboutissent. Les canx de la Loire sont couvertes de bateaux qui s'avancent à l’aide de la voile et de la rame. L’œil pénétre dans la grande rue de la ville, dont’ la régularité peut rappeler, aux habitants de Versailles les édifice* de leur cité. Les regards se reportent ensuite avec -délices sur les accessoires qui servent de cadre à de tableau : par-tout un calme riant , l'abondance , la grâce, la fertilité', la beauté , toutes le» séductions de la nature. C’est pn lieu choisi, un séjour de paix et de jouissances, où il semblé que la vie doive s’écouler exempte de travaux et de pqinçs; aussi m’a-t-on assuré que l’indolence tOHrangeàine est devenue proverbiale dans le pays: un parler lent, peu de mouvement dans la ville , de la douceur' et de la lenteur dans les habitudes sociales, frappent d’abord le voyageur. Jeue doute -pas que le climat du- pays de Cocagne 'ne ressemblât à] celui de la Touraine -bienheureuse. •

A peine descendu dans l’excellente auberge dti fourni; je cherchais dans mes souvenirs à quel coinplaisant ctcC/une je m’adresserais pôur in 'orienter: quand le dîner fut servi, jem’assis à la tablé d’hôte; et, parmi lesoriginaux dont un repas de voyageurs ne peut manquer de réunir un nombre compétent, je choisis précisément lé plus insupportable, et Cela pouf mon propre usage et uia satisfaction personnelle. Il était bavard, pédant, assez instruit, vaiè

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jusqu'au ridicule, -membre de «ix académies , amatéufdte scandale, le prenant de tontes parts, et le rendant en échangé aveeune Surprenante volubilité de discours. J'étais sûr'qué ce caractère y si je me nommais une fois, se développerait poitrines menus plaisirs, et à l'avantage de mes notes scientifiques, que je comptais bien toutefois- rectifier et vérifier après lui. En effet, lorsqu’il apprit qbe l'Ermite "voyageur se trouvait à ses côtés, jna tâche devint facile ; je n’avais pins rien à dire r il ne me restait qd’û éeouter. . ■*».*.-

. «Ab ! monsieur l’Ermite , la ville de saïjn Martin , la ville de Gésàr, Tours eufinyest boiorée de vptre vkitei G’est une véritahle faveur dans mon discours à la Société mensuelle des arts , sciences, lettres , industrie , beaux-drts de Chàteauoenfi, -je ne t«an querai pas de citer, -au nombre dés choses dont le département doit' se vanter...i» • •*.

J’arrêtai ce tprrent déloges dont l’exagération n avait rien de flatteur. Uu prince dei’antiquité avait raison, de di/-e : «Quiconque loue trop est sûr de blesser - » Je le priai de me mettre au fait dfes particularités de la .ville;, au lieu de me louer 7 mde abattue; eprome disait madame de fiévigné, et de ,n»é louer en fâcé, ce qui n est jamais débieu.beogoût.

' «Eh bien , puisque vous êtes aussi modeâte' que lémpereur Trâjan/je' commencerai par une discussion ?ur les deux.quartiers ancieiw'qui: divisaient

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la ville de Tours : Cœsarorlunum ou auilas Turonu m, et Martinopo lis ou Chdteauneuf. Vous dirai-je qüe saint Martin, notre patrob, était Je saint Je plus accrédité 4 la cour de France 3 que. les rois avaient upe considération spéciale pour lui; qu’il* prenaient fièrement le titre de chanoines et d’-abbés de Saint-Martin de Tours; qp enfin leur' trésor particulier fut rarement aussi bien garni d'objets précieux que Je trésor de notre cathédrale ? Quant aux miracles, j’en ai à votre service- une série assez longue pour remplir un volume in-8° des actes de Bollandus et Papebrock. Mais vous êtes philosophe, et vous attachez peu d’importance aux quatre-vingt-dix volumes que ces deux jésuites ont consacrés aux actes de tous leurs saints Je passe donc rapidement aux- annales de notre ville, Uo~ mcslica faeta , comme, vous savez.-»

■ U m’apprit , dans un fort long discours dont j'ai soip d'élaguer les citations inutiles , les comparaison* affectées et le» retours d’égovsme académique et littéraire, que la Touraine avait été subjuguée' parles Romains en io4o ; queClovis s’en empara, et hn donna des comtes amovibles qui ne devinrent héréditaires que Vers le commencementde la troisième race; que Tours fut la 'propriété des comtes de Blois, et ensuite des comtes d’Anjou ; qu’en ta 56, Henri UI, roi d’Angleterre, en céda la souveraineté à saint Louis'; que le coi Jean l’érigea en duché-

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pairie pour son fris Philippe, depuis duc de Bourgogne ; et qu 'enfin cette province, réunie à la couronne, en ressortit plusieurs fois, à titre d’apanage accordé aux fils de, France. François, duc d’Alençon, frère de Charles IX, fut le dernier qui ja posséda. En 1 470, 1 484, et 1 5 o 6 , les états-généraux de France furent convoqués-à Tours ; le parlement y fut transféré lorsque la ligue eut usurpé., avec, ses moines et ses Espagnols , la souveraineté de Paris.

Mon voisin, qui me parla de beaucoup de chqses que j’ai eu le bonheur d'oublier 1 , m’entretint longtemps de Grégoire, de Tours, le père des historiens français; il professait une vénération sans égale et sans réserve pour ce Tite-Liv.e .gaulois. J’opppsai quelques- objections à 1 cette admiration exclusive 1 : je cherchai à lui faire sentir que levèque de Tours est crédule et. vain, stérile en grandes vues, et fécond ch détails stériles. Je comparai ce défaut notable à l’exécutioB de ces paravents chinois ,- où le sujet principal est représenté dans des dimensions très petites, tandis que les accessoires ont des proportions démesurées. Mon antagoniste, qui semblait avoir puisé dans les biographies ét- les abrégés tout ce que son érudition lui fournissait, éluda la discussion , et. me parla de la chronique scandaleuse de Tours- : coquetterie , légèreté , liaisons secrétes et divulguées, 'toutes les annales des daines tourangeaine&ou tourangeâudcs se déroulent à mes

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yeux. J’ai trop de respect pour elles, -qt je connais trop bien la ressemblance qui se trouve entre cette

ville et tontes les ville? du second- ordre, pour fath . guer mes lecteurs de ces narrations plus ou moins intéressantes, et faites ponr amuser les loisirs des jeunes beaux de la ville dfe Tours.

Cependant, nous convînmes de nous retrodver le lendemain à dix heures précises , et je m’abarn donnai à ses directions. Il me.moutra les deux totifs, seuls débris subsistants do la cathédrale de Saint- Martin : l’hôîci-de-ville, Je palais archiépiscopal, la préfecture, me semblèrent construits avec régularité , et même avec élégance et nobUsseï J’admirai la promenade du -Mail, allée d’une demi-lieue, bordéede beaux arbre?; et lapluceJosép/wie, ce- souvenir d’une femme bienfaisante et aimée, m'a causé urt étonnement plus. vif encore. Les aigles qui fotldroyaient l’Euçdpe ont perdu lettre foudres, et sont effacés du I .ouvre; le nom de la douce, aimable et bonne maîtresse de la Màlmaison s’èst conservé au sein des boideversements politiques,

. Tout, dans cette ville, porte un caractère ■ de grandeur,- et semble participer de la majesté du fleuve qui l’arrose :1es remparts, les quais, le cliàteau féodal où fut enfermé te jeune duc de .Gttise après la mort de Son père te Halafréi assassiné aux états de Blois, attirèrent mon.attentioa. Mon guide eut soindemeracotrter l’évasiou de cejeuneguorrier.

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évasion que Henri IV favorisa, pour- augmenter -le nombre des concurrents au pouvoir et diviser leurs forces. En compliquant, ainsi les obstacles, que la ligue devait surmonter, le roi de Navarre montrait cette habileté-profonde que la franchise de ses manières soldatesques cachait qux yeux du vulgaire , etquo la sagacité de l'histoire 'doit reconnaître chez lui.

Dans la bibliothèque publique, à laquelle sont assignés les bâtiments de l’ancienne intendance, .je vis quarante mille volumes dotasses péle-onêle ; c’est liitaage de l’intelKgonce confuse de certains érudits. On- me montré l’Évangile en lettres ‘d’or, sur lequel lesfoii de-F rance prêtaient serinent en qualité d’abbés de Saint-Martin; ce qqi était, et ce qui pointa biéj» redevenir une grande dignité pour un roi de France. . . - ?r;

Ce nerf ut pas sans peine que jlobtins de mo* nouvel ai»i quelques renseignements %tfr l’industrie présenta «t sar l'industrie ancienne de la ville de Tctfir*. 11 pirtageait malheureusement le dédain aristocratique de certain parti pour cette puissance ira* tueuse de richesse et de vertu 4 laquelle s'adressent aujourd’hui nos espérauces le* mien* fondées. Cependant mes questions réitérées parvinrent à lu» arraduer quelques renseignements qui mont été confirmés d’ailleurs. Louis XI, qui, despote abominable, s’appuyait cependant sur les communes pour écraser les nobles, ouvrit à la Ville mie branche d’in-

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dustrie précieuse , telle des soieries. 11 encourageades plantations de mûriers dans les environs, et appela des artisans italiens et grecs habiles dans l art' de préparer la soie. Cette industrie fleurit alors à un tel point, que, 'sous Louis-XItl, elle occupait, dans . la seule ville de Tours , et alimentait plus de soixante’ millç personnes. Louis XIV règne : la révocation de’ l’édit de Nantes, que l’on retrouve par-tout connue une cause générale de ruine et de décadonce, portai le premier coup à cette prospérité. La ville de Lyon," plus voisine de l’Italie, s’empare d’une branche déjà' morte dans la; ville de Tours. Elle tire dtr Milanais Ici matières premières, et, la richesse générale des ha-< bitants contribuant à augmenter la prospérité sousi oe nouveau rsqj p a rt , Tours vq j t dépérir complétai ment le commence de ses soieries. Cette dernièrd ville u’a pluh,p(nir.9ouneede richesses, que ses pruniers, dont les fruits , confits et conservés, n’ont pas vu leur réputation diminuer depuis cent ans, et que j’ai eu soin de mettre à contribution avant de quitter ses -remparts. •

i Parmi les noms pins .ou moins historiques que mon guide me cita comme faisant partie des hommes illustres de Tours, je nommerai seulement le cardinal dJmboise, bon ministre; exemple rare d’un administrateur saris égoïsme et sans tyrannie, homme qui avait des défauts et jion des vices, et qui fut le Sully de Louis XII ;

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L'élégant père Rapin , qui consuma sa rie à polir des vers latins fort estimés .de ceux qui s’égarent sur Le Parnasse des poètes latins modernes ; >

Le malheureux traducteur 4e tous les écrivains de Rome, leur interprète ou plutôt leur bourreau . infatigable , l’abbé de Marolles, qui , semblable à un valet bavard et sot, répétait tout ce què disaient ses maîtres, et ne le répétait que pour en faire des sottises;

Néricault Destouches , ambassadeur et poète comme l’Anglais Matlhdw Prior. Auteurdramatique sans vérité, il a le premier essayé de mêler à un sujet gai des scènes intéressantes. C’est le premier imitàteur de Térence et le précurseur de La Chaussée. U est aussi éloigné de l'atticisme dé l’auteur latin, qu’il est supérieur à l’auteur faible et fade du Préjugé à la mode. Dévot sur ses vieux jours, il fit contre les philosophes douze centsépigrammes : c’était trop de douze eents ; pas une n’a survécu. 11 a eu le malheur d'inspirer à Voltaire un détestable madrigal, -le seul mauvais fragment poétique échappé dans ce genre à l immortel auteur de la Henriade ;

L’horloger Julien Leroi, de qui le même Voltaire disait que lui et le maréchal de SaXe'avaieht battu les Anglais; , *

M. Bouilly, auteur de Contes, célèbres dans la

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littérature enfantine; homme excellent, écrivain > dramatique connu par de nombreux succès ;

Enfin üabrielL: (CEsltées, née à Tours, et que j'allais oublier pour l’honneur de Henri IV : son ombre ne m’eût cependant jamais pardonné cette ** omission. Elle mourut, en disgrâce, et paya d’une longue et triste solitude le malheur d’avoir été’ trop aimée d'un grand ngfcV

N° ClXXXVIU. [ 1 6 DtCEMBIVF, 1 826.}

Voyex d'id briller çeni hallebardes Auji feux d’un soleil jtsr et doux!

nflftteod<0a pat le t/iti vive de* 'gardes Qui se mêle an brait de* verrou r?

IftÉjLA.VCÇIW **

Je trouvai dans ce Gascon do la Touraine, dont j’avais accepté les secours d’érudition, assez de véritable savoir pdar servir de compensation ji la ridicule vanité que lui inspiraient ses titres de membre de plusieurs académies et d’associé de plusieurs autres. Il m'offrait d'ailleurs, par la bizarrerie /les travers que son pédantisme réunissait, tin assez curieux sujet d'observation pourvue faire pardonner ce que ses souvenirs ayaient d’indigeste, et sa critique érudite de peu confonde à la raison et à la philosophie de l’histoire. Nous déjeunions ensemble à l’auberge du Faisan, lorsqu'il vint à me parier de Plesêis-lesrTours ; et les idées que ce nom. terrible éveilla chez moi m’empêchèrent de prêter grande attention à ses, discours sur la fondation et la des 1

tinée du château qui avait servi d'asile ou de repaire à la tyrannie de Louis XL Je compris seulement qu’il nie promettait, pour le soir, une description détaillée de Plessis-lez-Tours, extraite des chroniques saintes du bienheureux saint Wandulfe, canonisé incognito sous le règne de François 1", à la requête des moines de Jos&phat-en-Beauce, à 'la confrérie desquels il avait appartenu. Je le remerciai de'cette offreobligennte, et nous fixâmes notre voyage à Plessis-lez-Tours au lendemain matin.

Je mis » profit, pendant la journée, plusieurs lettres que M. Bodin m'avait confiées pour ses amis de Tours; et le soir,- en l'entrant à Tauberge, j’y trouvai une docte ëpître de- mon guide avec un petit paquet où éthient incluses et embellies de force abréviations les pages suivantes, extraites de la chronique' eh question. J'appelai mon hôte, je lui donnai la clef, ou, selon la prononciation tourangeaude, la cleffe de ma chambre, et je lui recommandai de me faire éveiller le lendemain â sii heures précises. La fatigue de la journée fermait déjà mes paupières, quand je parcourus, à moitié endormi, l’extrait du chroniqueur saint Wandulfe. ,

>< CJ’est sur une moutée peu rapide et qui n’est ombragée par aucun arbre , buisson , arbuste , ni décorée de fleurs d’aucune espèce, qu’est édifié le châteaù dè Plessis-lez-Tours. L’art des fortifications

a découvert ainsi cette place; non qu’elle fût plus stérile que les autres belles parties de la Touraine; mais on a jeté sur le sgi, pierres, gravois, troncs de chênes, fragments de roches , sables, et autres ingrédients, pour que les arbres nypusëont pousser, et que l’ennemi fût, en cas de guerre, aperçu du haut des tourelles à la plus grande distance possible.

"En outre de cette première précaution, plusieurs chausse-trapes sont répandues çà et Jà sur le terrain, ce dont on ne peut trop avertir le voyageur imprudent qui pourrait aller s’enferrer daus leurs pointes aigues. Le château présente -dahord an coup d’œil trois murailles' qui s’élèvent l’une derrière l’autre, et chacune pins haute que la précédente. DeVant la.première, qui est plus basse, il y a un grand fossé rempli d’eau et bordé, à l’intérieur, de longues pointes de fey. -Entre chacune .des autres murailles se trouve (comme j'ai .pu .expérimenter quand j allai porter la sainte hostie à xuessire lé cardinal de la fialue, en prison) un fossé parpil- au premier, et défendu de la même manière. C’est au milieu dç ces trois fossés et.de ces trois rqmparts ,quevk mon très honoré, très clément, et très noble (naître, sa majesté Louis XI, fils aîné de l’Ég6$$ et soutien de la chrétienté.

«Toutes ces fortifications sont très noires, bien •quelles soient nouvelles ,. "et cela pareeque, de

£«HiTK4(|;raovmcE, v. vil.

45o UNE SOIRÉE DE LOUIS XI.

l’ordlré' exprès du roi, on a mêlé an ciment avec lequel Tes tours et les murailles ont été construites, de la suie et des briques norres pour en rendre l'effet plus'terrible. • •

« An milieu se 'trouve le château. Il est composé de bâtiments inégqux, dont- le plus élevé est One tour gigantesque qui n’a pour fenêtres que des trous oblongS; ou barbacanes, pour placer les mousquets et les javelots et de.là tirer sur l’ennemi. Il n’y a point de fenêtres à l’extérieur, et , pour dire le vrais leffet n’en est nullement plaisant; car les seules.' ouvertures pratiquées donnant dans une cour intérieure , .vous diriez plutôt une geôle qu’un palais. • . • * • ,

. «i Des tours fort grosses' sopt placéês à foutes les murailles ; jl y en a deux sur-tout qui défendent la porté d'entrée et qui sont remarquables par leur grosseur. D'autres tours flanquent les deux remparts intérieurs, non pas sur la même ligne que les tours du mur extérieur, mais à des distances et dans des'dirêotions différentes ; de sorte que ces, tours, étant placées en échelon sur les trois remparts, le château paraît,, dans le lointain, être entièrement garni dé tours: » ' • • .

J’abrège un peu ici la description trop détaillée du chroniqueur, qui explique en trois pagçs comment iés portes qui conduisaient au château, loin d’être placées dans une ligne directe, forçaient

Digitiz

celui qui entrait dans un séjour si formidable à circuler entue les remparts- pour trouver l'issu é qu’il ^cherchait, et comment, pour s’introduire dans la cour -au centre de laquelle s’élevaient dos bâtiments, il fallait subir les dangers de deux.défilés qbscurs, étroits, dangereux, et rester fctposé à L’artillerie des deux murs intérieurs. Le bon his-^ torien, qui se rencontre en cela aVéc Philippe de Commmes, déçrit à-péu-près aussi longuement les nids d’hirondelles ou gpéritesde fer, placées Corn me des niches' le long de foui les remparts, et d’où chaque soldat avait ordre de foudroyer celui qui oserait se présenter sans avoir le mot d’ordre.

■ Waûdulfe termine ainsi son récit:’ «Le village voisin, nommé Pte$sis-du-J’arc , a été appelé Plessis-lez-Tours depuis que nôtre bon rot à fait entourer son manoir de fortifications si artistement combinées, quelles passent pour les plus redouta*blés de la chrétienté. Les habitants vivefrt en grande terreur des exécuteurs de sa majesté, et sur-tout du beaù sire 01ivie*-le-t)aim , son bai - bier-et son ministre. Sa majesté aime à prendre le Costume d’un simple bourgeois, et quelquefois, âyabt ses fexécu- • teurs à distance, il ^achemine jusqu’à la belle vîllè de Tqurs, égayant le chemin par ses jovialités, momeries, et bons mots,- tels que Ion pourrait 'les attendre du plus facétieux des convives à la bohwe table d’un prince. - » . • •

45a UNE £61 RÉE DE LOUIS XI.

.l'aVais parcouru ces pages, ét les couleurs sous lesquelles l'histoire présente Louis XJl -se mêlaient dans mon 'espfit à ces nuances naïves. sorties du pinceau dont je viens de copier l’esquisse incorrecte. .Jè voyais ce roi vulgaire, dout foutes les passions étaient basses et dont l’intelligence était forte, écraser la féodalité, étouffer la chevalerie; entouré, de petits mpnarqueS indépendants, braves, et. féroces, se- tapir comme le léopard dans son antre,- les y attirer et les y dévqrer servir la cause des communes, non. par amour des hommes, mais par haine pour les grands; réunir, le» jouissances d’un bb'urreau et les -vues d’un grand politique, et par ses*vices mêmes, scs crimes; çt l’odieuse -atrocité de spn despotisme persévérant, changer la face de la F rance. .le me-souvenais de ces paroles de Duclos, qui, en terminant son histoire, s’écrie : « Il fut roi! » la plus sanglante épigranitne que l’op ait lancée eontre les diadèmes.

Cependant, grâces aqx pensées que le rnanUscr.it confié par tupn guide avait fait germer dans mon esprit; je passai une nuif fort agitée.. A force de rêver j» oes clrausse-lrapes ouvertes dans la- campagne, à eus retranchements avancés, à ces triples défenses, à-cea patrouilles, commandées par le farouche Tristan-l'Ermite, et courant çà et là pour arrêter et égorger tous ceux qui se seraient égarés ilaus ces parages , à ces herses pesantes, toujours

UNE SOIRÉE DE hOUIS XI. 4^3

prêtes à s’abattre; à cette, cour de délateurs , d’espions, et de boifrreaux qui environnaient le premier inuüârquc qurait pris le nom de' très chrétien , toutes ceS images, d’abord confuses, acquirentde la. consistance et de la réalité dans mon esprit 1 et , -au moment ’où je m’endormais, la figure même de Louis XI appanft à mes yeux. * • •

Il était seul à genoux dans un petit oratoire obscur, éclairé par une vieille latnpe suspendue audèssus d’une madone noiréiè; son "bonnet de fourrure- grise était placé à terre sur. un -coussin de velonrs; im chapelet à gros grains, de la forme la pins commune , -sé 'déroulait entre ses doigts .décharnés. Il murmurait une longue prière , frappant de témps en temps sa poitrine et laissant échapper des -sanglots, ou plutôt des hurlements qui nre pénétraient d’effroi. Quand il réleva ses yeux vers. 1* médone , je votdns observer ses traits , qui me semblèrent farouches : il se leva , remit son boonfet , -espèce de coiffe ronde et basse , çntourée d'images de plomb, et dont la forme ignoble et surbaissée ajbutait' encore à la grossièreté triviale et repoussante de Isa physionomie.- Alors , sans quitter le chapèlet , il |e promena lentement dans l’oratoire, et finit par aHer s’asseoir dans un vastlfautèuil gothique. Sous-Ies arcs- épai< tte deux sôurcils noirs étincelaient deux yeux , dont le chatoiement incertain et l’éclat, équivoque peigna ienHa perfidie et la

454 UNE' SOIRÉE DK t.OEIS XI.

cruauté. 'Sa bouche citait grande', ses lèvre* minces , sa figure ridée , son teint jaunâtre. Son vêtement se composait dés habits les plus communs d'un bourgeois de cëtte époque; ils étaient faits d'un drap noir usé et' déteint; il# serraient la taille et semblaient trop étroits pour je monarque qui les portait. Sous cet accoutrement vil se mouvait unétre plus Vil encore, mais que des passions violentes semblaient dominer. 11 fixait ses regards sur le parquet , les relevait ‘tout-à-coup , sortait' de sa rêverie , laissait quelques mots sans suite échapper. de sa bouche. « Ai-je, oublié? » Récria-t-il... Je le .vis entrouvrir squ justaucorps, examinerai les agrafes d’aeier de sa cuirasse étaient solidement attachées , pûts, soulevant une tapisserie suspendue dans le fond de l'oratoire^ choisir une dague, et ta placer à son côté entre «es vêtements et la cuirasse. •

« Ils me tueraient; n'out-ik pas déjà /et- au commencement de mon règne , Içvé leur étendard contre leur roi ! Leur ligue du bien public est abattue. Oùsont-ils ces grands vassaux? Fous, extravagants, vieillards tombés en démence , qu’ils recommencent aujourd’hui leurs tournois , leurs carrousels, et leurs fêtes magnifiques! Mon beau-cousin le duc de Bourgogne, bous verrons, nous verrons un jour! O bon Jacques de Gompostelle , grand sain t , aide-moi dans mes entreprises! « <

Alors il ôta de nouveau son bonnet, le retourna

UNE SGIHÉE ÜE LOUIS XI. '455

long-temps entre ses doigts, choisit g ne amulette de plomb attachée par un ruban , la plaça dévotement sur son prie-dieu , et pliant de nouveau le genou : . .

« Bon saint Jacques de Compostelle, grand saint, dont les mérites sont ineffables, je suis fâché fjo te troubler pour une affaire de meurtre et de sang, toi dont le cœur est si boit, dont lesaffectiops sont si tendres. Mou bon saint , il est vrai que; j’ai menti , que je me suis, parjuré , que j'ai tut;, que j'ai pris le bien d’autrui. Oui., j’ai .tenté d’assassiner mon pau vre-père , et que Dieu veuille a voir son aine ! oui , j’ai empoisonné mon frère, que je recommande, ô grand saint! à ta puissante ipterce&iotr ruais je n’ai- pajcru trouver de meilleurs moyens, .suivant mes faibles lumières, poqr mettre la paix dans mou royaume. Mon bon saint , ne fais pas attention à ces misères, ce sont mes fautes, mes fautes, mes très grandes fautes. Je te devais.un pèlerinage, jelo ferai, ’ô. grand saint Jacques! je le ferai. Mais délivrc-iyoi de mes ennemis, ou. plutôt livre-les-moi. .le t’en prie, pe protège pas devant Dieu ce maudit Nemours, qui est si puissant, et qui me ferait trembler demain si. je ne Je faisais mourir aujourd’hui, ainsi que je vais l’exécuter, bienheureux saint Jac- , ques , sous ta protection et de tou aveu spécial. Ne pense pas. à lui, ne fais pas de prièrçs pour lui f je t'en .prie , car je- te jure qu’il est schismatique au

fond du oœur. Reçois ma parole royale, 6 mon iittercessety , que si cette affaire réussit, sî l'Armagnac meurt de sa- belle mort, et sans que mon royaume soit troublé, je te fonderai deux abbayes dans mon nouveau comté d’Anjou 1 Jmen ! amen! »

Sa ferveur ■augmentait ; et détachant faur-à-tOirr tôutes ses reliques , il se mit à crier en sanglotant : u Sanrte Juliane, sonde Huberlc , sonda Genovef», adeste omîtes' irtiserabil( peccplàri! » (Saint Julîerf, saint Ifubert, sainte Geneviève; ah ! • venez, - vertez tous au secours d’un misérable pêcheur !

Cette épotwaptabler prière, que les fantaisies de mon rêve plaçaient dans la bouche* du Coi tués dévot, «'était pas seulèment-le fruit d’tineimqgmation échauffée par le souvenir historique de Louis XI; il-y avait peu de joûrs, l érlidit aimable avec lequel je- m’étais entretenu si long-temps dans l’îlè Ponneau inc l'avait montrée dans Brantôme, et le jeu bizarre d’un songe la reproduisait tout entièrodans sa superstition de Cannibale.' Je suivais des yfeux l'auteur de cette* homélie , quand je. le -vis placer son pied sur unç trappe pratiquée dans le parquet : en faisant ce mouvement, il avait ébranlé, une ■son' nette; et bientôt une voix basse se fit entendre à Tex^érieurde l’appartement. «Tout est prêt, disait la voix* — Le banquet?^— ; Oui, lnessire.-*- Et l'autre banquet-, celui que Tristan doit servir , eh ! eh! : — Tout est prêt , -Votre majesté. £hJJo foayn, le

UNE SOIRÉE DE LOU>lS XI. 457

Daim-let-Diable , le Daim-le-Noir, j'ai reconnu, ta vivacité accoutumée. Fais appeler ce vieux satyre empourpré, Labalue, et.... Mais je t’en dirai davantage. Je descends. » ^ t

Louis, posaqt alors la maiti«ur sa dague, se baisse , applique une clef secréte à la trappe qtte j’avais aperçue déjà, ouvre la boiserie, et me fait découvrirun escaüer inférieurqtie la trappe, eu se levant, avait déroulé par un mécanisme secret et ingénieux. Je lé vois descendre par les degrés de cette espèce d’éebelfe dans une salle où un festin splendide était déjà servi, et dont les portes étaient ouvertes. Olivierle-Dtnnv, barbier et confident du monstre, était déjà plaqé derrière le fauteuil que le roi devait Occuper. C’était une physionomie sombre et faussé, dure et sournoise, des traits aiguisés pour ^insi dire, un regard errant et inquiet, im costume magnifiquement ridicule, et une roideur de contenance qui voulait prétendre à la dignité; Quand Olivierlé-Daim s’adressa au roi, je ne reconnus. 'plus* cet accent mielleux et patelin que j'avais entendu à travers la porte de l’oratoire; «Sire*, dit- il d’une voix sombre, 'on n’attend que votre ordre. Vous tardèz, ce semble. -*-.J0b! rrlv! notre ami, comme vous y* allez; vous faucheriez 'les hommés comme vous enlevez une barbe! Au nour du bienheureux saint Jean, à la- gloire immortelle duquel je me recommande, donnez nous le temps d’y

penser. Ne ternfs-vous pas toute la race des vipères en lieu sùr?-r— Qans la grosse tour, chambre d'airain. — ■ N'avons-nous pas ici tout ce qu’il nous faut? — Certes, sire; mais ce qiï’on diffère.... — J'admire, Olivier , par la Pâques-Dieu , le Ion de franchise que vous prenez avec moi. Cela prouve que. vous me connaissez bien, et que yous ne croyez pas précisément nécessaire d'emprunter, quand vous me parlez, le top doux et l’accent flûté que vous avez ailleurs quand il vous plait. Je suis content de- voir qu’on de se méprend pas sue mon compte , et qu'on sait que je me. oonnais en hommes. Cher barbier, mon apü et mou zélé ministre, appelez le cardinal. Chut! appelez aussi (ce dont tous las saints paradis puissent, nie laver devant la chaste pt douce mère.de Jésus!), appelez la belle Lyonnaise! Ilélas! les soins d'un royaume sont si terribles, et les fragilités de la chair,, dont je me punis si souvent, sont si excusables chez les monarques qui Ont de grauds différents et de ‘vastes intérêts à régler! Encore celle-ci, encore ceUe-ci , bonne vierge ! et je te vonç trois neuvaiues! » . • *

A ces. mots, prononcés -avec une componction vraiment touchante, Oljvier-le-Daim se retira en disant du même ton farouche que le roi avait admiré chez lui : Oui, siré! Louis XI- re$t£ seul, et tira sur diverses images de saints, placées d^ns les embrasures et le long des murailles, de petits voiles.

ou rideaux qui semblaient disposés à cet effet. Tristan-l’Ermite entra, et jeta lüi-mênie plusieurs fagots énormes de bois de chêne dans l'immense foyer qui s’élevait , selon la coanime du temps , à plus des deux tiers de la hauteur de la salle, ^.e soupçonneux monarque exigeait de ces courtisans tirés de la fange tous ces services domestiques auxquels leur naissance les avait accoutumés, pt qu'il aurait craint de confier à d’autres quà ses complices.. « Et toi , lui dit4l, mon pauvre v Tristan à la longue barbe, toi qui tonds de si près mes peuples, quand je te les livre" pour le bien de 1 état , •tit'viendras souper avec nous , et apporter ta mine hâ,ve à côté des grosses joues et du teint vermeil de notre ami le cardinal. Mais quand l’affaire sera, fait»! point avant, tu m’entends bien !•»

Tristan se retira en inclinant la tête- Plus je considérais ce vieux roi resté seul, plus je m’étonnais que i’ampur pût encore être un des mobiles de son existence : le dégoût et le mépris étaient les seuls sentiments que son apparence même pût inspirer. 11 était évident que la sensualité la plusgrosèiérelui' tenait lieU d’amour, comme le fanatisme le plus 'bas et le> plus atroce lui tenait lieu de piété. Son chapelet , qu’il avait glissé dans la manche de son pourpoint, en ressortit, et fut de; nouvean accompagné dexckmations et de murmures sacrés,.- pendant que , les pieds placés sur les chenets gothiques sculp-

46t> UNÉ SOIRÉÉ DE LOUIS XI.

tés-en bronze et portant l'écu dfe France , il se* chauffait en attendant la belle Lyonnaise et le cardinal Labalàe.*

fia scène, qui avait déjà pris un. caractère assçz bizarre, devint- pins singulière encore 'lorsque le chef de la monarchie française se trbuva assis entre une femme assez - belle-, mais dont le visage et l’allure trahissaient les habitudes du Vice, et le prfnce empourpré de l’Église rorUajne. En face se trouvaient les fauteuils d’OUvier et de Tristan ,■ qui servaient et qtu desservaient avec la oélérité-et l’adresse d’hoinmeS- depuis long-temps-’ façonnés à ce. métier dè servitude. Il serait long et déplacé de répéter ici tous les propos-égrillards; toutes les plaisanteries de mauvais* Keu què s« permettait ce Tibère, devenu Rabelais. « Tristan-, dit-il vers le milieu du repas, quel dessert avez-vous? » Puis, sans attendre sa réponse, et en froûçant nn de ses sourcils: •<* Mon ami Tristan , je vous recommande le fruit du roi , le messire Jean , .entendez-vous ? c’est un fruit excellent pour ma soif royale. Déjà la Touraine vous doit plus d’un fruit nouveau suspendu aux branches de ses arbres. Que saint Andr.é nous le pardonne; nous ne voulons que le bien de notre royaume et la gloire dé Dieu ! *• > . .*••••

If fit alors le signe de la croix, et Obvier Tristan sortit. Le roi s’amusa long-temps k plaisanterie cardinal Labaluè sur sa gourmandise, sa paresse, et sa

UÎIE SOIRÉE DE LCfUlS XI. 4^*

luxure. Ses railleries bourgeoises ne manquaient ni do sel ni de, trait: le malheureux, prélat » gonflé d'orgueil, avalait l’humiliation à. pleine coupe-.à ce repas intime, et l’on ponvait voir percer dans sèn dépit mal caché quelques indices, de cette trahison quil osait méditer déjà, et. que son tbnyive lui fit plus tard copier par une longue détention dans ee même château. .

Cependant , malgré la fantasmagorie de ce songe, je me lassais du spectacle, dune orgie triviale, mêléq de sarcasmes qui tenaient à-la-fois à des habitudes basses -et à un cœur méchant. Un nouveau

tour de conversation .lui prêta plus d’intérêt.' La pénétration dç Louis XI lui, avait ^fait deviner lçs pensées secrètes du cardinal, et la trahison à peine conçue. Quittant les agaderies grossières dont la belle Lyonnaise était l’objçt : .«Mon révérend prince, et beau-cousin, buvez donc.de ce vin d’Orléans, et quittez ce visage sombre, qui.ne va pas mieux ayec l’éoarlate de votre robe qu’un homard, qui -serait resté noir au milieu d’un plat d'écrevisses» rouges. Il ne faut pas avoir do l’humeur , qio.d obeç cardinal, contre un roi qui vous admet à sa table, et qui a de grands «ecrets politiques à transmettre à votre prudence. Le dépit est père de la perfidie , et la perfidie.... Tri$tan, s’écria-t-il sans se Jev<y, mais d’une voix forte et rauq^t, le thessire Jean! le messire Jean ! » . . .

Aussitôt je vois deux portes s'ouvrir; et un corps, balancé par un nceud coulant, agité en dehors et en dedans de la salle; s'offrit à mes yeux épouvanté. Tristan , et deux exécuteurs du second ordre , se tenaient derrière la victime. Le cardinal, pâle et défait, laissa' tomber son verre, et se mit à sourire ijvec la grimace la plus bideusetlont jamais mortel art été capable. La femme poussa us grand cri ; et • Louis XI, reprenant le ton doucereux et calme:

« Ah ! nies sire Jean d’Armagnac, vous voilà bien bas , du plutôt bien» haut ! -Ce «ont de tristes nécessités de notre devoir de roi, n’est-ce pas, Tristan? Viens siéger auprès du cardinal, dont la figure a blanchi comme un champ qui se couvre tout-à-coup de neige, et qui, sans doute, ne voudrait f>as prendre en main la cause de celui qui menaça notre autorité, messire Jean de Nemours-Armagnac, ici présent. Pauvre pécheur ! j’ai dû exercer , la justice divine Sur sa personne. Mais ferme* ces portes; je veux que le cardinal.digère à son aise. Tristan , les ' patrouilles sont faites , lès herses levéçs , les • nids d’hirondelles garnis? Quant auX enfants, je les réserve....» ‘ .

Une horreur inexprimable • m’éveillax, couvert d’une sueur froide- et abondante. 11 me semblait que j’afiais suivre ces malheureux enfants jusqu’à Paris, où, par un raffinement de cruauté inconnu aux Héliogabale , on décapita de nouveau le cadavre

défiguré du malheureux , en forçant ses trois fils à rester placés sous l'échafaud !

I^e lendemain, j’allai visiter le château du monstre. Une métairie en ruines, dps voûtes comblées, des puits à moitié détruits, voilà -tout ce qui reste de ce repaire. De petits enfants jouaiçnt- dans les oublietles , et une vache ruminait paisiblement sur un débris de tour renversée , où je reconnus la forme des anciens créneaux. Le temps, qui a détruit la caverne de Louis jtl, n’a pas respecté davantage l’histoire que Montesquieu avait tracée de son règne : mais son nom reste, son souvenir subsiste; et, en dépit de l’éloge satirique de Duclos, et du génie pervers de cet odieux monarque, il est classé parmi les rois comme la hyène entre les bêtes de proie,

rf°*cnumx. [a3 décembre i8a6.]

' . ' Aije mellows the angmsh nf thr heqrt.

# ... Bcrton , AnaXgmy of Melancbofy.

* L’âge adoucit le» chagrin» du ccCtir.

J’étais incertain, je l’avôue, surJa route que j’allai» prendre. Pes régions que je n’avais pas encore explorées tne cernaient, pour ainsi dire, sur trois points. J’avais à choisir entre l’Auvergne, la Bourgogne, et l’Orléanais. .Je mg souvins qu’une personne de nia connaissait®» demeurait à Veuves, à peu de distance de Tours : ce souvenir fit pencher la balance; j’écrivis à Veuves, et j’allais suivre immédiatement ma lettre , lorsque mon, hôte du Faisan, véritable prototype du Falstaf de Shakespeare, vint me demander, le bonnet à la main, si je ne pourrais pas prendre une place dans une chaise do poste qui allait repartir pour Périgueux sous la conduite d’un eccjésiastique qui se rendait dans cette ville.

■Cet homme avait-il lu sur mon visage ma qualité

de voyageur errant, et deviné l’extrême incertitude de nies plans de pérégrination? Un sourire qui se dessinait grotesquement sur sa face arrondie me l’eût presque fait penser. Je lui répondis que mon dessein était de me rendre à Veuves pour aller à Orléans; que je ne comptais qller à. l’érigueux que dan» un mois, après avoir visité la Rochelle, Rochefort, et Saintes. -, .' .

On porta mô réponse. . •

Un homme détaillé hante, de stature bizarrement élancée, au visage maigre, au long nez, à la chevelure noire , surmontée d’une calotte également noire, entra dans la chartïbre-où jetais. 11 y avait de la sévérité dans ses traits, mais point d’affectation ni d’hypocrisie. Il vint à moi d’un air ouvert et franc qui me prévint en sa faveur. « Qu’à cela ne tienne f me dit-il ex. abrupto, vous voyagez pour votre plaisir, et moi pourle mien. L'état stationnaire me fatigue , et la solitude me pèse ; aussi je voyage, et je choisis mes compagnons de route. On m’a 1 parlé d’une tournée que vous voulez faircdans l’Orléanais; j’en viens, je ne puis vous y accompagner; mais j ai moi-même quelques visites d’ancienne amitié à faire à Ghâteauroux et Amboisc ; et si vous y consentez , dans un temps dbitt nous allons convenir, nous nous retrouverons ici pour accomplir ensemble le voyage * de découverte où je suivrai votre allure: »

Ermite en province, t. vii.

J'accédai facilement à des propositions si aimables, et nous convînmes mutuellement de nous retrouver à Tours dans un mois, jour pour jour, dans cette même auberge. Il continua :

« Je suis prêtre , j étais curé.; j’ai dû cesser de l’ctre. Quand je suis devenu riche j’ai voulu faire le bien, ouvrir des écoles, et concourir à la prospérité de mon petit pays ; on ne l’a pas voulu. Je suis parti, décidé à chercher sur la face de la terre , comme l’Alceste de Molière , •

• un endroit écarté

Où d’être homme 'd’honneur on eût la liberté.

Je ne l’ai pas trouvé encore.

— Vous avez . donc bien tourmenté yos paroissiens ?

— Non, monsieur, ils ne me reprochent rien.

— Mais quel est votre crime ?

. — Je suis janséniste, et puisque uotre liaison d’un moment doit se continuer , je vous dirai mon nom; je me nomme Mersan. J’ai cru pouvoir expliquer la religion à la manière de Bossuet, préférer saint Augustin à M. le Maistre , et les doctrines sévères d’Amault à la dévotion aisée d’Escobar. J’ai cru que la puissance spirituelle devait laisser la temporelle agir en liberté; que l’église universelle ne se rencontre pas dans un seul homme ; que les

seuls sauveurs de la monarchie ne peuvent se trouver dans les %angs des meurtriers du meilleur des princes : voilà mes dogmes, voilà mes crimes. - Anathème! anathème! s’est-on écrié'. Le loup était dans la bergerie. Je me suis hâté de quitter un .troupeau que j’aimais, et dont le renard s’est bientôt rendu maître. ■ •

Je tendis la main au brave ecclésiastique dont les yeux s© mouillaient de larmes au souvenir de ce troupeau qu’il avait quitté. « Vous me forcez, lui dis-je, à regretter beaucoup la lettre que je viens d’écrire, et que ma présence à Veuves doit suivre immédiatement. Je suis plus fâché que je ne puis vous le dire de cè retard d’un mois, qui diffère notre voyage. Mais croyez que je lie souffrirai pas que vous vous détourniez de votre route. Je suivrai la vôtre et je prendrai le chemin de l’école, c’est-à-dire, le plus long pour arriver à mon but. •

« — Les bommes, me dît -il en souriant, s'y prennent-ils d’autre manière?»

Nous fixâmes définitivement le jour précis de notre rendez-vous , et je le quittai , non sans quelque dépit d’avoir, par ma précipitation , manqué l’occasion favorable de connaître mieux un homme spirituel et distingué, dont la lutte contre l’injustice de» hommes me semblait porter tous les capic-

tères d'uue ame belle et généreuse : eu dépit du

proverbe , Ce qui est différé «st trop souvent

perdu!

Je partis de Tours ; • et le lendemain , d'assez grand matin, en arrivant à Veuves, petit village situé sur la rive droite de la Loire , je m’empressai de m’informer de l’endroit où logeait le fils de l’un de mes anciens amis , long-temps membre de l’une de nos principales cours, de justice. On, m’indiqua une closerie charmante, dont les vignes sont baignées par le fleuve, et dont le peu d'étendue est compensé par les beaux aspects quelle commande et par l’excellent rapport du vignoble ; c’est là que je trouvai ce jeune homme, que j’avais eu occasion de voir à Paris et de surveiller pendant le cours de ses études. A peine eut-il reconnu le viel Ermite qu’il me sauta au cou et me dit : u On vit tant aujourd’hui en peu d’années, et les leçons que donne la vie sont si nombreuses et si fortes, que l’on peut, comme vous voyez , anticiper sur l’âgeïde la philosophie et devenir, avant la maturité, presque aussi sage qu’un saint homme comme vous. J’espère, mon cher anachorète, que vous ne dédaignerez pas la solitude de. votre jeune ami , dont vous avez, il y a dix ans, surveillé les travaux, protégé l’étourderie, et grondé la folie. 11 faut vous reposer,. et goûter un peu de ce vin clairet qui n’est pas mauvais, bien qu'il soit de mon crû. Je vous demanderai ensuite la

permission de vous présenter ma femme, tout occupée de ses sortis champêtre? et de l’éducation de njes deux enfants ; Germain et Ninette. J’ai -été avocat, peintre, poète, soldat; je suis vigneron. Je ne dépends plus des hommes, mais des caprices de la saison. Dans cette' belle'province, et sur ce coteau fertile, où mon père m’a laissé'cette petite maison que j’embellis tous les mois, il est rare que j’aie à me plaindre d’une mauvaise année. Je dépensais beaucoup plus dans le monde, et ma récolte'était beaucoup moins productive.- Misanthrope de -bonne heure , j’ai pris mon parti; je laisse la sottise et la circonstance dominer les familles cornnie'les empires, l’intrigue et l’avidité disposer de la fortune; les uns exploiter l’ignorance publique, et les autres aviver, à leur profit, les sources de la guerre civile; j’entends dë loin le bruit du monde comme-le murmure vague d’un orage éjoigné, et je me trouve heureux autant qu’il est permis -à l'homme de l’être. «

J'admirais la singularité de ce langage, rftélé, comme on voit, de misanthropie, de raison, et.de poésie; je comparais ce caraotère, à-la-fois fougueux et tendre, avec la résignation beaucoup plus philosophique du respectable M. Mersan; j’établissais un parallèle entre le jeune misanthrope casanier et le vieux janséniste voyageur. Je félicitai cependant f^atbreuse (dest le nom que je prête à mon

élève) de ce qu’il avait pu, sans regret et sanspeine , échapper à ces plaisirs bruyants dont le souvenir poursuit presque toujours ceux qui prétendent s ’eft isoler. Sa maison était réellement té plus joli des ermitages : au-delà du vaste lit de la Loire , la Sologne offrait un rideau de pins, de peupliers, de bruyères, et de buissons; le regard parcourait avec déliées les collines de la rive droite du fleuve, toutes couvertes de vignobles mêlés d’arbres à fruits- Je visitai le petit enclos de Valbreuse, où je trouvai sa femme occupée à donner ses ordres pour la taille des vignes. Après avoir causé quelque. temps avec elle , je fus persuadé que le bonheur, dont mon jeune ami m’avait fait une description si intéressante, ne dépendait pas uniquement , comme il paraissait le croire , de la situation indépendante où il avait su se placer , et de l'heureuse contrée dont il était l’un des plus humbles et des plus aimables habitants.

On se lév.e de bonne heure à la campagne, et quatre heures du matin n'avaient pas encore sonné à l'église de Veuves v quand Valbreuse me trouva assis sur un petit banc rustique qu'il avait placé sur le penchant du coteau , à l’endroit d’où la perspective se présentait sous l’aspect le plus magnifique et le plus complet. « .l’avais déjà parcouru dans ma première jeunesse, dis-je à Valbreuse, cette partie delà France, ou plutôt ce jardin continu, arrosé

par le»plu$ beau fleuve du royaume. Mais, dans l’âge des passions, la beauté de la nature physique frappe moins viverhent l’esprit: l’ame, toujours émue, toujours charmée, on tourmentée par les voluptés ou les cjiagrins quelle se crée, semblé à peine avoir le temps de s’intéresser aux spectacles brillants ou terribles qui l’environnent. A mesure qu’elle se refroidit et se calme, elle s’occupe moins d’elle-même, et se mêle davantage aux scènes de la nature. C’est maintenant sur-tout, dans lé silence des désirs et des folles espérances, que je remarque avec enthousiasme les beautés de ce pays enchanteur. La nature n’est ici ni imposante ni sévère : tous ses tableaux sont gracieux , toutes ses productions utiles et belles ; arrosée sur tous les points par une foule de ruisseaux rapides, c’est la contrée heureuse dont parle le poète :

La terra molle, dilettosa e felice

Simili a se gli abitator produce.

11 y a des régions plus majestueusement pittoresques ; aucune ne réunit à cette variété de paysages toujours gracieux et gais, des fleuves aussi limpides, des coteaux chargés de vignes aussi fécondes, qui, suspendues sur leurs flancs, se mêlent à des bouquets de bois , et entourent de jolies chaumières habitées par une population laborieuse et paisible. Nulle part la vue n'embrasse un horizon

plus riche en cultures diverses, ou couronné par de plus vertes forêts : c’est, comme on l'a dit depuis long-temps, le jardin de la France, et je ne m’étonne pas que les rois l’aient, en effet, choisi pour leûr séjour de prédilection.

— U y a, me dit Valbreuse,en souriant, une ombre à ce charmant tableau. Devant vous est la Sologne, couverte d'eaux stagnantes, de genêts, de bruyère, de sables stériles, et habitée par ûne population languissante et pauvre, qui long-temps arrosa de ses sueurs un sol ingrat qui suffit à peine à la nourriture de ses rares habitants. Heureusement des dessèchements progressifs , et la présence de quelques riches propriétaires, semblent promettre à cette partie du département nn avenir moins triste.

— Oui, lui dis-je en fixant mes regards sur la rive gauche de la Loire , c’est une singularité fort bizarre que cette espèce d 'Oasis inculte au milieu de la région la plus fertile. Vous avez piqué ma curiosité d'observateur, et, ne fût-ce que pour jouir plus complètement, par le contraste ,' des beautés de la Tonraine, je compte me détourner un peu de la route que je m étais promis de parcourir, et m’enfoncer sans crainte dans le pays sauvage dont vous me parlez.

« Dans ce voyage, qui ne peut être de long cours, vous me permettrez, j’espère, d etre votre guide. Je

dois précisément nie rendre à la Loge, village situé au centre de la Sologne, où j’ai à régler quelques affaires d’intérêt, des baux de fermages à renouveler, et une légère liquidation à finir : c’est le seul souci litigieux que j'aie conservé dans ma retraite. Eh vite, bon Ermite: aujourd’hui même, si vous le voulez, nous passerons la Loire, et nous nous acheminerons, en pèlerins véritables, vers ces rives inconnues. »

l'I N DU TOME SEPTIÈME

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