‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 7 (volume 2)Chapitre 7 sur 60 · I RMITE EN PROVINCE , T. VII · texte numérisé non relu

I RMITE EN PROVINCE , T. VII

l’anacuorète

laume-le-Couquérant, celui d’Argentan par Henri I", celui de Donfront par les comtes d’Alençon, de 101 1 à 1014. Quant à celui de Falaise, il n’y a que les pierres de cet antique monument qui puissent révéler sou origine; mais qui pourrait méconnaître la main d'un maçon grec ou romain dans ces murailles dont les parements extérieurs sont formés de pierre de taille , tandis que le centre se compose de cailloux et de mortier jetés pêle-mêle? » Léon fit observer à notre interlocuteur que les murs de l’abbaye du Bec et ceux du cbâteau de Brionnc , dont l’origine est certes bien connue, et que nous avions dernièrement visités, présentent dans leurs ruines une disposition absolument semblable. Il n’obtint, pour toute réponse à son objection , que la citation de Vitruve, livre IV, chapitre 2, sur CEmpleclon des anciens.

» Nous avons de fortes raisons de croire, continua-t-il , que ce château , et notamment le donjon , ont été fondés par J ules César : donjon , domus Julii, ainsi que l’ont trouvé les maîtres; il y a évidence, quoique quelques divergents aient voulu que donjon dérivât de domus Juliani, et d’autres tout bonnement de domicilium. Ces derniers ont encore objecté que Jules César n’a pas dit un mot de Falaise dans ses Commentaires , ce qui est vrai ; mais maître Pierre Chancel , professeur de rhétorique, dans un

ET I.'ftTÏMOLOGISTE.

discours sur Falaise, qu’il prononça en 1686 devant M. Alexandre Fouasse de Noirville, conseiller du roi, lieutenant-général civil et criminel de ladite ville, nous a initiés aux motifs secrets de ce silence. C’est par lui que nous savons que ce fut le général Crassus qui dirigea l’expédition contre Falaise, et que si César n’a pas parlé de cette fameuse expédition, où les armes romaines rencontrèrent une si terrible résistance, c’est de peur que la gloire du lieutenant n’éclipsàt celle du capitaine. »

Nous admirâmes la pénétration historique de maître Pierre Chancel, et sans trop nous embarrasser des fondateurs du donjon de Falaise, nous nous contentâmes d’en examiner les ruines; c’est un grand bâtiment carré, flanqué jadis de cinq arcs-boutants de la même forme. Près du donjon est une tour de cent pieds d’élévation parfaitement conservée et construite en i 43 o par Talbot, lorsqu’il était gouverneur de Falaise; nous n’abandonnâmes ces débris remarquables qu’après avoir arrêté quelque temps nos regards sur la fenêtre dont on nous avait déjà parlé, et par laquelle on prétend que le duc Robert aperçut pour la première fois Mariette. Cette fenêtre est pratiquée dans un petit bâtiment carré qui tient au donjon et qui donne sur le faubourg de La Roche.

Nous descendîmes du donjon accompagnés de l’étymologiste, qui s’offrit à nous servir de guide.

l’anachorète

Nous explorâmes avec lui l’ancien emplacement du manoir de Guillaume-le-Conquérant , le monticule d’où Henri IV foudroya le château près la rue Brette , et l'aile gauche d’une maison qui passe pour avoir appartenu aux Templiers. Tout en écoutant les dissertations de notre amusant cicérone, les observations de Léon se portaient sur quelques compatriotes de la belle Harlette, dont les jolis minois lui paraissaient tout-â-fait propres à déterminer plus d’un duc à faire outrage à la qualité. Cependant mes observations avaient plus spécialement pour objet de m’assurer si c’était exclusivement aux caprices de l’imagination qu’il fallait attribuer l’origine falaisienne que nos auteurs comiques se plaisent à donner aux originaux qu’ils livrent à la gaieté du parterre ; mais pour celles-ci , je n’en dirai point le résultat.

Ce ne serait pas connaître entièrement Falaise que de ne pas visiter le faubourg de Guibrai. Notre guide nous conduisit sur le champ de la fameuse foire à laquelle ce faubourg a donné son nom. 11 portait l’empreinte récente du nombreux concours de vendeurs et d’acheteurs qui s’y pressaient quelque temps auparavant. «Il est fâcheux, messieurs, nous dit notre acolyte, que vous ne vous soyez pas trouvés ici, six semaines plus tôt, vous auriez vu Guibrai et par conséquent Falaise dans toute leur

ET l’ÉTYMOLOGISTE.

splendeur. La foire de Guibrai est, pour le nord de la France, ce que celle de Beaucaire est pour le midi. Vous avez dû l’entendre citer pour le commerce considérable de chevaux que l’on y fait. 11 n’est pas rare qu’on en vende au-delà de quatre mille , et on estime que la somme totale des transactions que l’on y passe s’élève à six ou sept millions. La foire aux chevaux commence le 8 août, huit jours avant celle des marchandises, qui n’ouvre que le 1 5 du même mois après midi. J’ai cru apercevoir que vous n’aimiez pas les origines obscures, mais rien n’est plus clair ni mieux établi que l’origine de cette foire; tout le monde sait quelle est due à la découverte miraculeuse que fit un mouton de la statue de la Vierge. Pour constater le prodige et loger la statue, on construisit une chapelle qui attira bientôt, au i5 août de chaque année, jour de la fête principale de la Vierge, un grand concours de pèlerins, et en même temps de marchands d’images et de chapelets. Avec l’aide de Dieu, la protection de Guiliaume-le-Conquérant, et le développement de l’industrie, la chapelle devint une grande église, et la vente des choses profanes succéda à la vente des choses saintes.

u Quant au nom de Guibrai, ajouta-t-il du ton d'un homme qui a omis le point le plus important de la question qu’il agite , quelques étymologistes

L'A N AC no RK T R

pensent que c’est uue contraction des mots sous lesquels on désigna, dans le principe, la statue miraculeuse de la Vierge. On l'appelait en effet la Noire-Dame qui brait , par allusion à la manière dont elle avait été découverte. D’autres savants veulent (pie ce mot soit composé de qui , plante sacrée dans la religion druidique, ou bien du mot anglo-saxon tuit, qui veut dire blanc, et du mot gaulois bràia, qui signifie boue. »

Le bourgeois de Falaise nous avait donné, sur quelques points de sa ville natale , plus de renseignements que nous ne lui en avions demandés; mais il u'avait pas encore eu occasion de nous parler de ceux de ses compatriotes qui avaient quelques droits à la célébrité: Je me hâtai de la lui fournir pour m’épargner toute recherche à cet égard, sans trop m'embarrasser si la transition , qui nous amenait à ce nouveau sujet, n’avait rien de trop brusque. 11 ne se montra pas plus difficile que moi , et il s’empressa de m'énumérer les titres de cinq frères, Lefèvre de La Boderie, qui se distinguèrent dans les armes, les sciences, et la diplomatie ; de Jean Vauquelin de La Frenaye , poète qui a fait, dans le seizième siècle, un art poétique et des satires que Boileau a heureusement fait oublier dans le dix-septième ; de son fils, plus connu sous le nom de Des Ivetaux; de La Rivière, médecin de Henri IV ; de Mont-

ET LÉTYMOLOGISTE. 87

chrétien , poète médiocre et esprit querelleur ; et enfin de quelques autres illustres, encore un peu plus obscurs. Il parut regretter pour moi que la rapidité de ma marche ne me permît pas de lier connaissance avec MM», de Brebisson, de Bazoclie, et de La Fresnaye, qui aiment les lettres, et ceux qui les cultivent.

Je remerciai le complaisant biographe et nous nous séparâmes.

DEUX ANS d'ENTHACTE.

.■V» WA VMi%WV%W\W\W«W«WVVV« V*A

V* CLXf II. [îO JUILLET 1 826 ]

Page 1