I06 LE GRATIN
Madame G.... annonça par un léger signe de tête et par le plus aimable sourire <]u elle consentait à satisfaire notre curiosité; le silence le plus profond s*établit; elle commença en ces termes.
LA LHÂUDA
ft* [3l SfcPTKMBHK 1819.J
LA LHAUDA'.
Sa vive klIttM CM m vni part de vcne.
Et MT M» faof «M «aprit iTtM aMMtf .
moins de beii^res devenir rei-
Dcs que de soldats monter sur le trône ; c'est un caprice de la fortune assez rare pour être remarqué.
«Vers le milieu du dix-septième siècle vivait au Tînage de Bachet, près de Meylan, à une lieue de GrenoUe, une jeone villageoise nommée Claudine \ Mignot, et surnommée I/iauditi dans le patois du pays: Son air était modeste et décent, ses traits réguliers, son teint animé , et un afjréable embonpoint donnait à sa beauté cette fraîcheur qui la conserve loDg«temps. Janin, secrétaire d*un M. d'Amblerieux , trésorier de la province da Dauphiné, vil la XAotf^a, en. devint amoureux, et parvint à lui plaire; mais, accoutumé à de faciles succès, c*était
' Cette nouvelle historirfuc est extraite d'an manuscrit conservé dans la famille de la Lhauda.
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nnemaîtieâse qu il i-ccbercliait dans Claudine et non une compagne. Quoique jeune et sans expériencé', elle s'aperçut bientôt que cet amant avait sur die des desseins peu légitimes, et ramour-propre vint au secours de la vertu pour la défendre contre les empressements et les séductions de l'amoureux .lanin, dont J. Millet nous a conservé les (jeulilles, fleurettes. Lorsqu'il lui disait en langage poétique : m Le printemps est la saison des amours : voici le mois de mai; la vigne s'élance et s attache aux rameaux de l'orme, le chèvrefeuille embrasse Faubépine , les fleurs se penchent vers les fleurs, Therbe épaisse invite au repos, et le feuillape offre des voiles mystérieux : vois les troupeaux dans les champs, les oiseaux dans les bois; ils s'appellent, se répondent, s approchent, et se font de vives caresses: 6 toi qui es plus belle que la blanche colombe , dont les ao^ ccBts sont plus tendres que ceux de la tendre tourta- JwUe, imite la compagne du ramier, et, comme elle, reçois et rends de doux baisers l-^J*aime mieux, répondait Claudine, imiter la lune, qui reçoit les regards du soleil, mais qui Tévite sans ce(»se, quoique jour et nuit il tourne autour d'elle* »
« Claudine, fidèle aux sages leçons de sa mère, résistait à toutes les séductions de Janin. Ua jour il la surprit endormie an fond d*nn bosquet où eUe avait mené pattre ses brebis , et il osa lui ravir un baiser: la Lbauda, s'é veillant, se mit dans une
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grande colère; em vain , pour s*excitser , Jania loi disait: « Cest roccasion,et mmpastnai, <|aie»tcoii> pable : elle s est offerte , pouvais-je ne pas en profiler?
pour obtenir an baiser de ta bouche, un ruban de ton corset, un seul cheveu de ta tête, il faut qu'on te le dérobe: l'amour sans baisers est un jardin sans •fleurs, UD pré sans verdure, UDemoisson sansépis, une v%iie sans raisin , une forêt sans feuilles, une plaine sans misseaux ; pounpioi donc tant te fâcher pour le doux baiser que je viens de te prendre? — Et toi Janin; répondait Lhanda, pourquoi vouloir dérober ce qui peutt'appartcnir légitimement? que ne t adresses-tu à mes parents? fais venir le notaire, allons trouver le curé. » Mais Janiu éludait toujours ces questions; et quand il se voyait pressé de trop près par les questions ingénues de la bergère, il prétextait quelque atfure et la quittait. Cette conduite, dont la libauda pénétrait le motif, changeait quelquefois la tendresse qu elle ressentait pour Janiu en un vif dépit. «Qu attend-il donc, disait-elle, pour m épouser? j'ai quinze ans, et je pourrais dire seize; me faudrft-t4l jusqu'à trente balayer la maison de mon père, et foire le ménajgfe d'autrui? Je vois des filles plus jeunes, moins jolies, moins fortes, moins conra^nses que moi prendre un mari ; Janin s*est4l mis en tête que je n'en saurais trouver? Eh! vraiment, je ne sais souvent auquel entendre: sitôt que je parais, Tuu tire d'ici, Tautre de lu; l'un mem~
J lO Lâ luaudà.
bmtquette de roses, Fautre de violettes; celui-ci m offre un lacet, et celui-là desrubans : tous veulent, être mes serviteurs. Que Janin y prenne garde; je me lasserai d'attendre ; et , si je trouve quelque autre'
fjan on à mon gi'é, jo lui ferai bien voir que, s'il me jn(]e d ciQC à faire 1 amour, je le suis aussi à deveoir* femmç. i» ^ « La tendresse de Claudine pour Janin «'affaiblis* sait de jour en jour; plus il se montrait empressé près d*elle, et moins elle lui pardonnaitles prétextes qnll avait pris pour différer leur union. 11 la vit plus d une fois écouter avec intérêt les jeunes [jnrçons du villafjc (jiii lui parlaient d amour; il devint jaloux, il se plaignit, et l'impatience de la bergère lui disait assez que sa plainte était devenue impor* tune. Un jour, où il lui dit : « Uiauda, j*ai voulu prolonger la saison des amours : c*est la plus douce^ c^est celle des fleurs ; mais Tété doit succéder au printemps, m'autoriscrez-vons à demander votre main aux aut( urs do vos jours? — Je dois obéir à mnii père et à ma mère , rcpoodit-elie ; c'est le devdir d*une fille. — Mais n'est-ce pas aussi le conseil de Tamour? » La Lhauda se tut et baissa les yeux. « Vous ne répondez point, Claudine : serais-je assez malheureux pour que ma recherché vous fttt devenue désa(»réable, vous dont si lonfif-temps l'accueil me fut si doux , vous dont tant de fois à mon abord j'ai vu les yeux briller d'une ionoccntc joie, la bon-
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clie s'embellir d'un tendre sourire ? — J obéirai à mes parents M fut toute la réponse qu'il put obtenir de Claudine. Il espéra que Ibymen lui rendrait ce ccenr qu*il semblait avoir perdu , et dès le jour même il demanda à Pierro et à Tbiévenala main de leur fille. Sa demande fut agréée par le père de Claudine ; il en parla à sa femme : « Ma Hlle, lui répondit Tbiévena, est destinée à la couche d un roi. — Femme, vous voulez rire. — Avez-vous oublié que , lorsqu'elle vint au monde, je me suis fait dire sa bonçe aven^ tore, et que la bobémienne m a prédit qu'elle serait reine un jour? — Femme, laissez là vos foUes prédictions; Janin est le meilleur parti du village: où trouverions-nous mieux .' — Si je le savais, dit Tbiévena, ma tille ne serait pas pour lui. »
« Cependant lamourcux Janio faisait les apprêts de la noce avec''autant d'empressement que jusquelà il y avait mis de lenteur. La Lbanda n'en paraissait ni contente ni attristée; on eût dit qu'il s*a[rissait du mariage d'imc autre fille. Avant de conclure, Jauin crut quil était de son devoir de présenter sa future au seigneur d'Amblcrieux, et de le prier de signer au contrat Ce seigneur était un vieux garçon fort ricbe, qui, après avoir passé sa vie dans les intrigues de cour et de galanterie, quittait le monde au moment d'en être quitté, et venait finir philosophiquement sa vie dans la retraite. Il avnit entendu vautcr les cbarincs de .la Lhauda; la réception de
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ceUc jeune paysanne au château d'Amblerieux lut une petite féte. Le sei{;ncur châtelain fut ébloui des beautés de Claudine ; il loua le bon goût de ton beorenx secrétaire, et fit à la jeune fiancée raccHell le plus (jalant et le plus flatteur, dandine et Tbiévena revinrent enchantées dn seiffnenr d^Amblerienx.
« Aussitôt que tout \c inonde lut retiré, M. d'Amblerieux fit appeler son secrétaire. « Ta future est trop belle , lui dit-il , pour la parer des grossiers atours quon trouve dans ce village; je me ehar^je des frais de sa corbeille de noce. Pars dès demain pour Lyon , nù j*ai d'ailleurs quelques affaires qui exigent ta présence. Ton amour pour Claudine urassure qu'elles seront prouiptemeut conclues ; car ton maria^jc sera différé jusque-là. » Cet ordre, cause à-la-fois de la joie et de la peine à Jania : il reculait lepoque de son bonheur ; mais il était un témoignage bonorable de la confiance qu'avait en lui le seigneur d'Amblerieux, et de 1 intérêt quil portait à Claudine. Il alla de bonne heure le lendemain donner cette nouvelle à sa future et à ses parents. Thicvena et sa fille en parurent plus satisfaites qu'aftligées, et Janin partit assez inquiet d un adieu dont la froideur alarmait sa tendresse.
« Le jour même du départ de Janin pour Lyon , on vit au village de Bacbet une chose tonte nonvdle , et dont on n'avait point eu d'exemple jusque-là : un seigneur, un homme de cour , descendre do sou chà-
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teao dans la cabane d*nn pauvre villageois. 11 b*y trouva que la Lbauda et sa mère ; Pierro travaillait
aux vignes, A l'aspect da seif^neur d'Arablerieiix , Thiévena peixîit la tête, etClaiidiiie rou{jit moins encore de pudeur que de vanité. Dans leur empressement à se montrer di^es , par leur politesse , d un si grand honneur, les rouets, les escabeaux, et les jattes, tout fut renversé. Le galant seigneur ne parait pas s'apercevoir du désordre; il s*assied sur le seul siège qui soit resté debout , et , lorsque Claudine et sa mère furent remises, M. d'Amblericux parla en ces termes: «Si j'avais uo sceptre, une couronne royale, toute la puissance et tous les trésors du monde , j^en ferais hommage à la plus belle; car la beauté a des droits sur tous les coeurs, sur toutes les volontés, sur toutes les richesses. Je n*ai pour héritage qu'un château , des hôtels, quelques milliers d*arpents de terre et de vigne, des bois, de gras pâturages, et de nombreux troupeaux; mais ce peu que je possède, je viens le mettre aux pieds de la belle Lhauda. »
. « La mère et la fille se regardaient, et ne savaient que répondre. Par quel miracle un seigneur voulaitil devenir l'époux d^une petite paysanne? M. d'Amblericux devina le motif de leur silence, et continua en ces ternies : « Si mes vues sur vous étaient moins
pures, je vous laisserais épouser mon secrétaire, et bam m nomoi, t. ni. 8
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pcdt-être poorrab-je espérer que son humeur volage, le temps, et mes soins... Mais non , ce ii*est point à ce prix que je veux obtenir la belle et sage
Claudine. Je brûle de la revoir dans mon château; mais elle ne doit y reparaître que pour y prendre mot! nom. » A ces mots, le sire d Amblerieux sortit en disant qu il reviendrait le lendemain recevoir la réponse de la Lhauda. A peine Tbiévena se vit-elle seule avec sa fille que, loi sautant au cou et la serrant fortement dans ses bras, elle s'écria: «Enfin, ma chère Lhauda , les prédictions de la bohénjicnnc commencent à s'accomplir ! tu n es pa> encore reine; mais déjà te voilà (];rande dame. » Claudine paraissait rêveuse. « Eh quoi i lui dit sa mère , penserais^a encore à ce Janin , lui qui t*a si longtemps méprisée , lui qui ne t^honore que parcequ*il n*a pu te dé»» honorer? — ïe ne regrette pas Janhi, je ne laime plus; mais il est jeime, et ce seigneur ne l'est pas. —Ton père ne Tétait pas davantage quand je lai épousé; cependant la plus belle âiie du royaume nen est pas moins sa fille, quoi qu*^ disent les mauvaises langues. Il en sera de même de ton époux; ses enfants seront beanx comme leur mère. Ab ! ma chère Claudine , quelle gloire pour toi d*étre assise au banc du seigneur à 1 église, d être encensée par le curé à la grand iiiesse, «rentendre dire sur ton passage: Voilà madame d'Anihlerieux ! Questf ce qui part? c'est madame d'Amblcrieux. Qu est-ce
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qui arrive? c'est madame d'Amblerieux. Place à madame d'Auiblericux, salut à madame d'Amblerieux; vive madame d'Amblerieux ! Et pour moi , quel faon* neurde dire: Madame ttjmblerieux ma fiUe! Plus de travail, plus de fatigues, de mauvaises saisons à craindre, dliivers à redouter; bon feu , bonne table; nous en vivrons tous dix années de plus, si pourtant je n eu meurs pas subitement de joie. Je ne veux pas que ton bonbeur soit dificré d'une minute. Ai* loos trouver ton père. »
«Aussitôt que le bon homme Pierre eut entendu sa femme, il entra dans une grande fureur, et la traita de folle. « Je veux pour gendre, lui dit-il, un liomme à la table duquel je puisse m'asseoir sans cérémonie, et qui vienne sans rougir prendre place à la mienne. 11 ferait beau de voir la fille de Tbiévena quitter la toile pour porter le velours 1 Mariée à un si gros monsieur, il lui apprendrait bientôt à mépriser tout ce qui a fait jusqu'ici son plaisir et sa joie; tout, jusqu'à ses parents même. Lbauda vivante serait morte pour nous : je bais les gens qui manfjent le blé sans savoir ce qu'il coûte, quand ou le sème, et quand on le récolte; à qui il £Biut donner la meilleuce place, le meilleur morceau, et qui vous font la guerre si vous ne laissez pas les lapins manger vos choux et vos laitues. Le gendre qui me convient, à moi, c'est lliomme qui travaille et gagne le pain qu'il mange. Que diraient les
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belles dames et les grandes deiuoisclles quand elles verraient que la Lbauda leur a été préférée? que ciiraient nos voisioes, toutes les femmes, toutes les filles du village? Je vous le répète , Thiéveoa, Toof êtes uoe folle, et le seigneur d'4mbl^0iuc se moque de vous, n
« Informé du refus de Pîerro , le vieux seigneur se présenta lui-niénie; et la raison du paysan ne tint pas contre les séductions de la lortune et de la vanité ; Pierre comeniit à lui donner sa fille.
« La nouvelle d'une alliance si extraordinaire, si dbproportionnée, fut bientèt r^andue dans tout le pays. La hante et la basse noblesse crièrent an scandale ; les railleries, les quolibets, les vers, et les chansons satiriques, pleuvaicnt du tous côtés; il en parvint jusqu'à Lyon. Janiu n'en junivait croire ni ses yeux ni la renommée, tant la chose lui paraissait extravagante et hors de tonte probabilité. Cependant il se faàta de quitter cette ville et d'accourir au Bachet. Il y arriva au milieu de la nuit, se présenta à toutes les portes du château, et fut repoussé parles gens de M. d'Amblerieux qui avaient ordre de ne pas le reconnaître.
«Au pied de la montagne, dans une caverne ob^ scure et profonde, vivait une vieille sorcière fameuse par ses sorts et ses enchantements; Janin courut la consulter. « Ne jette plus ton grain sur la pierre, car tu sèmeras sans recueillir, lui répondit la magi-
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cienne. — Eh bienl reprit Janiri , si rien ne peut empêcher la poire mûre de tomber, si tout ce que le sort a voulu doit s accomplir, si Lbauda doit porter le nom de madame d*Amblerieux, que ce nom soit du moins tout ce qu'il y aura jamais de commun entre elle et lui! Jetez sur le méchant qui m enlève Lliautia un sort qui l'empêche de jouir jamais de co trésor qu'il me vole ! qu'il soit auprès d elle comme 110 affamé assis à une table couverte de mets et de fruits ^élideuz, qui peut toucher à tous, mais qui ne peut en porter aucun à sa bouche ! — Ce que tu me demandes là, dit la sorcière, je puis te Taccorder. * Elle lui remit le sort, en le prcvénant qu'il ne pouvait être jeté sur les époux qu'au 1110 ment où le prêtre prononcerait les paroles sacrées. Il partit plein de Tespoir de jouir au moins du plaisir de la ▼engeance, et se rendit à l'église de la paroisse: il ▼it avec étonnement que rien n*y semblait préparé pour une si grande poni})e ; il crut son malbenr différé, et déjà l'espérance renaissait au fond de son ame. Un malade en prière le tira d'erreur. »» Ce n est pas ici, dit-il à Janin , c'est dans la chapelle du château que le managre doit se faire, et sans doute en ce moment les époux reçoivent la bâiédiction nuptiale, d A ces mots, Janin sortit de Té^^lise comme un furieux , et courut à la chapelle ; mais il fit de vains efforts pour y pénétrei* : il fut repoussé par les gardes et par les valets.
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« Au pied du château qu'habitailM. d'Ambicrieux coulait un de ces torrents rapides et furieux qui entraînent les terres, déracinent les arbres, percent les rochers, et se font jour à travers les moDta{][oes
étroites etprolondcs. Vis-à-vis s élevait à une grande Laulcur im rocher énonne sans vé^^étation , couvert de neiges et de glaces séculaires. Janin , intrépide comme le désespoir, descendit jusqu'au fond dii précipice, traversa le torrent, gravit la pente oppo» tée, et alla s'asseoir sur un vieux roc qui s'avançait sur rab5ine à une si petite distance du chàtean,c{u*on voyait et qu'on pouvait presque entendre les personnes qui s'y trouvaient. C'est là que .Tanin, dans un état douteux entre la démence et la raison, tantôt, s'abandonnant aux Iai*nies, déplorait amèrement son malheur, excusait Lhauda, son père, Thiévena même, et n'accusait qiie Fodieuse fourberie de M. d'Amblerieux ; tantôt se livrant à sa fureur, il regrettait de n'avoir pas percé le cœur de l'infidèle, mis au milieu de la nuit le feu au château, à la chaumière de Pierre , et de ne s être pas précipité lui-même au milieu des flammes. Plusieurs fois il crut, à 1 ombre qui se dessinait sur les croisées , reconnaître la Lhauda et sa mère, et il les appela à grands cris. Cependant les danses avaient cessé au château; les lumières s éteignaient d'un côté tandis que d'autres pièces étaient éclairées. « Le moment des larmes eWde la colère est passé, dit Janin ; voici
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l-henre où mon heureux rival va posséder Claudine * sa mvve et ses parents vont la conduire vers lui, n'attendons pas qu'on les laisse seuls. » A ees mois, il se place au bord du rocher , saisit sou pistolet, en appuie le bout sur sou front, làcbe la détente^ et tombe au fond du précipice. Le coup, en ébranlant les airs, fit détacher les neiges suspendues à la cime dë la montag^ne: en roulant les unes sur les antres, elles eutraiuent des blocs de (jlace, des éclats de rocher; et une horrible avalanche vint ébranler le château et remplir le lit du torreut. Le bruit de sa chute, ses horribles sifflements remplirent M. d'Amblerieux de terreur; mais le coup de pistolet qui avait précédé ce grand phénomène retentissait plus fbrt^ent encore an cœur de Claudine, et, pour cette nuit du moins, le sort confié par la sorcière à Janin produisit son effet tout entier.
« Possesseur de la Lbauda^ le seigneur d'Amblerienx oublia les promesses qu il avait faites aux parents de Claudine: le bon homme Pierro fut renvoyé à ses vignés, Thiévena à son ménage, et ils ne furent plus reçus an château; ce ne lut pas sans quelques difficultés que madame d*Amblerieux obtint la permission d'aller de temps eu temps humilier sa dignité en visitant en secret ses pauvres et vieux parents. Pierro avait piévu son malheur: il s*y soumit; mais la vanité de Thiévena, si faot»* tensement trompée, lui fit donner i sa fille des
lao LA LHAUDA.
conseils que celle-ci eut la saf^esse de De pas suivre.
<i T/I)vmcn est mortel aux vieillards (jui épousent (le jeunes et belles personnes: M. d'Amblcrieux mourut et laissa toute sa fortune à Claudine; elle était considérable. Le premier usage qu elle en fit fut d*enrichir ses pai*ents et de .faire élever, sur le Tocber du torrent, un monument modeste à la mémoire de Janin : on y voyait une femme voilée, jetant des fleurs dans une urne vide. Madame d Amblericux ne demeura pas paisible possesseur des {grands biens que lui avait laissés son mari ; des collatéraux avides accoururent pour Ten dépouiller: rinégalité des conditions devint un motif de persécution. Son mariage même fut attaqué comme iUéf[al; la fille dun vipfneron n^avait pu appartenir an sei{jneur d Amblerieux qu'à titre de concubine: il fallut plaider, et madame d'Amblcrieux se vit contrainte d'aller à Paris solliciter un arrêt d'évocation. Sa beauté y fut remarquée et lui valut des protecteurs puissants. Le marécbal de L'Hôpital, âgé de soixante-quinze ans, et veuf depuis plusieurs an^ nées, se montra un des plus empressés. Son crédit pouvait décider la justice en faveur de la belle dame d'Arnblericnx ; mais il voulait apj>n ver ses démarcbes d'un titre respectable: il connaissait la malij^^nité des gens de cour et lesprit médisant de la ville...; on pourrait soupçonner des motifs..., supposer des liaisons... : il serait au désespoir de compromettre
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la l'éputatiou d'uue pcrsounc aubsi sa^c que belle... Ces craintes parurent assez plaisantes à madame d'Amblerieux; mais an motif plus réel lui fit approuver les scrupules du vieux maréchal. Le nom quMl portait, le ran^ qull occupait dans le monde, Ualtaieiit la vanité de Claudine; Tunion d'une jeune femme avec un vieillard n'avait rien de nouveau pour elle, et madame d'Arablerieux savait que si les vieux époux sont souvent importuns, du moins ils ne le soct pas long-temps. En effet , on eût dit qu'elle n'avait donné la main au vieux maréchal que pour Taider à descendre plus vite et plus a^ablement au tombeau. Au bout de quelques mois, le nian'*elial de I/Hô[)ilal alla rejoindre l\î. d'Amblerieux, laissant sa femme un peu moins riebe qu'il ne Tavait épousée, car il ne lui avait apporté en marta{|[e que quelques dettes : Claudine y fit honneur, et paya de ce prix le nom de maréchale de LHôpital.
«Tliiévena apprit avec une grande joie le mariage de sa fille avee un ujarechal de France: les bumiliations rjue lui avait tait essuyer le sei^'iieur d'Aniblei'icux u'avaicat pas eorri{];é sa vanité. Pouvoir dire à tout propos: Madame la mat'écliale deLHà^ pilai ma fille, la consolait de tout, même de son absence; mais Pierro, loin d'applaudir à cette élévation, versa des larmes, et dit: «Maintenant il y a trop de distance entre les bras de ma fille et les miens; je ne la presserai plus sur mou cœur, sa main
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Des appuiera plus sur la mienne. — Cestdu bonlienr de notre cufant et nou du nMvc qu'il s'a{;it, dit Tliiévena: la V(ûlà iiian'clialc, on^iiitcrlle serapriacessc» et putâ remc; car la buhcmieoue l'a prédit. »
« Un prince qui avait été jésuite, cardinal, et monarque» Jean-Casimir 11, roi de Polo^pie, avait ab* diqnë et s'était retiré en France, oh Louis XIV lui donna pour résidence Fabbaye Saint -Germaindes-Prés. Ce prince, qui n'était plus ni roi ni jésuite, devenu liommedu monde, aimable et (galant, vit la belle maréchale de L Hôpital, fut séduit par ses charmes, et parvint à lui plaire. Amant heureux, mais consciencieux , il épousa en secret sa maîtresse. Ce secret fnt bientôt trahi par celle dont il blessait Tamour-propre; et, si Claudine ne reçut pas publiquement le titre de reine, personne n'ignora qu elle était devenue la femme d'un roi. Elle en fit parvenir l'avis jusque sous le chaume natal, et cette nouvelle causa une joie si vive à Thiévena, une douleur si profonde à Pierre, que Fun et 1 autre en moururent. Jean-Casimir les suivit de près, et, pour la troisième fois, Claudine se trouva veuve, n ayant en de ces trois mariages, contractés et dissous dans un espace de quinze années, qu'une fille de Jean-Casimir, que sa famille paternelic refusa de reconnaître. Son mariage avec un roi de Pologne avait accru ses honneurs sans augmenter sa fortune, et ^ cette bergère , devenue reine, vécut assez ftgée pour
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voir ses descendants retourner dans un état plus obscar que celui où elle éCail née. Plus d un vieillard de Grenoble se sonvient encore d*nne petite CUmdine qni sollicitait en ces mots la charité publique: Faites Caumàne à la petite-fille du roi de P(h hijne. Celte infortunée était en effet une arrièrepetite-fille de Claudine Mig^not. »
L'histoire de la Lhauda a terminé agréablement la soirée; elle m*a procuré une de ces nuits sans aommeîl, mais non sans plaisir, où, ramené par la pensée vers les ravissantes illusions de la jeunesse et les fufritive^ heures consacrées aux fêtes de lamour^ le vieillard oublie que, de toutes les jouissances de la vie, la seule qui lui reste est celle des souvcnii's: l'aurore ma sur[)ris au milieu de ces songes légers que font évanouir le premier chant du coq et le premier rayon du jour.
124 SUITE UK GllL.NOBLE.
B* LXSV. [S OCTOlU 1819.]
Celle vielilr irrre oh tant dr [^rnrr.iiionxvp snrrcdrot n'cM qoc la pOMMcrc de* Miioot l'teiDtci.
11 me restait à visiter la partie de la ville située sur la rive droite de Tlsère, et Tobligeant M. N*** s*est présenté d^anssi bonne heure que la veille pour me servir de guide; nous avons traversé la rivière par
le pont de bois.
"Avant l'iiirivée des Romains dans les Gaules, Gn*noble portait-elle le nom de Culaw? Ce nom a-t-il été converti en celui de Gralianopolis, pour honorer lempereur Gratien? La ville de Cularo était-elle sur le même emplacement qu'occupe anjourdliui Grenoble? appartenait-elle aux Foconces, ou aux Allobrof^es? Ces graves questions ont beaucoup occupe nos savants: Clioricr et M. Cbampoliou-Figcac eu ont lonijucuicnt discouru. César, Cicérou, Strabon, et Tacite » ont été cités à propos
des rues La Perrière et Saint -Lanrent; mais ce genre d'inUhêt vous touche peu. Qu importe ea effet que nos aiciix aient été Voconccs ou Allobroges? ce qu il est essentiel de répéter, avec madame de Staèl^ c'est que le despotisme et la servi* tude sont nouveaux en Europe, et que la liberté, que réclament les peuples, nest ni une innovation ni un droit chimérique.
« Au temps où la Gnule indépendante ignorait encore le joug romain, toutes ses villes, tous ses citoyens étaient libres, formaient des républiques fé« dératives; Cuiaro se gouvernail par ses propres lois, même sons les Césars : les habitants de GratianopoUs nommaient leurs magistrats; des maîtres ëtrangers lui laissaient alors cette liberté, dont elle ne jouit pas sous rempire d upe charte constitutionnelle. »
La partie de la ville située sur la rive droite de risère est resserrée entre le lit de ce fleuve et le mont Bachet, dont les rochers escarpés élèvent leur cime à trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Mon t^^màe ma fait remarquer des ruines, au milieu desquelles ou a lrouv('' le piédestal d*uae statue dédiée au dieu Mars: ce qui j)rouve, non moins que le proverbe, faire la conduite de Grenoble, que dans tous les temps les habitants de cette ville ont eu Thumeur belliqtteuse. Dans la rue Saint-Laurent, M. 19*** m*a ei]jja{][é à visiter Té^jUsn
qui porte le nom de ce saint, u Ces colonnes mutilées si sin(|ulièrcmeut , iii'a-t-il dit , et que vous voyez dans le temple du vrai Dieu , ont soutenu celui de quelque divinité païenne : les uns croient que ce temple était dédié à la chaste Diane, d*antres à l'é^ loquent Bfercore; car les Romains, qui recevaient dans la ville étemelle les dieux de toutes les nations, faisaient aussi adopter aux peuples soumis à leur joug les dieux de Uomc: Mars, Mercure, Diane, Vulcain, Juventus, et niêuie l'Égyptienne Isi», avaient des adorateurs dans Gralianopolis, Les divinités dfauloises furent abandonnées pour cdles que Rome avait reçues de Mempliîs et de la Grèce; les habitants des montagnes restèrent seuls fidéks ans dieux de la patrie. Plusieurs pensent que ces débris appartiennent à un culte inconnu; M. Cbanipolion- Figeac n'en a point parié, et la question est restée indécise. »
Pendant ce discours, anqud je prêtais asses pen d'attention, j'examinais des bas->relie6 qui m*ont paru d une époque où la sculpture antique n'était
point encore dégénérée: la composition en est simple, et le style ne manque pas d'une certaine correction.
On voit dans le mur du prieuré de la paroisse Saint-Laurent, et dans d'antres endroits de Gre* noble, quelques inscriptions latines consacrées par la piété filiale ou la tendresse matemdle à la mé-
SCITB DE GRENOBLE. 127
moire de ceux qu'elles avaient perdus. Cette vieille terre où taut de générations se succédeat, où tant de générations vont se perdre, nest que la poussière des nations éteintes.
En avançant vers la porte Saint-Laurent, mon ^dem*a montré sur la franche, dans lenceinte de la ville, un s 'waw fort démoli , aiiqui 1 011 donne le nom de Baslilley ou Baslidc, qui ne désigne guère, dans le midi et dans lest de la France , qu une maison de campagne, tandis qu'à Paris il rappelle une prison pdiitiqne, oA le pouvoir renfermait les hommes qu'il n*06ait foire juger; car il est bon d'observer que, sous le despotisme, les magistrats ne condamnaient pas tous ceux dans lesquels les craintes, les jalousies, les haines, et les susceptibilités ministérielles, voyaient des criminels d'état.
L'espèce de fort, auquel on donne le nom de Citadeiie, est en dedans de la ville sur la rive gauche de l'Isère: il ne ma pas paru susceptible d une bien vigoureuse résistance; mais du moins est-ii placé du côté par oùlennemi peut arriver près de la route qui conduit du Piémont en France.
£n rentrant dans la ville, nous avons rencontré une foule d'étudiants qui se rendaient aux écoles publiques. Parmi cette jeunesse studieuse, mon gmde m'a désigné une trentaine d'élèves qui s'appliquent avec beaucoup de succès aux sciences, anx lettres, ou qui fréqucnteut le barreau : maintenant ils sont
l'espoir de Grenoble; ud jour ils en seront llion-
ncnr.
A quelques pas de ces jeunes (^ens marchait un bomme dont l'allure vive et militaire annonçait plutôt un élève de Mars qu'un disciple d'Apollon. «Cependant, ma dit mon guide, le. commandant G.... n*e8t pas moins cher aux Muses qu*à Belione: matbémadcten, chimiste, latiniste, hdléniste; parlant allemand, anfjlais, hollandais, italien, espa{jnol; poète et musi( ien , il compose des vers comme Tyrtce, et des chauts comme Therpaadre; il sait tout, hormis peut-étre ce qu il faut savoir pour faire fortune et réussir auprès du pouvoir. Les personnes qui reprochept à cet bomme si original, si spirituel, ce qu elles appellent des ineonséquences , sont forcées d'avouer du moins (pi'il est très conséquent en fait de patriotisme : ses principes n'out jamais varie. Ils sont ceux d'un citoyen de New-Yorck ou de Philadelphie, d'un Athénien du temps d'Aristide, on d'im Romain du temps de Cincinnatns. » 11 était accompa(;oé du doyen des héros de Fandenne armée française, de ce vicomte de Barrai, qui devina le premier le fjcnie de Masscna lorsqu'en 1 79 1 , inspcettiut le bataillon du Var, dont il avait été mécontent, il dit au futur prince d'Ësslinf; : « Vous viendrez avec nous; ce n*est pas votre bataillon, cest vous que j^emmêne. » M. de Barrai , qui a donné k la France deux fils dignes de lui, vit aujouixi*hnt retiré
paos la petite viliè de Voiroo, à quatre lieues de Grenoble.
Monssommes revenus par la itieNeave.M.N***m*t dit en s'arrètaut : « Cette maison, autrefob râneien hôtel du gouvernement f est maintenant la pro-
priélé du général Mai cliaud , un de nos plus illustres compatriotes. Ton-; ses {;iades, il les a obtenus sur le champ de bataille : il fut nommé, en l'an 3, chef de i>ataiUon sur celui de Loano , dans la rivière de Gènes; en Tan 5, colonel sur celui de Rivoli; en Tan 7 , général de bri(|;ade sur célni de Kovi ; et, en Taii i8o6, général de division à la suite de la grande victoire d'Austerlitz. 11 coniiiiaudait à (Grenoble en 1 8 1 5 , lorsque Napoléon se présenta devant cette place. On reprocha au général Marchand de 1 avoir mal défendue ; mais devant le conseil de guerre où Il avait été traduit, sa justification fut complète, et il prouva qu*à Tépoque de la restauration U s*était prononcé le premier, & Grenoble, en faveur des princes légitimes; qu'un des premiers, parmi les généraux français, il avait conclu uu armistice avec les généraux alliés. M. Bernard, procureur-général à Nîmes, en déposant dans l'affaire du général Marchand, dit qu'il n'est point d'ami du roi qui, ayant observé ce génénd dans les journées des 5 , 6 , et 7 mars i8i5, n*ait été convaincu qull eût versé tout son sang pour défendre le roi et la légitimité; et qne s'il ne réussit pas dans ce noble dessein, c'est
•i3o surrB de Grenoble.
que son cmpressemeat à faire connaître, eo i8i4» la cbute de Napoléon avait affaibli son empire sur l^esprit des soldats. U est évideat que s*il s'était mis dans le cas d'être recherché fM>ur sa conduite dans ces circonstances, ce n*était pas par les ministres de Louis XVIII. lie général Marchand se vit oublié du {gouvernement qu'il avait si bien servi : le jjraud cordon de la Légiou-d'Honneur, dont il fut décoré à la bataille de Friedlaod, est cacbé sons le surtout de ce soldat laboureur qui habite Saint-Ymien, la plus jolie bastille des environs de Grenoble , située à mi-côte en face de la délicieuse vallée de Grési vaudan. Les bois et les rochers sourcilleux qui la COUroiHiciit en font un séjour à-lu-fois majestueux et plein de charme. » J 'aurais porté mes pas de l'autre c6té des montagnes, vers cette bastille moins séduisante encore par ces beautés pittoresques que par l'hôte qui Thabite, si des ermites pins singuliecs ne m'eussent appelé à la grande Chartreuse où j*ai lin-. tent|pn defiûre incessunment un pèlerinage.
IiA CHARTREUSE. 1 3 1
■* axn. .[lo ocroau 1819.]
LA CHARTR£LS£.
Quel» malheurs oa quels cntnrs ont (oec4 rhomme à venir dans ces lieux sauvages «Utpater à faon let «ntret « tes pr^cipicca ?
L'équipage qui m'a transporté de GreDoble an Sapey n'était pas très brillant: monté sur deux roues, . attelé d*une paire de bœn&, on n'y voyait ni Banquettes ni siég[es ; des rideOes y tenaient lieu de
glaces : il a fallu m y coucher sur l'humble lit qui reçut le Dieu des chrétiens.
M. N*** a été retenu à Grenoble par une iégèrt indisposition et les affaires de son commerce. Cette circonstance m*a peu contrarié : j*étais bien aise de pouvoir me trouver seul an milien des solitudes où saint Bruno, en expiation des erreurs de sa jeunesse, vint fonder un asile pour la piété stérile et pour les remords vengeurs.
Des paysans, pai-lant pour toute langue le patois .de risère, étaient mes guides et mes dcérontsi ils
j32 la guarteeu&e.
comprenaient facilement mes demandes, mais il me fallait un effort d*altention et de fréquentes répétitions pour saisir le sens de leurs réponses. Je me
suis soustrait à cette fati^juc en essayant le réj^ime des religieux de saint Bruuo : j'ai garcl<' le silence.
U régne une certaine monotonie dans ces montagnes couvertes de grands bois, quels que soient la variété des points de vue et les divers degrés d'élévation où Ton se trouve. La verdure des arbres dont * Tautorone ne voit pas tomber les feuilles a je ne sais quelle teinte sombre, plus propre anx impressions mélancoliques et rêveuses qu aux inspirations du génie. L'homme, ramené sur lui-même par la éomparatson de sa faiblesse avee la force des torrents, la puissance des avalancbes et la grandeur des masses an milieu desquelles il est comme perdu, reste frappé et maet à Taspect de son néant Mon œil, en sondant la profondeur des abymes, en mesurant la hauteur des pics décharnés, y cherchait la nature vivante, animée, et n'y découvrait quune végétation muette et le ravage des vents, des eaux, et des glaces, qui avaient entraîné les rochers, brisé les arbres, comblé les vallées, cbangé les cbamps et les pâturages en montagnes de débris. Quels malheurs ou quels crimes ont forcé Thomme à venir dans ces lieux escarpés et sauvages dîsputër à Tours ses autres et ses précipices:* qui Ta chassé de la plaine et du rivage fécond des fleuves paisibles ? Le démon
LA CHARTREUSE. l33
de la guerre, le démon du pouvoir, le démon de ror(];ueil ; tous les génies de la domînatioa qui , échappés de lenfeT) ont obtenu snr la terre asservie de lâches autek, et , dans le ciel profané, des gloires sacrilèges. Lorsque les brigands de la conquête eurent dit aux paisibles cultivateurs : m Ces terres sont a nous , » comme le voleur dit au passant : « Ta bourse est la mienne; » lorsque le clieval ne fut plus nourri pour la charrue, mais pour le combat; que le fer destiné à ouvrir le sein de la terre fut transformé en glaive homicide, et que les vierges du hameau, avant d*étre reçues dans la couche nuptiale, durent être souiOées sous le dais féodal, alors quelques hommes de cccur , préférant la misère à la honte , dirent aux loups et aux ours : « Notre eabane est près d'un t li;"il<'au dont l'hùte est plus affreux que vous^ ici du moius notre vie seule est en dangei*. Sll vous faut payer tribut, ce sera pour vous aenk; vous n*avez ni, valets, ni sbires, ni chambel» lans, ni pages, ni bourreaux, ni juges, ni chapelains , ni espions, à faue vivre à nos dépens. Hôtes sauvages des forêts , vous êtes moins cruels à Tbomme que l'homme de la féodalité. »
Ce sont les descendants des réfugiés, ce sont les fils des indépendants, les neveux des vieux amis de la liberté , qui ont peuplé les solitudes des Alpes et disputé aux glaces une terre affranchie.
J*ai quitté ma voiture sur le Sapcy , et, ne pou-
l34 LA CHARTBEUSB.
vant faire route à pied, on ma amené un cheval accoutumé à parcourir ces scutiers tracés soiiveul au bord des précipices, et à gi'avir cootre le roc nu et incliné.
A cette hanteur 1 ur est froid et pM|iiant ; j ai pressé le pas de ma inontnre pour entretenir par le mouvement la chaleur ipii m*abandonnait : la fraicbenr des bois rendait celle de Fair humide et pénétrante. Ces immenses forêts, qui semblent braver les lîHoi is de riioiiiiiir, offrent cependant de toutes parts la puissance de sa main destructive. Les arbres dont la nature met un siècle à élever les cimes orgueilleuses sont tombësen quelques heures sous des haches avares: noircis, et déjà pénétrés par le feu, ils sont allés dans le foyer des habitants de Grenoble, de Valence, de Vienne, et de Lyon, achever de se rcduii*c en cendres lé{Tères. Tandis que les paysans, animés par l espoir du gain, convertissaient en charbon ime partie des bois de la Chartreuse, de leur c6té les fournisseurs de la marine faisaient tomber les arbres qui leur paraissaient les plus propres à la construction des vaisseaux : Neptune ^itfit»> sait aux Grecs pour saper tes Jbndements dlUon. Les anciens chartreux usaient avec plus de prudence de ces richesses naturelles; ils évitaient cequ on appelle dans le pays une coupe blanche, et dune g^nde étendue , parceqnll en>résulte des avalanches et qn*dlesnuisentàla reproduction de certains arbres:
LA CHARTREUSE. l35
leurs coupes étaient régulières, éloignées, et par petits cantoDs. Gepeodant Texploitation des bois était une des principales branches du revenu de la grande Chartreuse ; car l'esprit d'envahissement s'était iotrodnit parmi ces hommes, qui, blessés du monde, semblaient avoir renoncé à ses biens. I/cnceinte de rerniitajje de saint Bruno nV-tait que da <|uelqaes toises j au bout de sept siècles, ce que les successeurs du saint anachorète appelaient leur endos s'étendait à deur lieues à la ronde. L'entrée en était interdite aux femmes, à une partie de la po* pnlation, et les habitants des diverses communes, qoi n'étaient éloij^nés les uns des autres que de cinq à six kilomètres, étaient forcés, pour communiquer ensemble, de faire des détours de vingt-cinq kilo* métrés , par des sentiers étroits pratiqués tantôt au milieu des bois où souvent la trace en était effacée, et tantôt au bord des précipices où ils se trouvaient fréquemment rompus parla chute des neiges, des rochers, ou des arbres. Ainsi par-tout les intérêts du plus grand nombre furent sacrifiés aux convenances de quelques uns. Par-tout les hommes du privilège et du droit fictif, ceux même que recouvre Tluibit de chartreux, deviennent les fléaux de l'égalité primitive et du droit naturel.
A l'approche de l'enclos proprement dit, j*ai suivi un sentier en pente, pavé ou plutôt plein de cailloux mobiles qui roulaient sous les pieds de mon
f36 LA CHABTRCnse.
cheval^ deux rochers resserrés et s élevant de quatre à cioq cents pieds de bautenr , le veot glacé qui vient da côté de la Gbartreme , le torrent qui mugit sons ^ le pont qui lie ces denit rochers entre eax^ annonoent et semblent interdire Tentrée du désert. J*ai cm lire sur le front de ces colonnes Tinscription que le Dante place a la porte d'uu autre tartare :
LandaXe ogm spennaa , voi eh* enXnUe,
Dans ce passage si étroit, si facile à défendre , les Grecs du temps de Léonidas auraient vn d antres Thermopiles; le génie rétréci de la propriété n y a aperçu que le dieu Terme. Des deux côtés du pont
ou voit (les ruines, quelques constructions, et des croix; eu re(;«iidaut vers 1 enclos ou ue découvre encore que des bois et des rochers. J'ai mis pied à terre, et I resté seul, je me sais enfoncé dans le désert, suivant lentement la route qui devait me conduire à la Ghartrense. De tons côtés- s^offraient à tna vue des forêts de sapins , des chaînes de rochers iaiUés presque à pic: nulle trace de culture nannônçaitla présence de 1 homme, nulle voix humaine lie parvenait à mon oreille; les oiseaux même semblaient fuir ces lieux condamnés à un éternel silence. Un orage subit est venu m*assaillir; j ai oherofaé un asile dans une caverne creusée par la nature, et dans laquelle la charité de quelques chartreux a pratique des si^es et de^» lits de repos. Trois autres
LA CHARTREUSE. ' iSj
, voyajeim étaieot vernis s y réfagier. Le fea des édain » les éclats de la fondre, répétés par les échos des montagnes , portaient notre esprit vers les
hantes méditations; et, pendant nnc heure que dura l'orci(»e, aucun de nous n'adressa ia parole à Tautre. Je fus ramené plus tôt queux à des observations terrestres, dont les trois étrangers devinrent 1rs premiers objets. L'un, le plus âgé, me frappa désagréablement par Texpression d*une physionomie dnre, d*un regard louebe, et d*un tic singulier dont le mouvement convulsif rapprochait par intervalles ses lèvres do son oreille.
L'autre , grand et maigre, le front sillonné de rides profondes ({ue le temps n avait point tracées , portait dans toute sa personne Fempreinte d*une exiatence flétrie avant d'être achevée.
Le troisième avait dans la donlenr où il paraissait plongé, quelque chose de grotesque qui résultait à mes yeux de la haute idée qu'il semblait avoir de lui-même, et du peu de soin qu avait pris la nature de justifier, du moins extérieurement, cette orgueilleuse prétention; stm extrême embonpoint se manifestait par une proéminence abdominale qui, ne trouvant d appui que sur ses genoux, embarrassait singulièrement sa marche.
Le ciel était redevenu serein; nous sortim«\s ensemble de la caverne, et, chacun par un sentier différent , nous nous acheminâmes vers la Chartreuse.
l38 LA CHARTREUSE.
Le chemin que j'ai suivi est assez bien entretenu; mais en le parcourant j'av ais peine à me défendre d noe sorte d'éponrante à la vne des objets dout j*étais entouré: ici des rocheis sospendus, bors de tout équilibre, et qui semblent près de se détacher; là, des abymes où le moindre fsnx pas peut vous eofiloulirj uu toireut fuiieux, et des ravins profonds.
Tout-à-coup le monastère s est offert à mes yeux; Taspect subit de ce monument d une asaez belle apparence, placé an milieu d'une nature aussi sauvage, produit un sentiment très vif de surprise et déplaisir.»
J'ai été reçu , par le rliartrenx chargé de remplir envers les étran{»ers les devoirs de l'hospitalité, avec une bienveillance silencieuse, que chacun est libre de prendre ponrtine distinction particulière : cette politesse n^eet pcnnt celle da monde; elle a qudque chose de moins prévenant et de pins charitable. On ro*a conduit dans le parloir réservé aux voyageurs. Cette pièce carré*? , où les trois personnages que j'avais mu ontrés dans la caverne étaient déjà réunis, est entourée de cellules qui servent de chambres aux étrangers pendant leur séjour à la Cbartreose. J'allai prendre possession de la mienne en y déposant mon bagage, c*est-Â*dire deux petits] volumes de Voltaire et ma canne, et je revins dans la salle commune où le repas du soir était servi.
LA CHARTREUSE. î3g
Je commeoçais à croire que nous sortirions de table comme nous étions sortis de la grotte, saos avoir rompa le silence, lorsqu'on des voyageurs, celai dont la £igttre m*avait frappé le plus désagréablement, prit la parole en ces termes:
tt Peut-être, messieurs, venez-vous ainsi que moi cLeiclier un asile où vous puissiez cacher à tous les yeux un cœur flétri , un front humilié , ou , plus malheureux, une ame dévorée de remords. Telles sont les causes qui m auiéuent dans cette prison âplatolre; mais, avant dé quitter pour jamais un monde sur les ccteBlis duquel je suis enfin arrivé , je veux déposer ici devantvous TinsupportaMe fardeau du pa.ssé et laisser daus votre souvciiir laveu des crimes dont j'ai souillé ma vie. »
Ces mots, le son de voix dont ils furent prononcés, le grand caractère de vérité et de repentir qui se peignit tout^à-conp sur cette figure dont la pre* mière impresâonm'avait révolté, ci|ptivërent toute mon attention : l'étranger continua.
i4o l'espion.
»* tixvii. [i5 ocrouB 1819.]
/)<v/tl etempUm , quod ucuti, ex pauperibus di' wtes, ex conlemptis mctuetuti, pemicieM aliit, ac
Il donna cet esemple, taivi depoii par tant d'antre* (tic paiurrt Jcvriiut riche», et ilc im-prUcA rrdoulahlct ) , qui «ont looibét victimes Je leur proiirc pntdi«.après«f«irMMéhniiiMdes qcus de liicn.
ti DésTiérité ca naissant des biens d« la fortuiie« et cependant né avec la soif des jouissances que ces bienspeuYentseuls procurer; incapable d'une longue persévérance , effrayé des fatigues et des travaux qu*il faut entreprendre pour parvenir à la richesse par des voies honorables, je voulais obtenir du sort ce que je ue nie sentais pas le courafje de demander au travail, .l'avais perdu mes parents de bonne heure; je vendis mon très modeste patrimoine, et je vins à Paris avec deux mille écus pour toute ressource et pour tout avenir. Je les exposai dans ces établissements immoranx où la main du pouvoir
présenter à la cupidité et à la misère un appât empoisonné ; dans ces maisons où lé comef du banquier devient le creuset où s*opère ledépart des substances ,
où chaque soir des chariots escortés par des ffendaniies apportent dans la caisse du fermier des jeux des trésors qui secouleut ensuite dans les é(»outs de la police et des lieux de prostitution. Je tentai d*abord les chances de la loterie. Le gouvernement, eroupier de ce jeu infernal, promet tant pour si peu! Je fus séduit et bientôt dépouillé. Il ne me restait que quelques écus; j'allai les semer sur les tapis verts des banques subahcnies. La fortune cessa de m'etre contraire; des tripots de la rue de Beaujolais je passai au grand tripot de la Bourse, et, en qudqnes mois, je me vis possesseur de quatre à cinq millions. Je pouvais m'arréter; mais, semblable au soldat qui, devenu roi, se trouve à Tétroit dans le royaume où d*abord il ne possédait qu'une chaumière, je me trouvais pauvre avec deux cent mille livre-» de renie. Je voulais eucove. faite fortune. Je continuai à exposer celle que le sort m'avait faite, et le soit m enleva tout ce qu'il m'avait • donné. Je me vis ruiné en moins de temps que je ii*en avala mis a m*enrichir. J*étais encore logé dans un appartement ma(;nifique , j avab encore des éqiiipa{jes somptueux, des chevaux, un nombreux corténre de valets; mais, pour payer toute cette lolle dépense, il ne me restait pat» uue seule pièce d'or.
14^ L*B8PtON.
Je mesurais la distauce qui se U'ouvait entre mon bétel et la rivière, lorsqu'une dame... £Ue portait un litre, elle avait im rang dans le monde, elle était dans la fleur de la jeunesse, elle avait reçu des dieux lesprit, la beauté : c'était le génie de Satan revêtu de formes an{;élique9. Je la vis accourir vers moi: « Je vous aime, me dit-i llc, je vous l'ai déjà prouvé. Je sais tous vos revers, vous ne possédez pins rien, ou plut<yt vous possédez tout encore; il dépend de vous de ressaisir cette fortune qui semble vous écbapper. Il ne faut pour cela que servir la bonne cause, ta cause de votre amie. — Ija servir? en quoi? comment? •» Alors elle me dévoila d*affrenx mystères: l'art de semer des ])i Luts propres à alarmer Tautorité, de supposer des desseins danf^creux aux hommes qu un ministre veut perdre, et de donner de la vraisemblance à ces accusations; Tart plus borrible encore de créer des complots et de transformer des mécontents en conspirateurs. Elle me vit frémir; «Enfant que vous êtes, me dit-elle, ce n'est pas de vous cju'on attend ces hautes conceptions, on sait que vous êtes trop consciencieux; vos prcju{jés et vos scrupules bourgeois seront respectés : tout ce qu'on vous demande c'est de continuer à recevoir et à fréquenter les gens que vous avez reçus et fréquentés jusqu'à ce jour, d'aller vous asseoir à leur table, et de les inviter à la vôtre.' Au lien de le rétrécir, agrandissez votre cercle; au lien de vous
Vespwv. 143
montrer |^us circonspect daos la centuire des actes Uiinistérids, cherchez des épi(^raiiiiiié8 phis mordantes, idveDtea où répètes les hons mots satiriques^ chansonnezraatodtév donnez votre voU, cabakz même en £aTenr dé lopposiiîon : tout cela vous est permis, vous pouvez agir en toute libei*(é, en toute sécurité; ne cniignez ui 1rs attaques de certains journaux, ni les menaces ni les avis secrets de certains agents : il sera pourvu à voU e sûreté , à toutes vos dépenses. >» Je restais interdit, u Tout cela vous pa> rait une énigme, ajouta-t-elle d*un ton léger : si vons ne la devinez pas, bientôt je vous en dirai le mot. En attendant voici les fonds dont vous avez besoin pour remplir vos enfragements : continuez vos spéculations; mais soyez prudent : consultez-moi avant de jouer sur la hausse et la baisse des eiïets publics; vous vous en trouverez, bien. Je jue m^ts.de moitié dans les pertes ; c*est vous dire assez que je veux être aossi .de moitié dans les bénéfices. Il ùmt vgns intéresser dans les fonds étran(;er$ , dans les sociétés : d assurance, dans les entreprises des canaux, afin que l étal réel de votre forlune ne puisse être bien connu que de nous et que persoune ne puisse en établir le bilan. Vos opinions, votre maison, votre taUe, votre luxe, sont nécessaires à des personnes qui sont très en état de vous aider à en soutenir la splendeur; et votre teiulresse, di^elle en portant sur moi un regard plein d^amoar et de séduction, est
i44 l'espion.
la seule récompense qu'amhitionue celle dont les efforts auront toujours pour but de vous maintenir dans le monde au rang que vous êtes fait pour y occuper. •»
« Elle sortit. Je ne songeai ni à la retenir» ni à lui rendre ses dons, ni à rechercher de qudle source ils pouvaient venir, ni par quels services je pouvais
mériter les favcui s rpii m'étaient promises. Au travers du nuHjje épais dont la baronne de Saint- Aiphège s'était enveloppée, j entrevis uu rayon de lumière. Je détournai la tète et portai mes regards vers la fortune : elle aussi me parut sombre; mab me tendait la main au moment où j*allab périr: j acceptai ses faveurs.
« On savait qu'avant les pertes considérables que j'avais faites j avais eu des gains immenses ; ceux qui me croyaient ruiné virent sans étonncment que je possédais encore des ressources. Le ternie des liquidations arrivé, je payai toutes les différences; aucun de mes créanciers n*éprouva ni retards ni réductions. Si mon crédit était affaibli , Testime publique ne m'abandonna pas : mes amis continuèrent de s*asseoir h ma table et de ni'inviter a leurs fêtes; niais une sorte de pudeur enchaînait ma langue: mes discours, si libres jusqu'alors, devinrent plus retenus ; la baronne m en fit la guerre dans nos en» tretiens mêmes. « Que voulez-vous que Ton pense? me disait-dle; ost-ce ainsi que vous vous rendes
l'espion. i4S
cligne des bontés qu'on a pour vous? » Je promis de me coiTi{jer et de médire du pouvoir, et je lu ahaudonoai enfin, sans sciiipule, à une manière si nouvelle de gagner de Targent. Piudetirs personnes de ma comiaissance furent arrêtées pour des discours auxquels la baronne et moi nous avions pris part, J*en fus effrayé. «Ne craignez rien, me dit-elle, je vous réponds de tout ; mais n'allez pas changer de langage. » Un matin je la vis arriver chez moi dans une de ces parures que les femmes réservent ordinairement pour les solennités du soir. Sa figure était el&jiyante de malice et i}e perfidie, i( Je viens» mon ami, dit-dle en entrant et se jetant sur un canapé, déposer dans votre sein une joie que le mien ne peut plus contenir: elle déhorde, elle me suffoque. J'ai eu ce matin un des plus grands honneurs que je puisse jamais recevoir, un des plus grands plaisirs que je puisse jamais goûter. J'ai tenu, j'ai pétri entre mes mains une des ames !... on les dit grandes, on les dit fortes...! quelles sont petites! qu'elles sont molles... ! Comme j y enfonçais à mon gré la crainte et l'espérance, l'audace et la pusillanimité! comme je la voyais s'affaisser à l'approche des graves événements dont mon inquiète prévoyance précipitait le cours, ou se relever et s'enfler d'orgueil quand je faisais avancer à son secours d'innombrables auxiliaires! Que d'ignorance, de crédulité! que de desseins imprudents, de faiblesses et de mi-
EmITB tu raOTIKCS, T. 111. lO
l46 L*E8PI01f.
sèrps mont été dévoilés! que de noms obscurs , d'i^îiiobles réputations ont jx-iictié dans dos lieux |uc je croyais ponr eux inaccessibles! Mais je vous I accoterai tout cela plus tard... .lai pris des eogagementSy songeons à les remplir. 11 faut que nous réunissions... que vous réunissiez chez vous, en petit comité, les personnes dont voici la liste; aucune antre, entendez-voiis : prenez lenr jour à tous, afin que personne n'y iii;ni(jiie. .Vai encore mille démarches à taille; je vous quitte : sur-tout soyez discret, n Cette recommandation , faite d'un ton plus impératif qu amical , me jeta dans un trouble extrême. 11 me semblait que ma maison était environnée de pié(;es invisibles : devaîs-jc y attirer mes amis? mais comment refuser '... Mes spéculations devenaient chaque jour plus désavauta(jeuses, 1 événement démentait sans .cesse les espérances de la baronne. Cependant elle pourvoyait à tout; elle vantait la sagesse et le bonbeur de mes opérations , et personne ne doutait qu en effet elles ne fussent très heureuses. La route où je m'étais en<jagé s'était refermée derrière moi ; jV'Iais eondanujé à la suivi e au l iscpie de trouvei- au bout la mort et riufamic. Le dîner eut lieu ; la baronne y montra un enjouement qui dissipa peu à peu mes inquiétudes, il ne fut question, pendant le repas, que de bals, de fêtes, et d^bistorietles {galantes. Les domestiques forent renvoyés au clcs;>crt , et lu cuuvcrsaliou prit alor^ uu tour
L*ESPION. l47
plus sérieux. Les plaiutes contre lautorité iiireut suivies de Yœnx et de discours si imprudents, si téméraires, que je m*abstiiis d abord d'y prendre part : un coup d'œil de la baronne me força de renoncer à cette réserve. Elle parla de projets, d'entreprises, d abord d'une manière vnj^ue, bientôt plus ouvertemeut; enfin on n attendait plus que le si^jnal pour agir : je fus étonné de tant de révélations inattendues. Je n osais lever les yeux sur la baronne ; mais j'examinais attentivement les autres convives: tous, à l'exception dnn seul, me paraient des hommes qui parlaient d'après leurs désirs secrets, non d'après leur eonvietion, et moins encore comme des gens qui eussent pris part à une conspiration réelle. J attribuai beaucoup d'assertions et de paroles imprudentes aux fumées du vin de Champagne et à la chaleur de la conversation, On se Wpara tard, en se promettant de se retrouver le lendemain.
« Contre son ordinaire, la baronne partit avec les autres convives, et prit dans sa \ oitiire celui qui, le premier , avait ouvert ce dangereux conciliabule. Cette circonstance, tout ce que j'avais entendu, tout ce qui s était passé dans cette redoutable soirée , éloigna long-temps le sommeil de mes yeux. Je fus réveillé de bonne heure par un billet de la baronne. H contenait ces mots: «Soyez sans inquiétude; ••sortez, allez, venez, comme de coutume: (piel- M que chose que vous appreniez , ne vous effrayez de
lO.
l48 L*ESPION.
««rien; sur-tout ne vous avisez pas de fuir ou de « vous cacher. » Ce billet mystérieux nie rendit plus vives toutes mes terreurs de la veille. Pour en avoir 1 explication, je me rendis chez la baronne: elle n*était pas rentrée. Je courus chez tous ceux qui , la veille , avaient diné chez moi : plusieurs avaient été arrft(';.s, les autres étaient eu fuite, .le n'osais rentrer dans ma maison : je relus le billet de la baronne; se> ineuaces my rappelèrent. Elle urattendait. u Vous me dispenserez de toute explication , dit» elle ; la manière dont il a été jusqu ici pourvu à vos dépenses vous en dit assez. Elst-ce comme témoin, est-ce comme accusé , que vous voulez figurer dans la conspiration (jui vient d'être découverte? — Moi témoin l de quoi ? Moi délateur 1 de qui? — Je suis de votre avis, dit la baronne, qui parut ne pas s apercevoir de mon trouble et de mon indignation. Attendez-vous donc à être arrêté: déclarez la vérité dans vos interro(jatoires, dites ce que vous savez , répétez ce que vous avez entendu ; on ne vous eu demande pas davanta(][e. Vos intérêts ne seront pas un moment en souffrance. S'il est nécessaire que vous soyez condamné, les peines pour ces sortes de délits n*ont rien d'infamant et ne nuisent point dans Topinion publique ; un emprisonnement plus ou moins lonfj est tout ce que vous avez à redouter, et l'on ;iiira soin de vous rendre votre captivité agfréablc. C'càt aussi parmi les accusés que je me range :
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les témoins ne ninn(]tirioiit pas; nous savons ou hs trouver. Une Iqjére coudanmation me serait peutêtre favorable ; mais il suiHt, pour cloigoer les soupçons, quan seul de nous deux soit compris daus la sentence. Pour mon compte, j éviterai la mise en jugement. Souvenez-vous de tout ce que je viens de vous dire : adieu, nous uous reverrons an tribunal. » Elle sortit me laissant nniet de surprise et i\r ten eur. Mal(jré sci» conseils, je me préparais à prendre la fuite lorsque Ion vint m'arréter. Tout se passa comme la baronne Tavait prévu: mise en prévention, elle fut renvoyée de Faccusation; je fus condamné à quelques mois de prison. Plusieurs de mes coaceusés p<!'rirout. (liiose clranjje! le seul que je croyais véritablement coupable fut le seul entièrement acquitte. Toutes les consolations que le remords et la captivité peuvent recevoir me forent prodiguées. La baronne ne me quittait qu aux heures où les véritables prisonniers ont seuls Iç triste pi-ivilége dliabtter les prisons.
« Après quelques mois, je fus rendu à la liberté ; je repris le cours de mes affaires. La coutiance et le crédit s'étaient retirés de moi ; une existence modeste, beaucoup de réserve et de discrétion , me les rendirent. CSette conduite fut approuvée de la baronne qui continuait à m*étre utile. Au bout de quelques années, le souvenir de cette mallieurcuse affaire était presque eutièremcnt effacé j ma fortune
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s'était r<'tal)lie; le sort et dos spôonlations inirux rnlcuiécs et plus iiotiorablcs nruvaiont rendu ma premier** opulence. La baronne conservait toujours un graad empire sur ma volonté i mais elle se montrait moins exigeante à mesure que je deyenais plus indépendant. EUe avait bien encore obtenu quelques sacrifices aux dieux inconnus , mais ces sacrifices étaient léfjcis. « .le vois avec plaisir, me dit-elle un jour , que la luuiu qui vous a soutenu dans ladversitë peut se retirer de vous sans craindre pour vous une nouvelle chute ; mais cette carrière il faut la clore par un acte qui prouve que vous n^étes point inf|[rat. Une entreprise nouvelle doit ûtrc tentée; vous et moi nous sommes étrau(jers aux acteurs et à raction. Le personnaj^c prineipal , au momcul d'a(jiir, hésite, dilfcre, s'arrête; il iaut le déterminer , et un mot de votre bouche peut suffire. Vous le connaissez, vous avez toute sa confiance ; allez le trouver, raffermissez son courage , mettez un terme à ses irrésolutions-. Quant à vous, qui ave/ épuisé la coupe des n'-compriises, n'oubliez pas que la main qui vous la présentée peut vous ravir dans un même instant la réputation, la fortune, et la Uberté ; dans vingt-quatre heures vous aurez tout conservé ou tout perdu t songez-y. » Elle prononça ces mots dune voix menaçante, se leva, et sordt ; et moi... j'allai lâchement exécuter ses ordres. Je parlai; mou ami se perdit, et uc se perdit pas
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seul. Mon anic ('-fait di-r^radro, mais non pas insensible. Une noire uiélaiicolie nie tlevorait; j<! n'osais quitter le monde : une retraite n'était-clie pas la plus terrible des confessions? Cependant mondermer crime était entièrement ignoré; et je cdndnuai qiu l({iie temps encore à jouir d'une considération dont an fond du eœur je me sentais indi^j^ne. I/beurc de la justice ai l iva.
> Un jour, à ma table, la ccovcrsatiou roulait sur ces moyens des tyrans sans courage, sur cesbandes anti-morales, anti-religieuses, d*espions et de délateurs. Ulcéré par mes propres souvenirs, je m*élevai avec amertume contre les infâmes qui vendent à prix d'or le repos des familles et la vie des innocents. Un homme, celui-là même qui avait figuré avec moi sur le bauc des aecusés, dans la conspiration pour laquelle j'avais été condamné, crut que je voulais le désigner: il se leva avec fureur, et, avouant le r6le odieux qnll avait joué dans cette affaire, il me représenta comme son complice; dévoila, ( nvenima même les actions les plus honteuses de ma vie, et me couvrit d'une éternelle couiusion au milieu de mes nombreux convives. Des démentis expiraient sur mes lèvres tremblantes; la vérité de Faccusation se montrait dans mes yeux troublés, dans la pâleur de mon vbage, dans la contenance de tout mon corps courbe, défaillant. On nous sépara. Mais le dcB que je lui avais adressé, il lac-
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fcepta; et le lendemain, au premier feu, il tomha mort à mes pieds, .le ne suis point rentré dans ma maison; un cheval m attendait: j*ai précipité sa course, et ne me sois arrêté qu*aa mom€ait où ses forces Tont abandonné. J*ai fait le reste de la route à pied , à travers les rochers et les bois , et je viens, Irivant encore , ensevelir mes jours à la Chartreuse. »