‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 10 (volume 3)Chapitre 26 sur 40 · IO GAP · texte numérisé non relu

IO GAP

rebelles, des ouailles assez impies", pour ne pas se lai>>or (Icpoiiillcr .">aiis se plaiiulre : (juand on les volait, ils triaient au voleur. Cet esprit de séclitiou et cl H-rcli(];ion causa de fréquentes querelles eutrc les habitants et leurs seijjueurs tonsurés. La politique des rois n*est pas toujours de fouler les peuples; c*est aux peuph's qu'ils ont recours quand ib veulent s affranchir de la servitude des nobles.

« Apres heaueoup de hittes et de révolutions, les évêques de Gap furent dépouillés par Fraueois V du titre de prince, et réduits à celui de comte. Leur humilité catholique n'est pas encore consolée de cette disgrâce.

M Tous les évéques de Gap n ont point été des princes fainéants : Sallonius fut un prêtre {juen-ier. Il eontrihua, sojis le patriee Lunius Minnmul, au niassaere qui fut fait des Lombards, duus la plaine de Chalmes, nommée plaine de Barbari, Mais ce grand courage lui donna malheureusement le goût des actions guerrières; il se révolta, fut vaincu, fait prisonnier, condamné, et exécuté : chacun son métier.

i' Il faisait le sien, eelui (pii, en vertu d une bulle du pape L'rbain 11, excommuuia llugon, comte de Gap, et délia ses sujets du serment de fidélité; car des gens vous diront que tout évêque est tenu d obéir au pape, même conti*e son prince: TFlglisc d abord; le prince vient après ; la patrie est un devoir nou-

veau. Dans les guerres de religion, nn chanoine, nommé Ijapala, commaodait la jeunesse de Gap.

Lcstli{;uiert>, qui tlepiiis fat connétable, passa au fil de IV'pée cette jciinesso et le cliaiioine Lapalii. T> liistoii e des temps anciens, de ces jours si vaiil(*s par ies races oisives et oppressives, n'est (juère que le récit des crimes et des malheurs de ces temps de botite et de dissolution. L empereur Othon, pour se venger des habitants de Gap, qui lavaient longtemps tenu prisonnier, les fît passer sous la domînatiou di's comtes de Provence, qui y firent ar!>orer leurs armes et leur bannière au haut du palais, et établirent de fortes contributions.

« Cette ville, prise, reprise, dévastée, incendiée, par vingt peuples barbares et par les guerres' de religion, a été ébranlée par trois tremblement de terre, en 1282, en 1682, et en f8o8 : dépeuplée par la [)este en iG3(>, par la j;raiide moi îalité de 1 7 j i , et })ar la révocation de ledit de ^iantes, elle ne comptait guère, au commencement du dix-l|uitiéuie siècle, qae quatre mille habitants. Cent ans auparavant elle en avait plus de seize mille. Aujourd'hui sa population est d*environ huit mille ames. U s y trouve peu de protestants; leur nombre ne s*éléve fjuère an-dessiis de (jtiatre inillc dans tout le d(''parttMucnt. Mais la fin d<' notre déjeuner doit éue aussi celle de mon précis historique : allons parcourir la ville.»

Nous sonimcs sortis du et au lieu suivre

le courii, aiusi que M. Val*** me lavait proposé d abord, nous sommes entrés dans les roes. Elles sont presque toutes étroites, s^les, encombrées de fumier; le pavé est mé^aX et mboteux : pendaet les dernières guerres d'Italie, le passage fréquent des couvois i t tlt's raiioii> l a cassé, enfoncé; et, depuis la paix, ou ue s est pas beaucoup occupé à le réparer. TiOs maisons sont mal bâties et encore plus mal distribuées. M* Val*** est nn peu comme Técuyer du cbevalier de la Manche, il aime les manières de parler proverbiales, m ji tout seigneur, tout linimcitr, rn'a-t-il dit; eonmioncons par la cathédrale, ('et édifice, presque ciitièrein{MJt démoli par les calviuistcs en iS^^, pendant les {guerres de religion, n a été rebâti que près d*nn siècle après, en 169a. Quoique entièrement restauré, il n*a rien de bien remarquable, ni à Textérieur ni à 1 intérieur, n faut pourtant en excepter le mausolée de Lesdi(juières, dont les bas-reliefs eu albâtre de l]os^ codon, bordés de marbre noir du (îbaïup-Saur, sont d'un assez bon travail. Ces bas- reliefs, représentant les principales actions de Lesdiguières, sont attribués au sculpteur Jacob Ricbier, que le connétable tint en cbartre privée jusqu'à ce qu il eût fini cet ouvra^^^e, menaçant même de lui ôter la vie 8*il ne le terminait |)as proiuptcment «^t à son |jré, deux condilious assez difbciles à remplir en même

GAP. 3l3

temps. Lesdiguières est représenté avec son armure, couclié, et appuyé sur le coude. Ce tïtausolée était depuis 1626 an château de Ijesdiguières; en 1768, 0 fiit apporté à Gap. Il devait être transféré au mu* sée-aveo les f;ante]ets, la lance, et le casque dn con* nétable, dontrempreiiitc d'une balle est 1 oi ueinent le plus remarquable. Observez, m'a dit M. Val***, qu il y a beaucoup de rcssemblauee entre les traits de Lesdiguières et ceux de Henri IV. En effet, cette ressemblance est assez frappante; mais quel rapport y avait-il entre Famé de ces denx hommes? Tons detix [guerriers, tons deux protestants, à la vérité; mais l'un bon, {rénéreux, nourrissant les catholiques, même alors fju'il les combattait; l'autre, dur, impitoyable, lut appelé le Jioi des montagncSr sans doute parcequ'il y porta la terreur par ses ex* péditions militaires. Il épouvanta Gap du. massacre d^une partie de ses habitants,, pour la punir dVivoir pris le parti de la ligue, chassé les huf^nenots, et résisté aux prédications de Guillaume Fa» el, m* dans cette ville, et qui avait publié, pour convaincre les incrédules, ua ouvrage intitulé: Le Glaive de Ces-' prit. Lesdiguières suq->rit une seconde fois cette ville la nuit, au milieu de la sécurité et dn désordre d*uiie féte: il y fixa sa résidence, et, pour la tenir en bride, il rétablit, en treize jours, la forteresse que les Sarrasins avaient construite sur la liauteiir de Puymore. Il s empara d Embrun, y pUla le»

2l4 CAP.

é(;lhe«, et entra à cheval dam la cathédrale: il dé ■

trni>il I aucieiinrqjlise et If coiiviMit (!<' Saiiit-Aiidré de H()>aiis; ruiua cl rouvcrlit en |)i-isoii le ciialf^aii de Qiioyrn/; mit à coutrihutiuii les babitauts di? la Vailouise <|u'il rcdimit à la misère, et sur lesquels il leva, pour son compte particulier, une somme de douze mille francs, enlevant par-tout des otages et saccaj'oant une foule de lieux. Un inrcndio éclaira de SCS sinistres lueurs la couiinuue de Saiiit-noiiiiei le jour de la naissance de Lesdigiiièr&Sy un autre éclata le jour de sa mort. Quatre-vingt-quatre années s étaient écoulées entre ces deux époques, et leur cours orageux fut marqué par des massacres, des |)ilia|;»'s, et des violences de tonte espèce. Cepeudaiit lanleur de tant de iiiaii\ avait sur son visage d< ^ traits de resseiublanee avec le bon roi! Du plus baut degrc de sagesse à la plus iusi(;iie folie il u y a souvent qu un tour de cbeville, a dit Montaigne: de la vertu au vice la dbtance est peut-être plus courte encore. »

En sortant de la cathédrale, M. Val*** ma dit: «Si vou>; étiez, vcim trois mois plus tôt à Oap, vous ui am ie/, vu fi;;iu'<M' pomjjcu-cniciif à la superbe procession de la Fete-Dieu. (Quelques jours avant cette solennité, le clergé et la fabrique de la paroisse de Gap choisissent des prieurs et des prieui^ parmi les personnes distinguées par leurs monirs, et sur-tout ]Kir lotir foLluuc; car les prêtres, tout en disant que

GAP. 2l5

les |Dauvres sont les meilleurs amis do Dieu ^ ont soin de tenir ces bons amis (^loip^nc^ du inaîh-c et sur^tout de ses or^g^ueiUeox serviteurs. Les prieurs et les priâtres ont Tavantage immense d*assbler à la procession en tenant nn flambeau allumé à la main, honneur qui ne se confère qu'une seule fois à la même personne. Je l'ai obtenu eette année sans I avoir demandé, et je l'ai bien payé en mettant dans le plat dargent de la quêteuse une offrande plus forte que de coutume. Bien pour rien, même dans, la maison de Dieu, »

Tout en causant, nous cheminions, et nous nous sommes trouvés vis-à-vis une autre é{jlise : c'est celle des Pénitents ou de Saint-.lean-le-Hond. "Quelques auteurs lont prise pour un ancien temple, m'a dit M. Val***, et je ne sais pas bien sur quoi ils fondent leur opinion: quoi qu'il en soit, un peu d^eau bénite lave bien des taches. Aprètt avoir chassé lés faux dieux, le Dieu vrai a pris leur place, et ce n'est pas à Gap seulement qu'il \o{*c. dans leurs palais. A Rome, la majeure partie de ses autels est bâtie avec le marbre de ceux des diviuités du pa- [^anisme: il eût été difficile deu trouver de plus beau et à meilleur marché. » Ces rapprochements ne mWt- pas paru trèst orthodoxes dans la bouche d'un homme qui venait d'être prieur; mais, comme je suis fort tolérant pour toutes les opinions purement spéculatives, je ne me suis avisé

2l6 GAP.

ni de blâmer ui de coiiibatlre celles de M. A'al***. Après tout, les prières dites dans les bains deDioclétiea ou dans les cbapeiles du Panthéon, et Veau bénite répandue dans dea lieux qui jadia furent «spei^éa d*6flu lustrale, ne perdent pas leur vertn^ . M. Val*** tn*a conduit au palaia.de justice, à Vb6tel-de-viUe, à la préfecture. J*ai regardé, mais je n ai point admiré: à Gap, ces édifices, comparés à tout le reste, sont très beaux sans doute; mais ailleurs j'en ai vu de plus beaux encore, .^^ous sommes lintrés dans lancien séminaire où sont rén- Ms le collège^ les salles de la société d*émulation let le musée. J ai parta{;é la réconnaissance des habitants de Gap pour M. l^adoucette, en parcourtint les divers objets d'histoire naturelle et d'industrie que cet ancien admiuistratcui* avait su y réunir. On voit dans le musée de Gap les minéraux, les I^Untes ^ les oiseaux , plusieurs quadrupèdes des Alpes, et les échantillons, de tous les. produits de llndustrie des habitants du département. M. La-> doucette avait destiné à cet établissement les modèles en plâtre des plus belles statues du nniséc de Paris, avant qu'il eût été dépouille par les barbares; la Vénus, dite de Médicis, le Gcrmanicus, Caskur tt Poltnx, ÏHermaphrodUe, le GUuUateur, tàoA que les modèles dés monuments des Alpes, bxëcntés en albâtre et en pierre oUaire du pays ; des tombeaux, des iuscriplious, des basireliefs, trou>

vcs au mont Séleiicus rt dans crnntrcs endroits du département. >• 11 me semble, ai-je dit à M. Val***> cpie tous les objete dont vous m avez perlé ne se trouvent pas icL-i-Il mê le semble aussi, ma-t-il vépoudn: ouvres temps , autres soins. Si nous avons moins de statues, nous avons plus de {];endarmes: il y a compensation, comme dit M. Azais. »

En revenant à notre lo;;einent, M. Val*** m'a fait parcourir les quarticis où se fabriquent des tissus de laine et de soie, des chapeaux, des cuirs, des cordes, et des instraments aratoires. Gap n*est pas seulement une ville de fabrique, elle fait aussi le commerce d'entrepôt . et an besoin pourrait être considérée comme place de {guerre, .lai remarqué un beau corps de caserne, terminé il y a douze ans. M. Val*** n a pas les inclinations martiales , Tas* pect de ce monument a paru lui donner un peu d^humenr. « li faut, m*a-t-il dit, que les citoyens ioient'tons soldats, afin que les soldats ne se croient phts bors de la cité, et armés pour lui fairela guerre. Avant M. Pitt, c'est-à-dire au temps où ils étaient encore un peu libres, les An^^lais ne soutiraient pas qu*on bâtît des casernes dans leur pays, et ils laiaident bien; anjour4'htti ils le permettent, et ils s'en repentiront.. Mais il en est du rependr coomie du remords, Tun ne. sépare pas les crimes, ni Tautre les sottises. »• i. .

• Un homme, le visage voilé duue sombre tris-

3l8 GAP.

trsso, rst vrnn alxndcr M. Val*** qui, tout iuquiel, lui a demaud»'; la rauso do son cha«;i iii. « Le mariage est rompu. — Rompu! Comment .'' pourquoi? — Ob l je vais vous le dire : je le dirai devant monsieur, qui me parait un honnête étranger, a repris cet homme; car je veux qu*on le sache, qu'on le répète par-tout. Puisqu'il est des fourbes qui trouvent Irur intérêt à nouirii* îles j)n''ii){|('N si funestes, il tant que les honnêtes {jens se li^^uent pour combattre, pour étouffer CCS préjugés;» et m adressant la parole, «Monsieur saura donc, raa-t-il dit, que j*ai un fils en âge de se marier: il avait fait choix d*une fille belle et sage; elle avait agréé sa recherche: les deux jeunes gens s*amiaient éperduroeut; il y a entre eux rapport d état et de fortune. Mais, hélas! dans la commune d'Orcières, ou je réside, la plupart des habitants sont aussi brutes que les ours dont le village tire son nom : ils croient aux sorciers. Je suis né d*humeur un peu sombre, je parle peu; la solitude me plaît: un méchant prêtre, car il y en a beaucoup de méchants, a prétendu que si je m'enfermais chez moi pendant qu'on dit la messe, c'était pour jeter des sorts surines voisins et sur leurs troupeaux. Le malheur a voulu que ceux des parents de ma future belle-fille fussent atteints de la claveléc: ib ont attribué cette maladie à quelque sortflége. Pour connaître le sorcier et s*en emparer, ils ont, selon ua antique usage, volé une poule noire

et des clous, qu'ils ont mis, avec du vinaifjre, dans uu |)ot oeuf. Peiidaut que ce singulier ra(;oùt bouîl* lait sur an {^raod feu, deux garçons de ferme des plus vigoureux se tenaient, armés de bàtoos, derrière la porte, prêts à assommer la première personne qui se présenterait , parceque , selon leurs idées, cette personne ne pouvait être autre que le sorcier attire [)ar la force du cli.iriiie. Depuis quelques jours, uioa liU se plaiguail du refroidissement de ta famille de sa maîtresse, et m eng;a5eait à la presser de conclure son mariage. J*ai cédé à ses instances : je me suis présenté an moment où se faisait la cérémonie mystérieuse. Alors tous les soupçons jetés sur moi ont Mv confirmés; ma justification est devenue inutile, ou plutôt ma été interdite; j ai cté injurié, frappé, et si je n'ai pas été tué sur la place, je le dois aux larmes, aux cris de la jeune fille que mon fils devait épouser, et qni demandait à genoux' grâce pdur le pèi« de son amant. A la fin, ils mVnt jeté à la porte, san{;1ant et demi-mort. Je voulais porter plainte en justice : j'ai élf- retenu [)ar les prières de mon fils, et plus encore j)ar le souvenir du tendre intérêt que m avait montré sa maîtresse; mais tout est rompu, rompu à jamais, entre nous, n Ces dernières paroles ont été pirononcées d une voix émue et animée par le sentiment de la tendresse paternelle : on voyait que cet homme avait onblié sou injure pour ne songer qu'au çhagrin de sou âls.

aao CAP.

M. Val*** s'est efforcé de le rassurer : il a promis d'aller trouver les parents de la jeune fille, d'employer Tautorité que lui doQoeut mv eux l estinie qnils lui portent, les scnrices quil leor a rendus, lie paysaD » secoué la téte avec ua. sourire amer : « Non , monsiew , ne prenei point cette peine ; elle serait perdue : ils ont été cruels envers moi ; faites qu'ils ne soient point inf;rats envers vous. Ils le deviendraient si vous tentiez de vaincre leur injuste prévention. Ne savez-vous pas de quels excès rend capable cette croyance aux sorciers? Ignorez «vons l'histoire de la pauvre femme de Réalon, qu*on accusait de jeter des maléfices sur les hommes et ks bestiaux , et qo*on étouffa en la tenant suspendue en Tair, jiarceque, disait-on, toutes les fois quelle touchait la terre, elle prenait des forces nouvelles? » M. Val*** a dit au prétendu sorcier de venir le trouver le lendemain matin de bonne heure, parceque ses affaires rappelaient à Orcidres et qu*il voulait y aller avec lui. T^e pauvre homme nous a quittés en promettant d*obéir; mais soi^ air disait assez qn^il ne croyait pas au succès de la d( inarchc que M. Val*** se proposait de faire. L'histoire de la sorcière de lléaion m a paru une fable. « Elle n'est pouitant quetropvéritable^in'aditM. Val""'. Oefuteu i8o2 que périt cet Antée femelle, et de la manière dont on vient de nous le raconter. Nos montagnards sont avides de merveilleux. Dcurant les longues nuits

(1 tiiver, le inuriiiure îles tonents, lo silllcnient iles aquilons, les pics de i*ochers blaocbis par la nei^ qui apparaisseot comme de grands fantômes, et semblent portés sur les nuages , les ombres bizarres et changeantes qui se projettent an loin dans les vallées, tout, au milieu de cette nature sauvaji^e et gigantesque, iinpriiiie la teneur aux esprits les plus fermes et les dispose à adopter les super^titious les plus extravagantes. Dans beaucoup de communes, lorsque les biens de la terre soolifrent de Tabondance des pluies, ou de la sécheresse , les curés sont forcés, par leurs paroissiens, d*exorciserletempa: s'il vient à changer, le curé est un saint ; si la pluie continue, c'est un mauvais prêtre. Malheur à celui tlaus la commune duquel la {^vèïe ou un orage détruit les moissons, sur-tout si cet accident se renouvelle! pou^nivi par la haine de ses ouailles, il est bientôt forcé de s*en éloigner. >

«NotreOame de Laos est une chapelle bâtie dans le lieu même oii Benoîte Reneurelle , bergère de Saint-Ktienne, prétendait avoir eu avec la Vierge plu* sieurs entretiens. On vit en 1 8o3 venir en pèlerinage à cette chapelle, qui attire les dévots du midi de la France, une femme qu on appelait la sainte Valence. Lorsqu'elle traversa la tille de Gap , de vieilles dé^ voies, des bourgeois imbéciles, Ini dérobèrent de saies chiffons: il en est même eiicon' plusieurs qui conservent ces ignobles ix'liques. On lui fit d abon-

daotes aumôocs; des personnes distinguées lui demandèrent sa protection auprès des puissance^s de l'autre monde. Le préfet voulut la voir et la fit venir chez lui ; aussitôt la cour de la préfecture, les rues adjacentes, et la place publique, se remplirent de {}ens qui demandaient la bénédiction de la sainte, et se j)roposaieiit de lui servir cortêj^c» dans sou voyage à ^otre>Uamc de Laus. Le préfet interrogea cette sainte en guenille ; il la trouva gorgée d eau-dcvie et vide de raison. Elle fut renvoyée à Grenoble et mise dans une maison de cbarité , où on lui apprit à coudre et à tricoter. Depuis quVlle fait des bas, elle a cessé de faire des miracles, et son crédit est graudcment tombé; mais, j)ar le temps qui court, je oe serais pas étonné de la voir retourner à sou premier métier. Nous Avons des {jens qui savent tout le parti qu'on peut tirer des folies absurdes qui sortent de la bouche dune femme ivre, et assez adroits pour la tenir, comme les pytfaonisses, assez loin des curieux, pour ([u'ils ne puissent découvrir le dieu dont elle reçoit les inspirations.

«Excepté le patriotisme, chez les peuples qui ont une patrie, cest'à-dire qui jouissent de la liberté, les vertus sont presque individuelles; elles meurent avec celui qui les a pratiquées. Les races vertueuses sont aussi rares que les races poétiques: il n'en est pas ainsi des vi('(\s et des erreurs ; ils passent des générations qui disparaissent aux générations qur

leur succrdrnt. La sajjcssc et la raison sont loturières : elles ne eomplent poiut de quartiers; niais IWigiue des préjugés et de 1 erreur est toute iéodale et remonte au berceau des natioDS. superstitions des pères se mêlent à celles des enfants, et forment cet ensemble monstrenx et incohérent des cérémonies chrétiennes et païennes qu'on retrouve dans tons les |)avs de rRiiropc, et pins particulièrement dans les contrées inoniajjueuses,

« Telle est la fête du soleil que célèbrent tous les ans les habitants.du village des Andrieux, situé dans la commune de Guillaume Pérouse, sur les bords de la Seuraise: Ce vUla{;e, ainsi que le FttlattMJrénes, est privé pendant cent jours des rayons du soleil : il n'y reparait (\uv vers le lo février. Aussitôt que les premières lueurs du joiu- éclairent le front des montagnes , quatre ber^^ers du hameau donnent , par le son des fifres et des trompettes, le signal de la fôte. Après avoir parcouru le village, ikse rendent chez le plus ancien des habitants; Thonneur de présider à la cérémonie appartient à l'âge et n'est point déeerné par la faveur : le nom de vénérable est donné au vieillard. Les ber(;ers , après avoir reçu ses ordres, recommencent leurs fanfares et invitent tous les habitants à préparer une omelette. A dix heures, chacun, muni de son omelette, arrive sur la place du village ; une députation, précédée des bergers musiciens, se rend au sou des instruments

chez le vénérable et le conduit au lien delà réanioti,

où il est saliK' par los acclamations de tous les habitants : ils oxéciitcut, eu tournant autour de lui, une farandole , leur plat d*oincIette à la main. Ensuite le vieillard doone le sif^ual du départ : tout le monde se met en marche dans un ordre régulier, les bergers en téte. Arrivé sur le pont de Pierre, on y dépose les omelettes, et l'on se rend dans le pré voisin, où les farandoles riHf)Hiuicncciil. Le soleil parait enfin; aussitôt chacun remonte siu* le pont et présente son omelette au soleil. \.c vieillard, téte nue, élève la sienne vers TjBstre bienfaisant, puis il annonce la fin de la cérémonie, et Ton snît, pour retourner au hameau , le même ordre qu en partant. Après avoir reconduit le vieillard à son lojifis, chacun rentre dans sa famille; on y mange rouielette, et le reste du jour est consacré aux piai^^ sirs. Le culte du soleil se trouve encore dans plusieurs des contrées qnHl réchauffe et féconde. Si la reconnaissance fut le premier sentiment religieux^ Tastre de la lumière a dû recevoir le premier encens des mortels.

« Lé départtfuient des Ilautes-Alpes, m'a dit M. Var*^*, présente tous les degrés de civilisation, depu»la barbarie des sauvages du nouveau monde jnsqu^à la corruption des capitales de Tancien continent ; mais la p re q ne totalité des ci t oy e us se trouve placée entre ces deux points extrêmes. 11 y régue

par conséquent plus de radesse que de dureté, plus d'indolence qne de mollesse. Ce dernier caractère est particiilici ciiKMit i i liii tics habitaiils du Oapenrai.s, cW-à-dire de la moitié du départemeut, carl arroudissement de Gap renferme au-delà de soixante^ix mille âmes. Patients dans 1 adversité, ils savent cepen* dant compatir aux douleurs d'aotrui, et font le bien pour le bien lni*méme, sans songer aux louanges et aux récompenses par lesquelles les bous p^ouveruementsfontfjermer les actions {jénéreuses. Deux habitants du mont Genévre trouvent dans la neige un militaire glacé par le froid, privé de sentiment, et près d^expirer; ils le prennent dans leurs bras, le portent à rbospice, et ont la satisfaction de le voir revenir à la vie par les soins empressés des charitables relijjicux. Le prieur de la communauté offi it une (jratificatiou à ces deux braves gens: « Mon révérend, lui a dirent-ils , accepter ce serait gâter notre bonne « action ; ces choses-là ne se font point pour de « Taisent ; le premier r^ard, le premier sourire de « rinfortuné que nous avons sauvé', est d*un bien M autre prix.» Ces deux hommes, si dif^nes d'être connus, se nomment Tua Antoine Bulcet, l'autre François Bès.

« Les habitants des Hautes-Alpes, d'un caractère apathique en apparence, sont peut-être de tons les Français les citoyens les plus capables de dévouement à la chose publique et de sacrifices personnels;

Euim u MioviHCt, T. III. 1 5

Page 1