LE TRÉSORIER DE FRANCE
a permis de nous mettre en voya£|e , quelques personnes se sont jointes à moi, et nous sommes sortis de Tendos des charù^eux, dont Tentrée est fermée de ce côté, comme de Tantre, par deax gros rochers. Plus loin nous avons admiré une belle cascade for* mée par les eaux du dûscrt, qui, réunies dans ce lieu, se précipitent, du haut d'un lochor, en tourbillons écunieux* La route descendant vers Saint-Laurentdu-Pont est, comme celle du Sapey, bordée dabymes et de précipices; dans plusieurs endroits on glisse plutôt qu on ne descend, et par-tout il y iaut marcher avec précaution. A Saint-Laurent nous avons trouvé des cbevaux pour nous porter à Grenoble.
170 LES UAUTE8*ALPE8*
K° LXXX. [3o OCTOBRF. iSiQ.j
LES HAUTëS-ALPëS.
l'iMt M vie ronUM ai tki <uU ttol , rttktf av aae nHMMaenr.
Pensées 4t Mtm^AurUe.
Depuis quelque temps je vis au milieu des monlapnes : leurs pics dépouillés ou couverts de glaces et de neiges éteraelles, leurs flancs revêtus de bois et de verdure, les mamelons arrondis où paissent d innombrables tronpeanx, ne sont plus ponç moi un spectacle nouveau et cependant ne cessent pas d'attirer mes regards et de frapper mon esprit d'admiration et de surprise. Mes yeux, en s'élevant vers leurs cimes blanchies , m'aident à remonter aux premiers âges du monde, vers ces siècles inconnus où les torrents de la vallée roulaient en paisibles misseaux sur un terrain à peine incliné: mille fois lenr lit fut rempli par les terres et les rochers éboulés; forcés de s arrêter, de tourner sur eux-mêmes, ils sont devenus lacs, et mille fois, débordant Tétroit bassin qui les renfermait, brisant ce vase de tuffe et
d argile, les torrents ont repris leurs cours vers les mers, entraînant avec eu* les roches pendantes, les arbres déracinés, et souvent les téméraires babitaots de leurs redoutables rives. Àinsilainaiii puissante qui éleva ces montagnes au*dessus des nuages , les abaissera un jour au niveau des plaines ; elle fait avancer les terres vers les mers et reculer les eaux devaut le limon des fleuves. Ai(j;ues*Mortcs et Fréjusdun côté des Alpes, Ravenne et Ferrare de lautre, ont vu combler leurs ports; les troupeaux paissent où nageaient les poissons, et le tranchant du soc ouvre des champs que les vaisseaux sillonnaient hier encorn; car les siècles sont à peiuc des journées dans les époques de la nature.
L*homme, fuyânt devant les hivers, cst-il descendu des montagnes pour habiter les plaines, ou, menacé par les eaux, â-t-il quitté les plaines inondées pour demander un asile auk divinités des montagnes? Combien de fois le glaive exterminateur et la torche incendiaire des héros l'ont-ils forcé d'abandonner les forêts pour les pi'airies, les prairies pour les forêts ! Triste jouet de la violence des éléments, de la fureur des guerriers et de la destructive oppression des tyrans, il a traîné sa vie misérable au milieu des abymes, des torrents, et des incendies. Pourquoi cette race, vouée au malheur et à la destruction, na-t-elle pas péri tout entière? Est-ce parceque, de tous les animaux, 1 homme est le seul qui
joigQc au sentiment do. ses manx l'affreuse prévoyance de la mort? Les êtres nés pour 1(? eommandément et 1a domiuation ont-ils besoin de ce spectacle? Ëst-ce ponr satistoc cet a£freux besoin que le» oiénérations succèdent aux gënératicins et que l*espéce humaine croît et se multiplie?
La nature a Tainement élevé dans les nnes le front chauve des monta{;nes, creusé le lit des fleuves, déchaîné les tempêtes sur les mobiles plaines de rOcéan ! Annibal se sent à Tétroit en Espagne et César- en Italie : tous deux franchissent les Alpes, 1 un pour se répandre dans les champs qn'arrosent l*Éridan , le Mindo , et le Tihre , Tautre ponr asservir les Gaules. Les Huns, les Sarrasins, les Goths, et les Maures; les bandes de Genseric et celles de l'ermite Pierre, ont, tour-à-tour, foulé ce sol âpre et sauvai^e que protégeaient en vain ses gkces et ses rochers. Les moines guerriers , qu*nn pape et un roi firent périr au milieu des flammes, eurent dans ces montafpses de somptueuses demeures, et la féodalité y apporta ses fers et ses servitudes....
L'éclat et la < lialeur du soleil, parvenu au plus haut de son coui*s, m'ont arraché à la rêverie profonde dans laquelle j'étais plongé depuis le matin. J avais traversé £ybens, Yizelle, Saint-ThéofiFrey, Pierre- Ghàtel , Lamare , où retentit de toutes parts le bmit du marteau des fabricants de clous, et j'étais arrivé jusqu ù Corps, à l'entrée du département des Hautes*
Alpes, saus m'apercevoir de Ja rapidité de niacourse.
Quelques paysans, la main couverte d*un ^nt épais, portant un sac et armés d*un sifflet, ont tra* versé la route. « Ce sont, m*a-ton dit, des hommes qui vont à la chasse* d'une espèce de gibier assez sin- {julière: le son aijju de Icm- iustrunient attire les vipères; ils les saisissent de la main revêtue du (yant, les jettent dans leur sac , cl leur arrachent les deux dents meurtrières par lesquelles coule le venin à Tinstant de la morsure. Ainsi réduitesirimpuissance de nuire, ils les gardent sans danger et vont les vendre aux pharmaciens de Turin et de Gênes. »
L'un des ressorts de notre voiture s'est cassé à Saint-Julien enCbampsaur : au nombre de mescompaj^nons de voyage se trouvait M. Collin, curé dans le Dévouly, pays -sur lequel il a publié une brochure pour invoquer la charité des fidèles en faveur des infortunés habitants de cette misérable contrée. Excepté lui et raoi, tous les voyageurs pestaient <;ontre Taecident qui nous forçait d'accepter le mauvais gîte où nous allions passer la nuit. Ma résignation lui à paru de bon exemple : il m'en a fait compliment. «Je voyage, lui ai-je dit, pour observer et dans Tespoir de tirer de mes ohser%'ations quelques avanta{;« s pour moi, et peut-être pour les autres. Le pays ou nous sommes peut m'offrir pluî» de choses curieuses, plus de leçons salutaires, que Gap où j'allais en chercher. — Si voti'e voyage n'a
■ 74 LBS HAUTE8-ALPE8,
d'antre but qne de recneOlir des observations utiles,
m'a (lit M. CoUin, venez dans le canton que j habite; vous y irouvt.'rez des hommes et des choses digacs d'attirer les regards d'un ami de Thumanité. »
Deux chevaux attendaient le'ebaritable pasteur, Fun pour lui, Tautre ponr nn parent que des affaires ont retenu dans soo pays. M. GoUin m*a offert, de la manière la pins obUffeante, de remplacer ce pa* rent, et jo me suis mis en l oule pour le Dévouly,
Nous avons dii i^jé notre mai clie a rouest, et bientôt nous nous sommes trouvés au milieu dW triangle équilatéral, formé par des montagnes escarpées. La longuetur de chacun des c6tés de oe triangle est d*environ cinq lieues. M. GoUin m'a fait observer le mont Obioux , dont la cime s'élève à plus de deux mille huit cents niètres an-dessus des eaux de la Méditerranée. Les matelots aperçoivent cette monta(jnc avant d'entrer dans les ports de Marseille et de Toulon. Les oursins, les ammonites, et les autres pétrifications de corps marins qn*on y trouve, attestent qu*à une époque, dont le souvenir s''est effacé de la mémoire des hommes, celte montagne a été couverte [)ar les eaux de la mer, au-dessus desquelles elle s elêve maintenant de plus de huit mille pieds.
On prétend que le nom de Dévouly, donné à ce plateau, divisé et comme haché par des ravins, dérive dn laiin devoh/it, parcequ^il est le produit des ébonlements successifs occasionés par la chute des
LES OAUTES-ALPES. 17S
neiges : la iinture du sol ne dénient point rrtte conjecture. Il est en [jénéral sablonneux, et sa surface est presque par-tout couverte de pierres. Si les éboulements ont produit ce plateau, quel devait donc être' le vaste abyme qa*ils ont comblé? Néanmoins je me. défie de. la science des étymologistes; elle' est frivole et presque toujours iueertaine. Ils donnent au nom tîo Malmorl, (jue port<' une tour située sur la pointe d un rocher, dans ce même pays, une origine beaucoup plus forcée , et qui est devenue le sujet d un conte populaiire* Nos doctes paysans vons diront que cette tour était la résidence d*nn soi<;neur châtelain; qu'il y fut assiégé par quelque autre seigneur plus puissant ; qu'il s'amusait, durant le siège, à prendre le frais avec sa fille à une des fenêtres de sa tour, et qu'une flèche, lancée par les ennemis, étant venue percer le sein de cette jeune personne, il s*écria< -.<^mara mon/
Les traditions d'événements tragiques, les histoires desorciers et de revenants,abrégentleslongues heures des soirées d'hiver, dans un canton où les rayons du soleil sont arrêtés par les montagnes ou perdus dans les vapeurs qui, s élevant de la plaine, foi ment un voile épais entre le ciel et la terre. Aussi les hommes se sonMb tenus long*-temps éloignés de ces lieux qne la nature semble, avoir destinés, à servir de retraite aux animaux sauvages : les oiseaux même fuient cette terre déshéritée j dans le cours de quarante
années , les paysans se rappelaient n^ avoir entendu
qu'une seule fois le chant du rossignol. Le Dévouly n'est habité que depuis environ huit siècles; ses terres fureut données à des vagabonds, à la seule condition d y résider du moins une partie de l'année. A la chute des neiges une partie de la popolation m&le quitte le pays pour aller travailler dans les villes. Ijorsque des enfants restent orphelins, les gai rons vont chercher fortune ailleurs, et laissent à leurs sœurs Théritage paternel, afin qu elles puissent s'établir.
T^a nuit nous a surpris au milieu de notie coune: Tobscurité était profonde; on eût dit que nous che» mimons sur mie voAte sans échos, car il était im« possible de distinguer aucun objet, et le bruit du
pas des chevaux s'élevait à peine jusqu'à nous. Dans cette sitnation l'esprit éprouve je ne sais quelle préoccupation inquiète, ennemie de la méditation, et qui rompt incessamment le cours des. pensées.
J'ai remarqué dans le modeste presbytère où nous sommes descendus le seul luye qui convienne aux ministres du Dieu des pauvres, l'ordre et la propreté. Pendant le souper, M. Collin m'a beaucoup parlé de son digne prédécesseur, le curé DouneUe, mort il y a quelques années. 11 était la .providence dn Dévouly : les habitants n'avaient point voulu d autre juge de paix; et, durant sa vie, la paix ne s'estjamais éloignéed'eux. Consolateur des affl igés , sa
LES HAUT ES- ALPES. l-Jf
fortune était bien médiocre , mab sa charité était inépuisable j il secourait l'indigence, moins encore en Ini donnant du pain qu'en ranimant son courage et en lui enseig^nant que le travail est un [)liis sûr nourricier (jiu* l'aumône: la reccuinaissancc publique fut La nU oiupense de sa vie; elle vient encore chaque jour prier et pleurer sur sa tombe.
Le lendemain, M. Gpllin est entré tard dans ma chambre : >< Vous deviez avoir encore plus besoin de repos que de sommeil, m*a-t-il dit, et moi, avant d'être à vous, j'ai dû comiTiencer par être à nies [)aroi-^>iens. La santé, conipa;pie fidèle du travail, régne ici : allons visiter nos pauvres habitants et nos arides plaines. »
Déjà nous étions an milieu de la campagne : des faux, des feucUles, quelques pioches, une charrue grossière, voilà tous les instruments de labouraj^^e des cultivateurs du Dcvoulj. L'orge et l avoine sont les seuls grains qu'ils récoltent, et trop souvent, sous une température si froide, les céréales ne parviennent pas à leur maturité; la pomme de terre en tient lieu : c'est la nourriture habituelle du pauvre, et quelquefois sa seule ressource. On n'a pas assez enseigné l art de conserver ce précieux tubercule dans une contrée où la vivacité de Tair et la crudité des eaux donnent aux habitants un appétit qui ne se contente pas de peu et qui se réveille souvent.
Des femmes, de faibles enfants, ont passé près de
Ervitb es raoTiMS, T. lit. I a
uou!>, liaictants «•! < oui bôs sous des charjjes d»i bois vert. « Plus i lioiuuic est pre^ de la uatui'c, coutioua le pasteur, moins il a de pi'évoyaace. La pensée du sauvage n eoibitisse pas le cercle entier dW seol jour. Les habitants du Déuouly ont détruit de grands bois qui jadis leur donnaient de 1 ombrage dans Tété et, dans la saison des liiiuats, des raiiieanx pour cchaulïcr leurs foyers. Les plus vieux arbres ont été convertis en planches, eu lattes: de plusieui's forets qui ornaient autrefois cette vallée, il ne reste plus que celle du village de la Cluse , et chaque année elle perd ses antiques ornements* Les jeunes pousses des hêtres sont coupées et deviennent la pâture des chèvres; encore quelques lustres et cette vallée n'oifrira que des chaïups pierreux et stériles, couverts de ronces et entourés de buissons. Déjà les malheureux qui portent ces lourds fardeaux sont réduits à aller au milieu des rochers et des précipices chercher à la distance de plusieurs Heues ces bois que la nature avait placés [)rès d'eux, niais dont chaque jour ils éloignent iniprudennnent la lisière. »
Un bruit coufus de coups retentissants comme -ceux du marteau sur lenclume, les mugissements de la cornemuse, les sons aigus de sifflets et de grands éclats de voix, sont parvenus justpi'à nous. M. Ck>llin m'a dit en souriant : « Ce bruit annonce rexécution d une de ces sentences (jue prononce la justice populaire, eu vertu d'uu code fondé sur des mœurs et
LES UAUTES-ALPËS. 179
des usages dont ForigiDe se perd dans la nuit des traditions. Ce s| >ectacle mérite d attirer vos re^^nrds: restez pour eu être le témoin; quant à moi, I liaUit que je porte ne me jxrrmct pas d y assister, alors même que nia raison me défend d en être le censeur. Je vais me tenir un moment à Técart, et je vous rejoindrai quand la fotde qui s'avance se sera écoulée. M A ces mots, il s^est enfoncé dans un ravin dont les bords escarpés Font bientôt dérobé à tous les yeux.
Le discours un peu éui{}niatique de M. Collin, les attitudes grotesques et les costumes bizarres des gens qui s'avançaient vers moi, fixaient toute mon attention.
tJn liomme ouvrait la marche tenant un cornet à bouquin qu'il faisait résonner de la manière ia plus discordante; après lui venait une femme couverte d une espèce de niandille grossière, montée à califourchon sur un âne, et la figure tournée vers la queue qu elle tenait en guise de bride. Deux écuyers , grotesquement ornés de colliers de mulets, garnis de grelots, marcbaicnt à ses côtés, et lui formaient, par dérision, une espèce de jjarde d lioiuicm ; niais ces écuyers discourtois n'étaient placés si pn-s d'elle que pour la forcer de subir toutes les humiliations auxquelles on lavait condamnée. Ce groupe était environné d'un grand nombre de paysans chantant, dansant, ou plutôt sautant, cabriolant, jetant des
l8o LES IIAUTES-ALPES.
cris de joie, et adressant à ta paiieDte des paroles de moqnerii». Il nV avait dans la fî{;iii*e de cette femme
l'ion ilccclàt un s«-iUiiHL'nl de icjx'iilir ou de iioulc: ses tonnes un peu athlétiques, ses refjards assurés, je ne sais quelle expression de fierté dédaigneuse, inspiraient plus de curiosité que de compassion. Cette mascarade s^est arrêtée devant moi; le cornet a sonné trois fois : un des éciiyers a In à haute voix une espéee de ju{!fcmcnt en style burlisfpie et en piitoiN du pays, ou il était dit (pic la
uoniiuée N , du viiiajjc de 8aint-Êticnae,(/iimeiif
atteinte et convaincue d avoir battu son mari, avait été condamnée à chevaucher sur un âne: cette lecture faite, Tautre écuyer a versé du vin dans une tasse et a présenté ce vase â la délinquante ; elle a été foreée d y treinj)er ses lèvres, (pie l'écuver a essuyées avec la queue de lâue. De ^uands éclats de rire, des chants, des danses, ont accompa^é cette sin^yulière correction. Le cornet a sonné de nouveau , et le cortège s'est remis en marche. « Cet usa(;c , m*a dit M. Collin en revenant vers moi, a quehpie chose d'extraordinaire: il semble remonter au temps des bacchanales et rappelle les folles cérémonies faites en Thonneur des dieux du pafjanbme; il a pour objet de réprimer une faute assez rare, même dans le Dévouly, où les hommes sont généralement d*une plus petite stature que leurs comnagnes. La crainte de tenter d'inutiles efforts
LES BAUTE8-ALPE8. l8l
m'a enipêclic jus(jirici de lu oppost r ouvcrtrim'iU ces sortes d'exccutiooâ populaires. Ailleurs, et par-* ticulièrement dans les environs de Gap, cest le mari qui s*est laissé fi*apper par sa femme que loti promène sur nn âne : nos paysans se jiirpient d une jiislico plus r\actc ; c est la coupable qu'elle atteint. I/autorité ferme les yeux sur ces li'jjcis désordres: en fait de {gouvernement, comme en fait de religion, la tolérance vaut mieux que le rio;orisn]c. »
Les paysans da Dévouly ont en général le teint basané; leur stature est petite: il y a dans leurs traits, dans lexprcssion de lenr visajye, dans toute rbabitude de leur corps, je ne sais rpioi d'.ilrieain. Le docteur Villars, ne dans le Clianip-Saur, croyait y reconnaître les descendants des Maures. Cependant on donne aux habitants de chacune des quatre communes du Dévouly des caractères bien différents: ceux ^Agnières sont, dit-on, insouciants et peu fidèles à leurs promesses; ceux de Sninl-Etienne sont portés à la veiijjeance; ceux de Sdiiit-Dulicry à la supeiNtition ; et les ambitieux abondent dans le village de ia Cluse. Mais ici, je m*empres$e de le dire, les rêves de l'ambition ne ronlent ni sur la conquête des royaumes ni sur le renversement des états : les habitants de la Cluse ne veulent être ni ministres, ni (jouverneurs, ni prélets; ce n'est point à figurer daus les auticliauibrcs des princes, à (jaloper aux portières de leurs voitures^ ou à remplir
près deux les nobles devoirs de la domesticité qa ils aspirent: posséder un champ pierreux, quelques têtes de bétail, et un habit de bure, voilà le ternie
des vfiMix et des espérances d'un ambitieux de la Cluse. Ou fait à ce> iiomnies un rcproelie plus fâcheux, pai'cequ'il est plus fondé : ils sont accusés d*aimer un peu trop le vin. Mais que faire dans le Dévouly? songer ou boire : ce dernier passe-temps est à la portée de tons les esprits.
Notre course avait été lon^^^uc : nous étions parvenus aux confins des villajjes d<' Saiut-lkienne et de Saint-Didier, sur la rive droite de la Souloise. M. Coliin uie faisait reojarquer des cavernes obscures, profondes, où le son, répété par des échos souterrains, se propageant sous des voûtes immenses, donne une effrayante idée de Tétendue de ces abymes. « J espère , ma dit M. Oollin , «luavant de quitter ces lieux vous serez témoin (1 un plit-noméne siogulieri Le vent désigné dans le pays sous le nom de la lombarde régne depuis dix à douze jours, et le bruit sourd que je crois entendre annonce 1 arrivée du torrent » J*ai prêté 1 oreille, et en effet j'ai entendu une espèce de mugissement qui , croissant de minute en minute, prenait à chaque in- Stant plus de force et d éclat: au bout d'une heure, un fleuve deau, sorti avec violence de la caverne, est venu se briser en flocons écumeux contre les grands rochers sous lesquels la nature Ta creusée.
LES HAUTES-ALPES. l^?>
•Cette eaa cessera de couler, ma dit M. GoUin,quand le vent cessera de souffler. Daos on pays où, durant la belle saison , les eaux sont si rares que souvent
les tioijpcaux n'ont pour se désaltérer rjiie de la neige, cette source serait précieuse si son cours claît • r^fulier, ou si Tindustrie des habitants savait lui préparer d utiles réservoirs; mais, dans l'état actuel du Dévoaly, elle offre plutôt un accident curieux qu un secours utile. •
J*ai remercié M. Collin de sa bienveillante hospitalité, et de nravoir en (pu lcjne sorte associé à sa tendre sollicitude eu faveur des habitauts du Dévouly. Puisse ma voix*^ unie à la sienne , appeler ratteutton des magistrats sur cette contrée malheureuse et oubliée! Si la charité 8*est montrée souide à 1 appel que lui a fait le bon pasteur, Tautorité doit répondre à cet appel; c'est pour elle un devoir.
J'ai repris la route du Chan)j)-Srinr par uu chemin qui m éloignait de Gap sans me détourner du but de mon voyage. Les ruines des tours et des forteresses, assises sur des pics élevés, rappellent ces temps oà les tyrans seigneuriaux se retranchaient dans ces espèces de cavernes féodales , afin de se livrer à tontes les dépravations du pouvoir, rl de commettre impunénieut tous les crimes qu'inspirent lorgueil oisif et lavarice désœuvrée.
En traversant un viUage, je me suis arrêté à considérer un groupe de jeunes filles dansant aux clian-
l84 I KS IIAl TKS-ALPES.
sons sous le vaste dôme de verdure que formaieot les lon^ rameaux d*uu orme séculaire. Un jeune homme s^est avancé vers moi, et m^adressaut la parole d*ttne manière libre et franche! «Monsieur,
c'est aiijonrd liui la Irt»* patroimK' de notre villajje; chaque ciiel de famille , assis au haut de sa table , reçoit tous ses concitoyens et même tous les étran* gers qui daignent s y présenter : veuillez faire à mon père rhonneur de vous asseoir à sa droite. Si les jenx et Tinnocence des champs sont un spectacle doux pour votre cœur, accordez-nous cette journée: demain je serai votre f^nide. connais toutes les roules, je vous conduirai, par la plus courte ou la plus agréable, au lieu où vous voulez vous rendre. n J Vi tendu la main au jeune interprète des sentiments d*une famille honorable, puisqu'elle exerce rfaospitalilë à la manière de celte des patriarches; il l'a serrée à-la-tois d'ime manière familiri e et respectueuse, lia maison de son père, une des plus apparentes du village, étant là tout proche, j'ai été introduit dans une grande salle : un homme, le front sillonné de rides profondes, les épaules cbnvertes de longs cheveux blanbs, dont sa tête était abondamment (garnie, s'est levé à mon approche, et, me saluant avec un soiu ire plein de bien\ eillance, il a dit au jeune homme en lui frappant sur la joue ; «• Mon cher Pierre, tu recommences ma longue carrière; tes rencontres sont heureuses comme celles que je
LES IIAUTES-ALPES. l85
faisais à ton âge : s'il passait un étranger dans le pays, c'était toujours moi qui avais le bonheur de me présenter à lui le premier. Tant que notre hôte
sera au lof^^is, c'est à moi qu'il appartient de veiller à ce que tous ses voeux soient satisfaits: quand il se sera reposé et rafraîchi, le conduire par-tout où le désir de connaître nos usages et nos jeux pourra rappeler est un plaisir que ton âge réclame et que le mien est forcé de te céder. » Le jeune homme nous a quittés en promettant de revenir bientôt. La chaleur était forte, j'ai accepté les rafraîcliisNcinents qui m'ont été olïerts : uQiii clcs-vous? oh alltz-vous? comment vous trouvez-vous dans ce pays assez éloigné des routes ordinaires? G est votre secret : ici ce secret sera respecté de chacun, et vous navez pas à craindre des questions indiscrètes. Mais vous êtes étra ;er ; l*bomme aime à voir, à entendre des choses nouvelles : si vous éprouvez le désir de conuaitre nos usages, je suis prêt à vous satisfaire^ ce que je vous aurai dit contribuera peut-être à vous rendi^e plus agréable ce que vous verrez an-dehors. Nos fêtes patronales se nomment voques*, Dans ces jours chaque maison est ouverte, chaque chef de famille est tenu de taire les honneurs de sa table, de boire à toutes les santés qui sont portées, et, quand ses hôtes vident leurs tasses, de vider la sienne : on les remplit souvent. Je me suis long-temps acquitté de ce devoir avec la plus scrupuleuse politesse, et le
l86 l.KS II AUTES-ALFES.
soir, en qiiittaut la table, j ai trouvé que mon lit était UD peu loin. Maintenant mon ftge est une excuse que 1 on veut bien accepter, et dont je vous ▼ois homme à vous contenter. Quand j*ai des hôtes
moins raisonnables, en qui ni 'arrive (jurlqucfois, jo rappelle njou antique valeur, et, si je ne demeure point vainqueiu', du moins je ne sors pas sans quelque (gloire de la mêlée des pots et des verres.
« Notre jeunesse attend avec impatience le retour de ceux qu*elle a députés pour chercher et amener ici des ménétriers; il y a un peu de mésintelli^rence entre notre villa|jc et les habitants du villafje voisin, où sont les meilleurs joueurs de violon du département. J'espère du moins que les fifres ne nous manqueront pas; ce serait grand dommage: les amants accourent en foule des communes environnantes et forment sur le {^azon des danses moins légères, moins brillantes que celles des salons où j'ai qu(îl((iielois pénétré dans ma jeunesse, mais plus vives et plus originales.» Le fils du vieillard est rentré précipitamment en s écriant : Le voilà! le voilà! Il tenait par la main un jeune homme, dont la veste, le chapeau, et la canne, étaient ornés de rubans; ses cheveux étaient relevés en rond et poudrés: il a été salué du nom d'ohhé. «Ou donne ce nom, ma dit le vieillard, au maître des cérémonies, à celui que ses camarades ont choisi pour présider aux jeux; il est chargé dy maintenir Tordre,
LKS I1AUTES*ALPES. I 87
faire régner la décence, sans en bannir la joie. Nul ne peut danser sans son autorisation; malheur à celui qui aurait cette témérité. Une bourse commune a élé laite pour fournir à toutes les dépenses. »i
Le jeune Pierre ma demandé si je voulais assister à la plantation du mai, et nous sommes sortis. Des hommes robustes portaient sur leurs épaules un arbre nouvellement arraché de terre; il a été
planté au milieu d*tine pelouse qui devait servir de salle de bal. Aussitôt une luulc (•onsid«'"ral)le d individus des deux sexes a formé un (^raud cercle et tourné autour de Tarbre, au bruit d une musique discordante et des chants un peu sauvages de la foule qui senoblait prendre uti vif plaisir à ce bruyant et joyeux désordre. Après avoir pris un moment part à ces danses, Pierre est vrnn me rejoindre et m'a conduit dans un lieu où un coq se trouvait attaché à un piquet: il pouvait tourner à environ un pied de distance; il avait été enivré, moins sans doute pour le rendre plus insensible aux coups qui lui étaient portés , que pour lui donner plus de vigueur et prolonger le cruel plaisir des joueurs. Placé à vin{»t-cinq pas de distance, eliacunliii lançait à son toiu* une pierre qui devait latteindre et rétendre mort sur la place. Le coq était destiné À devenir k prix du vainqueur. Je n'ai point attendu le moment de la victoire^ et j*ai porté mes pas vers
l88 LES HAUTES- ALPES.
uu endroit où des jeunes geus se livraient à un exercice plus innocent et plus utile.
Ij*ud deux avait saisi uo ionç piquet ferré, et, le lançant avec vigueur^ l^avait fortement enfoncé dans la terre ; les autres s efforçaient de le renverser en lanraiif < luu un à leurKjur leur piquet contre celui (jiii st' irouvait ilcbout: le joueur qui parvenait à le renverser recevait le prix ( onvenu. Ailleurs j'ai remarqué les jeux de qiiillcs et de boules, qui se rétrouvent dans toutes les provinces de France, et qui n amusent pas moins les Parisiens que les babl* tants du département des Hantes-Alpes.
Le jeune Pierre m'a ran)ené à la maison de son père: nous y avons trouvé Yabbé, une conipajjiiie nombreuse, et la table servie. Le repas a été court et silencieux; chacun mettait le temps à profit: les hommes âgés étaient moins pressés et sont restés pour boire. Jai oublié que mon âge m^invitait à faire comme eux. CW la pensée qui rend chez moi le eor{)s immobile; aussitôt (jifellc s'arrête, jeprouvc le besoin de lagitatiou physique: j'ai suivi les danseurs, non pour me mêler à leurs plaisirs, mais pour en être spectateur*
Ma présence n'a pas été inutile à Tautorité de Xabhé, Les jeunes geus du village où Ton avait été prendre les ménétriers, et en quelque sorte les enlever de vive force, sont venus pour troubler la fétc en cherchant à enlever les violons: les pères et
LES HAUTES-ALPES. l8y
leâ Bières prenaient parti pour leurs enfants, et une rixe violeote était au moment d éclater. Déjà la cbeirelure de labbé se dépoudrait, et il avait perdu une paKie de ses rubans, en s efforçant d*apaiser les mutins, lorsqu'il s'est avisé de nie proposer pour arbitre: tout le niuiide y a consenli. Assis sur un tertre, comme un jupe sur son sié^je, j'ai écouté, le plus grravemcnt qu'il m a été possible, des plaidoyers qui ressemblaient un peu à ceux de Tinlimé et de PetîtJean. Avant de prononcer ma sentence, je me suis adjoint deux vieillards respectables, et nous avons décide que des quatre ménétriers, amenés pour la lète, deux s'en retourneraient av«'e les villageois qui étaient venus les cherclier, atiu qu'eux aussi pussent danser ce jour>là, ainsi qu ils en avaient le projet, disaient-ils. Cet arrêt a été reçu au milieu des applaudissements; on a loué grandement Fé» qmté dés gens qui viennent dé loin , le st\\na\ de la danse a été donné, et le plaisir différé en est devenu plus vif. Les danses cl les jeux se sont prolongés bien avant dans la soirée: le temps était favorable, la brise du soir avait rafraicbi Tatmosphère, et la clarté de la lune succédait aux dernières lueurs du jour.
I^a chaleur était excessive; je nie suis retiré de bonne heure. Eu rentrant, j ai trouvé tonte la niaison, remplie d'une joie nouvelle: la femme du fils atné de mon hOte venait de le rendre père d un gros
igo LES HAUTES-ALPES.
garçon^ car, fiissciit-ils maigres et souffreteux, le* nouveau-aés du sexe niasculin sont tous des gros garçons, tandis que l'enfant de l'autre sexe, pesàl-U douce ou quinze livres, est toujours une petite fille. Le point capital est de trouver des traits de ressemblance entre lenfant et lepouv, et, grâce au ciei, on trouve par-tout des gens liabilesà saisir les ressemblances et à les faire remarquer. La salle était éclairée avec de la chandelle, ce qui est une grande magnificence dans un pap où Ton travaille à la lueur incertaine du bouillon Uanc, trempé dans rhuile, ou des bois résineux, à la manière des pay* sans russes. Ma pri-sencc a paru causer ua peu d'embarras et d iiupiiétude à toute la famille; pour Tea affranchir j'ai témoigné le désir de me retirer: cette demande a redoublé Tespéce de géne dont je ne devinais pas la cause. Enfin le vieillard s'est levé et m'a dit en me présentant une très jeune et très jolie villageoise : « Cette jeune fille est notre nièce ^ ses parents habitent Abries, dans la vallée du QueyraSy à l'autre extrémité du département: elle était venue pour être marraine de 1 enfant que le ciel nous envoie; mais voili que le jeune homme qui devait être son compère se trouve absent. Si monsieur n'était pas trop pressé de nous quitter, et s*fl ne dédaignait pas d'avoir pour commère une humble paysanne, je le prierais de faire cet honneur à uoti-e
LES UAUTES-ALPES. 191
clièrc Lise. — Ma plus fjrande affaire, lui ai- je i-épondu , est <lc saisir les occasions troj) rares de goûter les seuls plaisirs permis à mon âge, et il n'en est pas de plus doux que de se rendre agréable aux personnes dont on a reçu un aimable accueil : présenter à Tégltse un uouveau-ué, ouvrir la marche triomphale, le bras eulacé avec celui d*nne viei^e (les champs, croy ez, mon cher hôte, que de si pures jouissances ne peuvent nie trouver insensible; j'accepte avec reconnaissance la proposition que vous venez de me faire. » A ces mots, la sérénité est revenue sur tous les visages: le teint un pea brun de ma jolie commère s*est coloré d*un vif éclat; son sourire , sa révérence , et sa réponse à mon compliment, m'ont paru pleins de grâce et de gentillesse.
Tout le monde s était retiré: un silence profond régnait depuis quelque temps dans la maison, et ma chambre semblait être la seule où le sommeil n'eût pas encore pénétré , lorsque les aboiements des
chiens de basse-cour ont annoncé Tapproebe d'un étran{îer. Cet étranger n'était pas inconnu, >ans doute, car il a appelé les chiens, et aussitôt les aboiements ont cessé. Un moment aprèsj ai entendu, sous des fenêtres qui n'étaient pas les miennes. Tamoureuse complainte que je vais transcrire, et dans laquelle , pour tous changements, j ai rempldcé par
19a LES HAUTES-ALPES.
des expressions ftaiiraises les mots patois qoi s'y trauvaicuL co assez graud nombre :
Dieu d'amour, que jjs souffre de pei • - nés! Ma mal* tresse aime, el ce n'« -^t ))1 us moi ; Seul cap-tif , je traîne encorme^ ckai-oesiEl^le lc$brîse,et ne dit pas pourquoi ; Lise me quit»te, Lise me
quitte s^s dt - rc poujr - quoi j Li - se me quit-
.....^.te, Lii>se me quit-te sans di-re pour»
quoi} Li-^e me quit i- -te, Li-sc iiic quitte sans dî-re pourquoi. |
LES HAUTES-ALPKS. i^'S
L'autre jovr, mm soos on melèse,
Je chantais mon amour et sa foi;
Je la vb sourire au jeune Biaise, Puis soupirer et s'éloigner de moi.
Lise me quitte sans dire pourquoi.
Qu'ai-je fait pour te perdre, infidèle?
Un instant ai-je bravé ta loi ?
M'a-t-on vu diercher nne autre iMlle?
J'ai de l'amour, mais œ n*est que pour toif ^t ttt me quittes sans dire pourvoi.
Sur les monts que tentait mon audace,
Sur les rocs qui causaient ton effroi.
De nos noeuds j'effacerai la trace; J*irai moprir oà J'attestais ta loi, Si ta m# quittes sans diie powquoL
Qatnd les diants ont cessé, il m'a semblé entendre un léf^er bnilt dans la chambre voisine dt
la mienne. Cependant aucune fenêtre ne s'est ouverte; le chanteur est resté long-temps, bien long^ temps, à la même place. U caressait les chiens et paraissait fort enrhimié, car il toussait bennconp.: à la $n, le jour a para» et |1 s*est retiré.
Je m'endormis en rêvant à cette aventure qui maurait paru toute simple aux environs de Séville, mais qui me surprenait un peu dans un hameau du Paupbiné.
Eiuun ut nofUKs, v. m. ' i3
■ 94 l'Es HAUTES-ALPES.
Dt'ja chacun était debout, et tout seniblaU en mouvement dans le logis. Le maître de la maison a envoyé demauder des nouvelles de ma santé, et la grosse fille qtt*U avait chaînée de ce message m*a dit, d an air embarrassé et mystérieux, ({ue ma jeune commère desirait avoir avec moi un moment d^entrelifu. .!<• uio suis levé aussitôt pour la recevoir, et au bout d'un rjuart d'iieurc je l'ai entendue frapper timidement à ma porte. Je 1 ai fait asseoir contre la fenêtre ouverte et tout près de 1 endroit où Ion avait chanté. £Ue a jeté sur moi un regard fort expressif, tt Monsieur a-t-il passé une bonne nuit? mV t-ellc dit en baisant les yeux. — Assez bonne, ma belle enfant, car enfin les nuits sans sommeil ne sont pa^ tuiijouis sans rejnis. — Monsieur aura peutêtre été réveillé par quelque bruit, raboicmcnt des chiens... — N*a pas duré long-temps; on dirait qu*iU se sont tus pour écouter certaine chanson. — Monsieur a entendu la chanson? — Oui, vraiment, et vous? » Lise a roufji, et changeant tont-^-coup de conversation, «Monsieur, dit-elle toute honteuse", ne connaît pas nos usa(^es; mais, puisqu'il veut bien être mon compère, c'est à moi de len instruire : nous devons faire, un. présent à Taccouchée ; j'ai préparé le mien à 1 avance: monsieur, n*ayant pas été prévenu, n a pu faire son emplette, et il ne trouverait rien ici; mais il peut offrir également la somme qu il aurait destinée à sou petit cadeau, seu-
LKS IIAUTES-ALPES. igS
lement il y faudra mettre ud peu plus de myittère. L*accouchée refusera d abord , c*est Tusagc ; mais nous insisterons, et elle finira par accepter, parc&-
que c'est rii.sa{je aussi. Tons les amis et tous les parents sont invités; en sortant de lejjlise, nous devroQS parcourir le:> trois rues de la commune : elle sont très longues, et je crains bien, vu Tagede inonsieur, que cela ne le fatigue beaucoup. — En effet, ces courses conviendraient mieux à un jeune homme.... Il avait donc beaucoup d^affaîres, celui que vous aviez choisi, et qui s'a\ ise de s'absenter d-ins un moment où sa présence éiait si nécessaire!' est-il allé bien loin?» PeuUant ces questions, j'observais ma future commère ;je la voyais rougir et pâlir tourà-tour, son sein était agité, des larmes roulaient dans ses yeux. « Si cela dérangeait trop monsieur? ma* t-elle dit d^nne voix tremblante, et sans répondre à ma question. — Eh bien, oui, ma clicre Lise, cela me déran{jerait presque autant que vous; et si, par hasard , votre premier eonq)ère était de retour , comme la chanson de la nuit me la fait un moment
soupçonner — Oni, monsieur, m*a dit la jeune
fille en versant d abondantes larmes, oui, c*est Claude qui chantait sous mes fenêtres; oui, c*est moi qu il accusait de le quitter sans dire p.>uni\ini! .Te vais vous le dire à vous, monsieur, et vou.s jugerez si j'aieu tort : Claude est jaloux, et, dans lya
njG LES HAUTES-ALPB».
moment d impaliciit r, je lui ai donné i'avoinc... — Uommt'at, vous lui avc^ donné Tavoiae?— Monsieur ne tait peut-être pas ce que cela signifie..», dans notre pays, quand une jeune fille ne veut pas du mari quW lui propose, elle glisse une pincée d*avoine dans la poche de Tamoureux : est-ce quil Paris les dames ne donnent pas quelquefois l'avoine à leurs soupirants:' — C est un moyen doDt elles ne se sont pas encore avisées; peut-être craindraientelles de mettre trop souvent leur cocher dans la confidence : quoi qu*il en soit, vous avez^ooné Vavoine à Claude, c*est-à-dire que vous avez rompu avec lui? — Pas tont-à-fait ; je ne lui ai pas présenté \clison éteint : c'est encore un de nos usages, et c'est une manière de dire à quelqu'un que tout est tioi et qu'il ne doit plus reparaître.^ Sans entrer daus le détail des reproches que vous avea à faireà Tami Glande, je vois que vous n en êtes pas aveo lui au point d^éteindre le Uson. — Bien au contraire, monsieur, je l'aime plus que jamais, et, puisque le voilà revenu, je voudrais bien lui pardonner; mais vou* sentez que ce n'est pas à moi à foire les avances.— < Non, sans doute, et cela me regarde, n
J*ai si hien joué mon rôle de médiateur qu'une heure après *oet entretien j ai présenté mon remplaçant à la famille, à la grande satisfocUon de la jolie petite commère. (Quanta l'ami Claude, il était dans une joie qui lui lai&ait dire mille folies ; son
LES H AUTF.S-ALPF.S. 197
bonheur débordait et se répandait sur chacun de' nous: bonbons, faveurs, bouquets, tout m*a été prodigué et jai tout accepté. Quand on m'a ju^é saffisamment fleuri et enrubané, on m'a prié d*oti*
vrir la marche baptismale, qui de la maison s'est dirigée vers l'église. Après la cérémonie reli(i[ieuse, on a parcouru les rues du villa(][e , c'est-à-dire des chemins bordés de haies, pavés de cailloux roulants, et remplis de poussière.
A notre retonr, nous avons trouvé la table char-
çée de toutes sortes de mets : on a servi des soupes
de pâte, et Lise a distribué le fromaf^e râpé. Claude, qu'elle rejjardait en saupoudrant mon potafje, s'efforçait de montrer une mine contente ; le vieillard souriait, et Lise, moitié sérieuse et moitié gaie, paraissait, ainsi que son amant, attacher à cette distribution une {jrande importance. Ils ne se -perdaient pas des yeux l'un et l'autre, tout en affectant de ne se pas rcfjarder. Les anxiétés de Claude devenaient plus vives à mesure que le fromage diminuait; enfin la main de Lise s'est avancée vers son assiette et je Tai vu pâlir: elle y a d*abord laissé négligemment tomber un peu de fromage, et le trouble de Glande est devenn si visible que Tattention de tous les convives s'est fixée sur lui; Lise, qui s'en est aperçue, a versé avec abondance le fromage sur la soupe de son amant qui, passant tout-à-coup de la tristesse à la joie la plus vive, paraissait ne maîtriser ses trans*
198 LES HAUTES-ALPeS.
poi ls qii en employant toute la puissance de sa volonté. 11 a porté sur Use des regards si brûlants d*anionr et de reconnaissaoce que les yeux de la jeune fille se sont remplis de douces larmes.
Toute la famille paraissait prendre nn vif intérrt à cette scciic muette f|ue je comprenais mal. Le vicillind sV>t penché vers mon oreille et m'a dit: u La rccoot iliation entre les deux amants est complète : dans nos contrées le fromage est considéré comme une espèce de philtre amoureux ; c'est sur la quantité que la maltresse en mêle au pùtage de soîi amant que se mesure le dej^ré dWime qu'elle en fait : vous voyez qu'elle n<' l a pas éparjjiié. »
Par-tout le c(ciu' de riioinme est le même; partent il sV'nieul an cri de la douleur, s'attendrit à la voix de lamitié, s embrase aux feux de l'amour et ■de la colère; mais les signes extérieurs des passions changent avec les climats , diffèrent comme les teintes de la peau , comme les inégalités de la fortune: ici le {;n<;e d amour est du froma^^e rnpé; ailleurs c'est une ûeur, une tre^c, un bracelet, ou im gant.
J ai laissé la famille entière dans la joie. Au baptême devait bientôt succéder une noce, et il ne tenait qu'à moi d'en être le premier {garçon ; mais le but mobile vers lequel je me dirififc dans la route que je parcours ne me permet pa> de re-;tei' loiijj-tenips
eu place. Dcsiraut partir le lendemain de très bonne
LES HAUTES- ALFES. I99
heure, afin de jouir du calme et de la frnicljcur du matin, j'ai mis dans ma confidence le jeuuc Pierre. U a été discret et exact : nos préparatifs se sont faits dans le silence ; la voix du coq c'avait encore éveillé personne, et déjà nous suivions , mon jeune guide et moi, le chemin raboteux par lequel je devais rejoindre la [grande route de Gap.
Parvenue .sur lui tertre élevé, Pierre m'a fait remarquer des fcu.\ semblables à des lampions, qui, des hameaux et de divers points élevés, se dirigeaient vers un lieu bas èt marécageux. «> Foilà, m Vt41 dit en affectant une sérénité que trahissait le tremblement de sa voix , voilà les sorciers qui vont ou sabbat. »> .1 ai essayé de lui faire comprendre que ces feux, causés tantôt par le fluide électrique, tantôt par des émanations phospboriques, ou d'autres matières ignées, n étaient ni des esprits ni des lutins. « Je le sais, mVt*il dit : cependant au milieu de la nuit je n aimerab pas à les regarder si j'étais seul ; mais nous sommes deux, et le jour ne tardera pas à paraître. » Les feux, paraissant et disparaissant tour-à-tour, semblaient sautiller et faire de concert certaines évolutions. Au bout d une heure, presque tous se sont éteints ou ont disparu ; quelques uns se sont perdus dans Tair. k Chacun rentre chez soi, m'a dit Pierre : ceux qui étaient sortis de terre y sont rentrés, ceux qui étaient venus du villa{^e y retournent. » Les premiers rayons du jour ont fait
399 tB8 BAUTES-ALPBS.
disparaître cette espèce de fantasmagorie : je me trouvais sur le grand chemin de Gap ; je n ai pas permis à moa jeune (pide d'ailer pfau kun, et non» taons aanunes t^Mffét.
«* ftain. H noi tm 1819.]
Qni voit MjMndliai b Fraoce, la voit idic ^'cBe a M, leBa ip/aUa «m , telle qu'alla sam.
Oo croit qae le terrain où miûntenaiit est mme 1» Ytlte de Gap , chéf-lieu du département des Hantes- Alpes, fut jadis un lac. Ce territoire a environ huit lieues de circonféreace : il est au bas des moata(|;nes ; mais sa haiitetir au-dessus des eaux de la Méditcrraiiée est encoi^ de pins de deux mille pieds. A VépofigÊe de ronnée où j'y sois arrivé, tonte cette siurCflice, brûlée par les rayons du soleil, n'offrait pins qu*un plateau aride et pelé. « La sécheresse dévore l'herbe nécessaire aux bestiaux, et les bestiaux, en s'éloi(Tnant, refusent à la terre les engrais productifs dont elle a besoin. U faudrait de Teau, et rean manque dans le pays des nei^^ès , des rivières^ et des torrents 1 A gattche, vers Gbabotte, eonle le Dfac , et à droite la rivière de Yence , qui a ses sources dans les montagnes calcaires d Ancclle et se j/ette dans la ûuraoce.
aoa GAP.
« Dès le r<'{;ne tic Louis XI on a couçu 1 idée de dévier les eaux du torrent d'Aocelleet de les amener dans la plaine de Gap : les travaux, commencés en i45o, fuient abandonnés dikrant les guerres ^gues et destructives causées par 1 intolérance religieuse. Après deux cent quarante années d*inter^ ruption, vers la fin du dix-septième siéele, on soujica à les reprendre; mais bientôt le roi de Sardaijjne envahit le Oaupbiné : pour la plus grande gloire de ce petit monarque, ses troupes saccagèrent la malheureuse ville de Gap, et tout projet utile fut abandonné. Depuis ce royal passe>temps, soixante-dix, années s'étaient écoulées lorsqu'un subdéléf^ué de rintendant de la proviuee, M. Delafont, publia nn mémoire pour rappeler à 1 autorité qu'il existait depuis près de quatre siècles un projet pour amener sons les murs de Gap les eaux du torrent d*Ancelle. Des fonds furent accordés par Tintendance. La pbflosophie avait étouffé le fanatisme et, avec ce monstre, les guerres de religion: la politique permettait à la paix de régner en Europe; la France lavait achetée de ses trésors , du sang de sa jeunesse, de ses possessions dans les deux Indes, de son honneur au-dedans, de sa considération au-dehors: tout promettait que ce calme de Tépuisement serait de longue durée. Après tant de pertes, d'humiliations, et de désastres, le royaume avait soif d'industrie et de travaux réparateurs ^ mais riotérét public n'a-
GAP. 2o3
t-il pas deux ennemis avec lesquels il n'y a ni paix ni trêve à espérer , Torgueil et i avarice? Les possessenns des cthamps stériles, des terrains pierreux, à travers lesquels bondissaient les eaux du torrent, prétendirent que ces eaux étaient leur propriété; cette jirétcntiod fut appuyée par de hauts et puissauts seijjiieuis : on n osait alors être utile à beaucoup d'hommes quand il fallait déplaire à quelques nos; dulieurs le soin de ses plaisirs ne permettait pas au roi de France de s'occuper d'antres affaires, et Gap fîit oubliée pour le Pareaux<Gerfs. Quarante ans plus tard, sous 1 administration de cet empereur qui nVnt pas une seule petite maison, mais qui fit tracer tant de yraudes routes, jeter tant de ponts sur les rivières, et creuser tant de canaux, des ingénieurs furent chargés de faire la reconnaissance des eaux qui coulaient au-dessus Gap. Un d'eux, M. Gayaut, proposa d y faire venir celles du Drac, et de les prendre au pont d'Orciers. Deux préfets , adininisîrjteurs habiles et citoyens zélés pour toutes les entreprises utiles, MM. Bonuaire el Ladoucette, s occupèrent successivement et avec ardeur dun projet qui devait décupler le produit des terres d'ube partie du Gapençals. Mais, si, sous Louis XV les tr.'sora de l'état étaient épuisés pour les plaisirs d'un monarque voluptueux , trop souvent alors ils étaient dévorés par les armées d un nionaKpic conquérant , sous le gouvernement duquel les guerres
ào4 OAP.
naissaient des f^ucrrcs. I/autorilé locale s'adressa aux habitants du pays: il lut propose aux propriétaires de cODtribaer, en proportion de leur fortune» ans dépenses de la constraction d un canal. En peu d*«nnëes chacun eût été remboursé de ses avances^ et les ferres les moins favorisées auraient donblé de valeur : Koniette, l^a Rochelle, et d'autres communes, auraient eu part aiiv avanlafjes et seraient entrées dans la dépense. Le {gouvernement accordait une somme de cent mille francs; mais cette fois encore Tégoïsme s*agita, et Tantorité se vît forcée d*i^unier à des temps, désormais incertains. Ton* vertnre d*une source féconde de richesses agricoles (jui se trouve aux portes de Gap, mais que ses habitants ne savent point faire jaillir, n ,
Assis sur un tertre sans verdure, un vieillard te^ naît ce discours en contemplant la plaine désolée, et moi je le répète sans espérance que va voix sera pins écoutée que la sienne. « Cependant, m*a dit ie bon vieillard, dans notre pays tout canal est tin Pactole qui roule de l'or dans ses ondes. Des terrains non arrosés , et dont la valeur ne s'élève guère audelà de cent soixante-dix à cent quatre-vingts francs , raipeot, se vendent depuis denxjusqu'à quatre mille firuDCS lonqn ik sont fécondés par les eaux. M. Desfaefbeys, vm des agronomes les plus distingués du département des Hautes-Alpes , a fait construire à s^ hraiâ uu canal d'irrigatiou dans la commune d'Auhes-
CAP. ao5
sagne, où il habite; ce canal a élevé à qualre ou cinq cents francs Tbectare des terres qui auparavant ne se vendaient que quarante à cinquante francs, et a
servi (le modèle à tous ceux qu'on a faits de[)uis.
« L'on peut calculer que les cin(| cents canaux existants f et qui arrosent une surface d'environ dix-sept mille hectares, ont augmenté de près de vingirhnit millions la valeur des propriétés territoriales du département des Hautes-Alpes. Les terres qtii ont encore besoin dMrri^jation exi{;eraient la construction d'une (U'utaine de nouveaux canaux; mais le temps des Bonuaire et des Ladoucette est passé ; les regrets qu ils ont laissés se renouvellent sans cesse dans le cœur des citoyens de notre pays; car à chaque pas ils retrouvent des traces de leur bienveillante administration. La ville de Gap renferme un (j^rand nombre de monuments qu'ils ont élevés aux ans, à l'industrie, à Tagriculture, et même aux plaisirs des habitants du pays. Par exemple, notre ville, car je suis habitant de Gap, était entourée de murailles qui tombaient en ruines : elles ont été abattues; la terre, couverte de leurs débris, en a été débarrassée : à leur place s^est élevée une jolie promenade plantée, pour ainsi dire, par les mains de M. Ladoucette, ainsi <ju une vaste ])épinière ou Ton cultive les jeunes plants des arbres utiles qui croissent dans les diverses températures de nos plaines et de nos montagnes. G*est sous Fad*
2o6 CAP.
mio^ration cle M. Ladou cette qua étc bâti le faubourg neuf, que s*est eoricbi notre musée, et qu*a été fondée la société^d^ëmulation dont j*ai Tbonnenr d*étre membre.
<( lies travaux de cette société ont pour but de donner plus d'activité et une meilleure direction à 1 n[>riculture et à 1 industrie. L iustructioa fait naître le goût de la littérature , adoucit les raœnn en portant les hommes à consacrer à la lecture douvrages utiles ou agréables les moments de repos et les heures oisives des jours de féte, presque par-tout sanctihcs par la débauclje et le jeu. Mieux vaut, disait Voltaire, passer sou teu»j)s à composer ou à lire des vers qu'à s enivrer au cabaret. Je ne vous conseille pas cependant, vous qui pouvez mieux faire, de parcourir le recueil des productions poétiques de nos académiciens gapençais; mais, si vous jetez les yeux sur notre journal d*agricu1ture et des arts, peut-être y reconnaîtrez-vous des vues sages et des conseils utiles sur l économie rurale et industrielle d'uue contrée souvent traversée, mais rarement visitée par les voyageurs.
« j'offre de vous faire connaître de notre ville tout ce qui me parait mériter d*étre vu ; de vous dire de son industrie, de sa civilisation, de ses mœurs, tout ce qui peut eu être dit. Je me nomme Val***: ma maison est sur la place Saint- Arnould^ il s^ trouve une chambre vacante et meublée que
je voas louerai à un taux discret, pour autant de jours qu*il vous pilaira, et , si ma table peut vous convenir, le prix de la pension sera bientôt réçlé entre nous. Je pourrais vons offrir tout cela g^ratis : ma
fortune nie le permet , mais, comme vous n'accepteriez point une telle pi oposition , je ne suis ni assez sot ni assez impertinent pour vous la faire. — I/antre me convient beaucoup mieux, lui ai-je dit; je lagrée, et je vous en remercie. »
Nous étions à la. porte du logis ; le vieillard agile est monté d'un pas léger au pi'emier étage et ma conduit dans une chambre petite, niais fort propre et très bien tenue, dont les croisées donnent sur la promenade. « Ce cours a été planté en i8o3, ro*a dit M. Val*** ; c*est encore à M. Ladoucette que nou.s le devons. I>orsque vous aurez pris un peu de repos et de nourriture, nous irons y faire un tour de promenade, et ensuite nous visiterons la ville : elle n'est pas f[rande; ce qu'elle renferme de monuments curieux n'est pas très considérable : on })eut , sans tro{> se presser, tout voir en un jour. » M. Val*** a donné ses ordres, et pre8(|u*à Finstant un déjeuner agréable, composé d œufs, de légumes, et de fruits de la saison, nous a été servi. « Gomme vous êtes à table d'hôte, m'a-t-il dit eu riant, je ne vous demande point la permission de m'y asseoir avec vous; tout en déjeunant je vous raconterai Tbistoire de notre ville , si vous ne la savez pas : quand on cause on
mançe plu» lentement, et la di{jestion est plus facile.
« On ne coonait point TépcMpie de la fondation de Gap, et cela importe peu : les plus vieilles origines ne sont pas les nieilleares. Des auteurs prétendent
que le mot Vap est celtique; que les Bourjjui^jnons et les Frgnrs, par un défaut de prououciation, changèrent le v en G , et que ce mot signifie Ueu enfoncé, vallée profonde : d autres prétendent que le mot latin vapincum est nne contraction de dewt mots val pinguis, vallée fertile. Des docteurs en lan(|[ue celtique^ trouvant armes dans vapin, en ont conclu que les aix^iens hou r(] cois de ^ap ou dt; Gap avaient l'humeur guerrière. Saint Isidore ne donne pas moins de dix noms à cette ville, et ce saint vivait on, comme on dit, florissait dans le septième siêde.
« Dés le quatrième, un siège épiscopal fnt établi à Gap : Démétrius, disciple de saint Jean Tévangéliste, y prêcha la doctrine du Christ, sous le règne de Domitien. Ce missionnaire recommandait l'obéissaoce et non la servitude; cependant il parlait à des païens et non à des chrétiens ; il portait 4 ces peu^ pies des paroles de paU et de consolation et non des brandons de discordes, suspendus à des chap^ lets. Béni soit le nom de Démétrins, disciple de saint Jean ! Iioimi soit celui des apôtres de la dime et des servitudes féodales!
« Cent ans après, Gap eut un évêque du nom de Constantin : c*était le temps où il pleuvait des ca-
DOuisationf> ; le^ papes en firent un saint : lU en ont fait qui le méritaient moins. Vn successeur de Gonstaotin, l'évêque ()ré(];oire, fut plus £er, et, ue se contentant pas du titre de bienheureux, il voulut avoir celui de prince: cette dignité lui fut Conférée en io58,' par Tempereur Frédéric, qui faisait des princes avec autant de facilité que les papes faisaient des saints. Grégoire sentit qu'il lui lallail de l'arj^ent pour soutenir sa dignité : un saint peut être humble et pauvre; mais un priuro doit être fier et riche ; il demanda les droit» de régale, et ces droits lui fnrent conférés par le magnifique empereur. Les successeurs de Grégoire ne se montrèrent pas plus jaloux que lui des honneurs du ciel : on ne compta plus de saint parmi cuxj uiais tous voulurent être princes , et le turent.
« En 1 184, i'évêquc Guillaume prenait le titre de seigneur et comte de Gap : cette ville jouissait, à 1» fin du douzième siècle, de moulins, de fours banaux , et d autres privilèges semblables; car dans le bon vieux temps on ne faisait ni moudre son grain ni cuire son pain ou i on voulait, i'ar un traité, passé au cbâleau de Corps, en 1267, ces droits furent partagés entre le dauphin et 1 evéque : le trône et Tautel sappuyèrent réciproquement pour dé^ poniller le peuple, lun an nom de la charité évangélique, Vautre en attestant Tamour et la sollicitude paternelle. Gap a toujours compté des sujets assez
EitMiTE 1:1 rnuviKCC, t. m. l4