‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 13 sur 39 · I.A BOULANTE · texte numérisé non relu

I.A BOULANTE

soustraire au paiement de l'impôt alloué aux maîtres de poste pour les chevaux qu’ils ne fournissent pas. Notre négociant se rendait à Cette par l’étang de Thau : il me proposa de faire cette course avec lui; j’y consentis, et je quittai mon jeune étudiant, avec promesse de le rejoindre le lendemain à Montpellier.

Nous voilà naviguant à pleine voile sur l’océan le plus rétréci du globe, et célèbre néanmoins par ses tempêtes et ses naufrages. La grandeur de notre voilure, le défaut de lest de notre barque, et l’habileté de notre pilote, n'étaient rien moins que rassurants. Cependant nous passâmes sans mésaventure à la vue de Balaruc, jadis renommé par ses eaux thermales, et nous arrivâmes d'assez bonne heure à Cette pour y trouver le temps de parcourir le port, les quais, la ville, et de monter à la citadelle pour y jouir d'une vue magnifique et d’un des plus beaux couchers du soleil auxquels je me souvienne d’avoir assisté.

Nous visitâmes les vastes chais qui bordent le ca- * nal, et qui, tout immenses qu’ils sont, suffisent à peine aujourd'hui pour contenir la grande quantité de vins et d’eaux-de-vie qu’on y dépose.

Ce négociant m’apprit encore que, parmi les bonnes maisons de commerce de cette ville, celle de MM. Bonnaric et Laffont tenait un des premiers rangs. Je ne pouvais me dispenser de faire une visite

LA ROULANTE

à M. Laffont : ce jeune homme, que distingueraient à Paris même ses qualités aimables, son caractère élevé, et ses rares talents, est le neveu de mon ancien ami Gévaudan , né dans cette même ville de Cette, et qui est beaucoup moins redevable de la considération dont il jouit dans la capitale à sa grande fortune qu'à la noblesse de ses sentiments et à l’inépuisable bonté de son cœur. On l’appelle le Bon Riche, épithètes qu’il a trouvé le secret de réconcilier ensemble.

MONTPELLIER

N* XLI. [}g JUILLET l8l8.]

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Periculum ex aliis facilo tibi quod ex mu fiel TÉimvcx.

Que le* folies des autres servent du moins l* vous rendre sage.

U y a beaucoup plus de variété dans la physionomie physique et morale des habitants du midi de la France que dans les provinces du centre et du nord : les caractères y sont plus originaux , plus tranchants, et je ne m’étonne pas que le premier des peintres dramatiques ait été si souvent y chercher ses modèles. Je viens de faire la route de Cette à Montpellier avec un de ces personnages de comédie dont la rencontre eût été pour Molière une bonne fortune : je l’appellerai Philogène par antiphrase, car c’est bien de tous les mortels celui qui fait le moins de cas de la création. Cet original, du commerce le plus amusant, et de l’esprit le plus ironique, a choisi sa résidence à Montpellier, « par la raison, dit-il, que la nature humaine ne se pré-

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sente nulle part sous une face aussi comique, et ne donne une idée plus complète du dessein fantasque dans lequel ce drôle de monde a été conçu.»

Nous nous sommes arrêtés à Frontignan chez M. Lapierre, l’un des plus riches propriétaires du pays. Philogène, en buvant à lui seul une bouteille de l’excellent vin que produit cette contrée, a voulu prouver à son hôte qu’il ferait fort bien d’arracher ses vignes, qui donnent au pays un aspect triste et monotone, pour planter des arbres où ses arrière-neveux trouveraient du moins un peu d’ombre, et ne seraient pas brûlés du soleil; quelque intérêt que M. Lapierre puisse prendre au teint de ses petits-enfants, il m’a para décidé à s’en tenir à ses vignes.

Pbilogène voulait me mener dans un village, sur le bord de la mer, pour me montrer, disait-il, le point de départ d’un guerrier célèbre; mais quand il m’eut appris que le fait d'armes du héros occitanien consistait à avoir rassemblé là quelques centaines de paysans pour aller soumettre Montpellier, qui avait reconnu deux jours auparavant le gouvernement royal avec enthousiasme, j’ai cru pouvoir différer mon plaisir, et nous sommes arrivés directement à Montpellier, où j’ai été prendre gîte à X hôtel du Midi.

Le lendemain matin , comme je déjeunais avec le jeune étudiant que j’avais quitté à Mèze, Philo-

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gène arriva, suivi d’un domestique chargé de livres. « Je vous ai promis des renseignements sur ce pays, me dit-il en riant aux éclats; en voilà, j’espère: i° l’histoire admirable et insoutenable du Languedoc, en cinq énormes volumes, ni plus ni moins que grand in-folio; 2 ° l’abrégé du même ouvrage, par le même auteur, en six volumes in- 12 ; 3° les mémoires de M. de Basvdle en manuscrit, attendu que l’ancien gouvernement a jugé à propos de les mutiler en les livrant à l'impression; 4° le troisième volume du voyage de M. Millin dans les provinces du midi, rempli de recherches curieuses sur les monuments de Montpellier; 5° une notice sur cette même ville, publiée par M. Charles Belleval, et dans laquelle il a rassemblé, en quatre-vingt-dix pages, plus de faits intéressants, plus de détails exacts, plus de vérités, qu’on n’en trouverait, en cherchant bien, dans les in-folio de dom Vaissette, etc... »

Je le remerciai de son attention très aimable, en lui faisant observer qu’il ne me restait pas assez de temps à vivre pour entreprendre cette lecture; que je prenais les choses et les hommes où ils en étaient, et que, la peinture des mœurs actuelles étant l’objet spécial de mon voyage, c’était moins de livres que d’observations que j’avais besoin. «Pour cela, je suis encore votre homme, reprit-il ; je sais par cœur ma ville et ma province; et comme j’ai la faculté

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de réfléchir trait pour trait les objets qui m’approchent, c’est avec autant de vérité que de modestie que mes concitoyens m'ont surnommé le miroir de Montpellier. » On verra que j'ai souvent consulté cette glace, sans négliger néanmoins de rectifier, en présence des objets mêmes, ou sur les remarques pleines de justesse de mou jeune étudiant, les erreurs provenant du faux jour où se place quelquefois ce miroir ambulant.

« Je crois, me dit-il, en prenant sa part de notre déjeuner, que vous n’attachez guère plus d'importance que moi à concilier l'opinion du chanoine Gabriel, qui confond l’origine de Montpellier et celle d'une ville nommée Substantion, bâtie par les Romains, avec l'opinion plus commune qui veut que cette capitale du bas Languedoc ait pris naissance lors de la destruction de Maguelonnc par Charles-Martel.

« Vous ne vous souciez pas davantage de disserter pendant une quinzaine de jours pour avouer à la fin qu’il est assez indifférent que le nom de Montpellier vienne des mots latins Mons Passulus (Mont- Verrou), attendu qu’il y avait un gros verrou à la porte du grand parc où les premiers habitants renfermaient leurs troupeaux; ou de Mons Puellarum (Mont des Jeunes Filles), en l’honneur de deux chastes demoiselles qui vivaient en ermites au pied de la montagne où la ville est assise ,

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dans la Vallée des Bêles Fauves (Valiis Ferarnm),

que l’on appelle encore aujourd’hui Vatfère. Je ne

counais rien de plus niais que toutes ces recherches

étymologiques.

“Ce qu’il y a de certain, c'est que Montpellier n'est pas une ville ancienne, et n’a rien de commun avec la Substantion des Romains; on voit encore les ruines de cette dernière près d’un village appelé Castelnau, à une lieue d’ici, sur la rive opposée de la rivière de Lez, dont les eaux alimentent le canal de Grave, le long duquel s’étend un faubourg de Montpellier, qu’on appelle, ne me demandez pas pourquoi, le PonlJuvénal. — Quelque petite part que vous veuillez faire à l'érudition historique, ajouta le jeune étudiant, vous ne pouvez guère vous dispenser de dire, en parlant du pays que vous parcourez maintenant, que cette province fut longtemps connue sous le nom de Gaule narbonnaise , puis de Septimaniè: quand on divisa de nouveau l’empire romain, on donna le nom d 'Occitanie aux régions vers l’ouest, et de Noveinpopulanie à la province de Bordeaux ; ce qui pourrait faire croire que le mot d'Occitanie ne vient pas de la position topographique de la province, mais du nombre de la division territoriale dont elle faisait partie.

« — En profitant de cette remarque, répondis-je à l’étudiant, j’ajouterai que ces divisions varièrent beaucoup, suivant les différents états par où passa

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l’empire d’occident. La Septinianie, par exemple, était précisément la partie littorale sur le golfe de Lyon ; Narbonne en était la ville principale. Une chose très bonne encore à observer, c’est que Sidonius Apollinaris (auquel, par parenthèse, la maison de Polignac fait remonter son origine, que je ne lui contesterai pas) salue cette ville comme un séjour très sain : Salve, Narbo, païens salubritate, dit-il dans une pièce de vers pbaleuques. Les choses ont bien changé; la mer s’est retirée de toute cette côte, où l'on ne trouve plus que des marais qui corrompent l’air depuis Narbonne jusqu’à Aigues- Mortes, où s’embarqua saint Louis: ce ci-devant port est maintenant à près de deux lieues de la mer. — Vous me faites souvenir, reprit Pbilogène, qu’il y a dans cette dernière ville une vieille tour bâtie par ce bon empereur Constance Chlore, ennemi des apostats de toute religion. En faisant élever ce monument, qui porte encore son nom, ce prince si tolérant ne prévoyait pas que, quatorze siècles après lui , on y enfermerait, on y soumettrait aux plus affreuses tortures les chefs et les ministres de la religion protestante, sans que la dislocation de leurs membres ait fourni une preuve de plus en faveur des vérités saintes auxquelles on cherchait à les ramener. %

« — Arrivons vite, repris-je, à des temps plus modernes, et disons que la féodalité n’a jamais été

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implantée que superficiellement et n’a jeté dans cette région que de faibles racines : avant la révolution, elle semblait encore gouvernée par l’édit du préteur; tout y était municipal.

« — Vous ne savez peut-être pas, me dit à ce sujet Philogène, que ce fut à Montpellier, pendant l'année d’exil qu'il y passa, que M. Necker prit l'idée de sou doublement du tiers: dans les états de Languedoc, il y avait vingt-trois barons, vingt-trois évêques, et quarante-six députés du tiers ou des municipalités. »

Je lui fis quelques questions sur ces états, dont je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il parlait en homme instruit par tradition et par expérience.

«Je devrais, dit-il, commencer mon discours comme le pieux Énée: Jnfandum... jubés renovare dolorem; mais vous seriez homme à rire de ma douleur, que je supporte moi-même assez gaiement: je vous dirai donc le fait tout simplement et sans préambule.

«Le Vivarais et le Gévaudan, l’un sur douze, l’autre sur sept baronnies , n’en avaient qu’une qui entrât chaque année aux états de Languedoc; aussi ces dix-neuf places tournaires, et les vingt-nne annuelles, étaient remplies par moins de trente familles. La plupart des évêchés dont les titulaires siégeaient aux états n’étaient dans le principe que de simples abbayes , que l’avide simonie de Jeau XXU

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avait érigées en évêchés, au profit de la comtesse du Périgord, avec laquelle il vivait publiquement à Avignon, en tout bien, mais non en tout honneur.

« Presque toutes les villes, et même les gros bourgs, avaient des députés au banc du tiers état; mais comme il y avait des villes qui alternaient, plus de soixante villes ou bourgs étaient représentés alternativement par les quarante-six places réservées aux députés municipaux.

« Les familles 'qui siégeaient au banc de la noblesse étaient : La Croix de Caslries , comme comte d’Alais , première place fixe ; le vicomte de Polignae, deuxième place fixe; le baron de tourt/u Vivarais , troisième place fixe; le baron de tour du Gévaudan, quatrième place fixe. Les autres, par rang de réception.

« Les familles baronniales étaient, dans les derniers temps, Brunet - Villeneuve, d'Haulpoul, Noailles, Latour-Maubourg, de Gange, Desmoutiers-Mérinville , Calvisson, Levis-Mirepoix , Carion- Nisas, Crussol düzès, La Tourrette, Roquelaure, Pierre de Bernis, Morangiés, Rolian-Soubise , Tlicsan, Poujol, Balincour, d'Avejean, Lordat, du Roure, d’ Apechier , etc., etc., etc.

« Il fallait, pour asseoir une baronnie, la placer sur trois clochers, et que son revenu fût au moins de quinze mille francs.

« Aux états-généraux de 1 789, les barons des étals

KlINin IN PROVINCE , T. Il- 7

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renouvelèrent la prétention qu’ils avaient fait valoir plus anciennement, de représenter de droit la noblesse, sans élection par d'autres nobles: ceux-ci voulurent députer par sénéchaussée; ce mode d’élection fut adopté : les barons protestèrent, la division se mit parmi les nobles languedociens; le décret du 4 août 1 790 portant destruction des privilèges les mit tous d’accord.

« Les états de Languedoc prélevaient annuellement un don soi-disant gratuit, qu'ils envoyaient directement au trésor royal; il était d'usage que l'envoyé qui en annonçait l’octroi fît en même temps hommage au roi d’un mouton de Gange.

Je ne sais quel mauvais plaisant a prétendu que Louis XV avait refusé un don gratuit que le mouton n’accompagnait pas : il est vrai que les moutons de Gange, qui paissent des pâturages aromatiques, sont d’un goût exquis.

« Les états duraient quarante jours, et pendant leurs vacances les diétines s’ouvraient dans chaque sénéchaussée et dans chaque diocèse. On les appelait assiettes pareequ'on y réglait l’assiette et la réparti tion de l’impôt et des dépenses.

u U n’existait pas et il n’existe pas encore aujourd'hui de chemins en France aussi bien entretenus que l’étaient alors ceux du bas Languedoc, par les soins des cantoniers, qui se partageaient la surveillance, l’entretien, et la réparation des routes.

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« Les états de Languedoc ont laisse plusieurs beaux monuments : quand vous aurez vu celui que l’on appelle la place du Peyrou , vous serez tenté , comme Joseph II, de demander où est la ville.

« En voilà beaucoup sur les états, continua-t-il ; mais ne vous effrayez pas, c’est pour n’y plus revenir. Vous êtes impatient d’arriver à l’époque actuelle, nous y voici.

« Depuis les premiers jours du consulat jusqu’aux derniers moments de l’empire, Montpellier a peutêtre été la ville de France la plus heureuse; je ne parierai donc pas d’un état contre nature dont je ne saurais d’ailleurs assigner la cause. — M. Philogène veut-il me permettre de la lui faire connaître ? interrompit l’étudiant. — Parlez, monsieur; le bien que les jeunes gens disent du temps présent ne tire pas à conséquence. — Tout le monde ici dira comme moi au vénérable Ermite que le bien-être dont jouit Montpellier à cette époque fut l’ouvrage de son préfet, homme d’une sagesse égale à sa capacité; pendant les quinze ans durant lesquels M. le baron de Nogaret administra le département de l’Hérault, il eût été impossible d’y découvrir la plus légère trace d’esprit de parti : je n’ajouterai qu’un mot à cet éloge , c’est que l’influence de son administration conciliatrice, secondée par celle du maire, M. Granier, s’est survécue à elle-même, et n’a permis dans nos murs, voisins de Nîmes, qu’une très faible partie

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des malheurs qui affligèrent cette dernière ville : en tout, la révolution n’a pas été sanglante à Montpellier.

« — Vous êtes bien difficile , monsieur l'étudiant , reprit Philogène , si vous n etes pas content du rôle que vos concitoyens ont joué aux deux péripéties de ce terrible drame. Pour moi, je ne vois pas ce que le fanatisme révolutionnaire pouvait faire de mieux , dans la fameuse affaire des galettes , quede condamner à mort ou aux fers, comme accapareurs de substances , cinq malheureux , hommes et femmes, qui, dans la crainte d’une famine assez probable, s’étaient avisés de faire du biscuit par précaution. Je m’abstiendrai, pour le moment, de parler d’une affaire plus récente qui pourrait servir de pendant à ce tableau, et qui a reçu dans nos contrées une douloureuse célébrité '.

J’ai vu des deux côtés la fourbe et la fureur.

Quelque couleur que prennent les factions, la couleur du sang y domine toujours : je veux pourtant bien convenir avec vous que, dans ce pays, l’exaltation s’évapore pour l’ordinaire en menaces , que l’on crie beaucoup, et que l’on agit peu; à Dieu ne plaise que je m’en, plaigne; aussi avouez qu’il

• 1 Le sieur Ferricr, lu n des accusés , cont Umax dans cette affaire, vient de sc présenter; et, sur le vu des mêmes pièces qui l avaient fait coudamuer, il a été acquitté.

nous faut ici du fanatisme, ou du moins de la superstition, et que la mode se borne à en changer l’objet. Celui qui s’est emparé depuis trois ou quatre ans de toutes les cervelles est de la plus mauvaise espèce. Les hommes les plus dissolus regrettent les capucins, et vont s’entretenir chez les filles du retour des jésuites. La faction dévote, je ne dis pas religieuse, car la religion, la liberté, la philosophie , ont des adorateurs et non pas des dévots ; cette faction, dis-je, a été au moment de tout envahir, et tel homme, complètement diffamé dans l’opinion publique, eût été canonisé s’il fût mort il y a seulement cinq ou six mois. Savez-vous, mon cher Ermite, que nous avons ici des dévots qui ne trouvent pas le pape assez catholique, et qu’une petite église, connue sous le nom de pure , ne reconnaît pas tout-à-fait l'autorité du vicaire actuel de Jésus-Christ ?

« La religion de la classe ouvrière se borne à l’observation des pratiques les plus minutieuses; peut-être aurait-on delà peine à trouver un artisan que le besoin le plus urgent de sa famille pût empêcher d’assister à une procession. Ce zèle, presque toujours mal entendu, a donné naissance aux confréries des pén i tents, dont nous sommes bien plus fiers que de notre gloire et de notre industrie. — Vous ne nierez pas , dis-je à Philogène, que ces associations bien dirigées liaient un bu t d’utilité publique:

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j’cn ai déjà signalé les avantages en parlant de celles d’Agen; des quêtes, des amendes contre ceux qui manquent aux offices , y forment un fonds destiné au soulagement des confrères pauvres ou malades ; ces derniers reçoivent trente sous par jour , et deux pénitents, à tour de rôle, les veillent et les servent pendant leur maladie....

« — Vous avez vu, on plutôt on vous a fait voir le beau côté de l'institution primitive ; en voici je côté ridicule : sur le modèle de ces humbles associations d’ouvriers se sont formées ici deux superbes confréries de pénitents bleus etblancs, lesquelles neluttcnt ensemble que de luxe et d’ostentation: ce n’est pas entre elles à qui soulagera plus de maux, prodiguera plus de secours, mais à qui étalera dans les processions de plus belles bannières, de plus riches candélabres, un plus grand nombre d’encensoirs, d’ostensoirs, de bâtons, de croix d’argent. La moitié de la dépense qui s’y fait entretiendrait cent pauvres ménages.

«Il faut voir avec quelle noble émulation ces deux confréries se disputent la prééminence ! Pour prévenir les suites funestes qu’une rencontre pourrait occasioner, on est sagement convenu quelles ne figureraient pas à-la-fois dans le même service.

« Nous n’avons ici d’autre société que des clubs, c’est-à-dire des réunions où les femmes ne sont pas admises; ce qu’il y a de très remarquable, c’est que

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l’isolement où vivent ces dames ne leur donne aucune humeur, et qu'il n’y a peut-être pas de ville en France où les maris dorment plus en sûreté. J’en sais la raison, mais je ne vous la dirai pas; qu’importe à quoi tienne la vertu des femmes ? l’essentiel, c’est quelle tienne à quelque chose.

«Parmi ces assemblées masculines, au nombre de plus de cinquante, il vous suffira de connaître :

«Près du palais, la société des procureurs. Le premier article du réglement défend à ses membres d'assister au spectacle.

« Dans des jardins sur l’esplanade, les économistes, chez lesquels les dîners sont fixés à trois francs par tête, et les lumières à une chandelle par table de jeu , etc. , etc.

« La triple alliance, où l’écarté est considéré comme la plus belle découverte du siècle.

« Les vrais amis. On s’y dispute sans cesse, et l’on s’y bat quelquefois : c’est probablement pour cette raison que cette société a changé son nom ; mais pourquoi a-t-elle pris celui des troubadours ?

« La société des perruquiers et coiffeurs, où l’on décide chaque soir les nouvelles et les ‘anecdotes qu’on mettra le lendemain matin en circulation chez les pratiques.

«Toutes ces sociétés sont du second rang; au premier brille la loge, dont leclat néanmoins s’est beaucoup obscurci depuis 1 8 1 5. Sous le nom phi-

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losophique de la vraie humanité, elle réunissait , antérieurement à cette époque, tout ce que Montpellier offrait d hommes recommandables et d’étrangers de distinction. Malheureusement quelques ultra ont saisi l’à-propos, et s’y sont introduits.

« Le système dépuration était alors à la mode ; ils ont choisi le moment d’en appliquer le principe, et, grâce à leur zèle, douze personnes entre les plus distinguées par leurs talents, leur probité, leurs lumières, ont été rayées de la liste des sociétaires : cette mesure ultra-politique a singulièrement refroidi tous les gens raisonnables; l’épuration s’est continuée volontairement , et il est à craindre ou à espérer que les épurateurs, restés seuls, auront le sort des soldats de Cadmus.

« Je vous conduirai ce soir à la loge, et, si vous avez le talent des portraits , vous n’y manquerez pas de modèles ; mon talent , à moi , c’est la caricature. »

LA VILLE ET LES CITOYENS

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v'SUI. [l6 AOL’T 1818. J

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Ne faut-il que délibérer, la Tille en conseillers foisonne.

Est-il besoin if exécuter,

On ne rencontre plus personne la Fo.ntaixe.

Je commence par demander pardon à certaines personnes d’employer, dans le titre de ce discours, ce vilain mot de citoyens, qui sonne si mal à leurs oreilles. Je sais que nous avons le mot d'habitants, qui n’est point suspect , et le mot de bourgeois, d’une innocence irréprochable; mais ni l’un ni l’autre n’expriment exactement l'idée d’un homme qui jouit du droit de cité dans la ville qu’il habite, et je suis décidé à prendre les noms, les choses, et les hommes pour ce qu’ils valent, sans m’embarrasser de la fausse application qu’on a pu en faire. Je pousse si loin mon respect pour la justice grammaticale, que, si j’eusse fait partie de l’auditoire qualifié dernièrement de^rères et amis par un procureur du roi , je n'aurais point songé à prendre en

lo6 LA VILLE ET LES CITOYENS, mauvaise part cette double épithète; je n’aurais été frappé, tant j’ai l’esprit bien fait, que du sens littéral des mots frères, amis, si doux à prononcer et à entendre.

Une journée passée tout entière en promenade avec mon petit étudiant, que j’appellerai Victor, in’a fait connaître Montpellier et ses établissements publics.

La ville est une carrière de pierres taillées en très belles maisons , dans des rues étroites et mal percées. La place du Peyrou est, comme je l’ai déjà dit , le plus magnifique ornement de la ville. C’est une montagne coupée et aplanie , où l’on a fait venir d’une distance de sept mille cinq cents toises, par un aqueduc tantôt souterrain , tantôt supporté par un double rang d’arcades , les eaux abondantes de la fontaine de Saint-Clément. La partie la plus proche de la ville, qui est un pont prolongé à double arcade, est construite sur le modèle du pont du Gard, et n’a guère moins de quatre cents toises de long. Cette place fut dédiée à Louis XIV par les états de Languedoc. La statue équestre de ce monarque, ouvrage de Coysevox, en occupait le centre ; elle portait pour inscription :

Ludovico Mcujtio comitia Occitaniœ incotumi vouére, ex oculis sublato posuére. Anno, etc.

Voltaire l’a traduite : A Louis XIV, après sa mort;

LA VILLE ET LES CITOYENS

seul exemple peut-être d’une traduction plus courte et meilleure que l’original : l’inscription latine est d’un M. des Ouïs de Mandajors, fameux, à cette époque, par son esprit et son érudition; on a retenu de lui quelques petites pièces de vers assez ingénieuses. Je citerai ce quatrain adressé à la belle princesse de Conti-V allière :

Jadis on invoquait à différents autels La majesté, la beauté, la sagesse;

Que vous auriez alors, adorable princesse,

Épargné de marbre aux mortels!

Ces vers annoncent un élève de l’hôtel Rambouillet.

C’est à l’architecte Daviller que les états confièrent la direction des travaux de la place du Peyrou; ou lui doit aussi la belle porte de ville qui conduit à cette place, dont elle porte le nom. Ce morceau d’architecture est estimé des connaisseurs.

Les états avaient formé le magnifique projet d’entourer le Peyrou des statues en marbre de tous les grands hommes du siècle de Louis XIV. En 1780, on y voyait déjà celles de Turenne, de Condé. La faux révolutionnaire a tout détruit.

h' école de médecine, que nous avons été visiter ensuite, est une partie trop importante de la gloire de Montpellier pour ne pas être l’objet d'un examen spécial; je me propose d'y revenir. Pour le moment, je me contente de remarquer que cette école, placée autrefois sur le tertre qui domine la campagne

io8 LA ville et les citoyens.

du côte du nord, est maintenant établie dans les bâtiments de l'évêché; quelle possède un très bel amphithéâtre d’anatomie, dont elle est redevable à un de ses plus illustres membres. Cet amphithéâtre fut bâti par l’architecte Lagaixlette, sous le ministère de M. le comte Chaptal, fondateur de la bibliothèque de lecolc, qui se compose d’un grand nombre de volumes, dont quatre mille cinq cents de médecine seulement. Les deux belles têtes antiques d’Hippocrate et de la déesse Hygie, qui décorent cet établissement , sont un présent de cet ancien ministre, dont le buste avait été placé dans l’amphithéâtre en témoignage de reconnaissance pour les services rendus par le ministre et par le savant à une école où il a professé la chimie pendant plusieurs années avec le plus grand éclat

On a rétabli sur l'édifice l’ancienne et bizarre inscription : Ludoviceum medicum.

Nous voici dans le jardin des Plantes, que mon jeune compagnon appelle son berceau. Cejardin est le premier qui ait été consacré à l’instruction publique. Formé, vers la fin du seizième siècle, par Richerde Relierai, savant botaniste, sa distribution était un modèle d’intelligence pour ce temps-là : il avait élevé des terrasses arides pour les plantes quœ stib fervido sole aman t adolescere 1 , selon l’inscription

1 Qui sc plaisent sous un ciel brûlant.

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qu'on lit encore au-dessus de 1 escalier qui y conduit ; on avait creusé des enceintes profondes et spacieuses pour cultiver les végétaux qui se plaisent à l'ombre et dans les endroits humides.

C’est là, sous une petite voûte, dans une des allées basses, que se trouve le tombeau de Narcisse, fille du poète Young. J’ai bien aussi quelques raisons de révoquer en doute un fait que Johnson conteste dans la Biographie des poêles anglais ; mais je n'aime point à désenchanter les lieux, et d’ailleurs cette opinion est si généralement répandue, qu’il serait tout-à-fait inutile de la combattre. MM. de Balainvilliers, ancien intendant du Languedoc, le vicomte de Polignac, et lord Camelford, s’étaient réunis avant la révolution, qui vint interrompre leur projet, pour élever en ce lieu un monument à la fille de l’auteur des Nuits ; M. et M ra 'Talma reproduisirent cette idée sans succès en 1798; M. de Candolle était au moment de l’exécuter en 181 5 ; mais....

M. de Candolle est le premier botaniste de l’Europe; il était directeur du jardin des Plantes, et c’est à son zélé, à ses soins, à ses lumières, que l'on doit l’état florissant où se trouve aujourd’hui cet établissement public : il n’était pas probable que l’envie, la haine et la sottise négligeassent l’occasion qui s’offrait de perdre un homme d’un aussi grand mérite, auquel on pouvait reprocher d’avoir continué, pendant les cent jours, à cultiver ses arbres, ses arbustes

100 LA VILLE ET LES CITOYENS, et ses fleurs. Aucun désagrément, aucune calomnie, aucune vexation ne lui furent épargnés. Scs amis, ou du moins ses connaissances les plus intimes, se signalèrent parmi ses persécuteurs. Un homme qui, sous le gouvernement impérial , avait brigué et obtenu l’honneur de toute députation où il y avait un rôle de flatterie et de bassesse à remplir; deux autres personnages qui , par droit de fureur, se sont arrogé, depuis 1 8 1 4 » «ne sorte de dictature dans la société, se sont ligués contre le paisible conservateur du jardin , et l’ont forcé à donner sa démission , que la commission de l’instruction publique a long-temps refusée; mais peut-être resterait-il quelque espoir de conserver à Montpellier cet illustre professeur, si la ville de Genève, pénétrée de son mérite, ne s’était empressée de l’attirer dans ses murs, en créant pour lui un jardin des plantes, et en y instituant une chaire de botanique. Tel est néanmoins l’attachement que porte M. de Candolle à la ville de Montpellier et à ses élèves , qu’il a surmonté en leur faveur sa répugnance à retourner, même momentanément, dans un pays où il a tant souffert, et que , depuis sa retraite, il y est venu terminer son cours. Combien n’y a-t-il pas été dédommagé des dégoûts dont ou l’avait abreuvé , par l’enthousiasme avec lequel les étudiants l’ont accueilli, et par les témoignages d’intérêt et de bienveillance qui lui ont été prodigués! M. Félix Duvai, son élève, dirige en ce moment le

LA VILLE ET LES CITOYENS. III

jardin des Plantes, et il est juste de dire qu’il fait ce qu’il peut pour consoler cette ville de la perte irréparable qu elle a faite.

Le jardin botanique a été doublé depuis six ans; dans la partie récemment réunie se trouvent les écoles des vignes, oliviers, arbres forestiers , arbres fruitiers, et haies vives, genre d’établissement qui n’est pas encore apprécié à Montpellier autant qu’il doit l’être.

Point de monuments antiques; Montpellier est une ville moderne.

I.’évêché y fut transféré de Maguelonne , petite île entre letang et la mer, célèbre par Charles-Martel, qui en chassa les Sarrasins.

Je ne dirai rien d’une citadelle démantelée, construite par Louis XIII après la prise de la ville, pour contenir les protestants, si ce n’est quelle sert d’entrepôt militaire et de caserne pour le régiment du génie, qui y tient garnison.

On ne tire aucun parti d’un petit port sur le Lez : le canal qui joint l’étang à la mer est peu fréquenté; les arrivages se font par Frontignan, d'où les marchandises arrivent par la voie du roulage.

Le commerce est très florissant à Montpellier ; indépendamment des fabriques de crème de tartre et de vert-de-gris qui lui appartiennent en propre, plusieurs manufactures d’étoffes de coton et de mouchoirs façon des Indes, et sur-tout de ceux dits de

LA VILLE ET LES CITOYENS

Madras, y rivalisent avec ceux de lîoueu : cette ville est une des premières ou l’on ait teint le coton en rouge façon d'Andrinople. Il s’y fait un immense commerce de vin et d’eau-de-vie.

La profession de commerçant est ici ce quelle doit être par-tout, honorée autant qu’honorable; les principales maisons ont plus d’un siècle d’existence : dans ce nombre on distingue celles de MM. F. Durand et fils, Farci, Bascou fils et Iîoumc, B. Enrières; les chefs de deux des maisons de Paris les plus estimées et les plus considérables, MM. Uavilliers, sont de Montpellier et de la même famille, malgré l’altération qu’a subie l orthographe de leur nom , que le célèbre architecte Davillcr, dont j’ai fait mention en parlant de la place du Peyrou.

S’il est vrai que les rapports commerciaux aient diminué par la moindre circulation de l’argent, occasionée par la perte d’un capital de plus de trente millions en rentes sur l’état, la province, les diocèses, et en remboursement d’offices, il est certain aussi que l’accroissement de l’industrie a tout réparé, même avec avantage.

J’ai appris avec surprise qu’il n’y avait ici aucune manufacture de soieries; si près de Nîmes, où elles sont nombreuses, et des Cévennes, qui fournissent une si grande quantité de soie, on ne conçoit pas que cette branche d’industrie ait été négligée.

C’est sur l’Esplanade, assis avec Victor sous un

LA VILLE ET LES CITOYENS. 1 1 3 broussonetia' , où j’attendais Philogène, qui devait me conduire à la loge, que j’ai recueilli, dans un long entretien avec mon jeune étudiant, quelques observations générales sur les mœurs et les habitudes des habitants de cette ville, dont j’ai depuis vérifié l’exactitude.

Le peuple est vif, spirituel, mais insolent, criard, et grossier; foncièrement bon, avide de plaisirs, il aime la danse avec passion, et chante toujours. Adroits à tous les jeux d’exercice, le ballon, le battoir, les boules et le mail sont les jeux que préfèrent les Montpelliérains; ils excellent à ce dernier. Le peuple, indépendant par caractère, ne témoigne aucun respect pour le rang. et la richesse; il court au-devant de tous les personnages considérables, mais par pure curiosité : c’est un spectacle qu’il se donne. 11 est fier de son pays : Soin énfan dé Mouiu péié est l’éloge que chacun se donne ici le plus volontiers.

Les relations de famille sont douces, faciles, et agréables; il entre dans la froideur que l’on témoigne aux étrangers une sorte de dédain qui prend sa source dans cette vanité bourgeoise dont les gens les mieux élevés ont peine à se défendre.

Le grand écueil de la société, dans cette ville, c’est un commérage habituel qui fait les frais de la

1 Mûrier de la Chine, naturalisé dans ce pavs par Auguste Hroussonnet , qui lui a donne son nom.

EflMITE F.3 PROVISCfc, T. 11. 8

Il4 LA VILLE ET LES CITOYENS, conversation dans toutes les classes, niais principalement dans les plus élevées. Un lionnne a-t-il donné le bras à une femme, ou parlé deux fois à une demoiselle, on en infère aussitôt une intrigue ou un mariage.

Les jeunes gens de la ville ont, en général, beaucoup de gaieté et d’esprit; leur vice radical est dans l'éducation : écoliers précoces, l’activité de leur imagination leur permet de tout saisir, de tout comprendre au premier aperçu ; mais cette extrême facilité, eu les dispensant du travail, leur fait perdre tous les avantages qui résultent de l’application et de la persévérance. Ils remplacent assez ordinairement le savoir par le savoir-faire ; il en est bien peu cpii ne sachent se tirer de dessous; je me sers là d’une locution du pays qui ne manque ni d'énergie, ni de justesse, et que, dans les dernières classes , où ce talent n’est pas moins commun, on exprime en patois par ces mots : tous ustanciurs. Rien de plus joli, de plus leste, de plus fringant, que les grisettes de Montpellier; elles parlent avec une grâce particulière le plus joli patois du Midi; leur costume serait charmant si elles ne semblaient prendre à tâche de se rendre bossues, en rassemblant tous les plis de leur robe entre les deux épaules. Si j’étais plus jeune, j’entreprendrais de faire baisser leur taille; elles ne savent pas tout ce quelles y gagneraient. Elles ont déjà eu l’esprit de se débarrasser de ces énormes

LA VILLE ET LES CITOYENS. 110

coiffes qui cachaient si maladroitement la finesse et le jeu de leur physionomie; maintenant , un petit toquct, orné de dentelles et d’un ruban de choix, couvre à peine leurs cheveux , qui s’échappent et retombent en petites boucles sur le côté. Elles portent habituellement un corset et une jupe de velours de coton noir; une chaîne d’or au cou, et un clavier d’argent suspendu à leur ceinture, sont des ornements quelles ne quittent jamais. Ces demoiselles sont pour la plupart dévotes, et tendres à l’excès. Mais comment leur faire un reproche d’un défaut que l’on regarde comme la meilleure sauvegarde de la vertu des dames, dans un pays où l’on aime les plaisirs faciles? Cette dernière réflexion appartient à Philogène, qui nous avait rejoints dans le cours de cet entretien.

Nous voici à ta loge ; pour nous donner une contenance plus commode et moins suspecte, nous nous sommes ^assis dans un coin, où nous feignons de jouer une partie de piquet. « T., 'assemblée, me dit Philogènc, n’est pas en ce moment très nombreuse, mais elle est choisie.

« Ce petit monsieur qui nous lorgne à l’autre bout de la salle, s’est fait une très jolie petite réputation locale par quelques vers qu’on retrouverait encore dans la mémoire de sa vieille maîtresse, si l'on avait le malheur de perdre la collection de Y Almanach des Muses. lia si compléterai..,, oublié,

iG

LA V1LI.E ET LES CITOYENS

dans sa nouvelle carrière, qu’il a jadis signé l’acle additionnel, qu'il ne pardonne pas même aux souslieutenants ipii ont eu la lâcheté de se faire tuer à Waterloo. >< Que le roi oublie tout, j'y consens, disait-il un jour; mais qu’il ne perde jamais la mémoire de l’interrègne. — Vous êtes si bon, lui répondit le malin professeur que vous voyez ajsis visà-vis de nous, dans l’embrasure d’une croisée, qucu y réfléchissant un peu vous trouverez qu’il n’y a pas d’inconvénient à oublier aussi les cent jours. » 11 y a de la uaïvcté dans la manière dont il se justifia un jour, à la loge, d’avoir signé l’acte additionnel : * Nous avons calculé, ma femme et moi, disait-il, (pie les trois mille fraucs que rapporte ma place nous étaient indispensables. « On prétend qu'il pouvait s’en passer avec trente-cinq mille livres de rente.

« Vous voyez bien cet homme sec qui porte la tète si haute? Emigré pendant quelques jours pour affaires de commerce, il a été tout surpris, eu 1 8 1 5, de se réveiller chevalier de Saint-Louis. l)ès-lors il a senti la nécessité, pour se mettre au courant, de faire une étude approfondie des gazettes: avec cette figure-là, il est homme à vous assurer qu’on ne l’appelait en Allemagne que le beau Français. II vient de se donner des pages, et le concierge de sa maison do campagne à l’ordre d’y arborer uu drapeau du moment oit sa chevalerie arrive.

“ Celui qui vient de l’aborder est un original de

LA VILLE ET LES C1TOYESS. I 1 7

la meme -espèce. Désespéré de n’avoir rien pu gagner à la révolution, quoiqu'il eût constamment postulé et recherché toutes les places, quoiqu’il se soit long-temps mêlé de conscription, par pur dévouement; quoique..., et quatre pages de quoique, il se souvint à temps qu’il avait jadis servi dix-huit mois dans les gardes-côtes, et fit tant, qu’il obtint la récompense de ses bons et loyaux services, dont la privé en partie la dernière ordonnance militaire. 11 n'avait pas attendu ce moment, malgré son 1 jirondismeet peut-être afin de le faire oublier, pour se jeter à corps perdu dans l’ultrà-royalisme , dont il est ici l’apôtre le plus intolérant.

«Cet autre, debout devant la glace, où il fait l’exercice avec sa canne, serait d’autant plus embarrassé de vous dire ce qui lui a valu la double décoration qu’il porte , qu’il avoue très ingénument qu’il n’a jamais vu brûler une amorce; cependant, depuis la paix, il ne rêve qu’uniforme, manœuvres, et revues. Il apprend à battre la caisse.

« Dieu nous garde du parleur éternel que je vois entrer! le voyez- vous chercher sa victime? On l’évite, on le fuit: mais un malheureux étranger est tombé entre ses mains! 11 va défiler, sans reprendre haleine, le chapelet de sa perfide mémoire, à commencer par les événements qui placèrent les Capcts sur le trône. 11 ne lui faudra pas moins de deux mortelles heures pour arriver au règne de Louis XVI ;

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et, s'il entame la révolution, c’en est fait de la journée entière du pauvre diable qui réconte: sa péroraison est toujours la même: « Puisque C homme généreux qui s'est si noblement dévoué CONTHE le général hagarde est obligé de fuir; puisque les écrits lumineux de MM. *** ne produisent plus d’effet, il ne reste à la France aucun espoir de salut, et cette fois tout est perdu, même l’honneur! »

u Ce monsieur n’a manqué qu’une seule fois de mémoire. Un jour, chez le libraire Renaud, il apostrophait durement un conventionnel sur un fait bien digne sans doute du reproche qu’il lui adressait. Celui-ci, pour toute réponse, sortit de sa poche une lettre que le susdit lui avait écrite dans le temps, pour le féliciter de sou vote. »

■* — Quel est ce monsieur aux petits bras, qui se distingue par la longueur du ruban de la croix qu’il porte? — C’est, me répondit Philogène, un homme qui prétend, avec raison, que tout se vend, puisqu’il à tout acheté, sa noblesse, ses honneurs, et sa réputation. 11 répète si souvent qu’il a perdu cent mille écus de rente à la révolution, qu’il a fini par le croire lui-même, sans pouvoir néanmoins le persuader à personne, pas même à ceux qui ont vu ses Mémoires. »

Je priai Philogène de me dire quelle était la personne qu’il venait de saluer d’un air si affable.

« Je ne vous en parlais pas pour deux raisons,

LA VILLE ET LES CITOYENS. 1 1 9

me dit-il; la première, c’est qu’il n’est pas de la loge, à moins que ce ne soit depuis quelques mois; la seconde, c’est que je ne m’entends pas en éloges, et qu’il n’y a que du bien à dire de ce M. B***: c’est l'auteur de la Notice sur Montpellier. Doué des mœurs les plus douces, de l’instruction la plus aimable, ce diable d’homme a trouvé le moyen de se faire aimer de tout le monde, dans un pays où l’on n’aime personne; on a pris le plus vif intérêt aux pertes qu’il a récemment éprouvées, et j’ai vu le moment où M. P. de S*” lui-même s’attendrissait sur son sort.

» Parlez-moi de cet Alsacien, continua-t-il en me désignant du doigt un monsieur qui venait d’entrer, je vous le donne pour l’original le plus méthodique de France. Il passe alternativement une année Montpellier, et l’autre à Strasbourg. 11 arrive et part à jour fixe; et, l’année dernière, il a passé trois jours à Luuel (quatre lieues de Montpellier) pour faire son entrée le 3 octobre, comme à l’ordinaire. Il retrouve le même appartement qu’il paie, quoique absent; la même maîtresse, qu’il met à demisolde lorsqu’il habite Strasbourg, où son ménage est monté de la même manière; et, pour que rien ne manque à l’uniformité qu’il s’est prescrite, il raconte périodiquement les mêmes histoires. Je dois ajouter qu’on ne se lasse pas de les entendre, car elles ont toutes pour objet la gloire de la France, et l'éloge des hommes qui l’honorent. »

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J’avais quelques emplettes de livres à faire ; en sortant de la loge, Philogène me conduit chez un M. R'**, qui meurt de faim par probité et par délicatesse. Ce singulier libraire ne vendrait pas un volume sans prévenir l'acheteur de tous les défauts de l’édition qu’il vous présente, et sans vous indiquer celle qu’il croit préférable, et qu’il n’a pas. 11 affecte un purisme de langage d’autant plus singulier, qu’il parle plus souvent patois que français, et qu’il est sujet à mêler ensemble les deux langues. 11 a changé de logement pour éviter d’avoir sous les yeux l’enseigne d’un café, où ce mot se trouvait écrit par deux FF; il s’est brouillé avec son meilleur ami, pareequ’il l’entendit demander à son domestique une bûche de bois.

M. R*** ne conçoit pas qu’on puisse loger à l’hôtel du Midi, où il n’y a pas d’accent circonflexe sur l’o du mot hôtel. Mais combien de singularités ne seraient pas rachetées par la probité, par la bonne foi dont cet honnête homme est le modèle!

Je ne ferais peut-être pas un éloge aussi complet d’un de ses confrères, qui a rédigé et fait signer la pétition pour le rétablissement des jésuites, bien qu’il assiste régulièrement à tous les services funèbres, en manteau noir et en pleureuses. La probité, même parmi les libraires, est peut-être encore plus rare que la dévotion.

MONTPELLIER ILLUSTRE

s" XLIII. [3l lOl’T 1818.]

MONTPELLIER ILLUSTRÉ

Pauliim i'pultœ distal incrtia

Crlnta virtus «

lion. , Iît. III* od. vm.

C'est confondre le vice et b vertu, l'ignorance et le génie, que de les abandonner également i l'oubli de U tombe.

( Imitation. )

Nous avons été achever notre journée au spectacle ; la salle est assez vaste ; c’est tout le bien que je puis en dire. Des acteurs qui paraissent avoir été choisis avec un soin tout particulier parmi les plus mauvais de la province; un orchestre un peu audessous de celui du café des Aveugles ; un bruit scandaleux dans le parterre,. des filles répandues dans toutes les loges, un théâtre mal éclairé, un choix de pièces détestables, voilà ce qu’on trouve dans une ville dont le préfet, homme de lettres, est luimême auteur de plusieurs jolis ouvrages dramatiques.

.le ne me suis cependant pas ennuyé à la repré-

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scntation , grâce à la présence de deux personnages très comiques, que Philogènc me fit remarquer, non sur le théâtre, mais dans une loge voisine de la nôtre. L’un est atteint de la manie des mariages, c’est le JVilliaumc gratis de Montpellier. Il a en poche la liste de toutes les jeunes filles, de tous les garçons, de toutes les veuves à marier; il va faire les demandes aux parents; il fixe les dots, met les jeunes gens en rapport, et s’entremet dans ces sortes d'affaires le plus souvent sans connaître les parties intéressées: il lui est arrivé de pousser les choses si loin entre des personnes qui ne s’étaient jamais vues, qui n’avaient jamais pensé l'une à l’autre , qu’il les a mises dans l’obligation de se marier pour éviter le scandale d’une rupture avant d’avoir commencé une liaison.

L’autre est un fou d’une espèce différente: il a passé soixante ans de sa vie à commenter X Apocalypse, et il ne parle pas d’autre chose. Rien de plus amusant que de l’entendre deux ou trois fois (l’ennui commence à vous gagner la quatrième) débiter d’un ton magistral les inçoncevables rêveries dont il a meublé toutes les cases de son cerveau. Il a fait un extrait de son ouvrage en un volume in-folio; il y divise l’histoire du monde en cinq ères principales : « Nous sommes dans la quatrième, à la fin de laquelle les Turcs seront maîtres de la terre entière, ce qui n’cinpêchcra pas que la religion catholique ne

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soit alors universelle ; » tant les voies de Dieu sont grandes, et tant on apprend de choses en etudiant Y Apocalypse !

Le lendemain était le jour où nous devions visiter l’école de médecine; je ne fus pas fâché que Philogène refusât d’y venir avec nous; il n’y a pas moyen d'examiner un établissement de ce genre avec un homme qui vous dit, à Montpellier, que la médecine est une des plus grandes billevesées qui soient jamais passées par la tête humaine.

Cette école, la plus ancienne de l’Europe, paraît avoir été fondée par des Arabes qui s’établirent sur l’emplacement actuel de la ville, attirés par l’abondance des plantes médicinales qu’ils y trouvèrent. Sa création remonterait alors à la fin du dixième siècle. La distribution qu’on y faisait des plantes dont on enseignait les vertus attira peu-à-peu à Montpellier la population de Maguelone. Dans l’ancien établissement, d’où l’école a été transférée depuis peu dans le local quelle occupe à l’évêché, tout rappelait l’ancienneté de l’institution; des inscriptions en grec et en arabe couvraient les murs; une chaire curule d’une seule pierre représentait en bas-relief la figure d'Homère tenant par la main ses deux filles, Y Iliade et Y Odyssée; on ne voit pas trop ce quHomère et ses deux filles avaient à faire dans une école de médecine.

On a fait la remarque que, de i 323 , époque où

la') MONTPELLIER ILLUSTRÉ,

cette école commençait à fleurir, jusqu'en i fi.jo, Montpellier fut ravagé sept fois par la peste, tandis qu’en 172a la ville fut garantie de la contagion de cette fameuse peste de Marseille, qui vint s’arrêter à scs portes: n’est-on pas en droit d’en conclure que les secours de la médecine, qu’on employa seuls à cette première époque, sont beaucoup moins efficaces contre ce terrible fléau que les mesures d’une bonne police dont on fit usage à la seconde?

J’ai eu la curiosité de me faire montrer la robe de Rabelais, dont chaque bachelier devait jadis être revêtu le jour où il était reçu docteur; on n’y a changé que le corps de la robe et les deux manches; à cela près , elle est toujours la même.

Un modèle plus précieux à conserver est celui du serment que prêtent les jeunes médecins en recevant le bonnet doctoral , et qu’ils prononcent à haute voix, en séance publique. Je le transcris littéralement :

« Moi, Isidore, etc.

« Devant l’effigie d’Hippocrate, en présence des « professeurs de cette école et de mes chers condis- « ciples;

« Je jure, au nom de l’Être suprême, d’être fidèle « aux lois de l’honneur et de la probité dans l’exer- « cice de la médecine.

« Je donnerai mes soins gratuits à l’indigence, et • n’exigerai jamais un salaire au-dessus de mon tra-

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« vail. Admis dans l’intérieur des familles, mes yeux « ne verront pas ce qui s’y passe ; ma langue taira •< les secrets qui me seront confiés, et mou état ne » servira jamais à corrompre les moeurs et à favo- « riser le crime.

« Respectueux et reconnaissant envers mes mai- « très, je rendrai à leurs enfants les leçons que j’au- « rai reçues de leurs pères.

« Que les hommes m'accordent leur estime, si je i suis fidèle à mes serments; que je sois couvert u d’opprobre, tt méprisé de mes confrères, si j’y « manque! »

Ij’école de médecine de Montpellier a été féconde en hommes illustres; on y révère la mémoire d'Arn ault de Villeneuve, qui a fait connaître la distillation des vins; de Rondelet, à qui nous devons le premier bon traité qui ait paru sur les poisons, et que Rabelais, dans sou Pantagruel, désigne sous le nom du docteur Rondihilis. On compte eucorc parmi les médecins célèbres qui ont plus particulièrement honoré l’école, Rivière, Guy de Cliaulieu, Sauvage, Le Roi , Lardiez, Lamurc, Venel, Fize, Fouquet ; et de nos jours, Auguste Rroussonnet, Dumas, Dclpccli, ' Chrétien , Baumes , Lordal, Prunelle, etc.

J’ai vu à l’œuvre quelques uns des illustres qui nous restent. On soutenait thèse le jour de ma visite à l’école; je n’avais garde de manquer un spectacle auquel je u’avais pas assisté depuis plus de

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soixante ans. Je demandai d’abord à mon jeune introducteur le nom des terribles savants qui composaient l’aréopage. « Celui qui préside, me réponditil, n'est pas encore bien fixé sur le nom qu’il doit trausmettre à la postérité; .son frère, Auguste Broussonnet, le naturaliste, rendit véritablement célèbre le nom sous lequel nous l’avons connu jusqu’en 1 8 1 4 ; mais à cette époque, notre doyen, qui ne voulut pas se contenter de cette illustration roturière, prouva victorieusement qu’il descendait, je ne sais s’il a dit en ligne droite, d’un cardinal du quinzième siècle, appelé Brissonnel.

» 11 a réclamé et obtenu la faveur de prendre ce nouveau nom; malheureusement uu vieux chroniqueur s’est avisé de découvrir que le Brissonnel cardinal avait obtenu le chapeau pour avoir trahi son pays et son roi. Un mauvais plaisant a fait couru' le bruit que la branche aînée de cette famille prenait le titre de marquis d'Oisonville : ce qui mit notre savant professeur daus une cruelle perplexité. S’nppellcra-t-il, signera-t-il Broussoimct ou Brissonnel? voilà la grande question sur laquelle se partagent tous les grands esprits de Montpellier. Nous sommes de l’avis des Broussonnûles; mais il faut avouer que les Brissonnicns out encore, intra muros et extra, un parti très formidable.

— Maintenant, dites-moi pourquoi les deux argumentateurs se tournent le dos, et ne regardent

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même pas le candidat auquel s’adressent alternativement leurs questions. Ils paraissent craindre que leurs regards ne se rencontrent.

« — Si le père Elysée vivait encore, il vous expliquerait cette énigme, dont le mot doit être intrigue, calomnie, ou délation.

«Quoiqu’il eu soit, le pliisjeunedecesdeux professeurs s’est déjà fait un nom célèbre par de grands travaux, de grands talents, et d’excellentes qualités; on a profité du temps où il se rendait à Nîmes pour y donner ses soins au général Lagarde, dont il a sauvé la vie, et l’on a répandu le bruit qu’il avait fait partie des fédérés pendant les cent jours, et qu'en cette qualité il avait marché contre l’armée royale; l'absurdité d’une calomnie que la publicité nécessaire des actions d’un praticien aussi recherché rendait si facile à détruire , ne permit pas qu’elle s’accréditât; mais, pendant quelques mois, elle causa un profond chagrin à celui qui en était l’objet; la calomnie n’avait pas perdu son temps.

« Son adversaire a trouvé le moyen de se tirer de dessous par son savoir-faire, et par des écrits de nature à faire des dupes parmi les profanes; les adeptes en ont jugé différemment; ils y ont trouvé des applications de la chimie à la médecine poussées jusqu’au ridicule, d’autres discutjusqu a l’extravagance. Doué d’une prodigieuse mémoire, ce docteur n’a jamais rien oublié que les discours et la tragédie qu’il

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a faits en l'honneur du vainqueur des vainqueurs de la terre: ce qui ne l’empêche pas de se proclamer le royaliste par privilège, et par excellence. »

Avant de sortir de ce temple d’Esculape, Victor me présenta à un savant médecin que je fus étonné de ne pas voir au nombre des professeurs de l’école; c’est le docteur Chrétien, à qui l’humanité est redevable de la découverte d’un puissant antidote contre un mal funeste, mal que le ciel en sa fureur inventa pour punir les humaines fredaines. Ce savant médecin obtient des succès incontestables d’une préparation de muriate d’or, appliquée aux cas les plus graves de cette cruelle maladie. Je dois ajouter que le docteur Chrétien a rendu de grands services à ses concitoyens par son courage et sa présence d'esprit, dans les troubles civils qui ont éclaté à Montpellier en 1 8 1 4 - Il me restait à connaître le doctear Gouan, célèbre dans toute l’Europe comme botaniste et comme correspondant de l’illustre Einnce. Je me suis fait conduire chez ce vénérable vieillard , réduit maintenant à une cécité presque absolue. Pour donner une idée de la sagesse et de la modération de son caractère, je me contenterai de citer la réponse qu’il fit à une dame qui ne brillait pas par les mêmes qualités :

En 1791, à l'époque des premiers troubles qui éclatèrent à Nîmes entre les protestants et les catholiques, M. Gouan racontait à Montpellier les scènes

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désastreuses dont il venait d’être témoin à Nîmes. « C’est fort bien , lui dit avec aigreur la marquise de R** ,# , qui l’écoutait; mais tout cela ne dit pas de quel parti vous êtes. — Du parti des malades, » répondit le docteur; et tout le inonde se mit du sien. Depuis ce temps-là l’esprit de parti n’est plus si bête. Demandez plutôt au docteur N**'.

L 'académie des sciences a cessé de s’assembler. On y comptait deux ou trois savants qui l’étaient, et beaucoup d’autres qui ne l’étaient pas; entre autres uu antiquaire qui ne savait pas un mot des langues anciennes.

Là brillait ***, si bien connu de vous et de toute la ten-e; il écrit sur tous les sujets; ses libraires ont la malice de s’en plaindre, et, pareequ’il lui arriva un jour d’employer le mot animalos dans une dissertation latine, ne s’est-on pas avisé de lui en conserver le surnom !

Cette académie n’avait pas de jetons; ce qui valait mieux qued’en avoir avec deuxfautes d’orthographe, comme on le reprochait à l’académie de Rouen.

J’ai remarqué, à la bibliothèque de l’école, entre autres manuscrits très rares, dix à douze volumes de lettres originales de la reine Christine de Suède, et de Louis XIV à cette princesse.

Parlons maintenant des hommes distingués de toutes les classes que cette ville a vus naître, et de ceux quelle possède encore.

Ermite es province, t. ii. 9

|3o MONTPELLIER ILLUSTRÉ.

Je commencerai par saint Roch, non parcequ’il était saint, mais parcequ’il fut le bienfaiteur des hommes, et que cette réputation est la première à mes yeux. C’est une tradition établie à Montpellier que saint Itocli était de la maison de Lacroix de Castries; ce qui est mieux prouvé, et plus honorable encore, c’est qu’il se dévoua pour secourir ses concitoyens dans une peste violente dont il arrêta les ravages. Les personnes de sa famille se tiennent pour assurées qu'elles n’ont rien à craindre des maladies contagieuses; et cette heureuse superstition a donné à plusieurs d’entre elles le courage d’une charité intrépide aux époques les plus désastreuses.

Montpellier a été quelque temps le séjour du bon roi René de Sicile, monarque ambulant, qui vivait avec une grande simplicité de mœurs. On appelle encore les endroits les plus exposés au soleil , où les habitants vont se réchauffer pendant l’hiver, la cheminée du roi René.

r^es rois de Mayorque ont aussi habité cette ville, et parmi les guerres de ce petit canton les chroniqueurs n’ont pas oublié celle que fit un comte de Roquefeuille à un roi de Mayorque, pareeque ce potentat avait maltraité un de ses pages, lequel était de la maison de Roquefeuille. N’est-il pas plaisant de servir domestiquement celui à qui on peut faire la guerre ? Mais l’histoire de la féodalité est pleine de ce genre de burlesque.

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Jacques Cœur n’est pas né à Montpellier; mais comment passer son nom sous silence, en parlant d'une ville dont il fit le centre d’un commerce qui s’étendait dans toutes les parties du monde, qu il dota de plusieurs monuments publics, et qui resta fidèle à son bienfaiteur, quand l'ingrat Charles VU, oubliant les services d’un sujet qui lui prêta deux cent mille écus d’or, l'abandonna si cruellement à l’avidité de ses maitresses et de ses courtisans, qui sc partagèrent ses riches dépouilles?

L’histoire des femmes célèbres de tous les temps et de tous les pays a mis au premier rang celui de Constance de Cézelfy , fille d’un président de la chambre des comptes de Montpellier. Son mari, gouverneur de la place de Leucate, qu’il défendait contre les ligueurs et contre les Espagnols , tomba . dans une embuscade et fut fait prisonnier. En donnant avis de sa détention à sa femme, il l’exhorta à se jeter dans la place, et à ne la rendre sous aucune condition ; elle en fit le serment. Les ennemis la menacèrent de la mort de son mari si elle persistait à défendre Leucate. Constance offrit eu pleurant tout ce quelle possédait pour la rançon de ce cher prisonnier, honnis [honneur. Les assiégeants, irrités de son refus, eurent la basse cruauté d’étrangler son époux et de lui renvoyer sou corps. Les soldats quelle commandait voulurent la venger sur le seigneur de Loupian, prisonnier dans leurs murs; mais

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Constance, aussi généreuse qu’intrépide, s’opposa noblement à ces cruelles représailles, et vengea plus glorieusement son époux , en conservant à Henri IV une place dont le roi , pénétré d’admiration, la nomma (jouvernanle.

Quand j’aurai nommé le jésuite Castel, inventeur du clavecin oculaire; tirueyis, auteur par moitié avec Palapral, de la comédie du Grondeur; Rancliin, connu par ce joli triolet :

Le premier jour du mois de mai Fut le plus beau jour de ma vie...

La Peyronie, fondateur de l’académie de chirurgie; Roussel , auteur du poëmc de l’agriculture; Roucher, moins célèbre peut-être par son poème des Mois que par ces vers adressés à sa femme et à sa fille, en leur envoyant son portrait, le jour même où le tribunal révolutionnaire lui signifia son arrêt de mort, la veille de celle de Robespierre :

Ne vous étonnez pas, objets charmants et doux,

Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage: Lorsqu’un savant crayon dessinait cette image.

On dressait l’échafaud, et je pensais à vous.

Albisson, mort il y a quelques années conseiller d’état, avec la réputation d’un homme profond dans la science des lois municipales, sur lesquelles il a publié un traité classique; Mourgues, pendant quelques j ours ministre de l'in térieur sous Louis XVI,

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et dont on a quelques ouvrages politiques, plus remarquables par le fond des idées que par le style; enfin, parmi les peintres, Sébastien Bourdon, et surtout Vien, que l’on a surnommé, à juste titre, le restaurateur de l’école française, on connaîtra, je crois, les personnages les plus célèbres parmi ceux que Montpellier a vus naître. 11 me reste à jeter un coup d’œil sur ceux qui prétendent à une gloire contemporaine, dont la postérité ne se croit pas toujours solidaire.

Ce n’est pas seulement par égard pour les dignités dont il a été revêtu, pour les fonctions éminentes qu’il a remplies, que je placerai M. Cambacérès en tête de cette liste; ceux qui sont le moins disposés à rendre justice à un homme qui a pris une part active à la révolution, sont eux-mêmes forcés de reconnaître en lui un des plus savants jurisconsultes dont la France s’honore. Un éloge tout aussi juste, quoique moins unanime, le présentera sous un jour plus honorable encore, en observant que, dans le cours de sa longue existence politique, quelquefois au faîte du pouvoir, on ne peut lui reprocher aucun acte arbitraire; qu’il n’a jamais perdu l'occasion d 'être utile à ses concitoyens; que, forcé de transiger avec le despotisme, il a constamment cherché à faire prévaloir les principes de la modération; et qu’enfin, pour lui trouver des torts, ou a été réduit à lui chercher des ridicules.

MONTPELLIER ILLUSTRÉ

Plusieurs généraux d’une grande distinction ont reçu le jour dans les murs de Montpellier. La prise de Gaëte et la défense de Oantzick suffiraient à la réputation du général Camprcdon, qui vient d’être nommé à la place importante d'inspecteur des écoles militaires.

M. le comte Mathieu Dumas, après avoir présidé avec honneur l’assemblée législative, après s’ètre fait, à la guerre, la double réputation d'un général habile et, d'un grand administrateur militaire, est devenu, comme Thucydide, l’historien élégant et profond des campagnes qu’il a faites sur les deux continents.

M. le général Maurin, qui de simple soldat est devenu successivement aide-de-camp de Bernadotte et lieutenant-général, a été chargé, en 1 8 1 4 > de l'honorable mission de la rentrée des prisonniers de guerre français en Russie.

MM. les généraux Berlhezène, Poittevin, Lepic, etc., ont également des titres à l’estime de l’année et à la reconnaissance de la patrie.

M. le comte Dam occupe le premier rang parmi les administrateurs et les hommes de lettres qui ont pris naissance dans cette ville; je ne sais s’il existe dans notre histoire littéraire un autre exemple d’un homme qui ait réuni au même degré les talents qui constituent le grand administrateur, et ceux qui font le bon poète. Sa traduction en vers français

MONTPELLIER ILLUSTRÉ

des Œuvres d Horace est en même temps la meilleure, la plus fidèle, et la seule complète que nous ayons dans notre langue.

Goudouli a trouvé un rival pour la poésie languedocienne dans la personne de M. Auguste Tendon , dont les fables sont ici en grande réputation. Ij etendue de ses connaissances, la bonté de son caractère, et l'aménité de ses moeurs, ajoutent beaucoup à l’estime dont il jouit parmi scs concitoyens. Il y a néanmoins des amateurs qui préfèrent au naturel gracieux qui distingue ses poésies patoisés la verve originale d’un ancien curé de village , nommé Fabre, célèbre dans tout le Midi par son fameux sermon de M. Sistre.

Montpellier est aussi la patrie d’un jeune auteur connu à Paris par une foule de jolis vaudevilles où l’on trouve une gaieté franche, une malice spirituelle, etune grande finesse d’observation. M. Merle, dans plusieurs de ses pièces, et particulièrement dans son Ci-devant Jeune Homme, dont un de ses compatriotes lui a , dit-on fourni le modèle, a prouvé qu’il aurait pu prétendre à des succès dramatiques d’une plus haute importance, s’il ne se fût amusé trop long-temps à l’entrée de la carrière que son talent lui avait ouverte.

Le barreau de Montpellier, qui a vu briller plusieurs avocats, compte encore aujourd'hui des hommes d’un très grand mérite: M. Rec! i, considéré

l36 MON TH Kl. LI Kit 1 I/LUSTIIK.

généralement comme la meilleure tête à conseil, et la plume la plus habile de la contrée; M. Caiseri/ues, pour la plaidoirie: l’action est la partie de l’orateur qui le distingue essentiellement; M. George Fabre, bâtonnier de l’ordre, connu par la pureté de ses sentiments et par la force de sa dialectique, et M. Copiât, qui jouit delà réputation d'un excellent jurisconsulte.

Je n’ai rien à dire de la magistrature actuelle.

Je terminerai cette espèce de bilan des réputations de Montpellier par cette singulière remarque, que cette ville seule a fourni aux divers gouvernements qui se sont succédé en France, depuis trente ans, neuf ministres à portefeuille: M. de Saint- Pries!, ministre de la maison du roi en 1789, aujourd'hui pair de France; M. Lajard, ministre de la guerre; M. Mourgues, ministre de l’intérieur; M. de Graves, miuistre de la guerre: ces trois derniers pendant la session de l’assemblée législative; M. de Joly, ministre de la justice à l’époque fameuse du 1 o août, où il se comporta avec autant de loyauté que découragé: long-temps persécuté, aujourd’hui avocat au conseil; M. Benezech, ministre du directoire, et dont l'administration habile parvint à rétablir l’ordre dans les subsistances, à la chute des assignats ; M. Cambacérès, ministre de la justice à l’époque du 18 brumaire, où il devint second consul; M. Cliaptal , ministre de l’intérieur

MONTPELLIER ILLUSTRÉ. 1 37

sous le consulat et l’empire, et dont le ministère fut si brillant pour les arts et les manufactures : l’exposition des produits nationaux, dont il introduisit l’usage, est une grande pensée dont on s’est contenté d'entrevoir les avantages; M. Dam, ministre de l’administration de la guerre sous l’empire : il a déployé dans ces hautes fonctions des talents supérieurs, une probité sévère, une justice impartiale dont il faut lui savoir gré d’avoir laissé le modèle.

Je puis ajouter à cette liste M. Méjan , né dans la même ville, et qui fut pendant huit ans secrétaire d’état du royaume d’Italie. Avant cette époque, il s’était acquis l’estime de ses compatriotes dans la place de secrétaire-général de la préfecture de Paris, qu’il avait remplie avec beaucoup de distinction. Appelé à Milan à de plus hautes fonctions, M. le comte Méjan s’y est montré digne du prince qui les lui avait confiées, en faisant respecter en lui le caractère français, qu’il honore par les vertus les plus solides, et les qualités les plus brillantes.

CONSTANCE DE BALBK.

N* XLIV. [l4 SKPTEMBBK l8l8.]

CONSTANCE DE BALBE

Qui amant ipsi tibi omnia fingunt VlBCILB.

L'amour ne se repaît guère que d’illusions.

Quelque pressé que je sois d’arriver à Nîmes depuis qu’on y a désarme la garde nationale, je ne puis cependant résister à l’envie de faire une course dans les environs de Montpellier, sous la conduite de Philogène, qui s’engage à nie remettre sur ma route à Luncl, dans trois jours au plus tard.

La vallée de l’Hérault, que nous avons remontée jusqu'à la ville d'Aniane, est riante et fertile. On a pu craindre un moment que la suppression d'une riche abbaye de bénédictins ne nuisit à l’accroissement de la population de cette petite ville; mais une superbe filature établie dans leur ancien couvent les a, sous ce point de vue même, remplacés avec beaucoup davantage. Le thym, que produisent en abondance les montagnes pelées qui entou-

CONSTANCE DE BAI.BE. l3q

rent Aniane , offre une grande ressource aux habitants, qui en distillent une quantité prodigieuse.

Dans une excursion que nous avous faite à Saint- Guillien du Désert, nous avons visité la fameuse grotte située sur la pente de la montagne, dont l'entrée, défigurée aujourd’hui par un mur de clôture, devait présenter à l’œil un précipice obscur et profond. A la clarté des torches dont nous nous étions munis, nous en avons parcouru les quatre immenses salles, remplies, ou plutôt ornées de stalagmites et de stalactites brillantes de tout l’éclat des pierres précieuses. Des figures, des autels votifs, des colonnes torses, des réservoirs, un puits dont ou ne peut sonder la profondeur, à l’extrémité le Registre, rocher énorme, uni, glissant, au haut duquel les curieux qui ont le courage d’y monter (je n’ai pas été dc’ce nombre) vont inscrire leurs noms; au total, une des merveilles de la nature. Philogène, qui a vu les deux, préfère la grotte de Saint-Guillien à celle à'/î ntiparos.

On fait à Saint-Guillien un grand commerce du buis dont les montagnes sont en grande partie couvertes: on l'exploite, façonné en grosses boules, pour le jeu de ce nom, amusement par excellence des habitants du Midi.

En revenant sur nos pas par un autre sentier, nous sommes entrés dans une caverne où les paysans chassent les oiseaux à coups de bâton, et à

CONSTANCE DE BALBE

l'aide dune lanterne qui les éblouit. De là nous avons été nous reposer sur les ruines d’un vieux château fort, appelé don Juan. La chronique du pays, et un tableau qui existait dans une abbaye voisine, font foi que ce château était jadis habité par un géant, persécuteur, cruel, et barbare, qui ravageait le pays, tourmentait ses vassaux, et mettait à mal ses vassales les plus jolies.

Philogène m’a fait lire un vieux manuscrit, en langue romance, où le fait est raconté de la manière suivante:

Le château de Saint-Guillien du Désert fut bâti, dans le bon vieux temps, par un bon seigneur de mœurs très féodales, à en juger encore aujourd’hui par le lieu où il avait établi sa demeure, et par les tours de défense qu’il avait élevées sur tous les passages. Ce terrible barou, d’une stature gigantesque, s’était arrogé sur toutes les filles de la contrée un droit du seigneur, qu’il percevait de la manière du monde la plus violente; enlevait les jeunes contribuables, et les tenait renfermées dans ses tourelles jusqu’à parfait acquit d’une taxe qu’il modérait quelquefois .en faveur de celles qui l’avaient déjà payée. Ce farouche percepteur, d’origine espagnole, s’appelait don Juan; rassasié de victoires domestiques, il entreprit des courses lointaines, et l’espoir de la plus brillante conquête le conduisit aux Bouches-du-Rhône.

CONSTANCE DE BAI.BE. l4»

Là commençait à fleurir Constance de Balbe, nièce et pupille d’un vieux châtelain avare, qui s'était bieu promis de ne pas marier Constance de son vivant, afin de ne pas être obligé de lui restituer sa dot. Tous ses efforts pour dérober au jour la beauté de sa nièce ne purent la soustraire aux regards du jeune Bertrand, dont personne ne connaissait la naissance , mais qui s’était déjà fait un nom célèbre par son courage contre les forbans africains, dont il était la terreur. Je n’ai pas besoin de dire que le châtelain de Balbe reçut avec indignation la demande que Bertrand osa lui faire de la main de sa nièce. Ce refus ne découragea pas les deux amants: ils étaient jeunes, et le châtelain approchait du terme. Bertrand résolut de mettre à profit pour sa gloire des jours qu’il ne pouvait encore consacrer à sa belle maîtresse, et partit de nouveau pour guerroyer sur la côte d’Afrique.

Constance, après l’avoir accompagné jusqu’au bord de la mer, où son habitation était située, après avoir reçu ses adieux' au milieu des soupirs et des pleurs , regagnait tristement la porte du jardin qui lui avait donné passage. Tout-à-coup un homme s’élance d’un rocher voisin , la saisit d’un bras vigoureux, l’assied sur une de ses épaules, et la porte évanouie dans une barque , qui s’éloigne aussitôt du rivage. La jeune infortunée, en reprenant ses sens, se voit avec terreur entre les mains d’un

CONSTANCE DE BALBE

ennemi redoutable qui augmente son effroi en lui apprenant son nom : c’était don Juan, dont le regard de feu la faisait frémir, alors même que sa voix cherchait à la rassurer.

Dans la carrière de forfaits que le déloyal a parcourue, il a tant consolé de filles inconsolables, il a tant apaisé de regrets éternels, qu'il croit pouvoir étouffer d’un baiser injurieux la plainte de sa victime; mais l’innocence a son désespoir : Constance, échappée de ses bras, se précipitait dans les flots, si l’un des rameurs ne l’eût arrêtée. Don Juan , qui ne croit point au courage de certaine vertu, se contente d’observer qu’il faut donner plus de temps et plus d’espace au premier mouvement de la pudeur; il consent à différer son triomphe, et cet homme de proie transporte dans son aire la colombe gémissante qu'il promet à ses coupables désirs.

La vieille chronique, que je me borne à traduire en l’abrégeant, ne dit rien des évènements qui se passèrent au château de don Juan pendant les quinze jours qui précédèrent la délivrance miraculeuse de la tendre captive, et dont je vais rendre compte avec la même ingénuité, sinon dans les mêmes termes.

Bertrand, de retour de sa glorieuse expédition , apprend avec des transports de fureur impossibles à décrire l’enlèvement de sa chère Constance : à la nature du crime, à la manière dont on lui dépeint

CONSTANCE DE BALHE. 1 43

le ravisseur, c’est don Juan, il n’en saurait douter; sans perdre un moment, il se fait amener Griffine, Griffine, le modèle des juments, l’honneur de l’Arabie, qui l’a vue naître. Il saute sur son dos; en quelques heures il arrive vis-à-vis le château fatal, dont il n'est plus séparé que par la rivière: tandis qu’il en mesure de l’œil l’effrayante largeur, et qu’il s'afflige du long détour qu’il doit faire pour tourner cet obstacle, le pont-levis du château s’abaisse; il en voit sortir le géant, à la tête de quelques satellites, qui l’accompagnent matin et soir autour de la forteresse pour s’assurer qu’aucun ennemi ne le menace. « Arrête, infâme ravisseur, lui crie Bertrand du plus loin qu’il peut se faire entendre., arrête ; et , si tu n’es pas le plus lâche des hommes, ose m’attendre sur cette esplanade, où je te défie. » Don Juan, à l’aspect d’un homme seul, qui, tout monté qu’il est sur son cheval, est obligé de lever la tête pour le regarder en face, ne retient pas un éclat de rire insultant, et se contente , pour toute réponse, de faire voler à la tête de son adversaire un morceau de rocher qu’il trouve sous sa main, et dont le bruit seul fait cabrer Griffine. Transporté de colère, Bertrand la pousse vers le bord, l’encourage de la voix, la presse de l’éperon; elle s’élance et franchit avec lui la rivière. Don Juan, étonné, s’arrête et rassemble autour de lui son escorte ; Bertrand, le sabre au poing, vole à son en-

CONSTANCE DE BALDE

nemi , l’attaque au milieu de ses satellites , qu’il disperse, le joint corps à corps, et d’un coup d’estramaçon l’étend mort sur l’arène.

Après cet exploit mémorable , l’amoureux chevalier entre en vainqueur dans le château; il vole de chambre eu chambre , appelant Constance à grands cris. Dans plusieurs cellules où il pénétre, vingt beautés s’offrent à sa vue dans le simple appareil d’une toilette de nuit, à laquelle le trouble du moment ajoute une grâce toute particulière; il ne voit rien: son cœur n’a pas reconnu Constance.

A l’extrémité du long corridor qu'il venait de parcourir, une porte en laque, sur laquelle uu milan peint eu or se joue brutalement au milieu d’un essaim de colombes , indique l’appartement principal; Bertrand l’ouvre, et pénétre dans un réduit charmant, où, sous un baldaquin de pourpre soutenu par des lances, repose... Il la voit! c’est elle, c’est Constance! aucun brait encore n’a troublé son repos dans ce mystérieux asile : elle dort du sommeil des Grâces. Bertrand respire à peine, il approche , il hésite , il admire ! cédant enfin au plus doux besoin de son cœur, il soulève un bras qui couronnait mollement sa tête : « O ma chère Constance, lui dit-il d’une voix émue, l’amour nous réunit! — Encore: ah! laissez-moi, répondit la belle dormeuse sans ouvrir les yeux , et en lui abandonnant une main qu’il couvrait de baisers Point

CONSTANCE DE BAI.BE

de doute qu’aujourd'hui , dans ce siècle de calomnie et de corniption , ou ne tirât quelque conséquence maligne de ce peu de mots échappés à la plus fidèle amante; mais Bertrand vivait dans un temps où l’on croyait à tout, même à l'honneur des dames exposées vingt jours et vingt nuits aux entreprises d’un puissant ravisseur. D’ailleurs réfléchit - on en pareille circonstance? «Reconnais-moi, ma tendre amie, sccria-t-il, je suis Bertrand. « A ce nom, Constance s'éveille tout-à-fait,et telle est l’émotion qu’elle éprouve, que la vie semble prête à lui échapper; elle se ranime peu-à-peu aux soupirs d’un amant adoré, et des pleurs se mêlent à l’expression de sa joie en apprenant quelle est vengée de son persécuteur.

La renommée vole, et déjà la mort du seigneur géant est répandue dans la contrée; on accourt, on se rassemble au bord de la rivière, et l’on crie au miracle en apprenant le double exploit du cheval et du cavalier.

Cependant Bertrand, qui craint avec raison que les satellites de don Juan 11e se rallient, et qu’un nouveau combat n'expose ce qu’il aime à de nouveaux périls, remonte sur Griffine, prend Constaucc en croupe, et s’éloigne avec elle sans être vu.

La foule, un moment après, inonde le château; elle y cherche en vain son libérateur : cette disparition subite, le coup terrible qu’a frappé l’inconnu,

Eioiite ex imiovisck, t. ii. ro

CONSTANCE DF. BAl.BE.

et, par-dessus tout , le saut miraculeux que le cheval a fait, tout sert à frapper l'imagination de la multitude. Quelqu’un a prononcé le nom de saint Guillieu, patron de la contrée, et bientôt on n’en doute plus : c’est lui, c’est saint Guillieu en personne qui a combattu le géant : « Regardez, le voilà dans les nuages qui remonte au ciel sur son cheval. » Dix, viugt, cent, mille témoins vont déposant de la vérité du fait, et le tabellion, par ordre du curé, en dresse le procès-verbal : après cela, doutez du miracle.

Constance et Bertrand errèrent pendant quelques heures au gré de leur destrier, sans autre sentiment que celui du bonheur d’être ensemble : après avoir couru long-temps, pour faire très peu de chemin, ils s’arrêtèrent au déclin du jour au hameau de Poussait.

Je ne m’engage pas dans le récit par trop naif que fait mon auteur de la nuit que passèrent nosdeux jeunes amauts dans une chaumière où la décence exigea qu’ils prissent la qualité d’époux ; encore moins parlerai-je après lui de l’étrange désappointement qu’éprouva Bertrand , et qui lui rappela si mal à propos l’exclamation échappée le matin à la tendre Constance. Notre langue, chastement hypocrite, se refuse à des détails dont la langue romance ne craignait pas d’exprimer la gracieuse nudité.

CONSTANCE DE BALBE. I 47

J’arrive donc au dénouement, sans m arrêter aux circonstances qui l’amenèrent. Après plusieurs mois passes dans cette solitude, au milieu des délices et des tourments d’un amour où se mêlaient je ne sais quel regret dans le cœur de l’un , je ne sais quel repentir dans le cœur de l’autre, la grâce agit tout-à-coup sur nos deux amants, et la religion triompha dans leurs âmes. Constance prit le voile dans un couvent de bénédictines, aux environs de Poussan, et Bertrand alla fonder, à une lieue de là, dans un village nommé Cassait, une abbaye de bernardins , dont la prospérité passa long-temps en proverbe. On se ressent toujours de son origine; les moines de Cassan , à l’exemple de leur fondateur, prirent une tendre affection pour les habitants du village voisin , et ce sentiment se perpétua si religieusement chez leurs successeurs, qu’il avait donné lieu dans le pays à cette espèce de proverbe patois : Lous enfants de Poussan, an sous pères à Cassan.

MON ARRIVEE A NIMES

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MON ARRIVÉE A NIMES

Di tcrinrcs omnes Jim ut Hcmtid.

Tbrcmce.

La Uccqcc noua conduit tout .'i la dépravation.

•le suis vieux, et j’aime les histoires; celle que j’ai faite dernièrement à mes lecteurs a pour garant un miracle ; par-tout ailleurs qu’à Saint-Guillicn on est le maître d’en croire ce qu’on voudra. Je poursuis ma narration.

La commune de Saint-Guillicn n'a de terrain cultivé que les intervalles de rochers sur lesquels les paysans apportent, avec beaucoup de peine, la terre qu’ils vont chercher à une lieue de là. Quelques vignes, quelques oliviers, c’est à cela que se bornaicntlcurs richesses; dans ces dernières années, les orages ont détruit toutes les plantations. Cette population de douze à quinze cents aines, réduite à la dernière misère, est d’autant plus digue de l’intérêt du gouvernement que je voudrais pouvoir appeler sur elle, que scs mœurs sont honnêtes, laborieuses, hospitalières. Le propriétaire de la filature

MON ARRIVÉE A NIMES. 1 4y

d'Auiane est venu seul au secours de ces familles malheureuses, en leur procurant du travail : puisse son exemple trouver des imitateurs !

L’Hérault est extrêmement encaissé à Saint-Guillien du Désert; les habitants, à défaut de pont, le traversentd’unemanière qui mérite detre rapportée: une corde est fortement attachée aux rochers des deux rives; le paysan ou la paysanne, le panier ou le fagot sur la tête, enfourche un bâton suspendu à la corde, au moyen d’une manivelle creuse qui court desssus, et dont ils se servent pour se tirer eux-mêmes sur l’autre bord.

Nous avons regagné I4 grande route à deux lieues de Montpellier, en laissant à notre droite le village de Saint-George d’Orqucs, célèbre par ses vins rouges, et qui le serait bien davantage si ccs vins étaient mieux conuus et moins frelatés. Cette commune recueille annuellement de quatre-vingt à cent mille hectolitres de vin, et cependant on en expédie quatre ou cinq cent mille sous le même nom.

J’ai vu à la Mosson les ruines d’une maison vraiment royale ; elle avait été bâtie par un trésorier de la province, qui n’y dépensa guère moins de quatre millions; il est vrai qu’il mourut ruiné.

De tant de maisons de campagne des environs de Montpellier, que l’on cite emphatiquement aux voyageurs, une seule m’a paru vraiment belle: c’est la Vérune, ancienne propriété des évêques, nppar-

l5o MON ARIUVÉE A NIMES.

tenant aujourd’hui à madame Brunet, qiie ses vertus et son malheur recommandent à la vénération de ses concitoyens : rien n’égalait sa tendresse pour un fils unique qu'elle a perdu il y a deux ans par un accident funeste: bonté, douceur de mœurs et de caractère, nombreux amis dont il était adoré, fortune considérable dont il faisait le plus noble usage, une chute de cheval a tout détruit. Sa malheureuse mère lui a fait élever un tombeau magnifique dans la chapelle de son château; elle y passe trois ou quatre heures chaque jour à pleurer son fils, à lui parler comme s’il pouvait encore l’entendre... Madame Brunet est protestante, et son fils l'était aussi.

J’ai quitté Philogène à Luncl, où il m’a conduit; j’ai voulu l’engager à m’accompagner à Nîmes: « A Nimes! m’a-t-il dit avec une sorte d’effroi; ils ont tué mon meilleur ami. « En achevant ces mots il m’a serré la main, est remonté dans sa voiture, et nous nous sommes séparés.

Eunel est une ville fort ancienne; elle doit son origine à une colonie de Juifs qui sortirent de leur patrie immédiatement après la prise de Jéricho, comme le prouve incontestablement le nom de Luna, dont on a fait Lunel, et qui signifie en hébreu nouvelle Jéricho. Cette ville devint bientôt florissante; les Juifs y élevèrent de belles synagogues; le Talmud y fut expliqué; le rabbi Benjamin en parle dans son Itinéraire, et prétend que le rabbi

MON ARRIVÉE A NIMES. l5l

Shalornon a pris, de cette ville, le surnom de Jnrhhi, qu’il se donne. Ija synagogue dans laquelle ce fameux rabbin enseignait existe encore; ce monument est bien conserve, quoiqu'il date de plus de deux mille ans. 11 appartient aujourd'hui à la maison de Pierre de Bernis, célèbre parle cardinal decc nom ; on en a fait un immense cellier, où les vins se conservent et s’améliorent, grâce, dit-on , à l’énorme épaisseur des murs de cet antique monument.

La population israélitc a fait place à celle des vinotiers. Le commerce des vins et des eaux-de-vie occupe presque tous les habitants de Lunel ; ceux qui s’y livrent exclusivement se sont fait une espèce d’argot à leur usage particulier, dans lequel le genre de leur commerce s’appelle Y article. Comparés aux vindliers de Lunel pour la fabrication, les marchands de vin de la ISâpée ne sont que d’ignorants manipulateurs. La plupart de ces commerçants sont fort riches, et lcnormité de leur fortune ne peut se comparer qu’à la rapidité avec laquelle ils la font

Il existe cependant à Lunel plusieurs familles très anciennes et très respectables: je mets dece nombre celle de Beaumes, dont la branche ainée exerce ici depuis plus de trois cents ans la profession de notaire. Je ne sais pas si l’on trouverait dans toute la France un autre exemple d’une succession de seize générations d’une même famille dans la même

MON ARRIVEE A NIMES

charge. Ce phénomène in'a paru digne d'être remarque: il suffirait saus doute pour expliquer la considération dont la famille Bcaumes jouit à Lunel depuis plusieurs siècles; pour elle, ce n’est pas seulement un honneur, c’est un mérite. Le fils du notaire actuel, seizième de sa race, est un homme d esprit et de talent, commissaire des guerres à demisolde; il remplit en ce moment les fonctions de secrétaire-général de la préfecture d’Ajaccio, dans l’ile de Corse, mais sans renoncer à la succession du notariat paternel. Lunel est particulièrement connu par ses vins muscats, dont un certain ahhé Bouquet a fait la réputation par les soins particuliers qu’il a donnés, pendant sa vie, à leur amélioration.

Je me suis encore détourné de mon chemin pour visiter la très petite ville de Massillargues, qui me présentait un attrait tout particulier. Du haut de la chaussée du Vulourle, qui coule au pied de Massillargues, scs bons et loyaux habitants ont été spectateurs compatissants et paisibles des excès qui ont désbouoré les lieux circon voisins; ni menaces, ni visites fréquentes de gendarmes, ni désarmements réitérés, jusqu a faire acheter, pour le lui prendre ensuite, un fusil à qui n’en avait pas, n'ont pu les contraindre à refuser un asile aux fugitifs; ils n’att codaient pas qu’on l’implorât; c’était à qui s’empresserait de l’offrir; aussi ce bourg fut-il vingt fois signalé comme un foyer de séditieux, comme un

MOS ARRIVÉE A SIMES.

repaire de brigands, par les brigands et par les séditieux dont se composaient les bandes secrètes dans les cités voisines.

Ma première visite a été chez M. d’Azémar, expréfet du Var, dont la maison de campagne a été transformée, pour ainsi dire, en hôpital, où il délivre gratuitement des secours à tous ceux qui viennent le consulter. Ce vieillard respectable est un objet de vénération pour la contrée dont il est le bienfaiteur.

Jetais adressé, à Massillargucs , à un homme de beaucoup d’esprit, et par conséquent bon Français; je lui sais bien bon gré de m’avoir fait faire connaissance avec M. V***, ex-secrétaire-général de la préfecture de Nîmes, et avec le docteur A*"**, distingués tous deux par des talents, des vertus, et par l’excellence de leurs principes.

On m’a fait remarquer le château de Massillargucs, naguère encore habité par une famille' qui remonte à la seconde dynastie ; elle descend par les femmes de ce Guillaume de Nogarel , qui signifia si durement au pape Boniface VIII l'appel au futur concile des bulles dont Philippe-le-Bel avait à se plaindre. Ce roi lui assigna, pour récompense de ses services, tout le terrain qui s'étend de Massillargues à Luncl j usqu’au bord des marais ; cette immense propriété est maintenant réduite à quelques centaines d’arpents.

1 La famille Calvisson.

1 54 MON ARRIVÉE A NIMES

Massillargucs a donné le joue au lieutenant-général Fignolle, si justement célèbre par ses campagnes en Italie, où il contribua puissamment au succès des journées de Castiglione et d'Arcole. La république cisalpine, dont il fut ministre de la guerre, lui fit hommage d’une superbe épée, sur la lame de laquelle sont gravés ces mots : La république cisalpine reconnaissante, au général Fignolle. Cet officier- général, de la plus haute distinction, aujourd'hui préfet dans l'ilc de Corse, y fait respecter et chérir le gouvernement constitutionnel, et vient d’y introduire l'enseignement mutuel

Du pont de Lunel, construit sur la rivière du Vidourle, et qui sert de limite aux deux départements de l’Hérault et du Gard, jusqu’à Nîmes, c’est-à-dire sur une route de quatre lieues d étendue, j’ai été surpris du grand nombre de villages que j'ai traversés.

Sur la gauche se trouve cette opulente contrée , connue sous le nom de Vaunages, lequel est évidemment un diminutif ou plutôt une corruption de celui de Fallée de Nages. Nages, aujourd'hui petit village que rien ne distingue de tous ceux qui l’environnent, était jadis nne ville, et très probablement la capitale de la contrée. La Vaunages ne compte aujourd’hui aucune ville dans son enceinte ; Calvisson même, qui peut en être considéré comme le chef-lieu, n’est qu’un gros bourg de trois mille

1 Le général Vignollc est mon y a quelques mois (i8a5)

MON ARRIVÉE A NIMES. 1 55

habitants; Sommières n'occnpe pas un autre rang, bien que l’on y compte plusieurs manufactures d’étoffes de laine, dont les produits sont connus, dans le commerce, sous le nom de l’endroit où ils se fabriquent. Ce bourg a vu naître le général Bruyère, qui, jeune encore, et déjà lieutenant- général, a trouvé la mort sur le champ de bataille, dans une de nos glorieuses campagnes. Un des jeunes militaires qui ont le mieux profité des exemples de gloire qu’ils ont eus sous les yeux en entrant dans la carrière des armes, M. d'Albenas, chef d’escadron d’état-major, et auteur des Epliémérides militaires, est né aussi dans le bourg de Sommières.

C’est un tableau bien digne de l'attention d’un spectateur philosophe, que cette réunion d’une vingtaine de villages, peuplés de simples paysans professant tous la religion réformée, attachés à leur culte jusqu’à l’enthousiasme, d’une fidélité inébranlable au gouvernement , et présentant le phénomène, unique en Europe, de dix-huit mille agriculteurs unis comme des frères, et vivant non seulement dans l’aisance, mais dans une abondance à laquelle le luxe même n’est pas étranger. Un fait justifiera cette dernière assertion. : presque tous les paysans vaunajoU ont de quinze cents à deux mille francs de rente ; un grand nombre en a cinq , six , sept ou huit mille, et l’on m’en a cité plusieurs qui tirent annuellement de vingt-cinq à trente mille francs

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de leurs récoltes. Je ne parlerais point de leurs richesses, si je n'avais à les louer de leurs vertus.

J’ai remarqué particulièrement le village du Grand-Gallanjues , bâti sur le penchant d’une colline, et qui se dessine en amphithéâtre d’une manière très pittoresque. Au plus haut de la colline est l’ancien château ; cet élégant édifice a été transformé en un temple destine au culte protestant.

J'ai été fâché d’apprendre, et de me convaincre par mes yeux, que, dans ce bon pays de la Vannages, si recommandable encore par la probité, la bonne foi, l’antique vertu, le. luxe des villes se soit introduit depuis quelques années à la suite des richesses. Ce luxe, destructeur des biens qui l'ont fait naître, se remarque sur-tout dans les ameublements et dans la parure des femmes; les Vaunajolcs, jusqu’à ces derniers temps, n’avaient pas osé quitter le juste ([indienne; tout au plus, dans les grands jours de fctc, se permettaient-elles le corset de nankin: maintenant ces étoffes trop simples ont fait place à la percale, à la mousseline, aux plus riches dentelles, et je tiens de M. Portefaix, premier bijoutier de Nîmes, qu’il vend plus de diamants aux grosses fermières à' Aigues-Vives qu’aux petites-maîtresses de la rue Dorée ou du boulevarl de la Comédie.

Le grand village de Vauverl, qui prétend au tiire de ville, et qui le mérite plus que beaucoup d’autres sous tous les rapports, a été pour moi l’oc-

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casion d'un autre étonnement : ses habitants, riches vignerons, ont la passion du spectacle; ils ont fait bâtir une salle dans laquelle une troupe, composée des débris de celle de Tarascon et d'Arles, joue la comédie et le vaudeville : lors du passade de Talma , il «avait été question de lui envoyer une députation pour lcngagcr à se détourner un peu de sa route, et à venir donner une représentation à Vauvert. L'exécution de ce projet a été ajournée à son premier voyage dans le Midi.

En entrant dans le village de Milliauil je me suis aperçu que j’approchais de Nîmes. La première maison que l’on voit à droite, sur la grande route, n’offre plus que quelques débris de murs extérieurs. Àp rès avoir été pillée et ensuite incendiée, elle a enfin été démolie; cette maison appartenait à M. Teuton. Ai-je besoin de dire qu’il est protestant? Tout vis-àvis se trouve nue maison de forme assez élégante, et nouvellement peinte d’une couleur rosée; j’ai appris quelle appartenait à l’adjoint du maire, lequel était alors et est encore aujourd’hui en fonctions; il est probable que la maison Teulou était bien solidement bâtie, car on a mis six mois à la démolir.

J'arrive à Nîmes, et je ne traverse pas sans une profonde émotion ce faubourg du chemin de Montpellier, où se sont commis, en juillet, août, septembre, et octobre i8i5, la plupart des assassinats qui ont marqué cette cruelle époque. J’avais à choi-

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sir entre Y hôtel du Louvre et celui du Luxembourg ,• je me suis décidé pour ce dernier, par des raisons qui me sont personnelles.

Commençons par quelques observations générales sur la populatiou de cette ville : elle est d’environ quarante mille âmes, et peut se diviser en quatre classes, dans chacune desquelles il est aisé de remarquer une différence assez sensible de mœurs et de caractères.

A tout seigneur, tout honneur : les nobles sont peu nombreux à Ni mes, et ce n’est que depuis les événements de 1 8 1 5 qu’ils se sont ralliés, et forment une espèce de corps ; avant cette époque , ils ne se cachaient pas, ils se perdaient dans la foule. 11 m’en coûte de dire qu’ici, comme ailleurs, plus qu’ailleurs peut-être, la haine des institutions libérales est, à quelques exceptions près, le caractère distinctif de la noblesse. Sans être possesseurs de grandes fortunes, sans compter un aussi grand nombre d’hommes habiles que les autres classes de la société, on les a vus, dans ces derniers temps, exercer une très grande influence politique : pour en apprécier les avantages , il suffit d’en connaître les moyens et les résultats.

En parlant du commerce, comme il n’est ici question que de l'identité des mœurs, je comprendrai dans cette catégorie les bourgeois, les propriétaires fonciers, et les principaux marchands. Cette

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classe, la plus nombreuse, la plus industrieuse, et la plus riche, offre une foule d’hommes respectables et de citoyens vertueux.

Entre cette classe et celle du peuple se trouvent les divers états qui participent de l’une et de l’autre. Un peu moinsd'élégance dans les vêtements, et l'usage habituel du patois languedocien, sont la nuance extérieure qui la distingue du commerce. Ici, point de prétentions à la mode, au bon ton, au bon goût: l’ambition des hommes n’a qu’un but, gagner de l’argent ; l’amour-propre des femmes qu’un objet , s’effacer entre elles.

Le f>euple. Que dire du peuplede Nîmes ? j’ai fait cette question à deux personnes également bien placées pour y répondre. « Ce peuple, m’a dit l’une, est laborieux, patient, actif, industrieux; voyez-le dans les ateliers, daus les manufactures, toujours gai, vif, serviable, et spirituel. i> « C’est une borde de brigands , m'a répondu l’autre , courant au meurtre, au pillage, à l’incendie; dansant autour de l'instrument de mort, et insultant sans pitié à la victime qu’on immole. » Que conclure de ces deux assertions contradictoires? qu’il y a deux peuples ù Nîmes, ainsi que dans toutes les grandes réunions d'hommes; que ce dernier est bon ou méchant, humain ou cruel, paisible ou tumultueux, selon les circonstances où il se trouve , les interets qui l’animent , et l'impulsion qu'il reçoit de ceux qui l’agi-

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tcnt ; avec cette seule différence que le peuple de Nîmes et du midi de la France, en général, une fois libre du frein des lois, s’arrête d’autant plus difficilement qu’il y a dans ces contrées plus de fanatisme dans les esprits, et plus d’effervescence daus les passions.

Le commerce de Nîmes a principalement pour objet la fabrique des mouchoirs dits madras; des étoffes et des bas de soie; la pelleterie, la bonneterie, et les huiles. Les deux premières branches de ce commerce ont long-temps répandu dans Nîmes l'opulence parmi les négociants, et l'aisance parmi les ouvriers; cette grande activité a fait tout-àcoup place à la langueur : si l’on observe que cet état de choses date de la paix extérieure, on sera bien forcé d’en chercher la cause dans les troubles civils dont elle a été suivie.

Il n’est pas inutile d’ajouter que les catholiques se font nue loi sévère de ne donner du travail qu’à des hommes de leur religion. Les aumônes même ne sont que trop soumises à cet esprit de secte, qui, dès-lors, doit prendre le nom de fanatisme. Loin de moi de justifier, en l’expliquant , celte restriction que l'on apporte ici à l’exercice de la première des vertus humaines! Les catholiques n’ont aucune excuse: en vain me diront-ils que le cœur se glace, et que la main se retire d’cllc-mémc, à la vue d’uu mendiant qui vous demande aujourd'hui l’aumône

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avec humilité, lorsqu’on peut se souvenir qu’il vous la demandait deux aus auparavant en vous mettant le pistolet sur la gorge : je n’admets point qu’on puisse fonder sur des exceptions, quelque nombreuses quelles soient , une règle contraire à la religion et à la bienfaisance. 11 est pourtant, à Nîmes, des hommes qui ne sont, à cet égard, ni protestants ni catholiques ; malheureusement la liste en est bien courte.

J’ai passé huit jours à parcourir la ville, à examiner les mouumcnts, à observer les hommes; j’ai recueilli des notes pour deux ou trois discours; en fidèle historien des faits, je n'oublierai ni le respect que l’on doit à la vérité, ni les égards que l’on doit aux vivants.

Ermite es province, t. h.

MŒURS N1MOISKS.

celui des hommes qui l’habitent. C’est là que vivait , que devait vivre un homme que l'horreur publique a signalé dans vingt écrits comme le chef d’uue horde d’assassins : il a , dit-on , changé de domicile pour ne pas entendre les cris déplorables de la famille du malheureux Clos, un de ceux envers lesquels ce monstre du Midi s’est empressé de remplacer et de prévenir la justice, pour me servir de l’expression de son apologiste.

,On m’a fait voir, dans le faubourg du chemin d’Dzès, la maison d’un aballeur de protestants: c’est le nom que ce misérable s’est donné à lui-même, et que justifient à-la-fois ses crimes et sa profession. C’est dans ce même faubourg , je demande pardon du rapprochement , que demeure M. Cavalier, EX-procureur-gënéral de la cour royale, et maintenant président honoraire: s’il ne put, en 1 8 1 5, arrêter la fureur des assassins, aux poignards desquels il était lui-tnème désigné, il demeura du moins inébranlable au poste de la justice ; il recueillit tous les renseignements qui lui furent adressés, les transmit directement à l’autorité supérieure par une correspondance journalière qui dura cinq mois : il perdit enfin sa place.

En parcourant dans l’est le faubourg du chemin (f Avignon , je me suis arrêté devant la maison du savant Seguier, à la sagacité duquel on doit la découverte de l’inscription de la maison carrée : j’aurai

MOEURS Pi J MOÏSES.

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occasion d’en parler en visitant.un autre jour les précieuses antiquités de cette ville.

De la rue Notre-Dame au faubourg du chemin de Montpellier, situé au couchant, le trajet est d’autant plus court que l’on passe devant le palais de justice et le bel amphithéâtre antique, vulgairement appelé les Arènes: ce faubourg, et celui du Cours-Neuf, qui l'avoisine , ont été les principaux théâtres du pillage et des massacres de 1 8 1 4 - J’ai vu la place où les deux infortunées sœurs Aurès , arrachées de leur maison, furent égorgées ensemble le 20 août, â dix heures du soir : je ne puis me résoudre» faire frémir mes lecteurs au récit des cruautés que des tigres à figure humaine exercèrent sur ces malheureuses filles.

Après avoir passé devant la porte de France, et suivi le mur du cimetière dans toute sa longueur, 111e voilà parvenu à l’extrémité du Cours-Neuf. Le tableau que j’ai sous les yeux a quelque chose d’imposant : au nord la Fontaine, promenade charmante que l’on peut voir avec plaisir même après les Tuileries, dont clic est le diminutif. Sur le plus haut point de la colline, au pied de laquelle se trouve la Fontaine, s’élève l’ancienne Tour-Maçpie, que l’on voit d'aussi loin que le dôme du Panthéon, et qui est, pour les Nimois, ce que Notre-Dame de la Carde est pour les Marseillais au retour d’un long voyage; enfin à droite et à gauche une longue suite

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