‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 12 sur 39 · MILHAUD ET LODÈVE · texte numérisé non relu

MILHAUD ET LODÈVE

deuxième était là. Le colonel Laujon faisait partie du premier bataillon de l’Hérault, qui forma le noyau de cette invincible demi-brigade, avec laquelle il combattit quinze ans, et qu’il n’a quittée que criblé de blessures.

C’est un des bienfaits du commerce et de l’industrie d’éloigner ou du moins d’affaiblir les discordes civiles : plus active, plus industrieuse que les autres villes du Midi, Lodève a moins souffert, dans ccs derniers temps, des troubles et des réactions qui ont tourmenté cette belle partie de la France; ce qui ne veut pourtant pas dire que cette ville n’ait eu scs jours de folie et de persécution, mais ils ont passé plus vite, et n’ont pas eu ce caractère de fanatisme et de cruauté qui les ont signalés ailleurs. Quand il serait vrai qu’à Lodève ou eût mandé à la mairie un jenne homme qui portait trois cachets à sa chaîne de montre, l’un en cristal, l’autre en saphir, et le troisième en cornaline, et qu’on lui eût fait subir un interrogatoire sur le rapprochement séditieux de ces trois couleurs ; quand il serait bien prouvé que, pendant quelque temps, on ait forcé les bisets de la garde nationale à endosser un habit d’uniforme déposé au corps-de-garde, et dont on leur faisait payer le loyer dix sous, ce qui faisait par an, pour chaque habit, un produit de i8o francs; quand j'aurais vu de mes yeux l’avanie faite à de pauvres comédiens, pour avoir lu sur le théâtre,

MILIIAUD KT LODEVE.

avec l'autorisation de M. le commissaire de police, des vers où l’on avait l’insolence de dire « qu’il y a plus à gagner pour les mœurs aux bonnes pièces de Molière qu’aux meilleurs sermons; » quand l’autorité municipale, dans une sainte indignation contre une maxime usée A force d’avoir été dite et redite, aurait pris à parti le commissaire, chassé les comédiens, et fait rire à ses dépens tous les bons esprits; tout cela prouverait encore qu’une ville du midi de la France, où il ne s’est pas commis déplus grandes vexations, où le parti dominant n’a pas eu de plus grands torts à se reprocher, doit s’estimer heureuse, et peut être citée comme modèle. Ce n’est pas seulement aux dispositions paisibles de ses habitants que Lodève est redevable de la tranquillité dont elle jouit; la sagesse, la modération de ses magistrats y ont puissamment contribué; le sous-préfet, M. Dorlel de Tessan , a droit à la meilleure part dans cet éloge: les dénonciateurs, les réacteurs, n’ont point trouvé d’accès près cet administrateur habile et respectable, qui a su se concilier, dans les temps les plus difficiles, l’estime et l’affection de ses concitoyens.

M. de Tessan a été secondé avec beaucoup de zèle, dans le bien qu’il a fait, par son secrétaire, M. Bellugon, ancien directeur du collège de Lodève, un des hommes les plus éclairés et les plus instruits que la France possède; il a perdu cette der-

Ml LII AUD ET LODÈVE. 6|

nière place, qu’il occupait avec tant de distinction, par suite de ce système anti-philosophique et antisocial, qui tend à remettre l’éducation publique aux mains des prêtres.

C’est encore un homme de beaucoup de mérite que ce docteur Damian, avec lequel Auguste m’a fait déjeuner à Lodève, avant de nous mettre en roule pour Montpellier. Ce médecin, honune de savoir et d'esprit, vient de faire une cure très extraordinaire. Les habitants du village de Vendémian se croyaient atteints d’une maladie épidémique, et déjà quelques uns étaient morts d’un mal qu’ils n’avaient pas; leur imagination seule était attaquée; c’est elle qu’il fallait guérir; le docteur y réussit : les bonnes femmes et le barbier du village avaient prononcé que la contagion se communiquait par le seul attouchement des vêtements du malade; le docteur porta le bonnet et la veste de ceux que l’on croyait le plus maléficiés, les visita dans leur demeure, passa deux heures entières auprès de leur lit, et les guérit d’un mal réel, en les délivrant d’une frayeur chimérique.

PÉZKNAS.

s® xxxix. [ 3 o juin 1818.]

PÉZÉNAS

Ixi terra molle, tieta e itilcltosn ,

Simili a se C ahitator protluce.

Tasse.

(.'cite terre riante et ('racimsc produit des habitants qui lui ressemblent.

Nous sommes partis de Lodève à cinq heures du matin; à neuf, nous déjeunions à Clermont. La rivalité entre ces deux petites villes est une chose fort remarquable; toujours prêtes à eu venir aux mains, il n’y a cependant jamais eu entre elles d’hostilités qu’en paroles. La plus grande injure que I on puisse dire aux habitants de Clermont, c’est d’appeler leur ville Clermont-Lodève; ils veulent être de Clermont- T Hérault; j’ai déjà parlé d’une réclamation semblable de la part des habitants de Villeneuve, et je trouve tout naturel qu’une ville aime mieux tirer sa désignation spéciale du fleuve qui l’arrose que d’une ville voisine qui semble s’arroger par-là une sorte de protection féodale.

PÉZÊNAS.

Les Clcrmontais ont un amour de l’ordre qui se manifeste dans le désordre même ; on n’y a pas oublié que, dans un temps de trouble, les deux partis qui divisaient la ville ont nommé chacun leur mairc'j auquel ils ont obéi pendant la durée des événements. Cette mesureiine fois adoptée, tout s’est passé sans tumulte et sans bruit; les deux maires siégeaient dans le même hôtel-de-ville ; et ce qu’il y a de remarquable, c’est que ces deux hommes, d’opinions opposées comme compétiteurs , ont manifesté la même volonté du moment qu’ils ont eu le même pouvoir.

Cette ville est fort industrieuse ; on y fait un commerce considérable de ces draps pour le Levant qu’on appelle londrins, et des cuirs qui sortent de scs tanneries. Indépendamment de scs produits industriels, Clermont est riche de la fécondité de son sol.

Le goûtdes habitants pour les jeux de théâtre est une véritable passion ; et dans l'impossibilité où ils sont d’entretenir un spectacle public permanent, ils jouent la comédie bourgeoise avec une émulation, avec une ardeur qui a souvent donné lieu à des scènes plus plaisantes que celles qu ils représentaient.

Le général qui nous a accompagnés jusqu’à Pézénas nous a conduits à la Tour. Cette terre magnifique, appartenant à son oncle, M. F , était jadis

PÉZÉN AS.

un apanage de l’ordre de Malte; elle était alors affermée quinze cents francs; elle en rapporte aujourd’hui vingt-cinq mille à son propriétaire : c’est ainsi qu’en France on laissait jadis en friche des terrains que des bras libres ont rendus à l’agriculture, et sur lesquels se nourrissent maintenant un grand nombre d'individus. Le beau domaine de la Tour à été transformé en un vaste jardin où le blé, le vin , les figues, les amandes, croissent en abondance; le bien des moines est véritablement béni, on s’en aperçoit depuis qu’il a passé dans des mains laborieuses.

Depuis la Tour, nous avons suivi les bords de l’Hérault jusqu’à Paulhan, où l’archevêque de Bcrnis, neveu du cardinal, attend sa confirmation à l’archevêché de Lyon : ce prélat jouit dans le pays d’une considération d’autant plus honorable qu’il la doit moins à ses dignités et à son nom qu’au bien qu’il fait et aux vertus dont il donne l’exemple.

En face de Paidhan, sur l’autre rive de l’Hérault, se trouve le beau château de Lavagnac, aux environs duquel Molière , allant un jour de Gignac à Pézénas, reconnut que sa valise était égarée : « Ne cherchez pas, dit-il à ceux qui l’accompagnaient; je viens de Gignac, je suis à Lavagnac , j’aperçois le clocher de Montagnac , au milieu de tous ces gnac ma valise est perdue. » Eu effet, il ne la retrouva

PÉZËNAS.

Il n'y a qu’un pas de Paulhan à Lésignan; nous nous y sommes arrêtés pour visiter le château des anciens comtes Carrion de Nisas; non que ce château ait rien de remarquable, mais il nous rappelait un homme instruit, spirituel, brave, et bon citoyen.

Nous voici à Pézénas.

Je ne sais quelle espèce de ridicule s est attaché au nom de cette ville, et par quelle fantaisie on s’est avisé d'en faire la patrie du baron de la Crasse ? Quoi qu’il en soit, la part du persiflage est faite; voici celle de la vérité : intérieur assez laid , situation charmante, centre d’un commerce immense en esprit-de-vin, salpêtre, potasse et produits chimiques; ces dernières branches de commerce sont dues tout entières à un membre de la deuxième assemblée législative, M. Henri Reboul, homme très savant, très modeste, et par conséquent assez philosophe pour cacher sa vie dans une solitude aimable et profonde. La justice et le bon sens d'un côté , la sottise et la mauvaise foi de l’autre , ont fait séparément le portrait de cet homme estimable; il n’est pas besoin de dire où se trouve la ressemblance. Il faut convenir que c’est un peu sa faute s’il a des ennemis : on était au moment de lui pardonner sa supériorité; il s’est moqué de ses juges; la vanité a porté plainte, et la sottise a rendu l’arrêt : c’est dans l’ordre.

Je suis logé à l’auberge de la Paix, dans une

EnftlTE K.V PROVINCE , T. II. 5

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chambre immédiatement au-dessus de la ci-devant sacristie des pénitents blancs. Cette découverte m’a conduit à savoir que la belle et vaste auberge de la Paix avait été bâtie sur l’emplacement d’une des trois chapelles où se réunissaient après boire les frères blancs, noirs et gris, pour y chanter, en latin, des psaumes dont ils n’entendaient pas le premier mot.

Mais voyez un peu ce que c’est que de nous et de nos chapelles ! celle des pénitents blancs a été transformée en une très belle auberge ; celle des pénitents gris est devenue une très bonne fabrique d’esprit-de-vin , et celle des pénitents noirs a été métamorphosée en une jolie salle de spectacle.

A propos de spectacle et de Pézénas, je n’oublierai pas de dire que c’est ici que notre grand, notre immortel Molière a fait ses premiers essais dramatiques. Les bonnes tètes du pays sont assez généralement d’accord sur ce point, qu'il a recueilli, à Pézénas même, bon nombre des traits de caractère disséminés ensuite dans plusieurs de ses chefed’œuvre.

Au moins est-il sûr qu’on trouve consignés dans les archives de la ville, des ordres du prince de Conti aux conseils municipaux de Pézénas, pour qu’ils aient à fournir « au sieur Poquelin de ' Mo-

1 De Molière , entendez-vous, messieurs les faiseurs d'épitaphe* modernes?

PÉZÉNAS. 67

Itère, des charrettes, à l’effet de transporter lui, sa trempe et les décorations de son théâtre dans les communes voisines où il va donner des représentations de ses pièces. »

Dans ce temps-là les boutiques de barbiers étaient , comme ont été depuis les cabarets, comme sont aujourd'hui les cafés, le rendez-vous des oisifs, des politiques, des originaux du pays, et le foyer de la chronique scandaleuse. Molière , pendant son séjour à Pézénas , se rendait régulièrement chez le barbier en vogue, nommé Gély. Là, il avait coutume de s'asseoir dans un fauteuil qui restait vide lorsqu’il ne venait pas à l’assemblée : ce précieux fauteuil a passé , par droit d’héritage , aux successeurs de Gély, que l’on connaît par noms et prénoms ; il est maintenant entre les mains de M. Astruc , docteur en chirurgie. Je proposerais volontiers àux membres de l’académie française de se cotiser pour en faire l’acquisition, bien entendu qu’il y resterait vide, comme chez le barbier de Pézénas.

Plusieurs hommes célèbres, passant par cette ville, ont tenu à grand honneur de s’y asseoir. Dans un séjour de peu de durée que fit ici M. Picard, et pendant leqttel les habitants de Pézénas lui donnèrent une fête , on lui offrit à table le grand fauteuil ; mais M. Picard sie refusa modestement aux vives instances qui lui furent faites d’occuper ce siège vénérable.

PÉZÉNAS

Une énorme et grotesque représentation d’un cheval , dont les formes et les proportions annoncent suffisamment la barbarie des temps qui l’ont vu naître, est un des monuments publics dont les habitants sont le plus fiers ; il est connu souslc nom de poulain. Porté par huit hommes, il précède les officiers municipaux dans toutes les cérémonies d'apparat; et, en général, le plus ou moins de solennité d'une fête publique, à Pézénas, s’annonce d’un mot: le poulain sort; ou bien : le poulain ne sort pas. Pour ajouter à la bizarrerie de cette grossière représentation , le poulain porte deux mannequins d’homme et de femme; la femme est en selle et l'homme est en croupe. 11 y a là-dessous quelque allégorie que je n’ai pu découvrir.

Je ne sais pas à quel roi Pézénas a l’obligation de son poulain; mais je sais que cette ville doit à Ilenri IV un très beau collège , fondé à la demande du père de cet infortuné duc de Montmorency décapité à Toulouse.

Il y a vingt ans qu’un ancien père de l’oratoire, M. Saint-Cristol, retira des ruines révolutionnaires cet utile établissement, où il sut concilier la tradition des bonnes études et l'application des nouvelles doctrines.

Je ne crois pas qu’il existe ailleurs de vue plus riche, plus variée , que celle dont on jouit du haut de la plate-forme du château: j'ai remarqué sur-tout

PÉZÉNAS

cette petite rivière qui coule mollement sous ses murs, et va se jeter dans l’Hérault, à travers de riantes prairies. Pline l'ancien parle des eaux de cette rivière comme très avantageuses pour le lavage des laines : l’expérience a prouvé la justesse de cette observation, à en juger du moins par les fortunes considérables que cette branche d’industrie a élevées dans cette ville.

C’est une chose très curieuse que le marché aux eaux-de-vie; on y joue à la hausse et à la baisse; on y vend des vins à livrer, comme on vend des rentes à livrer à la bourse de Paris. A l’époque de la livraison, si le prix a varié, on se contente ordinairement de payer la différence.

On m’a cité, parmi les négociants les plus distingués, M. Privât, ancien maire deMèze. Ce citoyen estimable, qui jouit ici de la plus grande considération, fut balotté pour les dernières élections avec M. de Floirac: le premier paraissait avoir la majorité des suffrages; mais le second obtint la majorité des voix : celui-ci fut nommé.

Sur la foi de certaines personnes je m’étais faussement imaginé que, dans cette étroite enceinte, dans cette impasse méridionale, on s’occupait uniquement de la culture de la vigne et de l’olivier, qu’on y vivait étranger à tous débats politiques; et voilà que j’observe que la petite ville de Pézénas a sa petite exaltation, scs petites prétentions, ses

PÉZÉNA8.

bons et francs royalistes constitutionnels, et ses sycop hantes politiques; quelle a eu sa petite épuration, sa petite réaction, et, pour comble de drôlerie, quelle a... qui le croirait ?... ses ultrà !!! Des ultrà à Pézénas!... en bien petit nombre, il est vrai; mais enfin tout autant qu'il en faut, ou du moins qu’il en fallait pour épurer une mairie dans le bon temps. Le maire qu’on jugea nécessaire d’expulser était un très riche et très habile cultivateur, payant six mille francs de contributions, doué d'une force physique et morale vraiment prodigieuse, ennemi déclaré de tout excès révolutionnaire. Depuis dix-huit ans qu’il occupait la place de maire dans cette ville , l’ordre et la tranquillité publique n’y avaient pas été troublés un seul moment. A l’époque de la restauration , certaines gens avisèrent que cet excellent citoyen aimait passionnément la charte que le roi venait de donner à la France, et qu’il était résolu à la prendre pour régie unique de conduite ; dès-lors on le pria d’aller veiller à la culture de ses prés, de ses luzernes, et des plus beaux vignobles du pays : peut-être pouvait-on mettre un peu plus de formalités avec un homme qui avait commencé son administration par purger la ville des assassins qui la désolaient, et qui en avait signalé les derniers jours en préservant scs administrés, par une contenance pleine de vigueur et d’audace,

PÉZÉNAS

des attentats qui avaient marqué à Montpellier le passage des miquelets de Nîmes. Ces petits services n empêchèrent pas quon ne déplaçât comme bonapartiste celui qui s’était vu destitué comme royaliste dans les cent jours. Il ne daigna pas arguer de cel alibi moral; et bien persuadé, comme Voltaire, qu’il n’y a rien de mieux à faire que de cultiver son jardin, M. Sales ne se l’est pas fait dire deux fois, et il s’est retiré en formant, comme Thémistocle, le voeu que ses concitoyens n’aient jamais occasion de le regretter.

Ce vœu n’a pas été tout-à-fait exaucé : le nouveau préfet de l’Hérault, M. Creusé de Cesser, vient d’avoir recours à lui pour rétablir et cimenter la paix entre les cathoUques et les protestans de Filteveyrac 1 , horriblement exaspérés les uns contré les autres. M. Sales n’a point refusé de se charger de cette mission difficile, et s’en est acquitté avec ce caractère de fermeté et de justice qui l’ont fait connaître d’une manière si honorable aux époques orageuses de sa mairie.

C'est d’un habitant catholique de Villeveyrac que j’ai appris par quels moyens et par quels discours M. Sales parvint à rétablir le calme dans cette commune, où le fanatisme était au moment de signaler ses fureurs. “ Dimanche dernier, me dit-il, le èorn-

1 Commune voisine de P&éoas.

PÉZKNAS.

mi ~.sa ire de M. le préfet nous convoqua tous. Voici ses premiers mots :

■■ Messieurs, vos divisions doivent cesser : la charte « le commande ; le roi le veut; il est le père de tous « les Français, quel que soit le culte qu’ils profes- « sent : vous ne pouvez pas plus contrarier ses vues, “ ni les uns ni les autres, que vous ne pouvez em- « pêcher le soleil de mûrir vos moissons et vos rai- <• sins, m'entendez-vous?... Je viens de la part de « M. le préfet vous porter cet évangile de salut, et “j’y viens avec d’autant plus de plaisir que vous me « connaissez, que vous êtes tous convaincus, catlio- « liques et protestants, que c’est la parole du roi « que j'annonce. Qui de vous oserait résister à cette « volonté paternelle?... »

« Ce langage d’un homme de bien, prononcé avec l'accent de la force et de la confiance de la raison, produisit sur l’assemblée un effet magique: la réconciliation fut franche et entière ; l’on se sépara aux cris mille fois répétés tf union et d'oubli, et le brave, le vertueux conciliateur, fut porté plutôt que conduit en triomphe à la mairie, où il acheva de cimenter la paix dans une conférence avec les principaux citoyens de l’une et de l'autre communion. n

Cet heureux état de choses durera, j’en suis sûr, à moins pourtant que les missionnaires ne passent par-là.

LA BOULANTE.

K° XL. [l6 JUILLET 1 8 I 8.J

LA ROULANTE

Ami du bien , de l'ordre , et de l'humanité , \x véritable esprit marche avec b bouté.

G «cas rr.

Je retrouvai mon ami le colonel exact au rendezvous que nous nous étions donné à Pézénas, où je me séparai d’Auguste, qu’une affaire pressante rappelait à Paris. Pendant la journée que nous passâmes ensemble dans cette petite ville, il acheva de me faire connaître tout ce quelle renferme d’intéressant. Il me montra la maison qu’babitait le dernier et malheureux duc de Montmorency à l’époque de son procès. Elle est maintenant occupée par deux bourgeois qui ne s’y trouvent pas très convenablement logés. Il me conduisit chez un juge de paix qui possède une belle bibliothèque et un riche cabinet de médailles : ce savant, très digne par ses connaissances en numismatique d’occuper un des fauteuils de l’académie des inscriptions, aurait voulu me conduire à la société littéraire du pays; mais

LA ROULANTE

elle ne tient ses séances qu'à l'époque où les coqs d’Inde truffés du Périgord viennent orner les tables des honorables membres. Cet oiseau, également chéri des pères de la compagnie de Jésus et des académiciens de Pézénas, est à-la-fois le sujet des prix que l'académie décerne, et le tribut que chaque nouveau membre est tenu de lui payer. Mon colonel prétend que cela vaut bien un discours académique.

Cependant tout ne se passe pas en dîners à l’académie de Pézénas: l’un de ses membres a traduit Horace en vers français; un autre académicien, qui n’est, dit-on, pas étranger aux travaux du premier, vient aussi d'achever la traduction en vers des Animaux parlants de l’abbé Casti. On fait l’éloge de cet ouvrage inédit; mais il ne sera probablement pas connu du public aussi long-temps que le traducteur se trouvera sous la férule fiscale de l’université.

Pézénas a donné le jour à quelques hommes célébrés, au premier rang desquels il faut placer le chimiste Venel, ami de d’Alemhert, et l’un de ses plus utiles collaborateurs dans le grand travail de 1 Encyclopédie : le fameux tribun Curée et le colonel Carrion-Nisas, également distingué comme écrivain et comme militaire, sont nés dans cette ville.

Le colonel exigea que je raccompagnasse chez un de ses amis, membre de l’académie des sciences,

LA ROULANTE

lequel habite une maison de campagne assez loin de la ville. Le chemin de traverse que nous suivîmes passerait, dans toute autre partie de la France, pour une route de première classe des mieux entretenues: nous cheminions tantôt entre deux haies de grenadiers et de jasmins en fleur, tantôt entre des fossés dont les bords, semés de thym, de romarin et de lavande, embaument l’air que l'on aspire avec délices.

Nous arrivâmes à l’entrée d’un vallon solitaire au fond duquel se présentent de grandes masses de bâtiments au milieu d’un petit bois de chênes, ressource bien précieuse sous le ciel brûlant de ces contrées.

« Ce monsieur chez qui vous allez , nous dit l’homme qui portait notre petit bagage, se ruine, à ce qu’on dit chez nous, à cultiver ses terres d’après des méthodes inconnues à nos pères. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il a trouvé le moyen d’obtenir des fourrages abondants sur un terrain très sec ; de multiplier les engrais dans un pays où ils sont très rares; de supprimer les jachères , et de faire venir de la vigne là où il était bien convenu qu’elle ne pouvait jamais croître. Aussi voyez-vous que ces garrigues que vous avez remarquées, en sortant de Pézénas, ont tout-â-fait disparu ; les gens de journée qu’il emploie disent bien que M. N... retire de ses terres le triple, le quadruple de ce quelles rapportaient il

LA BOULANTK.

y a quinze ans ; mais les bourgeois n’en soutiennent pas moins que c'est un homme singulier, qui prétend que l’art de cultiver la terre se perfectionne comme tous les autres , que ce n’est pas manquer de respect à la mémoire de nos aïeux que d’abandonner leurs préjugés et leur routine - d’où ces messieurs concluent que c’est un fléau pour un pays qu’un homme comme celui-là. Mais ils ont beau dire, les acquéreurs de biens nationaux, qui n’ont rien à perdre, imitent M. N..., et s’enrichissent par ces moyens révolutionnaires. Les soldats qui ont quitté l’épée pour reprendre la charrue vous soutiennent hardiment que le savant laboureur a raison, et que, dans les pays étrangers qu’ils ont conquis autrefois, les paysans qui ont le malheur de savoir lire et écrire enverraient paître nos bourgeois avec leur vieille méthode, et se dépêcheraient de suivre des conseils dont chaque moisson prouve l’excellence. Tous tant que nous sommes, nous autres gens de campagne, nous serions assez disposés à croire ce que nous disent nos vieux soldats, si ce n’est que la plupart d’entre eux ont servi autrefois la république, et que nos messieurs poudrés nous assurent qu’on ne doit pas avoir de confiance en ces gens-là. n

Le plaisir que nous trouvions à faire jaser ce brave homme abrégea beaucoup la route: nous arrivâmes à l’habitation de cet ami du colonel , qu'une indis-

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position obligeait à garder la chambre. En y entrant, sans avoir été rencontrés par personne, nous nous trouvâmes placés en face d’un paysage du Poussin, et derrière un fauteuil dont l'énorme dossier ne laissait apercevoir que le haut de la tête du maître de la maison ; près du fauteuil , une jeune femme assise, tenant d’une main un enfant à la mamelle, et de l’autre un livre quelle lisait à haute voix. Des sons étrangers frappent mon oreille, j’arrête le colonel et j’écoute : quelle est ma surprise , une femme lit Sophocle, et c’est Electre qui s’écrie dans sa langue maternelle:

il çiXrarov ptv7jpxZov àvrp&>7rwv eu oî Wuyÿn Ôp»*Tot# Xoifrov, etc. *.

L’attention que je prêtais à ce spectacle inattendu ne m’empêcha pas de remarquer, près d’une fenêtre, unejcune personne qui copiait un tableau. Quelques instruments de physique, des piles d’in-folio, séparaient de la première scène, qui se passait près de moi, un vieillard et une autre jeune femme qui faisaient ensemble une partie d’échecs. Celle-ci nous aperçut la première. Se lever, venir à moi, me nommer, m’accueillir delà manière la plus affable, fut pour toute l’aimable famille l’affaire du même instant. « Soyez le bien venu, me dit le maître de

‘ Souvenir de mon clier Oreste, souvenir qui «oit le plus doux parmi les hommes! etc.

LA BOULANTE.

la maison ; nous vous voyons pour la première fois, mais vous étiez annoncé, et votre cellule est préparée dans notre ermitage. Vous vous y plairez, car nous avons trouvé le moyen d'y réunir, sous le plus beau ciel du monde, tous les agréments de In société la plus civilisée à toute l'indépendance de la vie nomade. J'ai beaucoup aimé les sciences et les arts, je les cultive encore, et j'ai eu le bonheur de voir mes goûts partagés par les plus chers objets de mes affections. Dans mon laboratoire de chimie, je n’ai pas d’autre préparateur que ma femme : vous venez d’être témoin de la manière dont elle remplit près de moi l’office de lecteur. Croiriez- vous qu’elle s’est livrée, à mon insu, pendant un an, à l’étude du grec, dans la seule intention de me ménager une surprise agréable pour le jour de ma fête, qu elle m’a souhaitée dans la langue d’Homère? ce qui ne l’empécbe pas d'allaiter son enfant, de conduire son ménage, et de m’aider dans les calculs qu’exigent les observations que j’ai faites autrefois sur la mesure des bautenrs par le baromètre. Une amie, de l’esprit le plus élevé, nous a suivis dans notre solitude, où nous serions bien près du bonheur, si nous pouvions échapper à de cruels souvenirs. Désabusé promptement de l'ambition, du pouvoir, des richesses, et même de la glaire littéraire, car j’ai essayé assez de toutes ces choses pour me convaincre que j’en pouvais' obtenir

LA MOULANTE.

davantage, et que néanmoins j’étais né pour une destinée différente, je me suis livré entièrement aux améliorations agricoles. J'ai entendu gronder le dernier orage autour de ce vallon, et il a éclaté loin de moi. Le succès a justifié des perfectionnements que mes voisins commencent à comprendre et qu’ils imiteront bientôt. »

J’ai passé deux jours dans cette habitation, où j’ai trouvé le modèle achevé de tout ce que les affections du cœur, la culture de l’esprit et l’amour du bien peuvent faire pour le bonheur d’une famille dans l’intérêt général de la patrie. Ce n’est qu’au bout de quelques heures que j’ai appris le nom de la personne chez laquelle je me trouvais, et dont j'avais parlé sur la foi d’autrui dans mon discours précédent.

Je suis revenu à Pézénas pour y prendre place dans une de ces voitures très communes dans le midi de la France, et très commodes pour le genre d’observations auquel je me livre, parcequ’elles marchent à petites journées, ne vont jamais que d'une ville à l’autre, et qu elles ne transportent guère que les habitants du pays.

Le hasard, qu’on peut appeler la providence des voyageurs, me fit rencontrer dans cette roulante un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui me força de prendre, dans le fond de la voiture, la place qu’il y occupait; un négociant de Montpellier, de retour

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du marché de Pézénas, et un chevalier de l’ordre du Saint-Sépulcre, qui venait de faire ce qu’on appelle en patois languedocien castelléja, ce qui ne peut guère se traduire en français que par une périphrase, piquer l’assiette de château en château. Le chevalier tenait le dé au moment où je montai en voiture, et la première phrase que j’entendis me mit au courant de la conversation et du caractère du principal interlocuteur.

•< La bonne foi, disait-il, est bannie de toutes les transactions, pareequ’il n'y a plus de mœurs; or, il n’y a plus de mœurs pareequ’il n’y a plus de chevaliers du Saint-Sépulcre ni de jésuites; donc il faut rétablir les uns et les autres : tirez-vous de là. » Ces mots : lirez-vous de là terminaient toutes ses tirades. Quelqu’un voulut répondre.

« Vous allez me dire, continua-t-il, ce que j'entends répéter par- tout ,que le bon ordre renaît: qu’est-ce que cela signifie? Le bon ordre tient-il à cette indifférence que vous appelez tranquillité publique; à la sûreté des routes, quand les honnêtes gens n’ont pas le moyen de voyager; au mépris que l'on recommence à verser sur les dénonciateurs, sur les révélateurs , sur les provocateurs, à qui la France doit son salut? Tirez-vous de là.

« 11 est absurde, et c’est le chevalier de Frémillac qui vous le dit, de parler de bon ordre, lorsque tous les rangs de la société demeurent confondus,

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Si

et que la loi fondamentale de l’état, la charte, pour parler le jargon à la mode, consacre une pareille confusion; lorsqu’elle appelle aux grandes charges, et même aux dignités, des gens de rien dont le nom seul fait rire, sous prétexte de talents, de vertus, de sang répandu pour la patrie, et autres menus droits que l’on fait sonner bien haut , et où je ne vois qu’une monnaie sans valeur et sans titre, que l'on veut substituer à la médaille antique de la naissance. Qu’estil résulté de là? que le fils d’un soldat, d’un matelot, s’est mis en tête qu’il pouvait devenir un Jean Bart, un Câlinât; que nos rangs de terre et de mer se sont peuplés de parvenus; qu’on a vu des Lannes, des Hoche, des Ney, des Picbegru, et autres gens de même acabit, usurper, à la tête des armées, les places des Villeroy, desSoubise, desd’Armentières; que pendant vingt ans nous avons remporté des victoires contre toutes les règles, et que l’Europe a eu la honte d’être vaincue par des hommes dont pas un ne pourrait faire entrer sa fille dans le plus petit chapitre d’Allemagne. Tirez-vous de là. »

Ou s'en tira par un grand éclat de rire. M. le chevalier n’en fut pas déconcerté, et continua, sur le même ton et avec la même force de logique, à prouver « qu’une monarchie n’existe que par la noblesse; que c’est avilir la majesté royale que de confier la conduite des affaires et des armées à des gens sans naissance; que le mal, le mal incurable, était

Ermite eh province, t. h. 6

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d'avoir laisse croire aux écrivains que du baut de leurs greniers ils pouvaient influer sur la destinée des peuples, et que l'éclat des services, des talents et des connaissances pouvait, dans une monarchie, tenir lieu d’ancêtres; attendu que de cette prétention orgueilleuse étaient nés cette ardeur de s’instruire, ce besoin de se distinguer, qui, passant successivement dans toutes les classes, ont fini par créer la puissance ou plutôt le torrent de l'opinion publique, dont on ue saurait calculer les ravages. C’est pour y opposer une digue, ajouta-t-il d’une voix presque menaçante, que nous avions déclaré la guerre aux gens de lettres et aux savants; que notre société secréte des vingt-un , à Montpellier, avait trouvé le moyen d’organiser une populace ignorante, dont nous aurions tiré bou parti si notre zèle eût été mieux apprécié par le gouvernement.... »

Le chevalier, qui s’enivrait de sa propre éloquence, aurait fini par nous révéler le secret de la confrérie; mais le plus jeune de nos compagnons de voyage, qui rongeait son frein pendant ce beau discours, ne lui en laissa pas le temps, et l’interrompant avec une fureur concentrée :

« Je suis né à Bayonne, monsieur le chevalier, et les marins de mon pays ont eu d’autres titres à présenter, pour obtenir les grades militaires, t que celui d’avoir conduit dans les ports de l’Angleterre les vaisseaux confiés à leur commandement. (Je ne sais

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ce qu’il y avait de si piquant dans cette observation; mais elle fit faire au chevalier du Saint- Sépulcre une bien singulière grimace.) Vous déclamez, continua-t-il, contre les sciences et les lettres, auxquelles vous êtes absolument étranger, et contre les gens de rien , pareequ’ils ont l’insolence d 'être quelque chose : contentez-vous des premiers succès de votre théorie ; n’a-t-elle pas été suffisamment prouvée par le naufrage de la Mcduse, par les excès de Nîmes, d’Avignon, de Marseille? n’a-t-elle pas été la cause ou plutôt le prétexte du soulèvement de quelques montagnards du Dauphiné, de quelques malheureux ouvriers des environs de Lyon, etc., etc., etc.? Gardez vos prétentions, monsieur le gentilhomme, s’il est trop tard pour vous en défaire, et si elles peuvent adoucir vos regrets; mais laisseznous croire, à nous autres enfants du siècle, que la patrie, la gloire et la liberté doivent être pour nous les objets d’un culte plus sacré que celui de vos ancêtres. Achevez de vivre, si cela vous convient, sous l’empire des préjugés où vous avez pris naissance; mais trouvez bon que nous préférions la charte au pouvoir absolu , les hommes de talent aux hommes de naissance, et les chevaliers de la Légion-d’Honneur aux chevaliers du Saint-Sépulcre. » « Tirez-vous de là, » dis-je en riant à M. de Frémillac. 11 se contenta de baisser son chapeau sur ses yeux , en murmurant bien bas les mots de libéral

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et d'étudiant : j'appris eu effet que le jeune voyageur qui s’exprimait avec tant de franchise et d’énergie était un élève en médecine qui se rendait à Montpellier, au retour d’une visite qu’il venait de faire à un de ses amis aux environs de Béziers. L’intention où j’étais d’examiner par moi -même une école célèbre à laquelle le nom de Montpellier semble si intimement uni, le respect que ce jeune homme avait témoigné pour mes cheveux blancs, et les principes qu’il avait manifestés dans sa dispute avec le paladin , amenèrent entre nous un entretien particulier à la suite duquel il s'offrit obligeamment pour me servir de guide dans la moderne Kpidaure.

En admirant, aux environs de Montagnac , la richesse, la beauté des vignes dont le pays est couvert , je vis le chevalier sourire à la vue d’une grande pièce de terre restée en friche; puis, en se frottant les mains, je l’entendis grommeler tout bas : « Tirezvous de là, M. Gazelles. » Le négociant me donna l’explication de cet accès de gaieté. « M. Gazelles avait été quinze ans maire de Montagnac, à la grande satisfaction de ses honnêtes concitoyens. Les qualités qui lui avaient acquis leur confiance et leur estime ne pouvaient manquer de lui faire des ennemis d’une autre classe: le moment vint où ils purent échapper impunément au joug salutaire qu’il avait su leur imposer; ils le mirent à profit, et se ven-

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gèrent de l'inaction où il les avait maintenus en arrachant ses vignes, et en ravageant ses oliviers. Cette pièce de terre lui appartient, et c’est une de celles, comme vous voyez, où les familiers ont travaillé le plus en conscience. — Quand on a été maire dans les cent jours, reprit M. de Frémillac, je ne vois pas de quoi on peut se plaindre. — De ne plus letre, répondis-je, quand les sots et les méchants y trouvent leur compte. » On se mit à rire; le chevalier rit aussi , mais à sa manière.

Le cocher, en ce moment, ouvrit la portière en nous annonçant que nous étions à Mùze, et que nous pouvions descendre pour déjeuner.

u Si ces messieurs, nous dit alors le négociant, voulaient avoir une preuve nouvelle de l'utilité de l’application des sciences et des arts à l’agriculture, je les conduirais à la superbe manufacture de mou ami Privât, qui serait charmé de recevoir de tels hôtes. Toute cette activité que vous voyez autour de vous est son ouvrage. Il a étendu notre commerce par son industrie , et les négociants ne lui sont pas moins redevables que les propriétaires agricoles : les uns et les autres s étaient réunis l’an passé pour donner à M. Privât la plus haute preuve de leur reconnaissance et de leur estime en le portant à la chambre des députés; mais le résultat des élections, travaillées par les amis de M. de Frémillac, n’a pas répondu à nos espérances. » J’ai déjà cité le nom de

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M. Privât avec toute la considération dont il est revêtu dans ce pays; j’acceptai donc avec empressement : l’étudiant nous accompagna; le chevalier resta pour faire préparer le déjeuner.

En entrant chez M. Privât, nous nous trouvâmes au milieu des fourneaux et des alambics au moyen desquels il est parvenu à fabriquer jusqu’à cent pièces d’esprit-de-vin par jour. Mèze est la terre classique de ce genre d’industrie, créé par un professeur en médecine de Montpellier, nommé Arnault de Villeneuve. C’est également à Mèze que, dans les premières années de ce siècle, Adam eut l’inspiration des perfectionnements qu'il a introduits dans cette importante fabrication : il se ruina , selon l’usage , par des découvertes où ses successeurs trouvèrent une source de fortune.

M. Privât nous fit remarquer les changements avantageux que M. Berard a faits aux procédés inventés par Adam, ainsi que les nouveaux appareils qu’il venait de monter suivant le système de Baglioni. Il nous montra ensuite, dans tous ses détails l’atelier dans lequel il avait fabriqué, pendant la guerre, cette énorme quantité de sirop de raisin qui lui avait valu le prix d’encouragement de trente mille francs accordé par le gouvernement d’alors à la fabrication la plus abondante dans ce genre. La baisse des sucres et la hausse énorme du prix des vins ont paralysé cette branche d’industrie.

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M. Privât voulait nous retenir à déjeuner, et sa respectable compagne joignit aux sollicitations de son époux tout ce qui pouvait rendre notre refus plus péuible.

Bien m'en prit d’avoir résisté à cette aimable invitation, car notre chevalier nous préparait une scène que j’aurais été bien fâché de perdre.

Nous le trouvâmes aux prises avec un ecclésiastique avancé en âge, en faveur duquel on était prévenu par. l’extérieur modeste de sa personne et le ton ferme de ses discours.

Nous apprîmes bientôt que ce prêtre avait été curé du village de Villeveyrac, dont j’ai déjà parlé, qu’il avait osé y prêcher la concorde et l’oubli dans un moment où les fidèles de son église se livraient à toutes les inspirations de l’intrigue et du fanatisme ; nous sûmes aussi que ce digne pasteur, en récompense du bien qu'il avait voulu faire, avait été dénoncé , calomnié , poursuivi , et s’était vu forcé, malgré la protection de son évêque diocésain, de solliciter lui-même son changement.

Ces renseignements m’expliquaient le nouvel accès de colère du chevalier, qui, tout en mangeant sans nous attendre sa troisième côtelette, s’en prenait tour-à-tour au digne ecclésiastique et à un autre homme assis à la même table.

Nous changeâmes de voiture à Mèze, selon l’usage adopté par les conducteurs de roulantes, pour se

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