L'AMOUR AUX GALÈRES
malheur, m’enleva ma mère peu de jours avant celui où Jules parut devant ses juges.
« Comment pourrais-je essayer de vous peindre ce qu’il n’a peut-être été donné qu’à moi d’éprouver et de souffrir? comment vous exprimer les tortures de mon ame pendant les trois mois que je passai entre ma mère expirante et mon amant dans un cachot?
«Telle était l'horreur de ma situation, que l’événement fatal qui devait la terminer ne pouvait pas l’accroître. Ma mère mourut, et Jules fut condamné ! ! ! J’avais promis de lui fournir les moyens de commuer lui-même sa peine. Le poison que je trouvai le moyen de lui faire tenir était enveloppé dans un papier on j’avais écrit ces mots :
«J’ai gardé la moitié du présent que je vous fais; « c’est m’expliquer assez : mourez, et je cesse de vi- «vre; ayez le courage, plus grand, d’accepter la « honte et les fers qu’on vous présente , et je les par- « tage avec vous. Dois-je ajouter que mon amour « m’attache à la vie, et qu’il dépend encore de vous « de me la conserver?»
« Notre sentence fut exécutée dans toute son horreur...
« Pendant les six semaines qui s’écoulèrent avant le départ de la chaîne, je réalisai la petite fortune dont jetais l'unique héritière. Je cachai mon sexe
l'amour aux galères.
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sous des habits d’homme , que j’appris à porter avec aisauce, et, le jour fatal arrivé, je montai à cheval et me joignis à l’escorte qui conduisait les condamnés à Toulon. J’avais été assez heureuse pour obtenir de l’humanité du chef de la justice, par l’intervention de l'avocat célèbre qui nous avait défendus, que Jules, faible et malade, portât séparément ses fers, et que, pendant la route, il lui fût permis de profiter des secours qu’il pourrait se procurer, sous la surveillance particulière du gendarme commis à sa garde.
« Arrivés à Toulon, la même bienveillance nous y suivit : mon malheureux ami ne fut point appareillé.... Plaignez-moi , monsieur, d’être obligée de me servir de ces mots, que je ne saurais prononcer sans rougir! Chargé d’un seul anneau, qui suffit, hélas ! pour attirer sur lui le mépris des hommes, il fut dispensé des travaux du port, et obtint la permission d’exercer dans la ville l’état d’écrivain, il n’use point d'une permission qui l’exposerait à tous les regards, et ne quitte le ponton où vous l’avez trouvé que pour venir deux fois par semaine passer une heure près de moi dans la retraite que j’ai choisie, et d’où je puis voir la prison flottante qu’il habite.
« Vous avez entendu le récit de mes malheurs : • ils sont affreux , sans doute , et j’ai pu lire sur votre visage que vous n’y étiez pas insensible. Maintenant
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ne dois-je pas craindre d’affaiblir l'intérêt que vous me témoignez , en vous avouant que le sort déplorable où vous me voyez réduite a des charmes pour moi que rien ne pourrait remplacer ? Cet amour, qu’un monde injuste et frivole me reproche avec tant d’amertume, j’en jouis avec un sentiment d’orgueil qui va jusqu'au plus profond dédain pour ceux qui m’accusent. Ma tendresse s'est accrue de toute la violence des maux que mon amant a soufferts; elle a pris sous sa garde celui que les hommes et le ciel ont si cruellement abandonné ; mon cœur est sa providence. En vain la société le rejette, en vain l’opinion le flétrit, en vain toutes les calamités l’accablent à-la-fois ; ma seule présence lui crée un plus doux univers; mon estime lui rend la sienne, et les preuves de mon amour lui en font quelquefois bénir la déplorable cause. »
Quelle que soit la fidélité de ma mémoire, je ne me flatte pas d’avoir fait passer dans le récit de cette jeune fille le charme du sentiment et la grâce d’expression dont elle l’accompagna; mais c’est de sa bouche qu’il faudrait sur-tout entendre les détails quelle me donna sur sa vie actuelle et sur ses espérances. ,
« Nous avons établi, me dit-elle, une espèce de correspondance télégraphique, au moyen de laquelle nous communiquons ensemble. Je sors le matin, et je vais remettre aux personnes qui font
l'amour aux calères.
travailler Jules l’ouvrage qu’il a terminé, et dont je reçois le prix. A midi , je me rends à bord du pouton, et je lui porte les matériaux du nouveau travail qu’on lui confie: je passe avec lui quelques heures, pendant lesquelles je l'aide dans scs occupations; je pourvois à scs besoins, et je soigne les fleurs, dont il a conservé le goût. Je me retire avant le retour des forçats, heureuse de l’idée du lendemain, qui me ramènera près de lui.
» Je n’ai point connu les plaisirs que procurent dans le monde la beauté , la jeunesse, les grandeurs et l'opulence ; mais je suis bien certaine que leur réunion ne saurait être la source d’une félicite: pareille à celle dont je jouis le jour où je vois arriver Jules dans notre maisonnette. Quelles douces larmes nous versons ensemble! quelle inexplicable volupté dans le souvenir de nos douleurs ! Si l’amour nous donne la force et le courage de supporter le présent, de combien d’espérances il embellit l’avenir! Deux ans encore, et les fers de Jules seront brisés, et nous irons sous un autre hémisphère, chez un peuple étranger à nos lois , à nos cruels préjugés , chercher un asile où l’erreur ne soit pas punie comme le crime, où la faute de l’inexpérience ne soit pas irréparable, où l’amour, le courage et la vertu puissent nous rendre une patrie, n
Pendant le séjour que j'ai fait à Toulon, j’ai revu plusieurs fois ces deux amants, et j’ai acquis la triste
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certitude qu'une des femmes les plus vertueuses de France était la maîtresse d’un forçat, et qu’un honnête homme était aux galères
1 Le fond de cette anecdote et la plupart de9 détail» sont vrais : des considérations dont il est facile d’apprécier la réserve m’ont obligé de changer les noms et d’altérer quelques circonstances ; mais j’en ai dit assez pour éveiller la sollicitude de l’autorité sur un malheur dont il existe peut-être plus d'un exemple, et pour invoquer la clémence du monarque en faveur d'un infortuné qui n'en est peut-être pas indigne.
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»" lui. [i 5 juillet 181g.]
H and pigebil rrferre in Falanio et fiubtio pra tenta ta crimina, ut quibus initiis, quanta artc yruvitsimum cxitium imepsrrit, de in rrpresium ut, jmstremo orient cunctaque corripuerit nnscatur.
Tac., Ann., lie. I.
Il ne sera pas inutile de rappeler ici quels crimes furent imputés à Falanius et à Ilukrius, afin de mon* trer par quel art un vaste incendie fut peu à peu allumé, par quels moyens il fut étouffé, et comment il peut se rallumer de nouveau et tout embraser.
Quand lequipage est nombreux, quelque terrible que soit la tempête, il est rare qu’il n échappé pas quelques hommes au naufrage. Grâce aux soins de M. de Gatines, de notre officier, et sur-tout au zèle infatigable du bou Paul Arnoux , M; de Mérens a retrouvé plusieurs de ses anciens amis ; je l’ai laissé dans leurs bras, et, après un adieu qua notre âge accompagne toujours une bien triste pensée , nous nous sommes quittés à la porte de France.
Placée entre les regrets du passé et les vagues espaces d'un autre avenir, l’existence du vieillard
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n’est déjà plus qu'un rêve. A Toulon , je n’étais occupé que du plaisir de voir, d’entendre mon vieil ami; je ne m’étais pas aperçu qu’à une lieue de la ville la route est pratiquée au fond d’une chaîne de rocs nus, escarpés, dont la plupart ont quelques centaines de pieds de hauteur. La situation de mon aine , au moment où je venais de me séparer de M. de Mérens, m’a fait trouver je ne sais quel charme dans cette nature âpre et dépouillée, en harmonie avec mes sentiments : le bruit des eaux qui tombent en bruyantes cascades sur le flanc des rochers du Gap- Gros, du Gros-Caveau, et d'E venues, nourrissait ma mélancolie sans la distraire; et plein des pensées de l’éternité, qui ne sont peut-être que des souvenirs, j’aimais à calculer l’incalculable durée de ces masses énormes qui semblent en être l’indestructible image. Les rochers de Beausset, le gouffre de la Roque, près du pont et au bas de la montagne du Gros de Biou, ne sont pas propres à dissiper les sombres pressentiments et les tristes souvenirs. J’ai continué de m’y livrer pendant toute la route ; car, revenant sur celle que j’avais parcourue en allant à Marseille, je netais distrait par la vue d’aucun ohjet nouveau.
Les impressions douloureuses s’effacent moins rapidement que les autres sur ce sable mouvant qu'on appelle la mémoire , et ce n’est pas sans un sentimeut pénible que je me suis retrouvé dans les
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murs (l’Avignon ; j’y ai revu le Rhône, et inon imagination s’effrayait de la couleur quelle prêtait à ses ondes. Les murs d’Orangc portent encore l’empreinte du sang dont ils furent souillés par le poignard des assassins de la première terreur.
J’arrive enfin dans cette contrée hospitalière qui, la première, salua le retour de l'antique liberté, mais sans lui sacrifier des victimes humaines ; dans ce noble Dauphiné, peuplé d’hommes compatissants, et fertile en hommes de génie, où l’on sut concilier la tolérance et Tardent amour de la patrie. Les Lyonnais en 1793, les proscrits de la réaction de 1795, les Marseillais après la seconde restauration, y trouvèrent également un asile contre les échafauds et les poignards de l'une et l’autre époque: avant l’effroyable régime de 18 1 5 , aucun excès n’avait déshonoré cette terre, qu’après leurs guerres civiles les Romains eussent choisie pour élever un temple à la Concorde.
En arrivant à la montagne Donzère, je me suis écrié , comme nos braves soldats échappés aux assassins d’Orange et d’Avignon : A r ous voici en France! et en me tournant vers le midi, j’ai dit avec un Romain moderne sortant du royaume de Naples : De ce côté est r Afrique ( Qui è /’ Africa). Là le retour de la paix a été célébré par des massacres, et la rentrée d’un roi légitime dans ses états, comme le triomphe sanglant d’un chef de parti sur une terre conquise;
ici sc sont réfugiés les proscrits de Vaucluse et du Gard : là périrent, sous la Lâche et le stylet, des soldats couverts d’honorables cicatrices, les vainqueurs d’Austerlitz, d’Iéna, de llohenlinden, et de Friedland; ici les habitants des villes et des hameaux firent échapper, après les avoir vaillamment combattus et faits prisonniers , les soutiens d’une cause qui venait de succomber: là furent des tigres; ici sont des hommes. Revenons parmi nos semblables.
J’ai déjeuné à Donzère, dont le vin liquoreux n’est pas assez renommé. J’étais assis à table à côté de M. Flaugergues, juge de paix à Viviers, connu, dans le monde savant, par des observations astronomiques, auxquelles il consacre toutes les nuits que le ciel laisse sans nuages; ce qui ne lui fait pas négliger ses nobles fonctions de conciliateur et la culture des champs. Il revenait de Villencuve-de-Berrj , ayant, à l’exemple d’Arthur Young, fait un pèlerinage au Pradel, vieux manoir d'Olivier de Serres. L’auteur du Théâtre d'agriculture avait été chargé par Henri IV de naturaliser les mûriers dans le nord de la France : le succès ne répondit ni aux vœux du monarque ni aux efforts de l’agronome ; mais plus heureux dans le Midi, il avait contribué à l'enrichir de cette culture : elle a augmenté d’un tiers la valeur des terres où elle a été introduite , et l’on voit encore, me dit M. Flaugergues, dans le riant vallon de Pradel, des mûriers que l’on croit avoir été plantés
Ermite ex wioyi>ce, T. u. 2$
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par Olivier de Serres lui-même. Les gens du pays prétendent qu'au village A' Allan, dans la cour du cliàtrau , existe encore le premier mûrier qui ait été planté en Frauce. Cette existence d’un mûrier de deux siècles me semble peu probable.
En passant à Dieu-le-Fil, joli bourg presque tout peuplé de protestants, et où se fait un grand commerce de poterie, M. Flaugergucs, qui a pris la voiture de Grenoble, où il est appelé par ses affaires, fut salué par le chef de la famille Morin, riche par son honorable industrie, et par une simplicité de moeurs digne des temps antiques.
Lorsque nous sommes arrivés à Loriot, M. Flaugergues a bien voulu me présenter chez M. le général Blancard, où il était attendu à dîner. Ce que j’appelais une indiscrétion m'a valu un accueil plein d’urbanité et la connaissance d’une famille aussi distinguée par ses mœurs que par les services quelle a rendus à l'état, soit dans les armées, soit dans les fonctions publiques. Le père du général Blancard était membre de l’assemblée constituante, où il siégea constamment au côté gauche. Il fut depuis juge de paix de son canton , et se montra durant vingt ans digne d'un si noble ministère : il arrangeait tous les differents ; et quand les débiteurs étaient hors d’état de payer leurs créanciers, et que ceux-ci ne pouvaient pas attendre , M. Blancard faisait les avances de ses propres deniers : il aimait à dire
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quelles lui avaient toujours été religieusement rem* boursées. Cette conduite, si peu d’accord avec les principes de 1 8 1 5 , ne permit pas alors aux agents de l'autorité de le maintenir dans ses fonctions. Protestant et homme de bien, il fut destitué; mais il est des choses au-dessus du pouvoir: l’opinion publique et la conscience de chacun. M. Blancard est mort, il y a deux ans, comme il avait vécu, en paix avec lui-même et en vénération parmi ses concitoyens. læ général marche sur les traces de son vénérable père. Ancien colonel du deuxième régiment de carabiniers, il se fit remarquer, à la tête de ce beau corps, par sa bravoure et son sang-froid toutes les fois qu’il parut devant l’ennemi. Maintenant, officier à demi-solde, les soins de l'agriculture ont remplacé pour lui ceux de la guerre : c’est un des nombreux Cincinnatus français qui labourent aujourd’hui le sol paternel qu'ils ont si glorieusement défendu. Nous trouvâmes chez lui son beaufrère, M. Desgouttes. Les hommes qui acceptèrent des emplois même dans les rangs des ennemis de la France lui font un reproche très grave : il est du nombre de ces citoyens qui pensent qu’à aucune époque un grand peuple ne peut rester sans magistrats. 11 accepta les fonctions de préfet de la Drôme qui lui furent confiées dans les cent jours.
Le général Blancard nous a retenus pour le reste de la journée , voulant , a-t-il dit , nous faire les
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honneurs du beau cantou qu'il habite. Les jours sont longs, la chaleur est modérée, et des moutures douces nous ont dispensés de parcourir à pied toutes les parLies de ce vaste domaine. Le général nous a fait remarquer l'habitation du minéralogiste Faujas de Saint-Fonds, célèbre par ses recherches sur les volcans du Vivarais , et par son histoire naturelle du Dauphiné. Dans ses leçons au Jardin des Plantes, où il était professeur, il a souvent fait descendre ses nombreux élèves dans toutes les profondeurs de la science : ses systèmes de géologie ont été considérés, par plusieurs hommes instruits, comme des romans; mais n’en est-il pas à-peu-près ainsi de tous les systèmes?
Après avoir passé le beau pont de la Drôme, le général nous a conduits sur le coteau de Brezens, où depuis une année il a fonné un plant de ceps des meilleurs vignobles de Bordeaux. Le vin de Brezcns est comparable à celui de l’Ermitage : malheureusement ce coteau, composé d’une pierre calcaire et brûlante, est très circonscrit. Sur sa croupe, au confluent de la Drôme et du Rhône, est l’ancien bourg de Livron, où, sous Louis Xlll, les protestants soutinrent un assez long siège : ce n’est plus maintenant qu’un village.
En remontant le cours de la Drôme, nous sommes arrivés devant une maison de fort belle apparence, sur la porte de laquelle se trouve une inscription
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on l'honneur de l'ancien proprietaire. Ce marbre, dit l'inscription , a été placé aux frais de ses voisins même les plus pauvres. M. Rigaud était le père des pauvres: la veuve et l’orphelin sont venus déposer un humble denier sur l'autel de la reconnaissance.
M. Rigaud de Lisle, neveu et héritier de celui dont nous venons de lire le touchant éloge, est correspondant de l’académie des sciences, agriculteur fort distingué, et l’un des meilleurs citoyens non seulement du département de la Drôme, mais de toute la France.
Depuis Crest, sur une longueur d’environ quatre lieues, et sur une largeur moyenne d’une dcmi-licuc, la Drôme roule et dépose un gravier que scs eaux troubles changeraient promptement en un terrain fertile, si elles étaient contenues par des digues et répandues au moyen d’irrigations régulières : M. Rigaud de Lisle s’en est occupé avec succès; mais pour de telles entreprises les efforts et la fortune d’un particulier sont insuffisants. Le gouvernement impérial concourait pour un tiers aux frais de ces travaux ; les habitants espèrent obtenir la même faveur du gouvernement légitime. Cet espoir ne sera pas trompe, sur-tout si les citoyens demeurent libres de manifester leurs vœux. M. Rigaud de Lisle, qui déjà a été deux fois député à nos assemblées nationales, y sera de nouveau appelé par la confiance dt
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ses compatriotes, et pourra plus aisément alors obtenir ce qui jusqu'ici n’a été que promis aux habitants de la vallée de la Drôme.
M. nigaud de Liste ne se trouvait pas chez lui; il était allé à Crest, passer la journée au sein de la famille Borel, qui y fait fructifier une magnifique fabrique de draps. La nuit approchait, et nous avons repris le chemin de Loriol.
A peu de distance de Crest s’élève , telle qu’un géant énorme, la montagne de Roche-Courbe : sou ombre immense, prolongée par les derniers rayons du jour, s’étendait comme un rideau funèbre, et enveloppait au loin les campagnes. M. Flaugergues m’a assuré qu’on trouvait de semblables rochers dans les Alpes, dont cette montagne est une ramification. A l'ouest elle est taillée à pic: on la voit encore couronnée de frimas long-temps après que la vallée s’est parée de fleurs et de verdure.
La ville de Crest, que ce rocher semble menacer, est petite, mais industrieuse: sa population, d’environ cinq mille âmes, celle de plusieurs cantons montagneux au nord et au midi, et celle de la vallée de la Drôme, sont moitié catholiques et moitié protestantes; mais par-tout, en sortant du prêche ou de la messe, les habitants se réunissent à table, au bal, dans les marchés, dans les foires. La différence des croyances n’en apporte aucuuc dans les transactions et les rapports des citoyens:
les mariages entre les fidèles de l’une et de l'autre communion sont fréquents. Le sexe des enfants décide sons quelle loi ils seront élevés; les fils suivent la religion du père, les filles la religion de leur mère, et l’on voit le ministre et le curé, animés du même esprit de tolérance et d’accord sur la morale, éviter toute controverse sur le culte. Aiusi par-tout les catholiques et les protestants, enfants du même Dieu, vivraient en bons frères, si le fanatisme et l'ambition ne s'agitaient incessamment au indien d’eux pour les diviser. Le lendemain nous avons repris de très bonne heure, M. Flaugcrgues et moi, le chemin de Valmi. 11 m’a fait remarquer, à la droite de la route, le village de C Etoile, où habita, pendant quelque temps, le fils de Charles Vit, le chef et l'auteur de la guerre de la Jacquerie, Louis XI, puisqu'il faut f appeler par son nom.
Au bas du coteau de [Etoile se trouve une masure, jadis décorée du nom de château, et qui fut un fief de Diane de Poitiers. Au-delà est le village d'Upie, où naquit ce Didier qui a fait partager à ses juges la funeste célébrité qu’il s’est acquise. Des savants ont cru reconnaître dans le plateau d’Upie le champ de bataille où Marius vainquit les Teutons.
Plus loin, M. Flaugcrgues me fit encore remarquer la petite ville de Chabreuil: c’cstsur un coteau, prés de ce:te ville, que le jeune et brave colonel
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Monccy, étant à la chasse, et voulant franchir an fossé, s'appuya sur son fusil, dont le coup partit et le blessa mortellement. Nous sommes arrivés de bonne heure à Valence. Appelé par scs affaires, M. Flaugergues m’a quitté, non sans me permettre de lui écrire, et d’entretenir avec lui des relations dont je venais d’apprécier le charme. J’avais des lettres pour M. Béranger, auteur justement estimé d’un ouvrage sur la justice criminelle en France. Il venait de partir pour Paris, ce qui m’a déterminé à ne faire qu’un très court séjour à Valence.
J’y suis descendu à l’hôtel Blanchon, où je me suis fait donner un guide, non pour me conduire dans la ville, mais pour me ramener au logis -, car dans les lieux que je ne connais pas j’aime à errer au hasard. Mon guide a mal compris ma pensée: il m’a mené droit à la cathédrale, et me plaçant dans le chœur vis-à-vis d’un tableau représentant saint Sébastien : Voilà une belle peinture, me dit-il du ton dont il aurait dit: Voilà une bouteille de bon vin. On sait que ce tableau est attribué à Annibal Carrache, tradition d'autant meilleure à conserver qu’il est plus difficile de prouver le fait: dans l’état de dégradation où se trouve aujourd’hui ce tableau, il est urgent de le restaurer. Pourquoi l’administration néglige-t-elle ce soin? serait-ce, par hasard, un empiétement sur l’autorité ecclésiastique? Je passai de cet examen à celui d'un buste du pape Pie VI,
que mon guide m'indiqua par sa plirase favorite: Foi là un beau marbre. Pic VI est mort à Valence en 1799: ce vieillard vénérable, dont la longue vie ne fut pas seulement consacrée aux actes de son saint ministère, mais à des entreprises dune grande utilité publique, était digne d’un meilleur sort. Le pont qui sur la route de Pesara à Terni, appelée route del Forno, lie deux montagnes séparées par un torrent profond; les dessèchements des marais Pontins; les canaux et la route qui les traversent; la fondation d’un asile pour fournir du travail aux filles pauvres de Rome; l’achèvement de la basilique de Saint-Pierre; le musée du Vatican, rendent la mémoire de Pic VI également chère aux amis des arts, aux philanthropes, cl sur-tout aux hommes qui placent les entreprises grandes et utiles au premier rang des titres de gloire.
Au sortir de la cathédrale, nous avons rencontré un détachement du 3 ' régiment d'artillerie à pied, dont lecole est à Valence. Voilà un beau régiment, n’a pas manqué de me dire mon guide. En effet, ce corps est superbe: j’ai adiniréla tenue des officiers et même des simples artilleurs. Avant la révolution , les régiments de La I’ère et de Grenoble étaient en garnison à Valence.
Vis-à-vis le cabinet littéraire de Borcl, mon guide m’a dit: Voilà les fenêtres de t appartement de M. Bonaparte, phrase qn’il n’a pourtant point embellie de
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son dicton ordinaire. Je lui ai demandé s'il avait connu ce Bonaparte. « Non , m'a-t-il répondu ; mais, du temps qu'il était à Valence, ma mère était sa blanchisseuse: il n’était pas encore empereur, mais il était déjà lieutenant. 11 allait souvent dans la famille Montalivct, que ma mère avait aussi l’honneur de blanchir. Quand M. Bonaparte a été empereur, il a oublié ma mère; niais il s’est souvenu de M. Montalivet. ■>
Je suis entré au cabinet littéraire du libraire Borel, pour y parcourir les journaux. Des jeunes gens y discutaient, avec toute la vivacité de leur âge, sur les titres de la ville de Valence à la considération et à l’estime publiques. «Je conviens, disait l’un d’eux, qu’ici les hommes qui se vantent detre exclusivement gens comme il faut n’ont pas tous une idée bien juste de leurs droits et de leurs devoirs; mais il n’en est pas de même du reste de la population, et son patriotisme est aussi pur qu’éclairé. — lin effet, reprit un autre jeune homme d’un ton un peu railleur, dans une ville qui possédait une université où Cujas a professé le droit, et qui, jusque dans les derniers temps, a possédé des professeurs fort distingués, les devoirs et les droits de chacun doivent être bien connus. Cependant on assure que ces fameux professeurs n’ont pas toujours fait des licenciés qui leur ressemblent. — Est-il un professeur qui ne s’honorât de ressembler à M. Béranger?
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— Il n’en est pas; mais pensez-vous que, si Cujas revenait au monde , il avouerait pour ses disciples les magistrats qui ont mis en jugement un de nos camarades pour avoir eu la témérité d'examiner le sens de cette inscription, mise sur la porte de leur prétoire :
Non loca viros, sed viri loca honorata reddunt?
— C’est, je l’avoue, se montrer un peu chatouilleux, et il doit être permis à chacun d'examiner la justesse d’une inscription qui saute aux yeux de tout le moude; mais dans le petit écrit de uotre ami sur la jurisprudence du tribunal de police correctionnelle n’y avait-il pas un peu de malice? Demander si c’est la vanité ou la modestie qui a fait choix decette inscription, n’est-ce pas faire une question d’autant moins polie, quelle semble appeler une réponse impertinente? — Et quand cela serait? Depuis quand la malice est-elle du ressort des tribunaux? Faudrait-il aussi traîner sur le banc des accusés un homme qui s’aviserait de demander si nos autorités ne voient dans les cascades, dans les chutes d’eau de Valence et de la banlieue que des abreuvoirs et des fontaines, au lieu d’y apercevoir des moteurs puissants dont il leur serait si facile de tirer parti au profit de l’industrie? Serait-il digne de la bart le voyageur qui prierait M. le maire de lui indiquer le lieu de la ville où il a fait élever un monument
eu l’honneur de Championne!, qui, soldat adolescent, assista au siège de Gibraltar, et, général à trente ans, se distingua aux armées de la Moselle, de Sambrc-ct-Meusc, à la bataille de Fleurus, au passage du Rhin, à Neuwied, à la prise de Dusseldorf, à celle de Wurtzbourg; qui, en Italie, fit prisonnier le général en chef Mack avec tout son étatmajor, après avoir dispersé son armée; qui, à la tête de l’armée des Alpes, battit les Autrichiens à Fénestrelles , les chassa de la rivière du Levant, et mourut presqu’à l’entrée de sa brillante carrière? Valence le vit partir chef de bataillon, et n’a revu de lui que sa dépouille mortelle... Où sont scs cendres? où sont ses honneurs?
« La négligence des magistrats, reprit le défenseur des Valcntinois, pourra sans doute accuser le patriotisme et les lumières des habitants lorsque les citoyens choisiront leurs officiers municipaux; jusque-là cette négligence ne prouvera que les erreurs de l’autorité. La gloire d’une ville lient à l’illustration des hommes nés dans scs murs; les fautes, les omissions, et les bévues de nos gens en place n’empêcbcront pas pins la postérité que la génération présente de dire en parlant de Valence : C'esl la pairie du gênerai Cliampionncl et du publiciste Béranger. »
Tout le monde fut du même avis, et, ces derniers mots mettant fin à la dispute, je regagnai doucc-
ment mon auberge, non sans être encore une fois arrêté par les exclamations de mon guide. Voilà une belle prison ! s’écria-t-il en me faisant remarquer un grand bâtiment dont en effet, pour une prison, l’extérieur est assez beau. « J’ai ouï dire à ma mère, continua-t-il, que cette prison a été bâtie par les fermiers-généraux exprès pour y renfermer les contrebandiers, pareeque, dans le bon temps, ils n’étaient jugés qu’à Valence. C'est dans cette prison que Mandrin fut enfermé. Le drôle de voleur! il payait exactement et grassement la dépense qu'il faisait chez les paysans : il aurait tué de sa main tout homme de sa bande qui se serait permis d'attaquer un particulier; mais les soldats des fermes étaient ses ennemis; il leur avait déclaré la guerre, et leur en faisait payer les frais en s’emparant des fonds publics. N’est-il pas vrai que c’était un drôle de corps? aussi fut-il rompu vif; et si vous avez entendu le dicton , rompu île Valence, vous saurez que c’est à Mandrin (pie nous en sommes redevables. »
J’ai trouvé à la porte de l’hôtellerie une voiture qui allait partir pour Romans; j’y ai pris place, et suis sorti de Valence quelques heures après y être entré.
Mes compagnons de voyage étaient des jeunes gens d’une gaieté un peu turbulente, mais pleins d’égards et de respect pour la vieillesse: tous grands chasseurs, il n’était pas, dans le pays que
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nous traversions, un arpent de terre qu'ils n'eussent parcouru. Reconnaissant à mon habillement, peut-être à mon langage, que jetais étranger, ils s’empressaient à l’envi de me nommer les lieux, de me faire remarquer les coteaux , les bois, les villages, qu’ils estimaient mériter l'attention des voyageurs. En descendant la côte par laquelle on arrive à Valence, nous laissions à notre gauche la route de Tain. « Si les collines s’enlevaient comme des tableaux, dit un de ces jeunes gens, il y en a deux près de cette ville que les Anglais nous eussent volées, même de préférence au saint Jérôme et à la Transfiguration : ce sont V Ermitage et Cùte- Iiôlie. Heureusement ces délicieux vignobles ont besoin, pour porter leurs fruits, du soleil du Dauphiné, et les brouillards de l’Angleterre sont aussi cunetnis du dieu des vendanges qu’ils le sont du dieu des beaux-arts. » Cette observation m’a prouvé qu’il n’est pas nécessaire pour bien juger les Anglais d’habiter les côtes de la Manche. Les plaines entre Morlellier et Beaumont n’attirent point les yeux distraits par le spectacle majestueux des hautes montagnes qui des bords du Rhône et de l’Isère s’élèvent en amphithéâtre dans l’horizon immense et lointain où les sommets neigeux des Alpes cotiennes se confondent avec les nuages du ciel ; mais la force et la beauté de la végétation qui s’y déploie annoncent de toutes parts la richesse du sol.
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« Cette richesse, inc dit un des jeunes voyageurs, consiste plus encore dans la valeur presque idéale des terres que dans l'abondance de leurs produits. Dans la partie du Dauphiné que vous venez de parcourir, le prix des propriétés, principalement des petites, est excessif: les terres s’y achètent à deux et même à un et demi pour cent de revenu, parceque les paysans en sont possesseurs, et cherchent par des améliorations continuelles à augmenter la valeur du fonds. Le plateau assez vaste sur lequel nous nous trouvons dans ce moment appartenait autrefois à la maison de Bajane, dont tous les membres émigrèrent au commencement de la révolution: leurs biens furent vendus , et il n’est point un paysan qui n’en ait acheté quelque portion. Le terrain que vous voyez était entièrement négligé; il n’y croissait que des bruyères: le voilà couvert de mûriers, de vigncs, de moissons; et cette utile métamorphose s’est opérée en peu d’années. Dans les lieux mêmes où le roc était presqu’à nu les nouveaux propriétaires ont transporté de la terre végétale prise dans la plaine, et l’on estime que les récoltes qui se font maintenant sur le plateau sont à ce qu’il produisait autrefois comme trois cents est à mille.
«C’est à ces améliorations prodigieuses, c’est à la division des propriétés, qu’on doit attribuer l’excellent esprit des campagnes, et l’aversion, presque fanatique, des paysans pour toute modification à
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l’ordre constitutionnel. De tels bouillies ne disent point : Ubi benè, ibi patria; pour eux, la patrie est le sol qui les a vns naître, qu’ils arrosent de leurs sueurs, qu'ils fécondent de leurs travaux, sur lequel ils peuvent dire : Ci s bornes, ces fossés, ces haies, sont les limites de mon champ ; aussi sont-ils prêts à s’armer pour défendre et leur champ et les lois qui leur en garantissent la propriété.
«Selon Rousseau, sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’état: Que m'importe? l’état est perdu. Nous sommes, ici du moins, bien loin du temps où les habitants des hameaux étaient étrangers aux affaires générales : les paysans du Dauphiné, comme ceux de toute la France, s’occupent beaucoup de politique; mais ils n’aimeut pas qu’on en parle mal à propos; et les sermons de ces missionnaires qui prêchent moins l’Évangile que la contre-révolution seraient fort mal accueillis par eux. En 1816, le curé d’un village que nous venons de traverser, s’étant avisé de puiser hors du texte de l’Évangile le sujet d'une espèce de diatribe contre les hommes et le temps présent, fut rappelé aux devoirs de son ministère par ses uombreux auditeurs, qui, sortant sans bruit de l’éjjlise , le laissèrent seul achever un discours qui ne devait pas être prononcé en chaire. En homme sage, il a profilé de la leçon, et le troupeau est revenu au bercail. »
On traverse en arrivant à Romans une espèce
de faubourg nommé le Péage: le pont sur lequel on passait l’Isère avait été détruit dans la campagne de 1 8 1 4 par le maréchal Augereau, qui le fit sauter pour assurer sa retraite; aussi le passage de l’Isère sur ce point était-il difficile, et quelquefois même assez dangereux. Ce pont vient d’etre rétabli. La cathédrale, qu’on me fit remarquer, n’offre que ce que doit offrir un temple chrétien : des autels pour les sacrifices, et point de monuments pour la curiosité; car ce n’est pas pourvoir, mais pour prier, qu'on doit aller à l'église
Fbmitl ty PROVINCE, T. II.
SOUPER A ROMANS
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R® LXV. [ 3 l JUILLET 1819.]
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Sont grandement à louer la gentille grâce et l'honnéteté de ceux-là dont Ici traits meme de risée et de moquerie donnent plaisir et joie à ceux à qui ils sont dits.
Plut. , Pro/xys de table.
On m’a demandé si je descendais dans une maison particulière ou dans une auberge : « .le ne connais personne ici, ai-je répondu, et comme je veux n’y passer qu’une nuit, toute hôtellerie me sera bonne. — I.a meilleure ne vaut rien, me dit un de nies compagnons de voyage; l’usage, à Homans, est de louer des chambres pour deux ou trois jours, et même pour une seule nuit. Permettez que nous nous chargions de vous trouver un de ces gîtes, plus commodes que ne le sont les chambres d’auberge, et de vous inviter à partager avec nous un souper commandé à l’avance, et que nous allons faire à frais communs. » Cette dernière condition m’épargnait le petit embarras d’un refus ; je me suis empressé d’accepter une offre si obligeante, et de suivre, au mi-
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lieu de la bande joyeuse, les rues qui conduisent vers la place publique, située presque au milieu de la ville. Là j’ai trouvé dans un logement fort agréable un souper de fort belle apparence, dont mes jeunes compagnons semblaient très avides, et qui a rendu silencieux le commencement du repas.
Mais les premiers besoins satisfaits ont fait place à la gaieté, et plus d'un récit folâtre a excité la bonne humeur de la compagnie. Un vieillard n’est déplacé au milieu de la jeunesse qu’alors qu’il veut se mêler à ses jeux, et changer son rôle de spectateur bienveillant poutre celui d’acteur ridicule.
Je me suis contenté de déposer ma gravité d’ermite; et, loin de les repousser, je me suis plu à exciter les vives saillies de mes aimables convives. Des bons mots on est passé aux historiettes. * Je veux, s’est écrié un jeune homme dont Baccbus avait délié et non embarrassé la langue , je veux conter à monsieur 'histoire de la tour du Diable; car notre ville est, comme disent les ingénieurs, revêtue d’une chemise et flanquée de tours. Il parait que le seigneur Lucifer ne fut pas consulté pour l'adoption de ce système de défense. Un jour donc, ou plutôt une nuit, car le diable n’aime pas la lumière, revenant de je ne sais quel couvent et allant à la Grande- Cbartrcusc, il passait prèsde Romans: fâché, sans doute, d’en trouver les portes fermées, et d’être obligé de faire le tour des murs , il donna à l’une des
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tours un si rude coup depaulo qu’il la fit tourner et pencher , de sorte que personne n'a pu la redresser depuis. ]< 'auteur du mal pourrait seul le réparer, mais il s’y est refusé jusqu’ici , quelques prières qu’on lui ait faites; je devine le motif de sa résistance : cette tour penchée a été nommée la tour du Diable, il ne veut pas lui faire perdre un si beau nom. — Messieurs, ne fâchons pas le prince des ténèbres, dit un autre jeune homme : tout prince est respectable ou veut être respecté, peu entendent et souffrent la raillerie. Mal nous en a pris de rire aux dépens du seigneur Satanas : souvenons-nous du mauvais tour que le malin nous a joué dans le lieu même où nous retournons chasser demain. Peutêtre, dit-il en me regardant, monsieur ne sera pas fâché d’entendre le récit de cette aventure. Toute mélancolique quelle été ait d’abord, comme elle n’a poiut fini d’une manière tragique, j’éviterai de la raconter en style de Melpomène.
a Non loin de notre ville s’ouvre la riante et féconde vallée du Grésivaudau. Les Alpes s’éloignent de l’Isère en descendant à droite du cùté de Lyon, à gauche vers le Comtat. A l’est de la vallée elles s’élèvent brusquement, et jusqu’aux frontières de la France ne présentent plus que quelques pâturages, des bois, des rochers, et des glaciers. C’est sur ces montagnes que vont en alpéage les troupeaux de la Provence , défendus par des chiens de taille colos-
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sale, et dirigés par des boucs aussi dociles que les chiens à la voix des bergers. Des pasteurs et des charbonniers sont presque les seuls habitants de ces solitudes, qui demeurent tout-à-fait désertes quand les neiges de l’automne en ont chassé les hommes et les troupeaux.
« Un ermite qui aimerait l’air vif, les magnifiques points de vue, cl qui ne craindrait ni le vent ni la neige, y serait admirablement placé. Les moines de I^éonccl avaient trouvé le moyen de s’y établir commodément et de s’y procurer d'immenses revenus qu’ils ne dépensaient pas tout en œuvres pics, disent certaines personnes qui ont gardé le souvenir des choses du hou vieux temps. Ces moines ont été dispersés; leurs biens vendus ont, entre les mains des paysans laborieux, quadruplé de valeur, et les jolies filles qui auraient été servantes à Léonccl sont devenues de bonnes mères de famille.
« En vous parlant des moines, je ne m’éloigne pas autant du diable que vous pourriez le penser: j’y reviendrai bientôt ; mais nos montagnes méritent d’être connues. L’âge de monsieur le privant du plaisir de gravir sur leurs sommets, qu’il me soit permis, à moi qui les parcours toute l’année, de lui parler des rochers et des précipices de la montagne de Toulot, îles prairies et des fleurs de la vallée de Ilomiautcn. C’est après trois heures de marche dans des chemins extrêmement difficiles qu’on arrive à cette char-
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mante vallée, que jamais, je crois, n’effraya de son aspect ni un cosaque ni un gendarme. Arrosée par une petite rivière qui fait tourner quelques usines, scs heureux habitants y vivent à l’aise des seuls produits de son fertile territoire. Mon père y trouva un asile doux et sûr contre les proscriptions de la première terreur: il était recommandé au curé qu'il trouva disant la messe en plein air. Ce digue pasteur n’avait quitté ni ses fonctions ni ses habits de prêtre. Déjà sa demeure hospitalière avait reçu quelques Lyonnais condamnés à mort, et dont la sécurité était telle qu’ils ne prenaient pas même la peine de cacher leur nom.
<• Les prairies de Bonvanteu sont plutôt couvertes qu’émaillées de fleurs; les animaux y partagent la douce sécurité de l'homme, et s’en approchent sans crainte ou plutôt avec confiance pour eu solliciter des caresses et quelquefois des morceaux de pain, dont les bœufs sur-tout se montrent très friands.
« Les bergers provençaux, sensibles au vent froid et impétueux, qui, presque toujours, régne sur la montagne, s’enveloppent de leurs larges manteaux blancs, et, retirés dans le creux des rochers, font retentir du son de leurs flûtes les échos des gorges et des vallées, tandis que d’énormes épagneuls veillent à la garde des troupeaux, affrontent seul à seul les ours les plus formidables, et ne craignent pas de se ruer au milieu de bandes de loups que souvent
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ils mettent en fuite. Une chienne de cette vaillante espèce fut tuée il y a quelques mois ; mais on la trouva noblement environnée d’ennemis, et expirante au milieu de trois loups quelle avait éventrés. Image de la France en 1 8 1 4 , elle avait succombé, accablée par le nombre.
« Dans ces montagnes élevées, le chêne ne croît que jusqu’à mi-côte; plus haut, le hêtre, le mélèse, et le sapin , résistent seuls à laprcté de la température. Le bois qui couvrait le revers occidental du Toutot ayant été dévasté, la température s’en est ressentie; la bise sèche a bridé des terrains autrefois productifs: les racines des arbres arrêtaient les terres sur le penchant des colliues et favorisaient l'infdtratiou des eaux; maintenant ces eaux forment des torrents , se précipitent sur les champs cultivés, et les couvrent des débris des montagnes.
« Du sommet du Toulot s’épanchent des sources nombreuses qui vont au loin former des rivières. On voit se déployer, d’un côté, la plaine du Dauphiné, de l’auirc, les nombreuses vallées qui se resserrent en gorges étroites, s’enfoncent en tous sens dans les montagnes, et semblent ensuite remonter jusqu’aux cimes glacées du Mont-Blanc.
«Les sites escarpés sont ceux qui tentent le plus l’ardeur inquiète des chasseurs. Un jeune fiancé (j’arrive à mon histoire), le contempteur du diable, et moi , nous nous luîmes en tête , un beau jour, de gravir sur
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l’un des plus hauts plateaux du Toulot. On ne peut y parvenir qu’en s’accrochan t au rocher, et dans certains passages qu'en montant à l'aide des échelles qui y sont clouées. Il n’est sorte de quolibets et de méchantes plaisanteries que durant cette péuible route l'ennemi de S. M. infernale ne sc permît contre elle, prétendant que c’est le seul monarque sur le compte duquel on puisse dire la vérité en sûreté de conscience et de personne. Vainement je représentai à mon imprudent ami, que, loin de s’en moquer, les anciens sacrifiaient aux dieux iuferaaux ; que tout marin prudent, avant de s’embarquer, immolait une brebis noire au génie des tempêtes; mes remontrances, loin de retenir, ne faisaient qu’exciter l’humeur médisante de mon camarade: qu’en est- il résulté? à peine étions-nous parvenus au haut du rocher, que le diable, qui sans doute nous suivait à la piste, a retiré l’échelle ; et mon railleur de trouver le tour plaisant, et, au lieu de s’occuper à chercbernne route, de courir après les lièvres et les chevreuils; mais le diahle avait passé là avant nous: il n’y restait pas une gelinotte. Le jour baissait, nos provisions étaient épuisées; de toutes parts l’escarpement était tel qu’il eût fallu sacrifier sa vie pour arriver au bas du rocher. C’était un jour de fête: nous entendions à nos pieds la flûte des bergers et les danses des paysannes ; niais personne ne répondait à nos cris, et les coups de fusil que nous tirions ne pouvaient être pris pour
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des signaux de détresse dans des contrées habituellement fréquentées par les chasseurs. Force nous fut de coucher sur la terre , de passer sans abri et sans nourriture une nuit froide et humide, car dans ces hautes régions, éloignées des regards du soleil, l’haleine même du zéphyr est un souffle glacé.
« Les premiers rayons du matin ranimèrent moins nos forces que notre courage. Toutes nos recherches furent vaines; aucune sortie praticable ne s’offrit à nos yeux: nous eûmes recours aux signaux; nos mouchoirs , nos cravates flottaient dans les airs , mais en vain , personne ne les aperçut , et le second jour se passa , comme le premier, partagé entre les souffrances de la faim et les inquiétudes d’un avenir qui nous semblait si loin en montant, et dont trentesix heures nous avaient si cruellement rapprochés. Ce rocher était devenu pour nous une espèce de radeau enchaîné au milieu d'un océan de montagnes. J. 'ennemi personnel du prince des ténèbres ne cessa de l’invectiver; mais ses imprécations avaient en ce moment plus d’amertume que de gaieté: mon autre compagnon, croyant apercevoir de loin le toit du logis de sa belle future, étendait les bras vers elle le plus amoureusement du monde, et lui demandait, d'un ton qui devait être très risible, pardon des inquiétudes qu’il lui causait; quant à inoi , patient à supporter les maux contre lesquels la prudence et le courage de l’homiuc 11c peuvent lien , je tn’occu-
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pai à ramasser des herbes, des racines, des écorces, et j’offris à mes deux compagnons de prendre part au festin. Le soleil disparut, et cette seconde nuit fut encore plus froide que la première: les songes légers n'en abrégèrent pas les heures; elles s’avançaient lentement , traînant sur leurs pas les sinistres ombres et les fantômes, enfants de la peur et du besoin. La troisième aurore nous trouva encore tous trois étendus, pâles, affaiblis, presque sans pouls et sans voix, évitant de nous communiquer uos pénibles sensations, adressant à nos parents, à nos amis, de tendres et sans doute d’éternels adieux; enfin n’osant tourner les uns vers les autres nos yeux affaiblis et déjà couverts des ombres delà mort. O mystère du cœur de l’homme! tantôt, le bruit léger de la feuille qui tombe le fait palpiter d épouvanté; tantôt , les éclats même du canon n’excitent en lui que des tressaillementsde joie. La cognée d’un bûcheron vient de frapper le pied d’un mélèse: à l’instant nous retrouvons nos forces, nous nous levous'trausportés, nous courons vers cet être seconrable ; il nous indique le sentier qu’ila suivi, et dans un instant nous voilà coulaut le long des rochers, descendus dans la plaine, et rentrés dans la ville. Le fiancé parle d'amour, moi de bonne chère, et notre camarade chante au diable son antienne ordinaire.
«Ainsi finit une course que nous allons recommencer sous des auspices qui, sans doute, seraient
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plus favorables si vos forces vous permettaient de guider et de retenir notre fougue imprudente, et si vous consentiez à passer quelques jours à Romans. Cette ville mérite d’être visitée, non pour la beauté de ses édifices et la régularité de son assiette, mais pour les bommes quelle a produits.
«De Romans au Péage, dont la population réunie n'était pas de six mille aines, il est sorti, dans le cours de la révolution, uu grand nombre de militaires distingués, parmi lesquels on compte les généraux Ron, tué en Égypte; Saint-Cyr Nuguez, dont le frère aîné, adjudant-général, a été aussi tué en Egypte; Clément, mort en Italie; Lacoste, Poncbalon, Montélégicr; Servan, général eu chef, et frère de cet autre Servan , avocat-général au parlement de Grenoble, qui, le premier, porta le flambeau de la philosophie dans la jurisprudence criminelle des Français: il mérita, comme magistrat et comme homme de lettres, les suffrages de Voltaire et les éloges du vertueux Pierre Lacretelle.
«L’aspect de Romans rappelle, dit-on, d’une manière frappante, la cité sainte: notre sol sec et pierreux, les collines sablonneuses dont nous sommes environnés, donnent quelque vraisemblance à cette opinion que pourrait confirmer le grand pèlerin des déserts, s il venait parmi nous; mais nous n’avons pas l’espoir de l’y attirer. Romans ne se distingue que par l’activité de son industrie et par
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l'union qui règne entre ses habitauts; les mots tlo liberté et de patrie y rallient tous les coeurs, et jamais les discussions politiques n’y ont séparé l’ami de l’ami, le frère du frère. Un chevalier du Saint- Sépulcre pourrait-il, sans se signer, entrer dans une ville où se tinrent, eu 1788, ces états de Dauphiné qui les premiers proclamèrent les principes de la liberté; qui les premiers virent briller la naissante et 'libérale éloquence des Barnave, des Mounier? Comment se résoudrait-il à traverser des campagnes admirablement cultivées, grâce à la révolution, et qui seraient encore nues et stériles, comme les sables de Jérusalem, si M. Dedelay-d’Agier , exclu de la chambre des pairs en 1 8 1 5 ', n’avait, en y introduisant l’usage des prairies artificielles, changé un sol aride en un terrain abondant en fourrages, et produisant une quantité suffisante de grains pour sa consommation?
u Dedelay fait le bien en homme qui veut procurer aux pauvres de l’indépendance et non des aumônes. Déjà d'un âge avancé, il a calculé quelle portion de ses revenus est nécessaire à ses besoins , très bornés, et au bien qu’il veut faire par lui-même. Il a remis à scs parents le patrimoine qu’il avait reçu de ses pères, et il a fait don de tout le reste, qui consiste en biens-fonds considérables, pour l’cntrc-
* Il y a été rappelé en îSao.
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tien d’un hospice civil qu’il a fondé dans la commune du Péage. On ne sait ce qu’on doit admirer le plus ou de la noblesse des sentiments , ou de la supériorité de la raison qui a dicté un acte si honorable.
« 11 semble qu’on ne devrait pas craindre qu’un tel homme fiit exposé à débattre ses droits devant les tribunaux. Cependant c’est ce qui vient de lui arriver. M. Dedelay avait épouse une femme aussi bienfaisante que lui, mais d’une bienfaisance moins éclairée : en se mariant, les deux époux s’étaient légué leurs biens ; malgré cet acte, un confesseur trop zélé obtint de madame Dedelay quelle donnât, par testament, tout son bien à l’hospice de Romans, dirigé principalement par deux prêtres, lesquels mirent à faire signer ce testament à M. Dedelay autant d’empressement que d'arrogance. C’est une de ces causes sur lesquelles le conseil detat, qui n’est pas un tribunal , se croit néanmoins en droit de porter des jugements : sa sentence a été équitable; les biens ont été rendus au digne et légitime possesseur, à celui à qui ils étaient assurés par contrat de mariage. De son consentement, il en est resté â l’hospice pour une valeur de trente mille francs; il a disposé de soixante-dix mille francs en faveur d’une caisse de retraites, fondée par lui, pour les ouvriers pauvres de Romans et du Péage, et il a accompagné ce don de la fondation d’une messe, sans
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doute pour remercier I)icu de l'avoir protégé contre les prêtres, qui voulaient le dépouiller, ou plutôt dépouiller les pauvres, au profit desquels il n’est que l’administrateur de ses propres biens. »
J étais décidé à ne pas partir de Romans sans voir un homme si vénérable, mais j'ai appris qu’il était alors à Paris; et comme il s’est présenté une occasion favorable pour un vieux voyageur, celle d’une voiture qui chemine doucement, j’ai remercié mes aimables convives de leurs soins obligeants, de leur cordialité plus obligeante encore, et me suis retiré afin de prendre un peu de repos, et d etre prêt pour le moment du départ de la voiture qui doit me transporter à Grenoble.