ARRIVÉE
« sans préjugés, sans coteries, et presque sans cspé- » rance, vous vous y trouverez dans cette unique « situation où l’on peut tout juger, tout prévoir et U tout dire. Si vous ne pouvez rien ajouter aux pro- ■igrès de nos lumières, vous pouvez nous apporter « des bords de l’Orénoque l’exeniple de quelques U vertus qu’on ne counait plus sur les bords de la “ Seine; faites sur-tout provision de loyauté, de dés- *1 intéressement et de patriotisme, car ces fruits ne ti croissent plus sur notre sol.
«Arrivez, mon vicu.x camarade; vouez prendre ■I ici nia plume et ma place: je me suis contenté de « gourmander nos travers, de rire de nos ridicules : « vous fronderez nos mœurs, vous attaquerez nos >• vices; vous avez le bras bon : frappez fort, vous “ frapperez toujours juste.
« Inconnu dans Paris , je veux vous y épargner Il l'ennui d’un isolement absolu ; je vous offre l’amitié Il de madame de I^orys; c’est un bien inappréciable Il dont j’ai joui quarante ans : je vous lègue ce que Il j’ai de plus précieux ; elle vous recevra ebez elle; U vous habiterez le petit pavillon au bout du parc Il de Saint-M***; votis y serez presejue aussi solitaire « que dans vos forêts : vous viendrez à Paris une fois Il par semaine faire une récolte d’observations qui H trouveront leur place dans le recueil où j’ai con- 11 signé les miennes pendant les dernières années de Il ma vie.
DE l’ermite de la guiane, i5
«Adieu, mon compagnon de voyage; je touche « au bout de ma carrière; j’ai sur vous l’avance de « quelques pas, et c’est un avantage dont je me pré- « vaux pour vous signifier les volontés d’un mourant « et le dernier vœu de votre ancien ami.
- l/EnMiTC nie la CiiaüssllVAktin. »
L’émotion que me causa la lecture de cette letti’c n’échappa point au vieux solitaire, qui s’était réveillé sur ces entrefaites. « Vous savez tout, me dit-il; il n’y a plus moyen de s’en dédire, madame, j’ai fait deux mille lieues pour vous rendre ma visite; et, tout vieux que je suis, elle peut être longue; arrangez-vous li\-dessus. Depuis que je vis, et je date de bien loin, je me suis promis de ne rien faire comme les autres ; sottise pour sottise, j’ai du moins voulu me ménager le mérite ou l’excuse de l’invention.
« Après avoir cherché dans ma jeunesse à résoudre le problème du bonheur dans la civilisation, j’ai vu que je mourrais à la peine : je me suis assuré qu’il n’y avait dans le monde policé que deux classes d’hommes, les oppresseurs et les opprimé.s. Désc.spérant de faire partie de la première, et bien décidé à ne pas me ranger dans l’autre, je me suis fait sauvage, de dépit de ne pouvoir être roi; j’ai maintenant de bonnes raisons pour croire que j’aurais quitté mou trône pour ma hutte. Aujourd’hui
ifi ARRIVÉE DE l’ermite DE LA GUIANE.
que l'uu OU l’autre m'est égal, que je ne fais plus de différence entre le repos et la liberté, je reviens sans crainte au milieu de mes compatriotes; je me tiens déjà pour mort, et il u’y a pas de prise sur une ombre, n
Dès le lendemain de son arrivée, je conduisis [Ermite de la (iuiane à ma terre de Saint-M'**, au milieu de la foret de Senart , et je l'installai dans le pavillon avec sa suite : il en fit enlever tous les meubles, remplaça les lits par des nattes sur lesquelles il étendit des peaux d’ours , et ne consei’va qu’une table, un grand fauteuil , et deux tabourets. J’ai fait mettre à sa disposition une vache , deux chèvres , du riz, des pommes de terre, quelques bouteilles de rhum, du tabac, et une centaine de volumes de .son choix. Son valet caraïbe , qui se nomme Zaméo, m’a demandé un fusil, dont il se sert avec beaucoup d’adresse, et la gouvernante Ottaly s’est mise à la tête de ce singulier ménage.
J’ai été huit jours sans entendre parler du vieux solitaire; mais Zaméo est venu me prévenir ce matin que son maître devait venir <Iiiicr demaiu avec moi, et desirait que vous fu.ssicz des nôtres : n’y manquez pas. C’est un homme bon à voir, vous jugerez mieux que moi s’il est bon à entendre.
MON nETOLMl EN FRANCE.
R* II. [a4 It’ILLET |8|5.]