MON RETOUR EN FRANCE
Dkenda tatciuUuiue cnlla?
Persk, Ml. IV.
SiiuraMti dire rc r(trU faut dire, cl taire <’r qu'il faut taire?
Ai-je encore une patrie? Cette question que je me fais, et que tous les Français peuvent se faire aujourd’liui, me semble résolue négativement du moment quelle est posée. Il m’est pénible d’en convenir ; mais j’ai revu froidement ces côtes de France rpie je quittai , il y a quelque quarante ans , avec tant d’émotion : j’ai foulé la terre natale sans autre plaisir que celui de me trouver au terme d’un long voyage; et, comme un amant qui ne retrouve plus dans son cœur l’image d’un objet long-temps adoré, je me suis rappelé scs défauts pour excuser mon inconstance.
Le capitaine du brick qui m’a ramené dans ce pays était Français : nous avons plus d’une fois agité cette question pendant la traversée : il me parlait
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sans cesse de son amour j)our la patrie, des sacrifices qn’il lui avait faits, de ceux qu’il était prêt à lui faire encore : je lui communiquais mes réflexions; il me traitait de sauvage, me reprochait ma coupable indifférence, et je n’étais pas éloigne de croire que l’âge et rabsence avaient éteint dans mou cœur une vertu qui ne peut jamais être qu’une passion.
lin arrivant, nous apprenons que la France, eu proie aux factions, est menacée de décliiremcnts affreux : notre capitaine court d’abord s’informer au nom de qui ses appointements doivent lui être payés. Bonaparte régnait encore : le capitaine avait touché un à-compte sur ce qui lui était dû; nous le voyons revenir à bord avec une cocarde aux trois couleurs dont il orne la figure de poupe du bâtiment qu'il commande, aux cris répétés par tout l’équipage de vive l’empereur ! vive la patrie! Trois jours après, la veille de notre débarquement, nous apprenons l’arrivée de Louis XVIII à Paris : on paie au capitaine le reste de .scs appointements au nom du roi ; dès-lors la patrie est pour lui le royaume des Bourbons; le pavillon tricolore est brûlé ptir ses ordres, et celui des lis flotte aux trois mâts de son vaisseau. Je me permis d’opposer à .scs raisonnements et à sa conduite du jour, scs raisonnements et sa conduite de la veille ; il me démontra tpi’il était du moins conséquent à scs intérêts. Zaméo, qui nous écoutait, l’assura que, dans son pays, un homme
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qui se conduirait ainsi serait coupé en deux , et qu'on enverrait une moitié de son corps à chacun des deux partis qu’il avait .servis avec tant de loyauté. Tout le monde se récria, comme de raison, contre cette coutume barbare, et nous débarquâmes enfin chez un peuple civilisé.
Nous remontâmes la Gironde, et nous prîmes terre à Bordeaux, sur le beau quai du Chapeau- Rouge. Ottaly et Zaméo portaient mou bagage, et je marchais au milieu d’une foule immense qui nous poursuivit jusqu’à la porte de notre auberge par des éclats de rire, sur l’intention desquels je n’étais pas homme à me méprendre. Comme nous entrions dans les allées de Tourny, un homme décemment vêtu nous débarrassa de notre importun cortège, et se confondit en offres de services, en nous invitant à le suivre. « Maître, me dit tout bas Zaméo, voilà un homme qui me donne bonne idée des Français; il est presque aussi complaisant qu’un Zangaïs. Mon grand-père m’a raconté que, lorsque vous arrivâtes pour la première fois dans notre tribu, c’était à qui vous recevrait chez lui ; ce Français-là serait-il né sur les bords de rOrénoque? — Mon ami, lui répondis-je, cet homme est un aubergiste; les politesses qu’il nous fait sont une spéculation qu’il commence, et un droit qu’il acquiert de nous faire payer plus chèrement l’hospitalité qu’il nous offre : c’est un des avantages de la civilisation. ■>
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Nous entrâmes à l’auberjje; je dein.'indni une grande salle pour nous trois. L'li6te me fit observer que nous étions à TbOtcl Iticbelicu , où l’on ne louait pas une chambre, mais un appariement. .l’eus beau lui dire que nous avions nos habitudes, et que nous n’occupions jamais qu’une seule pièce, il m’objecta fort sensément que j’étais le maître de n’occuper qu’une chambre, pourvu que je consentisse à en payer quatre ou cinq. Il fallut en passer par-là.
Je ne sais par quel retour de vanité je m’avisai de répondre, lorsqu’on vint me demander moti nom pour l’inscrire sur le registre de la jiolice, que je m’appelais le chevalier de Pagevillc. (J’aurais pu sans inconvénient garder mon nom de Paul, le .seul que j’aie porté pendant quarante ans.) Zaniéo, <pii ne m’avait jamais entendu nommer ainsi, ouvrit do grands yeux. .le crus lui donner une explication suffisante en lui disant que par ce moyeu nous serions traités avec plus de cou.sidération. Il se prit à tire aux éclats, en appuyant ses mains sur ses genoux , ne concevant pas qu’un nom pùt ajouter quelque chose au mérite personnel. «Encore un effet de la civilisation ! s’écria-t-il ; je n’oublierai pas celui-là. «
Tout ce qui nous entourait excitait presque on meme temps la surprise et la critique de mon jeune Caraïbe, chez lequel je m’étais plu à développer de bonne heure des dispositions naturelles, assez rares dans Icj liommcs de son espèce et meme de
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lu nôtre. Uurdcaux était la première ville qu’il eut encore vue; aussi ne se lassait-il pas de la parcourir. Ija couleur de son teint, son costume non moins étrange que ses manières, attiraient sur lui plus de curiosité que de considération; il s’en aperçut, et n’eut pas à se louer du moyen qu’il employa pour obtenir ce dernier sentiment.
Le lendemain de notre arrivée, Zaméo se promenait au Cliartrou, suivi d’une foule de cm-ieux qui l'impoitunaicut. Pour se dérober à leurs regards, il entre dans un café. Un garçon très prévenant lui demande ce qu’il desire : mon sauvage qui n’entend jamais que ce qu'on lui dit, et ne répond qu’à la question qu’on lui fait, témoigna son goût particulier pour le rhum, et ne se fit pas prier pour en sabler quelques verres. Il se repose quelques instants, salue très gracieusement la maîtresse de la maison , cl se met en devoir de sortir. Le garçon l’arrête et lui demande le paiement de ce qu’il a pris; Zaméo répond qu’il n’a pris que ce qu’on lui a offert, et que dans son pays on ne fait point payer au voyageur la liqueur du coco qu’on lui présente pour se désaltérer. Le garçon se fâche et lui demande insolemment son nom. Zaméo, pour.se donner cette espèce de considération dont il croit avoir besoin dans un pareil moment, se rappelle les mots dont je m’étais servi avec l’aubergiste, et déclare qu’il se nomme le chevalier Zaméo. Tous les assistants se meltcni à
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rire. Le );ar<;on, d'aulnut plu.s brave qu’il a affaire à un homme imberbe prend le chevalier caraïbe à la {jorye, en l’appelant fripon : celui-ci réplique par un vigoureu.x coup de poing, et renverse le garçon sur un Anglais et un Allemand qui prenaient du thé dans un coin. En un moment le tumulte est à son comble : tout le café se lève en masse contre l’enfant des forêts, qui, retranché derrière le comptoir, un tabouret dans chaque main, fait la plus belle et la plus noble résistance. Mais comme il est écrit, et, qui pis ost, prouvé, qu’il n’y a ni valeur, ni raison, ni justice, qui ne doivent céder au nombre, et que la Providence est toujours pour les gros bataillons, après une demi-heure du combat le plus inégal, où Zaméo distribua maints horions qu’on lui rendit avec usure, force lui fut de capituler et de mettre bas les armes. On le reconduisit à l’hôtel , et je le vis arriver au milieu de ses vainqueurs, qu’il menaçait encore de la voix et du geste. Je voulus connaître les détails de cette aventure : « Maître , me dit-il, c’est encore un effet de la civilisation : j’avais soif, ces gens-là m’ont donné à boire; ils ont voulu me faire payer le service qu’ils m’avaient offert ; je n’avais point d’argent, j’ai cru me tirer d’aflàire avec de la considération, j'ai dit que je m’appelais le chevalier Zaméo : l’un d’eux m’a répondu
' l.ps Caraïbes n ont point de barbe.
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que j’étais uu fripou, je l’ai rossé; ils se sont tous jetés sur moi; et parecqu’ils m’ont assommé, ils prétendent m’avoir vaincu. Dans mon pays, les querelles se vident corps à corps; on serait ce qu’oii appelle ici déshonoré, si l’on se mettait dix contre un ; il est vrai qu’on nous appelle des sauvages. »
Je me rassurai quand je sus de quoi il s’agissait; je payai le dégât et la dépense qu’avait faits mon Caraïbe, à (jui j’adressai une réprimande dont il saisit fort bien la morale, sans pourtant concevoir pourquoi ce titre de chevalier, qui me valait tant d’égards, avait été pour lui la cause d’une aventure aussi désagréable.
Nous songeâmes à quitter Bordeaux. J’avais be^ soin d’une voiture: Zaméo, qui m'accompagna chez le carrossier, ne connaissait encore que deux manières de voyager, à pied sur terre, ou en pirogue sur l'eau. Je m’amusai de la surprise qu'il témoigna en voyant ces petites chambres de cuir (pour parler son langage), où il ne concevait pas qu’on passât une heure sans étouffer. J’achetai, à sa prière, un vieux catesin espagnol d’une forme très peu élégante, mais d’une structure solide et commode ; je m’arrangeai de deux bonnes mules galicieunes avec iiu arricni de Palencia , lequel était venu conduire en France une famille de liberales exilés d’Fspagiie. Zaméo lia eonvcrsatioii avec eux, et s’informa du motif qui les forçait à sexpatricr. Il fut bien sur-
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pris d’apprendre que les uns étaient eliasscs d’Espa(;ne pour avoir inanj'édu lard le vendredi, et les autres pareequ’ils n’en voulaient pas nianyer du tout. Il leur offrit des lettres de recommandation pour la Guiane, où l'on iiianqe tout ce que l'on trouve, et vint ensuite me demander si l’Espagne était eu Europe.
Nous voilà tous les trois roulant sur les grandes routes de la Gascogne. Presque aussi étranger <jue mes deux compagnons de route à la civilisation européenne, je remarquais cependant avec peine ([U 'ils sentaient plus vivement ses abus que scs bienfaits. Tout ce qui portait un caractère d’utilité publique leur plaisait sans les étonner. Les grands elicmius leur paraissaient bien imaginés; mais le soleil dardait à plomb sur la tête, et ils regrettaient les petits sentiers tracés sans art sous l’ombrage des forêts. Dévorés par la soif au milieu d’arbres couverts de fruits qu’ils n’osaient cueillir, ils se rappelaient avec amertume qu'aucun garde champêtre, sur les bords de l’Orénoque, n’empêclie le voyageur altéré de se rafraîchir la bouche avec le citron qu’il trouve sur sa route, .le n’avais pas de peine à leur faire comprendre que le droit de propriété était lui des grands avantages de l’état de civilisation ; mais ils nrcinbarrassaient en me demandant si les hommes, dans cet état, étaient meilleurs et plus heureux.
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J'allais leur répondre, lorsque nous entendîmes un grand bruit de mousqueterie dans un bois qui bordait le chemin. Un moment après nous en vîmes sortir un petit corps de troupes; quelques cavaliers se détachèrent, et vinrent s’emparer de nos mules et de nos voitures pour transporter des blesses au village voisin. Nous fûmes obligés de suivre à pied. Tout en cheminant auprès du commandant de l’escorte, nous apprîmes de lui tous les maux auxquels la France était en proie, et qu’aggravait encore le fléau des guerres civiles, dont nous avions sous les yeux les déplorables effets.
Lorsque l’officier eut fini de parler : « Maître Paul, me dit Zaméo, vous rappelez-vous l’année du débordement où la tribu des Zangaïs, excitée pai> le mauvais esprit, et divisée sur la couleur des plumes dont nous parons nos têtes, tourna contre clle-méme ses flèches victorieuses? Mon père Oyatoc commandait les plumes rouges; déjà plusieurs carbets ' avaient été détruits ; un combat terrible allait s’engager : vous paraissez au milieu des Zangaïs; vous parlez, leur fureur s’apaise, et le calumet delà guerre est éteint pour toujours. J'étais bien jeune alors; mais Oyatoë m’a souvent répété vos paroles, et je les ai fidèlement retenues :
« Braves Zangaïs, leur dites-vous, (]uellc rage
' llatncnux tlos Indiens caraïbes.