DE L’ILE SAINT-LOUIS
était le secret des âmes délicates : ce secret est celui de madame de Mérange ; je ne me lassai pas d'admirer le parti qu'elle en tirait au milieu de la société brillante et nombreuse qui se rassembla le soir chez elle, et dont elle était à-la-fois le nœud, le charme, et l’ornement.
J'ai parlé dans le discours précédent du souper qui termina si gaiement cette utile et agréable journée.
LES PEUX AMOCnS.
*" IXXI. [7 FÉVBIEB 1816.]
LES DEUX AMOURS
Àmortm lurc cunctu vitia strtari soient.
CurOf teffntuilo, nimiaque elrÿontùt
Inhœret etiam aviiHtast dcsiilût, injuriit.
PLAtTTB.
L’inquictude , le clia^^in , une recherrlie eurdme dans la parure, ravidilé, la pareate et l'iDjiutice, tell sont les désordres qui acconpa^ient l'amour.
L'accord de l'amour et de l'ioQOcence semble être le paradis sur la terre : c'est le bonheur le plus doux et l’état le plus délicieux de b rie.
J. J. Rovmcau.
.l’ai aime deux fois dans ma vie; et, dans cette double épreuve, j’ai reconnu que ce sentiment est le plus grand des maux quand il n'est pas le plus grand des biens. .le retrouverais peut-être dans la profondeur de mes souvenirs l’image confuse des maux que cette passion m’a fait souffrir et des plaisirs qu’elle m’a fait goûter; mais ce que je sens encore, j’essaierais eu vain de l’exprimer: dans l’homme mor.il, comme dans l’homme physique, le cœur est la dernière partie que la vie abandonne; il pourrait
LES DEUX AMOURS. S'iQ
arriver qn'un vieillard éprouvât les transports de l'amour, mais il ne saurait ni les insrdrcr, ni les peindre, .l’ai dès long-temps prévu eette cruelle décadence, et j’ai trouvé le moyen d’y échapper, eu prenant pour ainsi dire note de mes sensations et de mes sentiments, comme on fixe d’un trait sur la muraille l’ombre fugitive qui passerait sans y laisser de trace.
J’ai écrit mes mémoires sans autre but que de me comparer à moi-même, et de pouvoir, en bon comptable, dresser à toutes les époques de ma vie le bilan de ma situation physique et morale.
L’amour, qui tient une si grande place dans les destinées humaines, a eu sur les miennes une double influence, si parfaitement compensée, que je me trouve, à ce sujet, dans la même perplexité ou se trouvait Corneille par rapport au cardinal de Kiebelieu:
li m'a fait trop de bien pour en dire du mal;
Il m’a fait trop de mal pour en dire du bien.
Les deux épisodes suivants, que j’extrais du volumineux manuscrit de mes mémoires, ne sont que le commentaire de cette antithèse.
J’atteignais à peine ma vingtième année, et j'étais venu passer quelques mois à Paris, au retour de ma première campagne maritime. Je n’étais jtas dépourvu d'agréments extérieurs, et l’on me citait
LKS DEUX AMOURS.
.llo
déjà au nombre de de ces jolis hommes dont la première barbe croit sous ihaleinc des filles, comme dit Shakespeare. Le hasard me fit rencontrer, à un des petits spectacles de la foire Saint-Germain, où j’allais tous les soii's avec mon ami Alpli... de Monsahre, une très jeune et très jolie danseuse que l’on nommait Nanine, dont je ne tardai pas à devenir éperdument amoureux. Je u’assurerai pas, quoi qu’en aient pu dire mes yeux et mon cœur, qu’il n’y eût alors à Paris quelques femmes plus belles ; mais ce dont je suis sûr, aujourd’hui même que la plus douce de mes illusions est depuis si long-temps détruite, c’est qu’il est impossible de réunir des contrastes plus séduisants, plus de tendresse et de coquetterie, plus d’irrégularité dans les traits et de charmes dans la physionomie, plus d'élégance et de naïveté, plus de mobilité dans l'esprit, de grandeur d’aroe et de faiblesse de caractère : elle prenait à son gré toutes les formes, et se parait de tous les caprices ; il était plus facile de ne pas l’aimer que de n’en pas être idolâtre. Je le fus comme on pouvait l’être à vingt ans, avec une ame neuve et passionnée. Nanine m'aima, et j’achevai de perdre la raison.
Mon congé venait d’expirer; un vieux cousin, chez lequel je demeurais à Paris et qui me servait de tuteur, me signifia l’ordre de partir: je crus entendre mon arrêt de mort; j’imaginai cent prétextes pour prolonger mon séjour; il en découvrit
LES DEUX AMOUilS. 33l
le motif, et n’cn pressa que plus vivement mon départ ' .
Nanine partageait mon désespoir, dont elle connaissait la cause, et m'aidait de sou mieux à retarder une séparation dont elle gémissait, mais qu'elle regardait comme inévitable. Cette idée, contre laquelle se brisaient toutes les forces de mon ame, me suggéra la plus extravagante des résolutions : je proposai à Nanine de l'épouser. « Je vous aime trop pour cela, me dit-elle d'un ton léger et tendre tout à-la-fois: à votre âge, et dans le rang où vous êtes, il n'y a pour vous, mon cher Paul, qu'un moyen de parvenir, la considération : vous la perdriez en m'épousant; nous no manquons pas d'exemples qui prouvent que l'on s'en passe avec de la fortune; mais nous n'en avons ni l'un ni l’autre, et en nous mariant nous nous en fermerions à jamais le chemin. Maintenant, voulez-vous des objections plus fortes, (|uoique moins raisonnables ; vous êtes pour moi la preuve, et j’en fournirais quelques autres, que je puis aimer beaucoup mon amant; mais, je dois l’avouer, je ne serais pas aussi sûre d'aimer mon maçi. Je ne suis pas éloignée de croire que l’amour n'est plus un plaisir du moment qu’il cesse d’étre une folie; et vous êtes le dernier homme avec
* Voyez le tioisicmc voinmc tic l'Eimite tU la Cltausu’e-tTJutin^ page 3a3.
LES DEUX AMOURS
qui j'cn voudrais faire l’expérience. Ne parlons donc plus de mariage; à cela près, faisons tout autre serment d’nnc fidélité inviolable. » J’en pris le ciel à témoin ; il sait si c’est moi qui l’ai violé.
J’avais pour tuteur un parent qui ne ressemblait pas mal au commandeur du Père de famille; pour ajouter à la ressemblance, il sollicita un ordre ministériel pour faire enfermer Naninc: elle en fut instruite la première.
«Votre cousin, me dit-elle un soir que je la ramenais du théâtre, a trouvé un moyen tout simple de nous si'-parer, c’est de vous faire conduire à Rocbefort par un officier de maréchaussée, et de me faire mettre aux Afagdelonnettes par lettre de cachet; l’intention est bonne; il n’était pas obligé de savoir que j’ai plus de crédit que lui à la cour... » Je ne me connaissais plus; j'étais furieux et je formais les projets les plus désespérés... «Vous ne vous arrêtez pas au plus simple, interrompit-elle; faites venir des chevaux de poste, et partons ensemble pour Rochefort. « Je tombai à ses genoux ; j'épuisai le langage et les transports de l’amour pour lui témoigner ma reconnaissance. A quatre heures du matin nous étions sur la grande route.
A peine arrivés à Rochefort, je reçus l’ordre de me rendre à bord de \' Apollon, qui faisait partie de l’escadre destinée à la station des mers de l’Inde. Nous devions mettre à la voile dans quelques jours;
LKS DEUX AMOURS.
quel parti prendre? u Nauine, lui dis-je, j’ai bien interrogé mon cœur: il m'est impossible de vivre sans vous ; au risque de tout ce qui peut m’arriver, je reste à terre, si vous refusez de me suivre... — Aux Indes?... Cela demande réflexion. • — Ah ! ne prenez conseil que de notre amour; songez qu’il y va de ma vie, de mon honneur. — Qnand j’y consentirais, le moyen d’exécuter... — J’ai tout prévu, chaque officier a le droit d’embarquer un mousse pour son service... (Nanine rit aux éclats.) — Le sort en est jeté, reprit-elle; il ne sera pas dit que j’aie reculé devant la plus insigne folie. »
Voilà Nanine transformée en mousse, mais en mousse tel que l’imagination d’Ovide aurait pu nous peindre l’Amour. Que n’aurais-je pas donné pour qu’elle parût moins jolie! C’est le seul sacrifice que je ne pus obtenir d’elle. Comme je craignais sur-tout la première impression que pourrait causer sa présence, je ne la conduisis à bord que le soir meme du jour où nous appareillâmes, et j’obtins qu’elle ne se montrât le lendemain que lorsque nous aurions perdu de vue les eûtes.
L’équipage était réuni sur le pont, le capitaine Saint-Hilaire en passait la revue, et Nanine, sous le nom de Jules, était portée sur le contrôle. Oh l’appela: comme mon cœur battait! Elle parut, et un cri d’admiration sortit de tontes les bouches. M. de Saint-Hilaire, que j’avais examiné plus attentive-
LES DEUX AMOURS
ment que les autres, jeta sur Nauine uu regard sera tateur qu'il arrêta sur moi d'uue manière très expressive.
Après la revue, il donna l’ordre au petit .Iules de le suivre dans la chambre du conseil. L’audience durait depuis un quart d’iieurc; je ne pouvais plus (rontenir mon inquiétude; j’entrai dans la salle, où je trouvai Naninc en pleurs : je ne doutai plus qu’elle ii’cùt révélé notre secret.
M. de Saint-IIilaire me fit une très sévère réprimande, et n’oublia pas de me citer l’article de l’ordonnance où ma faute était prévue. .le répondis avec emportement que j’en invoquais toute la ri- ’gueur, et que je demandais à être débarqué avec Nanine sur la première terre où nous toucherions. Le capitaine, qui me parut moins offensé de mon langage que touché des larmes de mou aimable complice, nous parla avec plus de bonté, et il fut convenu que Naninc, qui ne pouvait espérer de rester inconnue sous un pareil travestissement, reprendrait les habits de son sexe, et occuperait, sous la dunette de la frégate, la ebambre la plus voisine de celle du capitaine. Cet arrangement ne faisait pas le mien; mais les objections que je pouvais y voir n’étaient pas de nature à le faire changer.
Pour se faire une idée de l’effet que produisit la vue de Nanine lorsqu’elle parut pour la première fois à table, au milieu de dix à douze officiers, dont
LES DEUX AMOURS
le plus âgé n’avait pas quarante ans, il ne suffit pas de se placer sous un ebanne semblable dans le cercle des habitudes ordinaires de la vie; il faut avoir entrepris une longue navigation, et avoir connu par expérience le pouvoir d’un regard féminin sur une société de deux ou trois cents hommes enfermés dans un vaisseau et condamnés nu supplice de ne voir que des mentons barbus pendant quatre ou cinq mois. Nanine eût été distinguée dans la foule des jolies femmes; qu’on juge des hommages dont elle fut l’objet dans un lieu où elle n’avait point de rivale! Elle en jouit avec toute la coquetterie de son caractère, et j’en souffris avec toute la jalousie du mien.
(.le supprime le récit trop long de mes inquiétudes, de mes tourments, dans cette cruelle traversée, où mon amour s’accrut de toutes les raisons qui auraient dù l’affaiblir.)
Nouvelle Armide, Nanine avait allumé l’amour et la discorde dans tous les cœurs ; semblable à la dorade brillante (pour tirer ma comparaison du lieu même où s’exercait son empire), elle se jouait au milieu des flots, et semblait se reposer sous la tempête. Toute la prudence, toute la sévérité de M. de Saint-Hilaire avaient peine à contenir parmi nous des ressentiments, des haines, dont chaque jour augmentait la violence ; il ne vit d’autre moyen de mettre un terme au désordre que d’en éloigner
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la cause; et j’ai tout lieu de croire qu’eu cette circonstance il s’imposait à lui-même uu pénible sacrifice. Kn arrivant à Mabé, sur la côte du Malabar, il fit débarquer Naiiiue, en me prévenant qu’il la recomnianduit aux soins du gouveraeur, et crut devoir me consigner à bord pendant tout le temps de la relâche, .le n’étais pas homme à balancer sur le parti que j’avais à prendre: je quittai le vaisseau pour n’y plus rentrer; je rejoignis Nauinc, et nous parvînmes à gagner Surate.
Heureux de posséder en liberté le seul bien que je connusse au monde, et que j’avais pu craindre de perdre; sans soin d’un avenir que j’abandonnais tout entier à l’amour, quelques mois de ma vie s’écoulèrent encore dans le délire d’une passion funeste à laquelle j’avais tout sacrifié, et qui me préparait une destinée si bizarre.
(Je laisse encore les détails de nos aventures à Surate, de la sensation extraordinaire que Naninc y produisit, des succès qu’elle y obtint aux dépens de mou repos et de mon bonheur, et j’arrive au mo ment fatal qui rompit si douloureusement les premiers nœuds que j’aie formés.)
J’étais absent depuis quelques heures; en rentrant chez moi, je n’y trouvai plus Nanine; une de ses femmes me remit la lettre suivante, que je lus avec un déchirement de cœur qu’il est impossible d’exprimer :
LES DEUX AMOURS. 33y
«Je vous quitte, mon cher Paul, avec plus de repentir que^ de regrets ; j’en conviens en rougissant : je ne pouvais plus rien pour votre bonheur ; j’ai cessé de vous aimer, et il ne dépend plus de moi de vous ofïrir ce seul dédommagement aux maux prêts à nous assaillir. S’il eût été possible de fixer mon coeur, vous auriez fait ce miracle; personne ne m’avait inspiré et ne m’inspirera jamais un sentiment aussi tendre que celui dont je crois vous avoir donné des preuves. Convaincue que l’amour peut tenir lieu de tout aussi long-temps qu’il existe, je ne vous parle ni des sacrifices que vous m’avez faits, ni de ceux que j’ai été assez heureuse pour vous faire. Nous nous sommes aimes : nous sommes quittes. Quand j’ai refusé de vous épouser en France, je prévoyais ce qui m’arrive aux Indes : j’avais le pressentiment d’un mal dont je voulais du moins m'assurer le remède ; je l’ai trouvé dans une séparation que j’ai crue nécessaire du moment où j’ai pu la croire possible.
«Vous n’êtes pas en état d’apprécier aujourd’hui les motifs qui m’ont fait agir ; et du caractère que je vous connais, j’ai dû commencer par me mettre à l’abri de vos recherches ; vous n’entendrez plus parler de moi qu’au moment où vous vous embarquerez pour retourner en France.
U Adieu, mon cher Paul ! que ce mot me coûte à prononcer ! vous en jugerez à mes larmes qui l’ont
EkHITE de là CciàHE, T. I. 33
LES DEUX AMOURS
effacé. Après m'avoir tant aimée, mon ami, ne me Laissez pas ; et quand un autre amour aura expié ma faute, $OD 5 ez alors que l'amitié vous réserve la première place dans le cœur de la volage Naninc. »
11 me semble que la nature, en créant l’un après l'autre les plaisirs qu’elle a éparpillés dans la vie, SC soit, à chaque fois, repentie du présent qu'elle nous faisait, et qu’elle ait pris à tâche de nous dispenser de la reconnaissance, en accompagnant chacune de ses faveurs d'un mal plus grand que le plaisir qui le précède. L'inconstance de Nanine, â laquelle auraient dû me préparer depuis si longtemps ses infidélités, déchira mon cœur, jeta le ésordre dans mon ame, et fit une révolution dans toute mon existence , comme ces maladies violentes à la suite desquelles on renaît avec une constitution nouvelle.
Trahi par une danseuse, j’enveloppai tout son sexe dans un ressentiment que je déguisais sous le nom de mépris. J'adoptai sur les femmes l'opinion des peuples au milieu desquels je me trouvais: je ne voulus plus y voir que des êtres trop tendres pour conserver des impressions durables, et parmi lesquels il n'y avait de choix à faire qu'entre la vieille ou la jeune, la laide ou la jolie, la brune ou la blonde.
Dans l’espace de plus de vingt ans qui s'écoula depuis l’abandon de Nanine jusqu'à mon arrivée
LES DEUX AMOURS. 339
dans les forêts de la Guiane, l'amour napprocba plus de mon cœur; car je n’appellerai pas de ce nom cet échange de fantaisies, ces liaisons de caprice , ces surprises des sens , qui ne laissent aucune trace , pas même dans l’esprit ; qui ne laissent aucun souvenir, pas même dans la mémoire. J’étais arrivé à cetté époque de la vie où la maturité de l’âge nous éclaire à regret sur les illusions de la jeunesse. Désabusé de l’amitié, qui m’avait trahi ; de la gloire, qui n’est trop souvent que le hasard; de la fortune, dont ses favoris m’avaient dégoûté, je me croyais sur-tout détrompé de l’amour, qui ne s’offrait à ma pensée que sons l’escorte des maux dont il avait été pour moi la source.
J’habitais depuis quelques jours le pays des Zangaïs, où m’avait conduit la plus étrange destinée qu’un homme ait peut-être jamais subie, lorsque l’ancien de la tribu vint me présenter lui-même la jeune Amio'ia, qu’il me destinait pour épouse Il y a des objets qu’il faut peindre pour rendre croyable le récit des événements où ils figurent.
Âmioia touchait à sa treizième année ; elle était née d’un père zangaïs et d’une mère métisse. Ses traits, sans être de cette régularité parfaite qui constitue la beauté chez les peuples européens, avaient un caractère particulier de grâce et de douceur fé-
LES DEUX AMOURS
minines, dont le charme s’imagine plus facilement qu’il ne peut se rendre. Dans un climat où les femmes n’ont presque pas d’enfance, l age de cette belle Zangaïde touchait à celui que la nature .a marqué pour le développement des formes charmantes dont elle était pourvue; sa taille avait de la mollesse et de l’élégance ; ses grands yeux noirs s’embeUissaient d’une expression pleine d’innocence et de volupté : son regard était déjà une caresse, et le son de sa voix un plaisir.
Le hasard, qui voulut en nous réunissant justifier toutes les invraisemblances, m’apprit, à plus de quarante ans, le secret de mon propre cœur: une enfant sauvage me fit connaître l’amour, et je rougis du sentiment auquel j’avais jusqu’ici donné ce nom. Cet hymen, contracté au sein des forêts, entre deux êtres si peu faits pour se rencontrer, devint la source d’un bonheur pur, égal, sans trouble, sans mélange, dont la durée appartient sans doute à un autre ordre de choses.
Je ne dirai pas, faute de le concevoir moi-même, par quelle gradation nouvelle de sentiments et de sensations je passai d’un intérêt doux et tendre qui avait quelque chose de paternel, à cet amour passionné dont je n’avais encore connu que les tourments, pour arriver à cette félicité des anges dont la réalité n'exclut pas l’espérance, où le repos même est un délire.
LES DEUX AMOURS
Quand je cherche à me rendre compte du bonheur dont j’ai joui, je trouve qu’il se formait d’éléments tout-à-fait opposés à eeux dont l’homme de la société cherche à composer le sien. La constance, la tranquillité d’esprit, l’uniformité de la vie, la nature et la liberté, telle était la source d’un bien-être qu’il n’a peut-être été donné qu’à moi seul de connaître et d’apprécier dans toute son étendue.
La plus douce des expériences m’a convaincu que les femmes passent bien plus facilement que les hommes de l’état sauvage aux habitudes de la civilisation; ma jeune compagne, dont l’éducation était le plus agréable de mes délassements, devinait tout ce que je voulais lui enseigner: quand elle aj>prenait, elle avait l’air de se souvenir; et jusque dans sa modeste nudité, on retrouvait je ne sais quel charme de pudeur, quelle grâce de parure, dont la société seule semblerait devoir donner l’idée.
« Dans ces climats brûlants, comme dit Montesquieu, on aime l’amour pour lui-même; il est la cause du bonheur, il est la vie. » Ce serait bien vainement, je crois, que je chercherais à faire entendre à un habitant de Paris ou de l^ondres tout ce qu’il y avait de délices dans la situation que je vais décrire.
Aux premiers rayons du jour, je prenais mon arc et mes flèches , et je sortais pour aller à la chasse ^
LES DEUX AMOURS
le plus souvent Ainioïa m'accompagnait et me servait de guide. Arrivé dans le canton que je voulais parcourir, je la laissais sur le bord de quelque cataracte, au sommet de quelque colline, où elle attendait mon retour en tressant avec un art merveilleux les plumes de mille oiseaux divers, dont elle fabriquait nos légers vêtements.
Une heure suffisait pour m'assurer les provisions du jour. Je me bâtais de rejoindre ma douce compagne, et, tranquilles sur nos besoins, nous ne songions plus qu'à nos plaisirs.
Errant alors sans but et sans objet dans ces contrées où la nature surabondante a prodigué tant de merveilles, avec quel enivrement nous admirions ses beautés, auxquelles notre amour prêtait de nouveaux charmes ! Avec quelle ardeur je suivais mon agile compagne s'élançant au sommet d'une colline où la nature semblait avoir rassemblé à plaisir tout ce qui peut enchanter le cœur et les yeux ! De quel regard d'amour je suivais tous les mouvements de ce beau corps.
Paré de grâce et vêtu d’innocence !
Assis à ses côtés, je m'écriais avec transport, comme le père des hommes, dont je partageais alors la félicité : u La source de nos biens réside en nousmêmes; nos besoins mêmes sont nos plaisirs; ils sont attachés à nos sens, et chaque partie de moi a
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LES DEUX AMOURS. 341
les siens pour t'aimer » La fille des forêts n’avait point lu Milton, mais la nature et l'amour n’ont qu’un langage. « J’ai admiré, me disait-elle en sou- « pirant, l’éclat du soleil et la sérénité du jour, les « fleurs des champs, leurs vives couleurs; j’ai respiré « le parfum de l’oranger et de la rose; mais ta pré- « sence est pour moi mille fois plus agréable encore, « et ce sentiment que j’éprouve renferme en lui seul « tous les autres. » Ces tendres paroles s’exhalaient de sa bouche, où je les recueillais avec son haleine, plus douce que le souffle du printemps. La constance n’était pas le prix d’un attachement si pur, elle en était l’aliment :
Parmi tous les êtres du monde.
Nous nous choisissions tous les jours ;
et nous trouvions dans ce besoin de fidélité tous les attraits de la préférence.
Amioïa devint mère. Ce moment m’apprit tout ce que le cœur d’une femme peut renfermer de tendresse, et toute la distance que la nature a laissée, sur ce point, entre les affections des deux sexes. Amioïa près do berceau de son fils ! Jamais tableau plus délicieux n’a frappé mes regards; quels soins! quelle entière abnégation de soi-même ! quelle touchante idolâtrie 1 Elle perdit au bout de quelques
* Paradis perdu, liv. IV.
LES DEUX AMOUnS.
mois ce premier fruit de l’amour, et sa tendre superstition la sauva de l'ivresse de sa douleur : elle était persuadée qu’un enfant pouvait revivre dans une fleur arrosée avec le lait de sa mère ; et je me gardais bien d’affaiblir par le moindre doute une croyance religieuse où son ame puisait la force dont elle avait besoin pour vivre. J’avais élevé de mes mains, sur le bord du fleuve, un petit monument recouvert d’arbrisseaux, au milieu desquels Amioïa, sur la place même où reposait son fils, avait planté un jeune corossol. Chaque soir, au cri de la perrique aux ailes d’or ', elle revenait visiter le berceau funéraire, et, penchée sur l’arbuste, elle arrosait de son lait et de ses larmes la fleur solitaire du corossol, dont la couleur d’un jaune pâle est un emblème de la nature mourante.
Quatre ans s’étaient écoulés dans les délices de cette douce union. Un jour que je revenais de la pêche, où j’avais été seul avec Zaméo, je laissai à celui-ci le soin de remonter la barque en suivant le rivage, et, pour arriver plus tôt à la case, où m’attendait Araipïa, je pris mou chemin à travers une longue savane desséchée, dont le sentier praticable ne m’était pas bien connu. Je marchais depuis quelque temps, et je m’étais arrêté sur une hauteur,
' Espicc de perroquet de la Guiaoe, dout le cri se fait entendre au eoneber du soleil.
LES DEUX AMOURS. 345
d’où je cherchais à m’orienter sur le cours du soleil, qui descendait vers l’horizon ; pressé par la soif, je cueillis, sans beaucoup d’attention, sur un arbre qui se trouvait à ma portée, un fruit vert, d’un goût légèrement acide; j’en avais à peine mangé quelques graiits que je fus saisi de douleurs violentes, suivies d’un engourdissement auquel je succombai, sans perdre entièrement connaissance. J’étais depuis une heure dans cet état, lorsque j’aperçus Amioïa etZaméo , qui me cherchaient dans la savane où ils supposaient que je pouvais m’être égaré. Dans l’impossibilité de me lever, je parvins à me faire entendre; Amioïa reconnaît ma voix, elle accourt la première, me voit, frémit, et m’interroge avec inquiétude: je n'ai que la force de lui montrer l’arbre fatal : elle pousse un cri d’épouvante, s’élance, et arrache une grappe entière du fruit empoisonné qu’elle dévore. Cette action terrible, à laquelle je ne pus opposer que de vains efforts, est aperçue de Zaméo; il entend mon geste, se rend maître d’ Amioïa, et, d’une main hardie, va saisir jusque sous ses dents les débris vénéneux dont le suc a déjà passé dans ses veines. Zaméo , qui connaissait la propriété de cet arbre funeste, savait aussi qu'il porte avec lui son antidote. U en détacha quelque portion d’écorce, qu’il broya entre deux pierres ; il la délaya ensuite dans la liqueur du cocotier dont il avait rempli sa gourde, et qu’il nous fit boire. L’efficacité de ce rc-
LES DEUX AMOURS
mcde fut telle, qu’au bout de quelques heures]de repos nous pûmes retourner à la case.
Je guéris en peu de jours ; mais Amioïa lutta plusieurs mois contre l'activité d’un poison qu'elle avait pris à plus forte dose. Je ne dirai pas que cet acte de dévouement augmenta mon attachement pour elle : il ne pouvait croître ; dès long-temps il remplissait tout mon cœur. La faiblesse de sa santé, altérée par cette longue maladie, retarda de plusieurs années un évènement qui promettait de mettre le comble à notre bonheur, et dont il fut le terme; Amioïa perdit le jour eu le donnant à une fille que nous avions nommée Amazilic. J'ai pu dire , comme le poète Young:
My child, thy cradle was purcitas'd with lliy mother's hier'.
Je ne puis, après vingt ans, arrêter ma pensée sur ce moment funeste où je commençai moi-même à mourir. La tendre compagne de mon exil expira en embrassant son époux et sa fille, et sourit en tombant dans les bras de la mort.
J’avais promis de vivre pour Amazilie; ses traits charmants me rappelaient sa mère, et son enfance avait enchanté les premières années de ma vieillesse.
Mon enfant, ton berceau fut le prix du ccrcuril de (a ni^rc.
Digili.’ori by Coo^U
LES DEUX AMOURS. 34y
Je ne retracerai point ici un dernier malheur contre lequel il n’est qu’un seul recours, et que je n’ai supporté que pareeque j’étais arrivé à un âge où ce n’est plus la peine de se donner la mort.
LES SOTS
n* xxxii. [i4 FévfeiEn 1816.]
LES SOTS
LVspni solide, éclairé, droit,
Du commerce des sots sait faire un boo otage, U les eiauine , il les voit ,
Comme oo Toit on maoTsis ourrage;
Des défauts qu’il y trouve il cherche ï profiter^ Il n*est guère moins nécessaire De roir ce qu il faut éviter Que de savoir ce qu'il faut faire.
Mad. DBSBOuuBAes.
Il y a, de compte fait, trois especes de sots; les sots qui ne savent point, les sots qui savent mal, les sots qui savent tout, excepté ce qu’ils devraient savoir. Cette dernière classe est aujourd'hui la plus commune ; nous ne sommes cependant pas encore menacés de perdre les deux autres.
J’ai besoin d’un avocat: on m’adresse à Mérippe; une heure de conversation que nous avons ensemble me prouve qu’il a fuit de grandes recherches sur la langue celtique, et que personne n’est plus propre que lui à enseigner le bas-breton ; à la manière dont il disserte sur les antiquités des Gaules, on croirait
LES SOTS
qu’il a étudié au collège des Druides. Tout en lui faisant compliment sur son érudition , j’en viens à le consulter sur mon affaire; il s’agit d’un point de droit à établir sur les lois du Digeste: Mérippe est tout-à-fait étranger à ce genre d’études, il ne s’est occupé des Pandectes de Justinien que pour s’assurer qu’elles ont été publiées le 1 7 des calendes de janvier 533 , et qu’elles ont été retrouvées dans la ville d’Almalfie par l’empereur Lotbaire. Mérippe, avec toute son érudition , est un sot avocat.
J’achève un ouvrage sur les puissances barbaresques , où je prouve que cette confédération des forbans ne sera pas détruite avant un demi-siècle, pareequ’il ne faut pas moins que cela pour que les Anglais puissent se passer de pareils auxiliaires; mais comme je manque de notions exactes sur les mœurs et la politique de ces nations dont j’écris l'histoire, je crois pouvoir me les procurer auprès à'HermaSf qui a passé trente ans de sa vie dans les régences, en qualité de consul : j’ai pris note des questions que j’ai à lui faire, et dont il me dispense en m’apprenant « qu’il ne s’est point amusé à de pareilles bagatelles pendant son séjour sur la côte d’Afrique, où il a su employer son temps d’une manière plus utile, en spéculant sur le maroquin et sur les cafetières du Levant. »
L’humeur que m’avaientdonnée ces deux hommes me suivit dans l'ile Saint-Louis, où j’étais allé faire
LES SOTS
une visite à mon philosophe pythagoricien. Je le mis sur le chapitre des sots, dont il se constitua le défenseur officietix avec tant de chaleur et de bonhomie, que je fus assez long-temps sa dupe pour me donner l’air d’être son client. Je conserve à noü'e discussion la forme du dialogue , pour être plus sûr de n’y rien changer.
M. ANDBÉ.
On calomnie les sots, et l’on s’obstine, par envie, à méconnaître en eux des qualités dont je me fais hardiment l’apologiste.
l’ermite.
Il n’y a pas grand courage à venir au secours du plus fort.
M. ANDRÉ
C’est déjà quelque chose de vous faire convenir de leur puissance.
l’ermite.
Je ne conviens que de leur nombre.
M. ANDRÉ
Us ont pour eux les gros bataillons, et le maréchal de Saxe lui-même assure que la victoire finit toujours par se fixer de ce c6té-là.
l’ermite.
Ce n’est pas sérieusement, j’espère, que vous parlez de la gloire des sots ?
M. ANDRÉ
Je pourrais chicaner sur les mots de gloire et vic-
LES SOTS
toire, qui ne sont synonymes qu’en vers; mais si, pour nous entendre, nous convenons de donner à l'un et à l'autre la signification du mot succès, vous ne me contesterez pas l’emploi que je viens d’en faire. Jugez par expérience, et osez me dire que l’amour-propre d’un sot n’est pas un des leviers les plus puissants qui soient au monde et le plus facile à mettre en jeu. Quelle énergie dans le choc! quel ensemble dans les efforts! rien n’y résiste; la masse est détachée, elle roule et fait son chemin par son propre poids.
l’ermite.
Jusque dans le marais où elle s’enfonce.... En vérité, mon cher philosophe, vous donnez aussi trop d’importance à la sottise.
M. ANDRÉ
Je lui laisse toute celle qu’elle a, et je la salue comme la reine du monde.
l’ermite.
Ainsi, vous détrônez l’ppinion?
M. ANDRÉ
Non vraiment; je me contente d’observer qu’elles régnent souvent ensemble et qu’elles sont également à redouter.
l’ermite.
Craindre les sots! c’est à quoi l’on se déciderait difficilement.
LES SOTS
M. ANDRÉ
On a grand tort. Ce sont des ennemis d'autant plus dangereux, qu’on les dédaigne davantage. Us frappent des gens endormis; si l’on s’éveille, et que le combat s’engage, ils font retraite, et le mépris qu’ils inspirent devient pour eux un asile où ils se retranchent, comme la tortue dans son écaille. Un homme célébré, qui a laissé plusieurs ouvrages d’esprit, dont sa fille est le meilleur, a fait un traité du Bonheur des Sots, dans lequel il ne leur tient pas assez de compte des qualités qu’ils mettent en œuvre pour arriver à cette félicité qu’on leur envie.
Les sots ont du caractère; comme on ne peut le nier, on appelle cela de Ventélement; mais le mot ne fait rien à la chose. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’ils veulent ce qu’ils veillent, qu’ils le veulent beaucoup, qu’ils le veulent toujours. On ne refusera pas de reconnaître leur franchise; on en a donné la mesure dans cette observation : « Les enfants disent ce qu’ils font, les vieillards ce qu’ils ont fait, et les sots ce qu'ils feront. » Pour peu qu’ils pensent, on sait à quoi; ils ont l’ame à Jleur de peau.
Je conviens que la fortupe a toujours un caprice à leur disposition; mais n’est-ce rien que d’étre toujours là pour en profiter? T-a fortune est aveugle; elle court au hasard, mais ils savent par où elle passe, et se mettent sur son chemin tandis que les gens d’esprit se fatiguent à la poursuivre. De quel
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côté est le jugement? Ils n’ont guère moins de chances que ceux-ci pour se faire une réputation ; car on l’obtient par une sottise heureuse, comme on la perd par un U’ait d’esprit imprudent. D’ailleurs, si vous voulez que je vous dise toute ma pensée en géomètre, je suis bien loin d’envisager la sottise et l’esprit comme deux parallèles qui, conservant entre elles leur distance, ne peuvent jamais se joindre; je vois, au contraire, plus d’un jioint où elles se renconti’cul, je dirai même où clics se confondent; il y a telle sorte d’esprit qui conduit à la sottise, comme il y a telle espèce de géuic qui mène à la.déiucucc.
l’eu MITE.
.le commence à soupçonner, mon cher philosophe, qu’il entre un peu d'ii-onic dans votre éloge des sots, où je ne trouve de vrai que ce que vous dites de leur méchanceté. Sur ce point même je vais plus loin, et je pense, avec J. B. Rousseau, que la sottise est la mère de presque tous les vices. Rien ne serait plus facile que de prouver cette fdiation ; mais le développement de cette vérité nous jetterait dans les abstractions d'une haute morale, qui n’est pas du ressort de la conversation. .l’en reviens à ce que vous appelez les qualités des sots. Cette fermeté de caractère dont vous leur faites si gratuitement honneur est une de leurs prétentions les plus ridicules; faute d’opinions à eux, ils adoptent celles qu’on
Ermite ue la Gt'usi-, t. i. ^3
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?i‘iir fournit, san.s savoir d’où elles viennent, ni ce <jui doit en résulter ; ce sont des chapons à qui l’on lait couver des œufs de poule; il n’y a ni choix, ni affection dans leur fait, et les sots seraient, de leur ualure, les plus iuconstauts des hommes, s’ils n’étaieut fidèles à la bonne opinion qu’ils ont d’euxmêines et au désir de se venger ; les sots sont implacables.
Quant à leur franchise, ce n’est, comme vous l’avez observé vous-même , que de l’indiscrétion; leur silence les trahit plus encore que leurs discours , car ils savent quelquefois cc qu’ils voudraient taire, et ne savent jamais ce qu’ils disent.
Notre conversation fut interrompue par l’arrivée de trois personnes que le hasard amena, je crois, tout exprès pour me fournir un exemple de chacune des espèces de sots dont j’ai parlé au commeucementde ce discours. M. André, en me les faisant connaître, confirma le jugement que j’en avais porté.
■> Ce M. de Ijaubé, me dit-il (qui a fait en votre présence une sortie si déplacée contre les vieillards), a eu beaucoup de peine à devenir un sot. La nature n’en avait fait qu’une bête; à force de travailler sur ce fonds stérile, on est parvenu à y faire croître des ronces : cet homme n’eût été qu’ennuyeux; l’éducation l’a rendu insupportable. 11 parle toutes les langues de l’Europe; ce qui lui donne le
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privilège de la sottise inévitable; c’est une polyglotte vivante d’impertinences et de niaiseries. Il a lin nom dont il pourrait tirer un avantage qui n’est point à dédaigner, principalement pour celui qui n’cn a pas d’autre, et vous l’avez entendu déclamer contre la noblesse, et soutenir (avec un désintéressement dont il est bien loin de connaître toute l’étendue ) que le mérite personnel est la seule distinction sociale qu’on doive reconnaître. En soutenant une pareille doctrine, il ne sait ni à quoi il s’c.xposc, ni le ridicule qu’il sc donne. Avant de connaître M. de Laubé, vous ne saviez certainement pas au juste tout ce qu’il était possible de débiter de sottises en un quart d’heure.
« La sottise est contagieuse. Ce M. Desmangin que vous venez de voir en est la preuve. Je l’ai connu homme de sens; il a passé près de deux ans tête à tête avec le baron de Foncenay, dans sa terre de Gri’zolles; il en est revenu presque aussi sot que le baron, dont il s’est approprié toute la présomption , toute la fatuité gothique et tous les ridicules. Cet homme est possédé du démon de l’importance; pour s’être bourré la cervelle de termes techniques, il sc croit savant; pour avoir aligné quelques lignes de prose, il sc croit poète. M. L)e$|;nangin vient de vous faire connaître la part qu’il a elle aux nouvelles nominations académiques, d’où, s’il faut l’en croire, ’.l s’est modestement exclu lui-même. S’il fût resté
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plus long-temps, vous sauriez les cliangements qu’il veut opérer dans le ministère, le erédit dont il jouit à la cour, rinfliicnce qu’il exerce dans les cabinets étrangers, et le rélc qu’il doit jouer dans les négociations qui se préparent; niais ce qu’il ne vous aurait pas dit, c’est que toutes ces prétentions-là n’ont pas le moindre pivtexte, et qu’elles se trouvent logées dans la cervelle à l’envers d’un honnête bourgeois de Paris, jadis syndic des raai^juilliers de sa paroisse, et maintenunt homme d’état, homme de lettres, homme du monde, de la façon du baron de Foncenay.
« (Jet autre, si pincé, si gourmé, si précieux, qui a voulu disputer avec vous sur les productions de la Guiane, est ce que l’abbé Trublct appelle si bien un sot tout cCune pièce. La nature et l’art ont travaillé de concert à la confection de ce petit modèle d’impertinence : ignorant et bavard , insolent et poltron , il n’a pas une idée à lui, il n’invente pas même les mensonges qu’il débite; mais l’effronterie, qui lui tient lieu de tout, même des vices qui lui manquent, l’a élevé au commandement de la redoutable phalange des sots. Cet homme c.st doué du singulier iusiinet de pressentir le mérite; il ne le voit pas encore, il aboie d^a sur sa piste, et la meute qui le suit est sûre de ne jamais prendre le change. L’aversion qu’il témoigne pour les gens d’esprit est la me-
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sure exacte de leur mérite. Un homme comme celui-là, bien employé, ne serait pas sans utilité: ne SC sert-on pas d’une pierre pour connaître la valeur de l’or? »
LES ACTEURS
ü” XXXIII. [31 Ftvim-R 1816.]
LES ACTEURS
Mcum qui pa:tus inmiiler
iniUitt mukctf^lsis ttnwUtui implct.
Ut niagus; et modi) mr ThrbiSt modà f>onU Atitenis.
Hor. , cp. I , lih. II.
Par un mensonge licureux il .-lUendrit mon cœur. L’irrite ou le rrinpiil d’une fausse terreur» Eiirhantenr étonnant dont la voix souveraine Mc transporte au milieu de Tlièhes ou d’Atlii'ors.
Traduction de Dari:.
Je UC pense pas que chez aucune nation civilisée, pas même chez les Grecs et les Français, l’art théâtral et ceux qui l’exercent aient jamais reçu de témoignages d’admiration aussi flatteurs que ceux que je me souviens de leur .avoir procurés au fond des forêts de la Guiane.
La tribu féroce des Olomacas, chassée par les Espagnols du petit pays qu’elle habitait, ou plutôt (pi 'elle infestait, aux conflns de la Nouvelle Andalousie, était venue se réfugier sur les bords du lac Parima, dans le voisinage de la terre des Zangaïs. Du milieu des savanes où ils s'étalent retranchés,