‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 57 sur 65 · T)E L’ILE SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

T)E L’ILE SAINT-LOUIS

&mita ccrtè

Tnuujuitia ptr vxrtuttm palet Hnira viia.

Jur. ,ut. X.

Oa De panricDt , n’en doutez pM| au câline du bonheur que par la vertu.

En cherchant bien , on trouve tout à Paris , même la vertu, le repos et le bonheur. On va crier à l’incroyable, et, sans daigner même entrer dans la discussion du fait, on me demandera si je n’ai pas vu des baleines se jouer dans la Seine ou des colibris nicher sur les arbres du Palais-Royal. Comme à mon ordinaire, je n’ai que deux mots à répondre : “ J’ai vu, vous pourrez voir. »

« Voulez-vous venir passer avec moi la journée à la campagne? (me disait jeudi dernier madame de Lorys ). — Je suis bien frileux ; il a encore gelé cette nuit, et je ne vois pas bien ce qu’avant un mois on eut aller faire dans la forêt de Senart: je n’en suis

l MAISON

pas moins prêt à vous suivre. — Qui vous parle de la forêt deScnart?nousne sortirons pas de Paris. — Mais il était question de campagne? — Sans doute, de la campagne à Paris. — J’entends : d’un bal champêtre dans la Cité? — Non pas ; d’une véritable maison des champs, sise dans l'ile Saint-Louis, où vous trouverez, sous les formes les plus aimables de la ville, toute la simplicité des mœurs patriarcales, toutes les vertus unies à toutes les grâces; où vous admirerez pour la première fois peut-être l’alliance de l’opulence et de l’économie, de l’ordre et de la liberté, de la décence et du plaisir. — Eb vite ! partons, madame;on n’arrive jamais trop tôt pour voir un miracle. »

Nous montons en voiture; nous prenons notre chemin le long des quais de la rive droite de la Seine, et nous entrons dans l’ile Saint-Louis par le pont de la Tournelle. Nous passons devant ce fameux hôtel Brctonvilliers où les fermiers-généraux tenaient autrefois leurs assises; et à l’extrémité de la rue dite des Deux-Ponts, \ers la pointe orientale del’ile, nous arrivons par une longue allée plantée d’arbres à la maison de M. de Mérange, remarquable à l’extérieur par la plus élégante simplicité.

U 11 n’est encore que dix heures , me dit madame de Lorj's ; je sais où nous trouverons le raaitre du logis. » Nous tournons autour de la maison, et au bout d’un jardin très vaste nous entrons, par une galerie vi-

DE l’iLE SAINT-LOüIS.

tréc qui sert d’orangerie, dans la serre ehaiide, où M. de Mérange était oceupé à donner une leçon de botanique à son fils, tandis que sa fille dessinait des fleurs.

Madame de Loiys fut reçue avee les témoignages delà plus respectueuse affection, et M. de Mérange, que j’avais déjà vu plusieurs fois chez elle, m’aceueillit avec une extiême bienveillance. La leçon, dont le maître et les élèves se faisaient un plaisir, eontinua en notre présence, et j’eus l’occasion de reconnaître la vérité de ce précepte de l’auteur d'Emile: « Les enfants ne peuvent jamais avoir de meilleur précepteur que leur père. »

M. de Mérange est un homme de cinquante ans environ, d’une taille et d’une figure distinguées. La politesse de ses manières, qui n’est pas exempte d’une sorte de brusquerie, est une suite de sa bonté naturelle; il aime les hommes, sans avoir pour eux un grand fonds d’estime, et au bien qu’il en dit on peut deviner le mal qu'il en pense.

A peine sortis de l’enfance, Charles et Caroline ont toute la grâce, toute l’espièglerie de leur âge, sans aucun de ses inconvénients : ils sont curieux sans être indiscrets, et familiers sans être importuns ; à dix on onze ans, ils savent plus et mieux qu’on n’en sait communément à quinze. En témoignant ma surprise à M. de Mérange sur une éducation si précoce, je m’informai de la méthode qu'il avait suivie.

UNE MAISON

>> La plus simple et la plus naturelle, me réponditil ; je ne les force point d’apprendre , mais je leur en donne l’envie, et j’en fais naître le besoin. Je me suis aperçu qu’en générai on donnait trop d’importance à ce (ju’on appelle Yinclinalion des enfants, où je ne vois la plupart du temps qu’un indice frivole. Je ne puis changer la nature de la plante, mais je suis maitre de sa direction, et je la plie à mon gré tandis qu’elle est encore flc.xible. Je sais déjà ce que mes enfants seront un jour, ou du moins ce que je veux qu’ils soient ; je les élève pour être bien pai'tout et pour être mieux quelque part; tout mon système d’éducation est renfermé dans cette maxime de Bacon : Optimum elige; suave et facile illud faciet consueludo '. »

On sonna le déjeuner, et madame de Mérange, qui avait appris l'arrivée de sa cousine, vint au-devant de nous. Je ne connaissais point cette dame, qui s’est fait de sa maison un Élysée dont elle ne sort presque jamais, et j’avoue qu’avant de l’avoir vue je n’avais pas une idée complète de tout ce que la grâce, la bonté, la douceur, peuvent ajouter de charmes à la beauté même.

Nous trouvâmes dans la salle à manger le père de madame de Mérange (le vieiilai'd goutteux le

' Choisissex ce qa’il y a de mieux ; l’habitade le rendra facile et agréable.

PE e’ief, saint-i.olis.

plus aimable et le plus {jai (pie j’aie rencontiV: de ma vie); un jeune homme et sa sœur, dont le père, en (]uittant la Franee, n’a trouvé d’autre asile pour ses enfants (pie la maison de son ami de college; et un M. André, philosophe d’uiie espi'ce très rare, lequel, de son vivant, a foreé madame de Mérangc à accepter un héritage de plus de trente mille livres de rente qu’il avait fait, à condition de le loger dans une mansarde de sa maison, de le nourrir avec des légumes, et de lui mettre tons les lundis douze francs en gros sous sur sa cheminée.

Madame de Mérangc me présenta à son père.

« Soyez le bien venu, monsieur l’Ermite, me dit-il ; j’avais grande envie de vous connaître; mais, parbleu ! je n’aurais pas été vous chereher, et je ne vous rendrai pas votre visite, je vous en préviens: la goutte a cela de bon qu’elle dispense d’être poli. — C'est monsieur qui a vécu si long-temps parmi les sauvages de l’autre monde? reprit le philosophe André. — Moi-même. — Vous y retournerez, j’en suis sûr. — .le n’en aurai pas le temps. »

Pendant le déjeuner, où l’on ne ser\-it que du café, du beurre et des œufs, nous nous amusâmes beaucoup du babil aimable des enfants, que le grand-papa provoquait de son mieux. « Prenez garde, mon père, dit en souriant madame de Mérange, ne fournissez pas à l’Ermite le sujet d’un se-

EhMITE de là Gt'lÀSS, T. I. 7t

USE MAISON

conil cliapitrc sur les Enfants (ianjuurd'hui — ]Ma foi ! s’il ne trouve pas ceux-là cbarmants, répondit le vieillard, je ne sais pas ce qu'il lui faut. — Soyez tranquille, répliquai-je, tout ce qu’on voit ici fait exce|)tion à la régie. — Ce repas est le leur, continua niadainc de Mérange; ils s’y dédommagent du silence qu’ils gardent à dîner; mais s’ils nous ont ennuyés, nous allons le leur rendre : voici les journaux. » Cette annonce était un signal ; Charles et Caroline se levèrent de table, et s’enfuirent au jardin.

U En venant passer la journée dans notre couvent, me dit M. de Mérange, vous vous êtes exposé à en subir la régie: nous ne vous ferons grâce de rien, pas même de la lecture des journaux, que nous avons coutume de faire en commun après déjeuner; nous donnons tous les matins une heure à la politique pour n’y plus revenir du reste du jour. — Ce n’est pas la moins bien employée, du moins pour moi, répondit le grand-papa; depuis que je ne puis plus m’occuper de mes propres affaires, auxquelles je n’ai jamais entendu grand’ebose, j’aime beaucoup à régler celles de l’état, où je n’entends rien du tout. C’est une manie qui ne tire pas à conséquence à mon âge, et qui ne fait de mal à personne. »

‘ Voyez le n* iv, page 37.

DE L’ILE SAINT-I.OnS.

Le jeune homme eommença la leetiire; elle fut souvent interrompue par des remarques qui donnéreut lieu à des discussions et jamais à des disputes; car dans celte heureuse famille, où le honheur public est la pensée commune, 1 esprit de parti n epare pas l’opinion ; l’intérêt personnel ne corrompt pas le jugement, et le mot de patrie n’a qu’une acception. Comme on sait ce (pie l'on veut, et (|u'on ne eraint pas ({ue les autres le sachent, ou dit frairchemcnt ce que l’on pense; et de même qu’eu fait de religion on ne reconnait d’autorité cpae les livres saints, en fait de politique on ne reconnaît d’autorité que la eharte constitutionnelle : c’est de là (jue l’on part pour juger les hommes et les choses, pour prononcer entre le ministère et les chambres, pour motiver ses iH'piignances ou ses affections politiques.

lia séance du déjeuner est toujours levée à midi; jusqu’à quatre beures, madame de Mérange se retire dans son appartement avec sa Hile et la jeune orpheline qu’elle a adoptée, pour se livrer avec elles aux soins domestiques, et présider à leurs leçons. Pendant ee temps, son mari, son pupille et son Hls, sorti depuis quelques mois des mains des femtnes, vont se livrer à des études plus sérieuses, que M. de Mérange dirige sur un plan dont le philosophe André est l’inventeur. .le iic puis le faire eonnaitre ici qu’en indiquant la base .sur laquelle il

UNE MAISON

i'C|)ose. M. André établit en principe (jne u les hommes pensent d’après leurs inclinations, parlent d’après leur instruction, et agissent conformément à leurs habitudes.» En conséquence, l’éducation, dans son système, a trois objets distincts: diriger les penchants, faciliter l'instruction, former les habitudes. A en juger par quelques uns des résultats dont j’ai été témoin, cette doctrine renferme tous les éléments d’ime éducation parfaite.

M. de Mérange, dont la conduite et les sentiments sont également libérau.x, a formé, dans un corps^e-logis séparé de son habitation, une espèce d’école dont il paie les maîtres, et dans laquelle il admet les enfants de quelques uns de ses voisins. Je ne connais pas d’établissement plus honorable et plus digne d’un véritable citoyen.

A quatre heures, le travail est fini dans cette maison, ou du moins tout ce qui s’y fait dans le reste de la journée est mis au nombre des plaisirs. Madame de Mérange sort avec sa fille, et va visiter ce qu’elle appelle ses ménages; elle donne ce nom à de pauvres familles du quartier qu’elle habite et dont elle est la bienfaitrice.

Madame de Mérange ne se borne pas à de vains secours du moment : en soulageant les besoins présents, elle prévoit ceux de l’avenir, et ne se montre pas moins active dans les services qu’elle rend que généreuse dans les bienfaits quelle prodigue.

DE l’iLE SAINT-LOUIS.

Madame de Lorys avait eu seule la permission de la suivre dans uue promenade où elle n’a jamais que sa fille pour eompagne; j’étais resté avee M. de Mérange, avee qui je visitai en détail une liabilalion dont le teri’ain est assez vaste pour qu’il ait trouvé le moyen d’y établir une espèee de petite ferme expérimentale où ses enfants s’instruisent, en s’amusant, des détails de l’économie rurale, et dans laquelle il fait lui-même l’essai de procédés nouveaux qu’il n’emploie en grand dans ses terres qu’après s’être assuré du succès des premières expériences. Charles s’essaie à manier la bêche et le râteau. Sa sœur a soin d’une petite basse-cour; elle élève aussi des vers à soie, et cette brauelic d’industrie, qu’elle cultive avec soin, n’a déjà plus de secret pour elle.

Nous dînâmes, à cinq heures précises, avec quelques amis qui ont leur couvert mis dans cette maison, et qui m’ont tous paru dignes d’y être admis. On tint table assez long-temps, par égard pour le grand-papa, que ses lufirmités empêchent depuis quelque-temps d’assister au repas du soir. La conversation fut instructive sans être pédante. Le philosophe André, en mangeant ses carottes, soutint avec esprit, entre autres paradoxes, « que le di.\huitième siècle était, à tous égards, le plus remarquable de tous ceux dont s’honorait l’histoire des hommes, et que la raison humaine avait fait plus

CNE MAISON

■laf)

lie progrès dans la première moitié de ce siècle de lumière que dans les quatre ou cinq mille ans qui l'ont précédé. »

Quand on vint à parler de théâtre, il ne se montra pas moins liétérodo.xe : il déclama contre la règle, qu’il appelle le préjugé des trois unités. “ Corneille, Itaciiie et Voltaire, dit-il, ont illustré la scène par des cliefs-d’feiivre au-delâ desquels il n’y a plus rien de j)ossil)le dans le système dramatique qu'ils ont adopté, j’en conviens; mais plus le .sentier qu’ils ont suivi est étroit, plus la trace qu’ils y ont laissée est profonde, moins il faut les y suivre : la route est maintenant tout ornière, frayez-vous-cn donc une autre dans la plaine; prenez vos prédéccsscni’s pour modèles et non pour guides. La tragédie et la comédie régulières sont faites, parfaites; reste à' faire autre chose. » Aussitôt on cria au mélodrame, et bien en prit au philosophe de .se trouver loin du {jrand-papa, <|ui l’aurait, je crois, battu, pour venger rtionncnr de Racine et de Molière, qu’il croyait compromis dans une pareille discussion.

Après le diner on passa dans le salon, et dès ce moment le maître de la maison parut abdiquer son autorité entre les mains de sa femme; les enfants furent remis aux soins d’une gouvernante, et la meilleure mère de famille ne laissa voir que la j)lus aimable des femmes. Mannontel a dit que l’art de concilier les prédilections avec les bienséances

Page 1