‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 60 sur 65 · I.ES ACTEURS · texte numérisé non relu

I.ES ACTEURS

une modique somme , le droit de conspuer sa fiffiirc , de faire de cliacim de scs gestes, de chacune de ses inflexions, le sujet d’une critique souvent exprimée de la manière la plus humiliante. Mais à cela ne peut-on pas répondre que les affronts, ré-servés dans tous les états à la médiocrité, ne peuvent atteindre ceux qui exercent honorahlcmcut un art libéral?

«Quant aux mœurs des comédiens, j’ai sur ce point une opinion que je suis plus embarrassé d’énoncer tout entière, que de prouver jusqu’à l’évidence. Si l’on ne limite pas la signification de ce mot mœurs aux habitudes extérieures de la vie, si l’on y joint l’idée des vertus domestiques, des qualités sociales, je ne craindrai pas d’avancer que s’il n’existe aucune classe de la société où les mœure soient plus relâchées, à certains égards, que dans celle des comédiens, il n’en existe aucune où les liens de famille soient plus forts et plus respectés.

« Il n’est que trop commun par-tout ailleurs de voir des enfants dans l’opulence laisser languir leurs parents dans la misère. Ce crime, le plus odieux peut-être de tous ceux qui déshouorent l’humanité, est presque sans exemple parmi les comédiens, chez lesquels il serait peut-être excusable. J’offrirais de parier qu’il ne se trouve pas dans Paris un citoyen de cette classe (bien entendu que j’en excepte tout ce qui ne doit pas y être compris) qui ne s’impose vo-

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lontaircmcnt, et qui ne reni|)lissc sans ustciitation, quelques uns de ces devoirs de fatnille trop souvent négligés par ces gens à morale austère, que le nom de cnuiédien fait rougir, et qui ne rougissent pas d'occuper un hôtel dans la même ville où leur mère habite un grenier.

« Les comédiens sont, en général, bons parents, bons amis, bons camarades (l’iutérét de leur amourpropre à part).

« TiCS mœurs des comédiennes ont un côté excessivement faible, que je ne veux ni excuser ni défendre, pas même en examinant si les désordres que l’on reproche à la plupart d’entre elles ne sont pas, avec un peu plus de scandale, les mêmes dont on se plaint dans les premières clas.ses de la société. Mais, en les jugeant sur leur conduite, la justice exige que l’on fasse une part à l’indulgence: elle sera d’autant plus grande , qu’on doit y tenir compte des séductions de toute espèce qui les environnent, de l’agc où elles s’y exposent, des avantages physiques qui eu multiplient pour elles l’occasion et le danger ; enfin du ju'éjugé qui leur apprend à mépriser cette partie de l’estime publique à laquelle on UC leur permet pas d'atteindre.

«.le résume mon opinion sur les comédiens, en vous citant les propres paroles du sévère Duclos :

■< Si l’on considère , dit-il, le but de nos spectacles • et les talents nécessaires dans celui qui se distingue

LES ACTEURS

B clans celte profcs.sion, l'état de comédien prendra U nécessairement dans tout bon esprit le degré de « considération qui lui est dit. »

« 11 s’agit maintenant, sur notre Tbéâtrc-Français particulièrement, d’exciter la vertu, d’inspirer l’horreur du vice, d'exposer les ridicules, d'intéresser à-la-fois les yeux, l’esprit, et le coeur. Ceux qui brillent sur la scène sont les organes des premiers génies du monde; leurs fonctions exigent de la figure, de la dignité, de la voix, de la mémoire, de riutclligcuce, et de la sensibilité; la plupart ne sont pas moins rcconnnandables par Icui's vertus privées que par leur talent. Rien n’est donc plus injuste que ce reste de préjugés dont le souvenir poursuit encore des bommes qui exercent un art pénible, enchanteur, dont la nation tout entière fait ses délices.

U — Tout en vous accordant le principe, répondis-je à mon interlocuteur, je serais bien tenté de vous nier quelques unes des conséquences que vous en tirez d’une manière trop générale et trop absolue. Pour tempérer l’éloge que vous faites des comédiens, je pourrais, à mon tour, signaler bon nombre de défauts et même de vices inhérents à leur profession : je pourrais vous demander s’il existe une classe d'hommes ou de femmes au monde où la jalousie, la vanité, rimpertiueuee, se portent à de pareils excès ; où l’ingratitude (envers

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les auteurs qui les font'penscr, parler, et vivre) soit plus commune et plus coupable; où ramour-propre soit porté à nu degré de violence tel, qu’il fasse taire jusipi'ù l'intérêt personnel; où la haine d’un rival et sur-tout d'une rivale, suggère de plus odieuses pensées, emploie à nuire de plus lâches moyens. Je pourrais vous demander où vous avez connu des hommes plus é{;oïstes et des femmes plus coquettes,

pour ne rien dire de plus — Faites-moi toutes ces

que.stious, et je n’y répondrai pas, à moins que vous n’acceptiez la périlleuse responsahilité des haines et des clameurs que ma réponse attirerait sur vous. En attendant, soyez bien convaincu que tant qu’il existera des courtisans au monde, ce ne sera pas parmi les comédiens qu’il faudra chercher les exemples les plus marquants et les plus nombreu.x dingralitude, d’intrigue, d’impertinence, et de vanité. »

l’iiéritièhe.

XXXJV. [38 FÉVRIER 1816.]

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