L’HÉRITIÈRE
f'etùunt à dote sagitta.
JuvÉXAi.» tat. VI.
Le» écu» de ta dot »ont les traits de TAmour.
.l’ai reçu hier matin le billet suivant:
Il Vous avez ébraulé ma résolution, mon cher Ermite. Je commence à croire que je me déciderais à me marier si je trouvais un mari : vous conviendrez que cela n’est pas facile dans ma position. Je pourrais avoir recours à M. fnilaitmc, comme vous me l’avez proposé, mais j’aime mieux commencer par les Peüles-affichcs, et je vous envoie une note à y faire insérer, si vous croyez que cela puisse être utile. Dans tous les cas, vous dinez avec moi jeudi; nous reprendrons l’entretien où nous l’avons laissé dimanche au Champ-de-Mars. n
A ce billet était jointe la note suivante :
«Une jeune personne, âgée de dix-huit ans, «d’une figure agréable, d’une santé délicate, d’un Il caractère doux et facile, aimant et cultivant les
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« arts, jouissant de tous les avantages d’une éducaatiou distinguée, en possession d’une fortune acu tuelle de GaS mille francs de rentes claires et «nettes, désirerait unir son sort à un liomine qui « ne fit aucun attention à ce dci-nier article, et qui « pilt convaincre cette demoiselle qu’il l'épouse uni- « quement pour cllc-mémc, sans aucun egard à l’ac- « cessoire de la dot.
« Cette demoiselle prévient que, sur ce point, elle » n’est pas facile à persuader. »
Ce billet, auquel je répondis en acceptant l’invitation qui m’était faite, me rappela les circonstances auxquelles j’en étais redevable.
Diiiiaucbc dernier, j’étais allé au Cbanip-dc-Mars avec madame de Lorys, pour y voir l’ascension et la descente en parachute de mademoiselle Camerin. Nous étions assis dans l’enceinte, et nous examinions les préparatifs de cette périlleuse expérience. Une dame d’un certain âge et une jeune personne vinrent prendre plaee auprès de nous; celle-ei reconnut madame de Lorys, et courut l’embra.sser, eu lui témoiguant de la manière la plus affectueu.se le plaisir qu’elle avait à la rencontrer. « C’est vous, ma chère Césarine? lui dit madame de Lorys; j’aurais eu peine à vous reconnaître, tant vous êtes grandie depuis dix-huit mois que je n’ai eu le plaisir de vous voir. — Des chagrins dont vous avez connu la cause m’ont éloignée de Paris une
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année entière. — lût d’autres motifs dont j’apprécie la gravite vous tiennent en ce monient éloignée de vos amis (dit en souriant madame de Lorys). »
Dans le cours de ce petit colloque, que ces dames continuèrent quelques instants à voix basse, mademoiselle Césarine me regardait avec une sorte de curiosité que madame de Lorys satisfit en me présentant, sous mon nom d’Ermite, à sa jeune amie, que j’examinais moi-mcinc avec un intérêt excité par l’attention générale dont elle paraissait cire l’objet.
Après avoir passé en revue le petit nombre de personnes qui se trouvaient, ainsi que nous, dans l’enceinte f/es p/aces réservées, et qui toutes s’ajiprocbèrent successivement de celle que je ne connaissais encore que sous le nom de Césarine, on parla de mademoiselle Garnerin, de sa résfilution, de son prodigieux courage. “ 11 y a quelqu’un dans cette enceinte, dit alors la dame qui accompagnait la jeune personne, dont le courage est bien plus extraordinaire: c’est celui de ce petit monsieur en pantalon russe et en babit noisette, que vous voyez causant avec la reine des airs, pour me servir d’une expression qu'il vient de répéter deux ou trois fois. i> On voulut savoir ce qu’avait fait, ou ce qu’allait faire cejcunç bommepour enleverà mademoiselle Garnerin la palme de l’intrépidité. “ Ce (ju’il a fait .’ ce qu’il va faire? continua-t-elle; il va voir pour la
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seconde fois, avec un sang-froid admirable, celle qu’il aime, celle qu’il doit épouser (quand elle aura une dot), exécuter une entreprise où il y a peut-être deux contre un à parier qu’elle perdra la vie. — Quelque étonnant que soit l'effort de courage dont ce monsieur donne ici l’exemple, je ne serais pas étonné, répondis-je, qu’il ne trouvât en ce moment, dans renceiiite du Champ-de-Mars, plus de gens capables de l’imiter que d’en fournir l’occasion. — Je n’en sais rien, reprit madame de Lorys; on fait tant de choses pour une dot!» Je m’aperçus que cette dernière réflexion fit en même temps sourire et soupirer mademoiselle Césarine.
Le ballon se reniplis.sait lentement; l’ascension ne pouvait se faire avant une heure, et l’odeur gazeuse incommodait ces dames. Nous sortîmes pour faire un tour de promenade : je donnais le bras à mademoiselle Césarine.
La confiance est bientôt établie entre une jeune fille et un octogénaire: ils se rapprochent, pour ainsi dire, de toute la distance qui les sépare. Je sus bientôt que la jeune personne avec laquelle je me trouvais était la plus riche héritière de France. Je lui adressai quelques compliments.
U Allons, voulez-vous aussi m’épouser? me dit-elle en souriant. Vous serez le trentième sur la liste, je vous en préviens. — Je ne demanderais pas mieux, mademoiselle, ne fùt-ce que pour U singularité du
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fait. Vous UC vous fijjurt;/ pas le bel effet (pie produirait dans le monde l’union si bien assortie d'un jeune homme de 79 ans,suus eri’dit, sans eonsidération, sans fortune, avec une vieille demoiselle de 17 ans, pleine de grâces, de talents, et rlebe de 700 mille livres de rente. Cela me fei-ait d’autant plusde plaisir quej’ai toujoui-s eu la prétention d’étrc aime pour moi-même. — Du moins, pouviez-vous en nourrir l’espérance. — A qui, dans la jeunesse, peutelle être interdite? — moi, monsieur; et cette pensée, qui a pris naissance dans mon cœur, qui s’y fortifie eliaque jour de tout ce que je vois, de tout ce que j’entends, me met en garde contre la plus douce des illu.sious, et détruit en moi jusqu'au sentiment de mes propres avantages, (f’està ma foi-tiinc que s’adressent tous les hommages que je rerois, et c’est mou intendant que je charge d’y répondre. — Prenez garde, mademoiselle, qu’il n’entre un peu d’exagération dans votre défiance; la modestie a son enthousiasme. Sans doute il est beaucoup de vœux intéressés parmi ceux qu’on vous adre.sse; mais, en vous voyant, personne ne doutera que dans le nombre il ne doive s’en trouver de sincères. — Qu’importi', si je n’ai aucun moyen de les distinguer? — Je me charge de vous en indiquer plusieurs, sans compter celui que mit en usage, il y a quelque cinquante ans, la fille d'une dame dont voici l’Iiistoire en pou de mots:
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il MadeiiiüiseUe Sophie Delpierre avait presque autant à se plaindre de la nature qu’elle avait à se louer de la fortune. Héritière, à vingt ans, de cent mille écus de rente, elle avait le choix entre un grand nondire de soupirants. Comme vous, mademoiselle, mais avec toutes les raisons qui vous manquent, elle s’était mis en tête que ces me.ssieiirs brûlaient jiuur les beaux yeux de sa cassette. Pour s’en convaincre, elle les réunit tous à dîner le jour où elle avait atteint l’âge de sa majorité, et, dans un petit discours appuyé d’actes authentiques, elle les prévint des dispositions légales qu’elle avait faites de la presque totalité de sa fortune en faveur d’un grand nombre de parents dans l’indigence. Mademoiselle Sophie ne s’était ri‘scrvé de toute sa fortune que dix mille livres de rente, qu’elle offrait avec sa main à celui qui consentirait, en l’épousant, à partager la reconnaissance de tous les heureux qu’elle avait faits. Cet acte d’une générosité sans égale, dont la signature et la présence du notaire paraissaient être garants, débarrassa mademoiselle Sophie de tous ses adorateurs, à l’exception d’un petit cousin dont l’amour ne savait pas encore compter.
“ — Je craindrais, en répétant cette expérience, reprit en riant mademoiselle Césarine,de faire autant d’ingrats que d’infideJes, et de ne pas trouver, comme inademoiselle Sophie, un pauvre petit cousin qui voulût m’en tenir compte. »
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Fil coup (le canon donna le sijjnal du départ prochain de l’aéronaute; nous allâmes reprendre nos places dans l’enceinte. Mademoiselle Garnerin .s'avança : son galant prétendu lui donna la main pour monter dans sa corbeille; elle prit .sou vol, cl le petit monsieur, bien solidement établi sur une chaise, la lorgnette à la main, la suivit dans les airs avec une intrépidité qui ne se démentit pas inênic au moment terrible où la reine des airs, se précipitant du haut de son trône, fit éprouver à tous les spectateurs un saisis,sement à la violence duquel l’aimable Césariue faillit à succomber.
En nous séparant la jeune héritière fit jironiettre à madame de Loi"ys de venir avec moi diner chez elle le jeudi suivant. TiC billet qu’on a lu avait pour but de me rappeler cette invitation, à laquelle je n’étais pas homme à manquer.
De tous les lieux où l’on peut observer l’influence du pouvoir sur scs adorateurs, le salon d’une l'iclie héritière est peut-être l’endroit où cette infliumcc se manifeste par plus de flatteries, de mensonges, et si je n’ajoute pas par plus de bassesses, c’est fjuc les hommages qu’on rend à une femme, de quelque nature qu’ils soient, ont du moins un pi-étcxtc (|ui peut, à la rigueur, leur tenir lieu d’excuse.
Presque tous les hommes que je vis arriver, et que madame de Lorys me faisait successivement connaitre, étaient des candidats d'hymen: un seul
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nous avait devancés. «Cclni-ci, inc dit-elle, est sur les ran)js du jour on (iésarine est venue au inonde. Il s'est officiellement |>nsenté la semaine dernièi’c. Lorsiju’il a été (|iiestioii des articles à stipuler au contrat, il a demandé un préeipiit de cent tiiille écus de rente. Sur la repn’-sentation qu’on lui a faite ipie la demande d’un pareil avauta{je pouvait paraître exagérée de la part d’un futur conjoint qui n’apportait rien à la commiinaiité, l’illustre pretenduiit a fait valoir l’éclat du nom qu’il avait à soutenir. On a trouvé rentretien de ce iioin-là trop clicr, et l’on a écouté des propositions plus modestes.
« Avec d’aussi brillants titres, cet autre {;rand jeune liomnie qui salue tout le inonde d’uu sourire se serait montré beaucoup plus acco.inmodant sur les stipulations éventuelles, par la raison qu’il ne coiinait pas de fortune qu’on ne puisse manger eu di.\ ans, et ipi’il a pour inaxinie « qu’on enrichit le ])iésent de tout ce qu’on vole à l’avciurj» maison ne parait pas dispo.sé à lui tenir compte d’un désintéresseincnt ipii lui coûte si peu, et qu’il ne peut exercer qu’aux dépens des autres.
« Vous pourriez vous méprendre sur l’intérêt que Césarine icinoigne à la personne avec laquelle vous la voyez s’entretenir tout bas: c’est de recopnaissance qu’il est question entre eux. Notre jeune héritière avait perdu de vue, depuis quelque temps.
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une amie de pension que le défaut de fortune éloi- {jnait du monde; elle apprend que cette compagne d'enfance, rechcrciiéc par un jeune homme qu'elle aimait, refusait de 1 épouser parccqu'il était sans fortune et quelle n’avait point de dot à lui offrir avec sa main. Césarine fait dresser elle-même leur contrat de mariage, où son amie se trouve propriétaire d’une terre de deux mille écus de rente. Vous conviendrez qu'un don aussi généreux ne pouvait être fait avec plus de grâce. »
Madame de Lorys acheva la revue critique des adorateurs de l’héritière. « Vous ne me parlez pas, lui dis-je, de ce joli jeune homme que j’ai suivi des yeux, depuis son arrivée, beaucoup moins attentivement peut-être que telle personne qui ne l’a pas regardé une seule fois. — Je fais, répondit-elle, comme les femmes qui écrivent une lettre et qui ne parlent de l’objet principal que dans le postscriplum. Ce jeune homme, qu’on remarque d’autant plus, comme vous l’observez fort bien, qu’on a l’air d’y faire moins d’attention, est en effet le fortuné rival, mais il n’en est guère plus avancé pour cela. Ceci est une énigme dont le mot, pour être entendu, exigerait un long commentaire que je n’ai pas le temps de vous donner, car on vient avertir que l’on a servi, n
Mademoiselle Césarine me fit placer à table au-^ près d’elle, et les fréquents aparté que nous cfime*
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ensemble me donnèrent un plaisir dont je suis sevré depuis une quarantaine d'années au moins, celui d’exciter, parmi des rivaux, un moment d’inquiétude et de jalousie.
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s" XXXV. [l 4 MAI18 1S16.J
UNE JOURNÉE