I-ES CONSTITUTIONS
France, apres un soinmeil d'une quarantaine d'années. Dans ce long intervalle, le temps a fait table rase; je ne retrouve pas un être, pas une chose, j'ai presque dit pas une idée de ma connaissance : les hommes, les institutions, les moeurs, les usages, tout a change. Uacou n'admettait que deux causes d'une vicissitude aussi complète : un déluge ou un tremblement de terre, il oubliait une révolution. Celle qui a produit en France de si grands changements ne m'était pas tout-à-fait inconnue ; avaut même que le bruit des principales secousses qui l'ont accompagnée eût retenti jusque dans les forêts de la Guiane, cette catastrophe m’avait été annoncée par l'émigration de quelques hommes doués de ce même instinct que l’on a remarqué dans les rats; instinct qui les avertit de quitter un vieux édifice un instant avant qu’il s’écroule
Tout jeune que j’étais lorsque je quittai mon pays, je croyais avoir acquis, sur les bancs de l’école, le droit déjuger très sévèrement mes compatriotes, en les comparant à ces Grecs, à ces Ito-
‘ C’est ici le lieu de relever une erreur <jui s’csl, je crois, f»lisst*e volontairement sous la plume <!c l'Ermite de la An-
(m, dans un petit précis de mes aventures, dont il a fait le sujet de son cvi' uuméro. Je ne suis point revenu en France pendant la révidution, comme il le dit (voyez le tome III, )wge 3a7), cl ce ne lut pas une sentence de déportation du directoire qui me conduisit sur les bords de rOrénoqiic, on j’étai*: établi avant (|ue la révolution enminençât.
LKS CONSTITUTIONS.
mains , avec le.squcls j’avais été pour ainsi dire noiirri. Le parallèle que je me plaisais à établir entre les colosses de l’antiquité et nos petites figures modernes m’inspirait pour ces dernières un mépris, un dégoût, qui déterminèrent ma passion pour les voyages. Je crus qu’il en était des hommes comme des temps, que les plus éloignés étaient les meil- Icui-s.
Je pourrais aujourd’hui me prévaloir de l’avantage négatif de n’avoir pris aucune part à la révolution, et me présenter comme médiateur entre des partis dont aucun n’a de reproches à me faire; mais, quoique le moment soit mal choisi pour un pareil aveu , je dois pourtant convenir que les circonstances ont plutôt manqué à mon caractère que mou caractère n’aurait manqué aux circonstances. Tout ce qui tend à consacrer les droits d’une nation, à établir son indépendance, à fonder sa grandeur, agit si fortement sur mon esprit, qu’il est probable que j’eusse contribué, du moins par mes vœux, à une réforme dont j’aurais attendu de semblables résultats. J’affirme encore aujourd’hui que cette révolution politique, dès long-temps préparée par celle des mœurs, était devenue inévitable. L’intensité des maux qu’elle a produits est due en grande partie aux efforts des uns pour la comprimer, et à l’impatience des autres pour la faire éclore. Dans toute espèce d’innovations, a dit un homme de gc-
LES CONSTITUTIONS
nie, les liomtiics devraient .suivre l’exemple du plus {jraud des iunovatciu’s, du temps, qui procède avec lenteur, et par degrés imperceptihlcs, dans les changements continuels qu’il ne .semble que méditer alors qu’il les opère.
Sans m’occuper plus long-temps de rechercher les causes de la révolution, ou d’en blâmer les moyens, je me borne à examiner quelques uns de ses effets.
Le caractère français, qui avait survécu à l’anarchie de Charles VI, aux fureurs de la Ligue, aux folies de la Fronde, et meme au délire révolutionnaire (si je dois en croire les observations de mon prédécesseur), parait avoir subi, depuis deux ans, un changement total qui ne laisse plus subsister un seul trait de sa physionomie primitive. I-a cause en est dans ce passage subit et sans transition des plus brillants succès aux plus cruels revers. Les lois de la physiologie s’appliquent , en certains cas, au moral comme au phy.sique; et de même qu’un être organisé ne peut, sans une altération sensible, parcourir simultanément l’échelle du thermomètre, et passer de l’extrême chaleur au froid le plus vif, un peuple ne peut, sans éprouver une grande commotion morale; descendre tout-à-coup du premier rang qu’il occupait parmi les nations au degré d’humiliation où nous nous trouvons réduits. Cette circon.stance explique honorablement, à mes yeux.
LES CONSTITUTIONS
l’absence de toute gaieté chez le peuple jadis le plus gai de la terre. La persévérance qu’il a mise à poursuivre la liberté à travers tant d’écueils, tant de malheurs, tant de sacrifices, l’absout pour jamais du reproche de frivolité qu’on lui adressait avec tant de raison. Souvent égaré par ceux qui l’ont conduit depuis vingt-cinq ans, j’observe cependant qu’il s’est constamment dirigé vers le même but; que, du sein des factions les plus opposées, un meme cri s’est constamment fait entendre : la Conslilution. C’est cette Constitution qu’il m’importait de connaître; en ma nouvelle qualité de citoyen français, je voulais étudier, méditer, apprendre par coeur ce pacte social, si laborieusement enfanté, si impatiemment attendu, et sur lequel reposent irré-vocablcmcnt les destinées de la France.
.l’avais hâte de me procurer ce bréviaire du citoyen, et j’entrai à cet effet chez un libraire du Palais- Royal, à qui je demandai la Constitution. Laquelle monsieur veut-il avoir? — Comment, laquelle? Est-ce cpi’il y a plusieurs Constitutions? — nous en avons eu quatre dans cette année seulement ; La Charte royale,
L’Acte additionnel,
TiC projet de la Chambre des représentants.
Et finalement la Charte avec des modifications. — .Te veux avoir la Constitutiou française, le récucil des lois fondamentales du royaume, en un
LES CONSTITUTIONS
mot, la CoDstitulioii qui me {jarantil mes droits de citoyen, et qid me j)re.scrit mes devoirs de sujet.
— Voici la Charte royale.
— Toute réflexion faite, je serais bien aise de comparer cette Constitution avec celles qui l’ont précédée; donnez-moi les autres.
— Toutes?
— Oui, toutes.
— V oici :
i“ Le rceueil des cahiers des Trois Ordres, en 1789;
2° La Constitution de l’Assemblée constituante, en 1791;
. 3 ° La même, révisée au commencement de 1 792 ;
4 ° La Constitution républicaine de 1798;
5 ° Les décrets de la Convention, portant création d’nn gouvernement révolutionnaire légalement constitué;
G® La Constitution de l’an 3 , avec un directoire;
7° La Constitution de l’an 8, avec des consuls;
8° 1.1a Constitution impériale;
9° Le gouvernement despotique institué par des sénatus-consultes ;
10® La petite Constitution du sénat, en vingtneuf articles, du mois d’avril i8i4 ;
1 1® La Charte royale, en juin 18 1 4 ;
1 2® L’Acte additionnel aux Constitutions de l’empire, en mai 181 5 ;
LK8 CONSTITUTIONS. 3.3
! 3“ Le projet de Constitution de la cliambre des représentants , en 1 8 1 5 ;
1 4° La Charte royale avec des modifications, eu juillet i8i5.
Muni de ce ballot de Constitutions, je courus m’enfoncer dans ma retraite pour y réfléchir mon aise sur le sujet le plus important qui puisse être offert à la méditation des hommes.
Avant de connaître sous quel réjjime je vivais, je voulus savoir sous lequel il m’eût été le plus doux de vivre, et chacune de ces Constitutions fut tourà-tour l’objet de mon examen.
Le luxe typo{jraphique qui distinguait au premier coup d’œil celle de rassemblée constituante annonçait l'importance qu’on y avait sans doute attachée. Les hommes les plus éclairés de la fin du dixhuitième siècle avaient concouru à la rédaction de ce pacte social, dont chaque article avait été l’objet d’une discussion lumineuse; trois années entières avaient été employées à perfectionner ce travail, qui n’avait cependant pas échappé h cet esprit dé*magojjique dont l’influence commençait à se faire sentir. La Constitution de 1791 renfermait deux vices essentiels : la concentration du pouvoir’ législatif dans une .seule chambre, et l’état de nullité où se trouvait réduite l’autorité royale, sans défense contre l’usurpation graduelle d’une assemblée unique et permanente, ou sans force contre les en-
EnMlTE DE LA Gci.A^E, T. I. 3
LES CONSTITUTIONS
trcprises de l’anareliie, dont la première attaque a suffi pour renverser le trône et détruire la monarcliic.
I.a Constitution républicaine de 1 793 est une de ces jongleries politiques dont la nation, sans avoir jamais été la dupe, a souvent été la victime. Cette Constitution dérisoii-c, où sont consacrés les principes de la liberté la plus absolue, du républicanisme le plus pur, après avoir servi de préface au décret portant création de l’horrible gouvernement révolutionnaire , fut précieusement enfermée le même joùr dans une espèce d’arche dont on n’a jamais songé à la tirer.
Les Constitutions de l’an 3 et de l’an 8 n’avaient fait qu’indiquer cette séparation, cette pondération des trois pouvoirs qui maintient leur équilibre, et assure leur indépendance. 11 était aisé de s’apercevoir que le conseil des cinq-cents et celui des anciens, tous deux amovibles, tous deux émanés de la même source, et composés des mêmes éléments, ne présentaient que deux divisions d’une même chambre, dont l’une ne pouvait conséquemment servir à l’autre de contre-poids. Dans ces Constitutions, le pouvoir exécutif manquait de cette unité qui fait sa force, de cette hérédité qui peut seule perpétuer et régulariser son action.
La Constitution impériale, en créant un trône héréditaire et un sénat inamovible, remédiait à ces
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graves inconvénients ; mais un corps législatif muet , un conseil d’état transformé en fabrique de lois, des sénatus-consultes qui n'étaient autre chose que l’expression servile de la volonté du prince, avaient fini par anéantir toutes les Constitutions de l’empire , qui n’étaient plus qu’un vain mot. Pendant dix ans, le despotisme pesa sur la France; la gloire y tenait lieu de liberté.
Mais la gloire du trône accablait les sujets.
Coll.^uu.e.
En relisant la Charte royale avec toute l’attention que l’on apporte à la lecture d’un contrat qui nous engage personnellement, je me suis convaincu avec un extrême plaisir qu’elle renfermait tous les éléments de cette liberté publique pour laquelle la nation combat depuis vingt-cinq ans, et dont les bases out été posées par elle-même, dès 1 789, dans les cahiers des trois ordres : une monarchie héréditaire dans la famille en possession du trâne depuis plus de deux cents ans, un monarque inviolable, des ministres responsables, des juges inamovibles, la séparation du pouvoir législatif, une égale répartition de l’impôt consenti par les représentants de la nation, la liberté individuelle qui place tout citoyen sous la sauvegarde des lois, et l’affranchit de la crainte de se voir, à son réveil, inscrit sur les tables de proscription, la liberté de conscience que
LES COMSTITDTIONS.
nulle puissance humaine n'a le pouvoir de restreindre, et la liberté de la presse qui seule peut tbnir lien de toutes les autres. La Charte royale, où se trouvent toute.s ces {jarantics, est sans doute un grand bienfait du monarque à qui la nation la doit; peut-être serait-il à desirer qu’elle ne fût pas une simple concession du trône; mais les modiHcations qu'elle va recevoir achèveront .sans doute de lui donner ce caractère national si nécessaire à sa durée, et les Français alors n’auront plus qu’un vœu à former;. c’est qu’on l’exécute.
Le plus profond des publicistes, Montesquieu, savait bien qu’il est plus facile de faire de bonnes lois que de les maintenir; au.ssi disait-il, en parlant de Charlemagne : Il fit d’admirables règlements} il fit plus, il les fit exécuter.
LES ENFANTS d’aLUO’uRD’uDI. i"]
»• IV. [7 AOUT l8l5.] *