LES ENFAJNTS D’AUJOURD’HUI
Ah^tinens i^ilur damnnndis : hujusttùm vtl Vna polens ratio est, nui rriminn nnstra se^umtur Ex no/*is ganiti : ^utmiain dociirs imitantts Turpibus ac pravh omnes sumus.
Jcv., Mt. XIV.
Faitons dune en lorte que nos actions soient ir> rcprocliaiilei , de peur que nos enfiimi ne s’auto* risem de nos travers ; car nous naissons tous teurs dociles de la perversité.
Le temps se peint tout entier dans les générations vivantes : les vieillards représentent le passé, les hommes faits le présent , et les enfants l’avenir : dans le vaste tableau de la vie humaine, les premiers offrent leur exemple, les seconds leurs actions, et les autres leurs espérances. Je crois pouvoir me dispenser de dire plus clairement pourquoi mes premières obserx’ations se portent de préférence sur ces derniers: l’expérience n’a point encore démenti leurs promesses; je puis du moins les doter, par anticipation, de toutes les qualités que je leur désire ; et pour que rien n’altère le sentiment que je leur
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porte, c’est à leurs parents que je m’en prends des défunts que je remarque en eux. .l’entre dans la carrière que j’ai à parcourir par le côté le moins pénible; ou a besoin, pour se préparer au spectacle des hommes de ce pays, de remonter graduellement l’échelle des âges : il y a des dangers contre lesquels il faut s’aguerrir.
Comme il n’est point d’objet plus important qne celui de l'éducation des enfants, il n’eti est pas sur lequel les théoriciens se soient plus exercés. Le plus éloquent, le plus ingénieux de tous ces institutcui's spéculatifs est, sans contredit, l’autcnr d’Emile. Choqué, comme tous les bons esprits, des vices de l’ancienne éducation, il a cru qu'il suffisait, pour faire mieux, de faire autrement; et, partant du faux principe que tout est bien en sortant des mains de la nature, et que tout se corrompt en société, il a voulu, comme dit Voltaire, nous apprendre à marcher è quatre pattes. Ses brillantes théories sur l’éducation ont eu le sort de ses éloquentes rêveries politiques : celles-ci ont formé des hommes à systèmes au lieu de créer des hommes d’état ; les autres n’ont produit que des enfants mal élevés. L’ancien système d’éducation tendait à étouffer le germe pour le mûrir; on en presse aujourd’hui le développement par tons les moyens possibles; on veut avoir des hommes à quinze ans, au risque de n’avoir que des enfants à quarante.
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Je suis déjà un pei’sonnage fameux dans la forêt de Senart; les enfants courent après moi avec une expression de joie qui ne l'cssenible pas mal à des huées. Je pourrais tirer quelque vanité de cette ressemblance avec le philosophe de Genève, si je pouvais me dissimuler que Zaméo partage avec moi cette espèce d'hommage, dont je me passerais volontiers. Je suis plus flatté des visites de Paris que m’amène de temps à autre madame de Lorys: c’est une manière commode de me faire passer en revue des gens dont je mets à profit la curiosité, et que j’observe tandis qu’ils me regardent.
Dimanche dernier, cette dame vint me prendre dans mon ermitage pour m’emmener dîner à une lienc de là chez une madame de Moronval , connue par l’excès, ou plutôt (comme je ne tardai pas à m’en apercevoir) par l’ostentation de sa tendresse maternelle. Il n’était que cinq heures; la compagnie était dispersée dans le parc lorsque nous arrivâmes; madame de Lorys passa dans l’apparteinent de madame de Moronval, qui achevait sa toilette, et me laissa seul avec un petit garçon de huit ou neuf ans qu’elle avait embrassé en l’appelant Eugène : c’était le fils de la maîtresse du logis. Il courut à moi en faisant claquer un grand fouet qu’il levait à deux mains, en m’adressant brusquement la parole: « Comment t’appelles-tu? me dit-il. — Mon petit ami, lui répondis-jc en lui présentant l’adresse
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d’une lettre, je n’ai pas riiabitiide de décliner mon nom: voyons si vous saurez l’épeler. — J’aime mieux que tu me le dises toi-même,» continua-t-il en me tirant par la basque de mon habit. Je fus oblijjé d’en passer par-là ; et , pour me remercier de ma condescendance, le jictit homme ajouta : «'Fu es bien vieux et bien laid. » Je tâchai de lui faire comprendre qu’il n’avait pas dépendu de moi d’éviter ce double inconvénient, et qu’il n’était pas honnête de m’en faire le reproche; mais, au lieu de m’écouter, il m’arracha si brusquement le chapeau unicorne que j’ai sid)stitué à mon bonnet arménien, qu'il enleva en même temps la petite perruque dont j’ai cru devoir, par supplément , couvrir mon front chauve, depuis que j'habite un pays où la politesse est d’aller nu-tête. Cette espièglerie ne m’amusa pas du tout. Je me levai pour courir après le sot enfant, qui se sauva chez sa mère en emportant ma dépouille. Elle parut un moment après avec lui , se confondit en excuses sur ce qu’elle appelait un enfantillage; et, tout en grondant son hlsd’un ton à lui donner l’envie de recommencer, elle avait toutes les peines du monde à s’empêcher de rire de la figure que je faisais, et de celle que la nature m’a faite.
Je r.ajustai ma coiffure en balbutiant à cette bonne mère un compliment ironique sur la gentillesse de monsieur son fils; elle y répondit en me présentant mademoiselle Éinilie, sa fille, petite personne bieu
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droite, bien réservée, bien raisonnable, en tout l’opposé de son frère , sans en être mieux pour cela.
La cloebe du dîner se fit entendre; tous les convives, parmi lesquels se trouvaient plusieurs enfants de différents âges , rentrèrent successivement , et l’on se mit à table : je vis avec plaisir que les enfants, confiés aux soins d’une gouvernante, allaient dîner dans une autre pièce. M. Eugène, en nous quittant, eut le soin de nous prévenir qu’il viendrait au dessert.
Le dîner fut triste; on parla beaucoup de politique, et, eomme chacun avait la sienne, on ne s’entendit bientôt plus: c’était à qui confondrait mieux les préjugés et les principes, les devoirs et les affections; à qui défendrait avec plus de chaleur les intérêts, particuliers, sous le nom d’intérêt public ; à qui montrerait plus d’entêtement dans ses opinions, plus de dédain potir celles des autres ; les femmes intervinrent dans la discussion , et , mettant , comme à l’ordinaire, leurs passions à la place de leurs pensées, l’exagération ne connut plus de bornes : toutes les formules d’une malveillance contenue, d’une animosité polie, avaient été épuisées; il ne restait plus que des injures à se dire : fort heureusement la remarque d’une de mes voisines sur une figure tatouée que je porte à la main gauche vint faire une petite diversion. Madame deLorys, qui m’appelle son homme des bois, attira l’attention sur moi eu
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parlant du pays d’où je venais, du long si^our que j’avais fait parmi les sauvages: on me fit à-la-fois vingt questions, auxquelles on s’empressait de répondre pour moi. Quand il me fut permis de me faire entendre, je déclarai, comme le Huron de Voltaire, que j’arrivais d'un pays où chacun parlait à son tour, et répondait lui-mémc à la question qui lui était faite : je satisfis à toutes celles qui m'avaient été adressées de manière à intéresser la curiosité de mon auditoire; et la conversation commençait à reprendre ce caractère de gaieté, d’urhanité française que la politique lui avait fait perdre, lorsqu’un cri aigu échappé à l’une de ces dames interrompit tout-à-coup l’entretien: on sut bientôt qu’il s’agissait d’une nouvelle esf)iéglerie d’Eugène. L’insupportable enfant, qui s’était glissé sous la table sans qu’on l’eùt aperçu, s’amu!>aU à piquer la jambe d’une jeune dame dont l’air décent et la figure aimable n’avaient point échappé à mes observations.
On eut beaucoup de peine à faire sortir le petit vaurien du fort où il s’était retranché, et l’on ne parvint à l’en tirer que par la menace de le priver du dessert que l’on avaitservi. Tous les enfants, au nombre de neuf, étaient accourus; dès ce moment, on ne fut plus occupé que d’eux seuls.
Les mères se complimentaient mutuellement sur leur jolie famille. Quel âge avait cclui-ci? dans quelle pension était élevé celui-là? Combien de
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temps cette petite fille était-elle restée en nourrice? et autres questions de cette importance, auxquelles ceux qui s’en embarrassaient le moins avaient l'air de s’intéresser davantage.
La persécution ne faisait que commencer. A peine rentrés dans le salon pour y prendre le café, le père d’un de CCS marmots, la tasse à la main, voulut nous donner nne idée des connaissances historiques de sou fils; et, d’une voix qui commandait l’attention, lui demanda quel roi de France avait succédé à Charles VIII. L’enfant répondit, sans hésiter, que c’était Charles IX. Les trois quarts de l'assemblée, en admirant la promptitude, la précision de la réponse, ne firent que peu d’attention au petit défaut d’e.xactitndc qu’on pouvait y reprendre, et parurent, ainsi que Thistorien en jaquette, oublier le bon Louis XII, le brave François I", le galant Henri II, et son fils François II , premier époux de l’infortunée Marie Stuart.
Madame de Moronval , qui n’attendait que l’occasion de faire briller sa fille, la fit avancer au milieu du cercle, et avec le ton de la confiance la plus maternelle : uÉmilie, lui dit-elle, dites-nous ce que c’est que les hamadryades? — Maman, répondit la petite, tu aurais dû m’interroger d’abord sur les dryades, dont les premières ne sont qu’un dérivé. >’ A ce mot de dérivé, madame de Moronval jeta sur les assistants un coup d’œil circulaire, auquel chacim
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répondit par un mouvement d'admiration. Ce fut bien mieu.\ ou bien pis lorsque mademoiselle itmilie, à \a. demande giinérale de la compagnie, qui n’y songeait pas, se mit à danser hors de mesure un pas de ballet où elle déploya toute la disgrâce anguleuse de sa petite personne. Ou l’applaudit beaucoup, et sa modeste mère ne parut pas satisfaite. « Mon cœur, lui dit-elle, il est aisé de voir que vous n’avez j>as fait vos battemenis ce mutin. » Ou me rit au nez, parcequeje demandai à cette dame si elle destinait sa fille au théâtre. Un grand homme sec , qui lisait lin journal dans un coin, se contenta de sourire à ma question de manière à me faire croire que du moins quelqu’un l’avait entendue.
ITne autre petite fille, piquée du peu d’attention que l’on faisait à elle, voulut aussi jouer son rôle; et, s’avançant au milieu du cercle: u Maman, dit-elle, veux-tu que je te dise ce que c’est que la sensible ou la dominante dans la gamme diatonique majeure? >i La mère de cette enfant, que j’avais déjà quelques raisons de croire elle-même très sensible et passablement dominante (au ton qu’elle avait avec son mari), voulut bien ajourner la proposition, ce qui n’enipécha pas quelques hommes de s’échapper à la dérobée. J'aurais bien voulu les suivre; mais j’étais aux ordres de madame de Lorys.
Pour arrêter l’émigration , on demanda des tables de j eux ; avant qu’elles fussent disposées , il nous fall ut
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entendre estropier sur le piano une sonate de Mozart par cette inévitable petite Ëmilie, à qui sa mère faisait inliumainement recommencer tous les passages quelle manquait, ce qui pouvait éterniser notre supplice. Il finit enfin; et l’on se mit à jouer.
Le jeu d’échecs est le seul que je n’aie pas oublié. Le grand homme sec dont je parlais tout-à-l’heure me proposa une partie; je l’acceptai comme un moyen d’échapper ci l’iinporlunité des enfants. Nous étions à-peu-près de même force, mon adversaire et moi ; j’avais perdu la dremière partie, j’étais en train de gagner la seconde; il était probable qu’en très peu de coups mon homme allait être échec et mal : je jouissais d’avance de mon triomphe et de la surprise de mon adversaire à la vue d’un échec à la découverte que je lui préparais; un maudit enfant, auquel je ne puis penser de sang-froid, en courant dans le salon, où il jouait, vint se jeter en travers sur l’échiquier, avec lequel il roula sur le parquet. Dans la colère qui me possédait, et que ces dames augmentaient encore par des éclats de rire très incivils, je maudi.ssais tous les enfants du monde. « Avez-vous bien le courage, me dit d’un ton moqueur la mère de notre étourdi, d’en vouloir à ces pauvres petits innocents? — Parbleu! madame, lui répondis-je avec une brusquerie un peu sauvage, des innocents comme ceux-là me réconcilieraient avec Hérode. » Les ris redoublèrent, et madame de Morouval,
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pour me consoler , me cita l’exemple de Saint Preux, à qui pareil malheur était arrivé. .Te n'aurais pas conseillé au petit drôle d’imiter Julie, et de me présenter sa joue.
On vint très à propos prévenir madame de Lorys ([lie sa voiture était avancée; je pris congé le plus honnêtement qu’il me fut possible de la maîtresse de cette maison, où je me promis bien de ne pas revenir pendant les vacances. .le fus près d’une heure avant de retrouver mon chapeau et ma canne, que cette troupe de marmots avaient cachés dans le jardin, et qu’ils s’amusaient à me faire chercher. Un laquais me les rapporta, nous partîmes.
Pendant la route, je fis convenir madame de Lorys que des enfants élevés de cette manière ne pouvaient manquer d’être un jour des hommes fort insupportables et des femmes très ridicules ; et que si l’ancienne éducation mettait trop de distance entre les enfants et les parents, la nouvelle établissait entre eux des rapports trop familiers. Peut-être reste-t-il à trouver un terme moyen entre ces deux écueils.
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»• T. [i8 iorr i8iî.]
LA BOURSE
....... Quid non mortaiia ptctora cogi,
Auri tocra famé*!
ViRc. , EnèUU, lÎT. III.
De quoi l'imour du ^ain oe rend-U pai ca pable? ^
Si je recommençais ma vie, et si jetais libre de me choisir un état, ce serait encore à la marine que je donnerais la préférence. Je ne connais rien de plus honorable pour la nature humaine que la conquête de ce terrible élément, d'où la nature semblait nous avoir bannis. Rien ne m’a rendu plus fier de ma qualité d'homme que la vue d’un vaisseau voguant à pleines voiles sur les mers, bravant les écueils et les tempêtes, et réunissant des peuples que sépare l'immensité de l’océan. Quand je pense que c’est au génie du commerce que l’art de la navigation doit sa naissance et ses progrès, l’admiration que produit en moi l’effet remonte nécessaire ment à la cause.
Je ne suis pas bien sûr, quoi qu’en ait dit Gess
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ucr, que ce soit un amant qui, le premier, ait eu l’idée de creuser un tronc d’arbre pour traverser le fleuve qui le séparait de sa maîtresse; mais ce dont je répondrais, c’est que le premier qui entreprit de se frayer sur mer un clicnnn sans macc au milieu des tempêtes et des abymes (soit qu'il appailint à la nation des É(;inétcs, comme le dit Moïse, ou à celle dos Phéniciens, comme le prétend Strabon) dut être un homme éminemment hardi et industrieux, et qu’il se proposa pour but de s’enrichir par un commerce d’échange avec les peuples des contrées lointaines.
Le superflu, pour les nations civilisées, est peutêtre un besoin plus impérieux que le nécessaire pour celles qui ne connaissent encore que les besoins de la nature, il est plus aisé au sauvage de la Guiane de se priver d’une partie de sa ration de patates, de la double natte qui lui sert de lit, qu’à un traitant de se passer de sucre, d’édredon et de liqueurs de la Martinique ; mais ce càfé dont le riche indolent aspire le parfum avant d’en savourer le goût n’est arrivé de Moka, dans cette tasse de porcelaine de Sèvres qu’il tient négligemment à la main , qu’après avoir mis en action, dans les quatre parties du monde, cinq cents bras que le commerce fait mouvoir. I-e commerce est le lien qui unit, qui rapproche tous les peuples de la terre; il adoucit les mœurs, U ajoute aux avantages de la paix , il affaiblit les maux
LA iiounsE.
de la guerre, et loi’squc tout autre rappoi’t a cessé d’exister entre deux nations, il ménage encore de l’une à l’autre un moyen de communication que la puUsance souveraine elle-même ne saurait interrompre.
La volonté d’un commerçant, exprimée dans une lettre de change signée sur un comptoir de Lyon ou d’Amsterdam, recevra dans toute l’Europe une exécution plus exacte, plus rigoureuse que tel ordre . -V
d’un souverain appuyé par trois cent mille baïonnettes : tels sont les avantages et les bienfaits du commerce, dont je me détourne brusquement pour n’en plus considérer que les abus.
J’ai toujours remarqué que les abus sont d’autant plus odieux qu’ils ont leur source dans des institutions plus utiles et plus respectables; c’est ainsi que le fanatisme se produit à l'ombre de la religion; que les rapines de quelques gens de robe .s’exercent sous le voile de la justice, que les fureurs de l’ambition trouvent un prétexte dans l’amour delà gloire, et que les bouteuses spéculations de l’agiotage s’autorisent du nom et des droits du commerce.
Les gens de mon âge se souviennent encore de l’impression qu’a laissée dans le souvenir et dans la fortune des familles le fatal système de Law, qui mit la France à deux doigts de sa perte. Sa fatale influence fit éclore une nuée de vampires qui spéculaient dans la rue Quiucampoix sur les medheurs
Eumitk de la GriAïtE, r. i. i
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publics , et qui ont eu pour héritiers naturels les agioteurs du Perron et les joueurs de la Bourse.
La Boui'se , qui se tenait dans ma jeunesse rue Vivienne , à l'iiôtel de la Compagnie des Indes , était le rendez-vous de tout ce qu’il y avait de plus considéré dans une profession où l'honneur était la première mise de fonds. Ce qu'on appelait alors le crédit était le résultat d'une réputation sans tache, d’une probité héréditaire, et d’une confiance établie sous ce double rapport. Ces vertus exigées dans les premiers négociants servaient de modèle à ceux des classes inférieures, et, depuis le riche banquier de la place des Victoires jusqu’au plus petit mercier de la rue Saint-Denis, chacun avait une réputation à soutenir et un crédit à conserver. Paris, m’a-t-on assuré, possède encore quelques uns de ces vertueux négociants qui semblent avoir été réservés, comme ces vieux chênes au milieu d’un vaste taillis, pour donner une idée de la hauteur où s’élevaient jadis les arbres de la foret.
.Te me trouvais à dîner, la semaine dernière , chez madame de I^orys, à côté d’un M. David Orioles, dont le nom me rappelait une de ces vieilles réputations commerciales. Je pris la liberté de le consulter sur mes petits intérêts, et je le priai de m’indiquer une manière à-la-fois sûre et avantageuse de placer quelques fonds dont le produit pût me suffire pour arriver, à l'abri du besoin, au terme très
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fli'ochain de ma carrière. Le capital est un liérita{»e dont je dois compte à cette bonne Ottaly, à ce fidèle Zaméo, quej’ai emmenés si loin de leur patrie, .l’aurais désiré que M. Orioles se chargeât de notm petite fortune.
«Monsieur, me dit-il, à toute autre époque je n'aurais pu prendre votre argent qu’à un intérêt de quatre pour cent, et ce taux-lù ne peut pas vous .suffire; dans les circonstances actuelles, je ne croirais pas vous donner, avec ma fortune entière, une garantie suffisante de la vôtre; mais vous pouvez trouver à la Banque de France les sûretés que je ne puis vous offrir. » Il entra ensuite avec moi dans quelques détails sur les avantages du placement qu’il me proposait, et je me décidai à changer, dès le lendemain, mon numéraire contre des actions.
.Te ne savais pas encore pourquoi mon voisin de gauche écoutait avec tant d’attention une conversation cpii n’avait rien de bien intéressant pour un tiers; il se chargea, un moment après, de m’c.xpliquer le motif de sa curiosité.
En sortant de table , il me prit à part : « V ous avez , me dit-il, l’intention de placer des fonds; vous ne pouviez vous adresser plus mal qu’à M. David Orioles; c’est un homme d’une grande probité, j’en conviens avec tout le monde, mais en affaires de banque il n’entend rien, absolument rien. Le bon homme en est encore aux vieilles routines, et, parce-
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((u'il est dans l’omièi'c, il se croit dans la route. fait est t|ue le commerce, comme toutes les autres branches de Iccouomie politique, a fait depuis trente ans des progrès immenses; la science de la banque, en particulier, s'est enrichie de nouvelles formules qui ont, en même temps, simplifié et agrandi scs calculs. Les capitaux , entre des mains habiles, sont aujourd'hui, de toutes les propriétés, la plus .sûre, la plus productive, et la seule que l'impét ne pui.s.sc atteindre. Autrefois la routine des opérations de banque réduisait les capitalistes à un intérêt de lo ou 12 pour cent; aujourd'hui, nous avons des moyens infaillibles pour doubler aoniicllement notre capital. Voilà, monsieur, ce que je puis vous prouver par le fait, si vous daignez me confier vos fonds. »
M. Duvernet , c’est le nom de eet habile homme, .s'annoncait avec tant de confiance, s’énoncait avec tant de clarté, que, pour la première fois de ma vie, je me sentis aiguillonné par l'amour du gain. Il m'assigna un rendez- vous pour le lendemain, à une heure, au café Tortoni. M. Orioles, qui me vit sortir avec lui, fit un mouvement d’épaules dont je puis aujourd'hui m’expliquer l'intention.
Je trouvai mou homme à l’heure et au lieu qu’il m’avait indiqués; je montai dans son cabriolet, et nous nous rciidimes à la Bourse; chemin faisant, il m initia dans quelques uns des mystères de l’agio-
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tajje. « Nous avons fait, me dit-il, une henreiise alliance de la finance et de la politique. Nos opérations ont ))oiir base le mouvement d’oscillation que les événements de la paix ou de la guerre impriment aux effets publics; le crédit de l’état, modifié par les circonstances réelles ou présumées, nous sert à asseoir nos calcids, et nous jouons ce qu’on appelle à la hausse ou à la baisse, sur des données éventuelles, aiixtpicllcs le grand art est d’ùter ou de donner le degré de vraisemblance utile à nos projets du moment. » J’ouvrais de grands yeux, j'écoutais de toutes mes oreilles, et je ne concevais rien à cette algèbre politieo-finaiicière. u Vousserezau fait dans un moment, » continua-t-il.
Nous arrivâmes dans la seconde cour du Palais- Royal, que nous trouvâmes remplie de {;ens distribués pargroupes, dont les uns ebuebotaieut avec in- ([uiétude, tandis que les autres écoutaient quelques fragments de lettres qn'on leur lisait eu confidence: il résnitait de toutes ces voix un bourdonnement mercantile d’un effet assez monotone. Pendant cette causerie préparatoire, un grand nombre de cabriolets, de calèches, entraient dans la première cour ; les agents de change en de.sccndirent : deux heures sonnèrent, et la cloche annonça l’ouverture de la Bourse officielle pour la négociation des effets publics.
J’entrai avec la foule dans une vaste salle du plus
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triste et du plus misérable aspect, où je fus étonné du très petit nombre de négociants et de courtiers de commerce qui s'y trouvaient, .le n'entendais pas dire un mot de change, de remises, d’assurances, en un mot, de tout ce qui arapport aux grands intérêts commerciaux qui se traitaient de mon temps à l’hôtel de Nevers. J’en témoignai ma surprise à mon proxénète. «C’est du petit commerce que vous vous informez, me dit-il ; ces gens-là entrent rarement ici : la Bourse est maintenant réservée à ces grandes opérations que nous appelons le jeu de ta rente, et dans lequel vous serez bientôt intéressé. » Je lui fis l’observation que je voulais placer mes fonds, et non les jouer. « Laissez-moi faire , continua-t-il , je sais mieux que vous ce qu’il vous faut : nous voulons acheter. » On crie la rente à 61 : « C’est trop haut, il faut la faire descendre. Je vois un homme qui va nous y aider d’autant plus facilement qu’il a des effets à vendre. » Aussitôt il compose sa figure, et aborde une espèce de gobe-mouche auquel il se contente de serrer la main en levant les yeux au ciel. « Qu’est-ce? lui demande celui-ci. — Comment! vous ne savez pas?.... — Non, vraiment! — Le démembrement est ilécidé. Je sors de chez un secrétaire de légation : la France est réduite à quinze départements; j’en ai la liste dans ma poche... Sur-tout ne me citez pas. >• Et il s’éloigne. Celui auquel il a fait cette confidence