I.A BOUHSE
court au parquet' des agents de change, et donne ordre au sien de vendre à 6o. Cette baisse subite est proclamée; on en cherche la cause; elle circule à l'oreille: la nouvelle prend de la consistance, et nous revient, une demi-heure après, enrichie de circonstances et appuyée de preuves qui ne permettent plus d’en douter. La baisse continue : en vain les œulissiers ‘ qui ont intérêt à la hausse cherchent-ils à en démontrer l’invraisemblance: l’alarme est répandue, l’heure se passe, la cloche sonne, et le dernier cours est proclamé à 58.
U Ce n’est pas encore le moment d’acheter, me dit mon conseil; nous avons encore dix sous à gagner sur le cours du ruisseau^. » Je n’entendais rien à ce qu’il disait, mais j’étais décidé à me laisser conduire. Le marché fut conclu; le marron^ me coucha sur son carnet , après quoi je me trouvai acquéreur de aSoo francs de rente en tiers consolidé, sans avoir rien déboursé et sans posséder aucun titre. Je voulus me faire expliquer cette énigme. U Vous avez fait un marché conditionnel, me dit-il.
* L'cnccintc oîi sc ticunent les aj^ents de change, au milieu de la bourse.
^ On appelle cou/ûstVrs, en termes débourse, des gens qui n'onl d'autre état que celui de jouer sur les fouds publics.
^ Cours après la Bourse.
4 Faiseur d’affaires non accrédité
et les valeui’s que vous avez achetées ne sont qu’iinaginaires ; mais attendez à demain, et vous verrez que le résultat ii'en est pas moins positif, n
Mc voilà donc, à mon insu, lancé dans l’afpotage. Le lendemain , j étais de bonne heure au Palais- Royal , impatient de savoir quelle affaire j’avais faite.
La Rourse s'ouvre au taux de la veille; M. l)uvernet arrive. « Je sors de l’Llysée-Bourbon, me dit-il assez haut pour être entendu de tous ceux qui nous entourent ; les choses vont à merveille ; les alliés veulent que la France soit grande et forte, ce sont leurs propres expressions: on paie au Trésor à bureau ouvert; et non seulement nous ne perdrons pas un pouce de terrain, mais il est plus que probable que nous recouvrerons une partie de la Belgique. » Ces propos, à l’appui desquels on produit des lettres confidentielles, des témoins irrécusables, font, en peu de temps, remonter la rente; elle est demandée à G i fr. 5o c. » Vendez vite , me dit M. Duvernet, vous venez de gagner trois mille francs. « Je ne revenais pas de ma surprise, et je remerciais le ciel de m’avoir fait faire la connaissance d’un aussi habile homme.
Pendant que je me félicitais de ma bonne fortune, une rumeur sourde circulait dans la Bourse; on y parlait de la faillite énorme d’un agent de change. Celle banqueroute eutrainait la ruine de vingt ca-
LA BOUIISE.
pitalistes, dont cet iiomnie faisait valoir les fonds. J attendais les mille écus que j’avais si facilement gagnés, lorsque M. Duvernet, la figure décomposée, vint m'apprendre qu’il se trouvait, ainsi qne moi, compromis dans la faillite de cet agent de change, avec lequel il avait traité en mon nom.
Je fus un peu honteux de mon début dans les affaires, et je retournai chez madame de Lorys, où je trouvai M. Orioles, à qui je fis part de ma déconvenue. «Comment! à votre âge, me dit-il, vous vous avisez de faire le métier de joueur! — Je n’ai pas joué, lui répondis-je; j’ai spéculé. — Vous avez joué le plus détestable de tous les jeux, celui dont on soumet les chances aux événements les plus funestes, où l’on spécule sur le discrédit, sur les désastres publics. Je ne vous citerai qu’un fait pour vous faire connaître l’esprit qui préside à ces infeiv nales spéculations. Dans la capitale de la France, le jour où l’on a été instruit de l’épouvantable résultat de la bataille de Waterloo, les fonds pubUcs ont éprouvé une hausse considérable; ils ont fléchi le jour de l’entrée du roi. Je crois pouvoir me dispenser de vous eu dire davantage, et c’est à vous de voir maintenant s'il vous convient de placer votre argent à un pareil intérêt. Vous l’avez remarqué vous-même, les véritables négociants, les courtiers avoués du commerce, les agents de change qui tiennent à l’estime publique (et c’est le plus
LA BOURSE
grand nombre) ne prêtent point leur ministère à ces ignobles opérations, où l'on est d'ailleurs bien plus sûr de se déshonorer qu’on ne l'est de s’enrichir. »
Cette leçon ne fut point perdue ; je me promis bien de ne plus reparaître à la Bourse, et je me contentai d’acheter, par l’entremise de M. David Orioles, une trentaine d’aetions de la Banque, dont je poimrai toucher le dividende sans avoir à me reprocher les vœux que je forme pour voir augmenter ma petite fortune.
LES LINGÈRES
k” VI. [a8 AOUT 1 6i5.j
LES LINGÈRES
At f^enut obscuro gradienUt aère sepsit.
Et jnu/to nebula eircum dea fudit amic tu.
Vinc. , Enéide f Uv. I.
EUci marcheot dans Tombre, et Vénus étend autour d'elles un voile de nuages.
Il en est des hommes amoncelés dans une grande ville comme des cailloux roulés dans un fleuve : leurs angles s'émoussent, leurs aspérités disparaissent; tous finissent par affecter la même forme. Le frottement est plus immédiat, plus continuel à Paris qu’ailleurs; aussi les caractères distinctifs y sont-ils plus polis et plus usés qu’en tout autre endroit. Le ridicule s’y attache à tout ce qui sort de l’ordre commun : un habit d’une forme inusitée est déjà une prévention contre celui qui le porte, et sert au moins de prétexte pour en faire provisoirement un sot.
Je croyais avoir bien choisi mon moment pour accoutumer les Parisiens à un costume un peu
LES LINCÉRES.
étrange, auquel je liens par habitude, et je ne me croyais, à cet égard, guère plus ridicule que les Cosaques du Don et de la Tamise, qui sont aujourd'hui nos concitoyens; niais comme je n'ai ni carabine , ni lance, ni fusée à la Congréve pour faire i-espectcr mon accoutrement, il faut bien en faire le sacrifice, et ôter aux badauds la petite distraction que je leur ai [irocurée pendant plusieurs jours. Après tout, je conviens que je n’étais pas moins déplacé sur les bords de la Seine avec ma redingote à capuebon , en poil de ehévre sauvage , que je ne l’étais sur les bords de l’Orénoque avec mou habit français et mon chapeau à trois cornes.
Madame de Lorys a exigé que je fusse habillé par Léger, coiffé par Doyen , et botté par Sakosky. J’ai promis de leur abandonner le soin de ma toilette, à condition qu’on me permettrait de me moquer de nioi-mèine, ce qui est moins déplaisant, comme dit BriJoison, que de laisser ce plaisir aux autres.
Ma modeste garde-robe, étrangère à toute espèce de luxe, ne devait rien à l’art du tisserand et de la lingère; mon linge de corps sc bornait à quelques chemises en tissu d’écorce d’arbre , qu’Ottaly possédait le secret de fabriquer et de blanchir : ce > fut la première chose qu’il fallut remplacer. 11 est convenu qu’il est de certaines emplettes qui ne peuvent être bien faites que par des femmes ; madame
LES LINGÈRES
(le FjOI*)’s voulut absolument m’accnmpa{rncr chez sa lingère , et présider elle-même à la confection de mou petit trousseau.
Un homme accoutumé à se passer de tout depuis quarante ans a de la peine à concevoir combien il y a de choses indispensables ; j’en fis à grands frais l’apprentissage chez la lingèrc.
Tandis qu’elle mettait ma bourse à contribution, je m'amusais, sur le comptoir où l’ou m’habillait de toutes pièces, à prendre une espèce de revanche à ma manière, au moyen des notes qui me fournissent aujourd’hui la matière de mon discours.
Ce magasin de lingerie est situe dans le plus beau quartier et dans Tune des plus belles rues de Paris; son enseigne est modeste et de bon goût; c’est à la Ruche, .lamais emblème ne fut mieu.\ choisi : autour d’un comptoir en bois d’acajou, une douzaine de jeunes filles, sous les ordres d’une maîtresse dont la surveillance n’a rien de trop sévère, s’occupent à différents travau.v à l’aiguille; un costume où la simplicité le dispute à l’élégance ajoute un charme tout particulier à cette réunion de petites lingeres , presque toutes d’une figure agréable et d’une tournure qu’on ne trouve cpi’à Paris.
Dès qu’un étranger entre dans le magasin , l’une de ces jeunes filles, chargée seule de ce soin, vient poliment s’informer de ce qu’il desire; les autres, sans paraître discontinuer leur travail, le suivent
LES LINGÈKES.
d’un regard curieux, et se communiquent par le même moyen, d’un bout du magasin à l'autre, les observations malignes que sa présence ou ses emplettes leur suggèrent.
J’étais émeiTeillé de la grâce facile avec laquelle ces jolies marchandes débitaient leur petit catéchisme sur les avantages inappréciables de tous les objets qu’elles voulaient nous faire acheter; sur la qualité, la force, la ânesse des toiles, des perkales, des batistes, qu’on ne pouvait, à les en croire, trouver ailleurs au même prix. Je n'ai jamais entendu faire un plus fréquent et un plus heureux emploi de cette figure de rhétorique que l’on appelle euphémisme, de cette politesse affectueuse et décevante qui distingue en général les marchands de Paris. Ces petites sirènes trouvèrent dans madame de liOrys un adversaire que l’expérience et l’habitude avaient mis en garde contre leurs séductions; cette dame mettait autant d’amour-propre à bien acheter que les autres mettaient d’intérêt à bien vendre. Les discussions de ce genre sont ordinairement fort longues, pareeque les femmes y trouvent deux avantages, celui de parler chiffons tout à leur aise, et celui d’afficher une sorte de supériorité en fait de ruse et d’adresse sur des gens qui en font métier. Je laissai madame de Lorys débattre mes intérêts en multipliant mes dépenses, et j’allai m’asseoir dans un coin de la boutique, mes ta-
■LES LIISGÉRES.
l)lettes à la main , cherchant à ne rien perdre des scènes à tiroir dont j 'étais spectateur.
Une voiture à larges armoiries s'arrêta devant la porte du magasin: un laquais ouvrit la portière, et j’en vis descendre, à l’aide de deux serviteurs, dont l’un était son époux , la plus volumineuse baronne de la chxétienté , accompagnée de sa fille, dont l’air triste fut la première chose que je remarquai. A l’empressement qu’on mit à recevoir cette famille, il était aisé de voir qu’elle était attendue. Madame la baronne, essoufflée du trajet, après s’être reposée un moment dans un vaste fauteuil, après avoir salué d’un sourire de protection la maîtresse du magasin, demanda à voir le trousseau commandé pour sa fille. Celleci, que sa mère affectait d’appeler d’avance du nom de comtesse, ne paraissait rien moins qu’enchantée de son titre futur, et ne jetait qu’à peine un regard inquiet sur les futiles merveilles -qu’on étalait à ses yeux. Les tissus les plus fins de l’Inde et de l’Europe , façonnés en canezous, en dormeuses, en peignoirs, où les plus riches dentelles de Bruxelles et d’Alençon serpentaient en festons, se relevaient en tuyaux, en touffes inappréciables, ne pouvaient fixer son attention mélancolique. Je crus en reconnaître l’objet dans un jeune bomme qui venait d’entrer, et qui marchandait des cravates à l’autre extrémité du magasin, en chuchotant avec la petite lingère qui les lui fai-
LES LINGKRES.
sait voir. J’aurais pu croire qu’un billet qu’il lui remit, et qu’elle cacha dans son fichu, était arrivé à sou adresse, si je u’avais surpris en même temps les regards furtifs qui m’indiquaient .sa véritable destination. Quelque étranger que je sois depuis long-temps à un pareil langage, j’en ai cependant conservé l’intelligence. Je ne fus donc pas étonné de voir la gentille ouvrière s’approcher de la jeune demoiselle, et, tout en lui montrant des pèlerines à la veslale d’un goût tout-à-fait nouveau, lui glisser, avec une adresse qui aurait défié les yeu.\ d’Argus, le billet mystérieux, dont la vue fit monter un pied de rouge an front pâle et charmant de la triste fiancée. A ce signal, auquel le jeune homme ne se méprit pas, il sortit en saluant, avec un air poli, mais réservé, madame la baronne, qui l’apercevait pour la première fois, et qui partagea entre lui et sa fille un regard courroucé où je trouvai le texte d’une foule de conjectures.
Je croyais être le seul qui me fusse aperçu de ce petitmanége, et je mefélicitais intérieurement de ma pénétration, ün homme de moyen âge, appuyé sur le comptoir, où il attendait son compte, me dit en frottant avec malice les verres de scs lunettes : « Vous avez beau observer, il se passe ici des choses que vous ne voyez pas. Cette petite fille vient de vous surprendre par sou adresse à remettre un billet doux ; vous avez peine à concevoir qu’avec ces yeux bleus.
avec cesgraudes paupière» qui se baissent avec tant de modestie, aveedes iiianièrcs si in[;éiiiies, si enfaiitines, ou soit aussi rusé? Que penserez-vous donc quand voussaurez que, depuisqiie nous sommes là, elle a déjà donné deux rendez-vous, sans préjudice des engagements plus sérieux qu elle a depuis six mois avec un vieux chef de bureau qui prend à elle beaucoup d’intérét? Vous n’avez pas remarqué, j’en suis sûr, un petit homme en cravate noire, qui est resté collé contre la vitre pendant dix minutes. Un des mouchoirs de l’étalage, dérangé avec intention, lui a permis de compter les doigts de la main que l’on a étendue vers lui, pour lui faire connaître l'heure où l’on se propose de sortir. Cet officier en redingote polonaise , qui est venu il n’y a qu’un moment acheter des madras, a été averti par elle qu’il doit l’attendre dans son cabriolet au moment du feu d’artifice de Tivoli, où .son chef de bureau doit la conduire, et pendant lequel il serait possible qu’il la perdit un moment dans la foule.
« Vous doutez-vous (continua-t-il en se rapprochant de moi) que cette grande brune, tout au|)rès de vous, dont la mise se distingue ici même par son extrême simplicité, ait déjà ruiné un entrejjrcneur des vivres et deux agents de change? que celle même grisette, en bavolct et en tablier blanc, qui joue à ce comptoir un rôle d’ingénuité, possède un très joli hôtel au faubourg Poissonnière , et qu’à sept
EflMITb DB LA GcU.^E,T- i. S
GG