EINTUÉE DANS LE POITOU
Je raiitlie tout et je louvre loui soin les |>lis de 1111 soutaue rou^e.
RiCHCLieu.
Je ferai grâce à mes lecteurs d’une haute et sérieuse conversation, où j’engageai M. Mersan, en cherchant à lui prouver que je n'étais pas étranger aux doctrines de la grâce et du libre arbitre. Nous nous perdîmes ensemble dans ce labyrinthe de la nécessité et de la liberté , où , depuis les brachraancs jusqu'aux piétistes , toutes les sectes religieuses ont porté leurs rêveries. Plein d’estime et de vénération pour les Arnauld et les Pascal , pour l’opposition libre et énei^iquc qu’ils osèrent élever contre la théocratie papale, pour leurs travaux solitaires, leur probité scrupuleuse, et leur dignité morale, je suis loin d’admettre cette théorie de fatabsme mystique , qui ramène le christianisme à la doctrine antique d’une nécessité irrésistible , planant sur l’uni-
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vers, doctrine qui, poussée dans ses résultats, détruit le libre arbitre, et par conséquent le mérite des actions humaines , et va se coufondre avec les dures doctrines de Calvin. En ne lui cachant pas mes opinions philosophiques à ce sujet, je donnai de justes éloges > à cette dignité, à cette grandeur sévère qui caractérisaient les hommes de Port- Royal, et qui, les alliant aux anciens parlementaires, fut, dans la vieille monarchie, le contre-poids de beaucoup de crimes, de bassesses, de faiblesses et d’erreurs.
La controverse amicale que nous allions mener plus loin fut interrompue par l’admiration qu’excita en moi l’aspect pittoresque des ruines du château de Sainl-Maur. La nature, toujours belle, et, pour ainsi dire, ficre de la vigueur extraordinaire de sa végétation, prend un caractère particulier dans le Poitou, sur le territoire duquel nous venions d’entrer. Elle a plus de fécondité que de grâce, plus de force que d’élégance. Les gros arbres noueux -se marient heureusement aux masses de l’architecture en débris. Il ne manque à ces belles ruines qu'un grand souvenir pour les animer. Je communiquai cette réflexion à mon compagnon de route, qui, baissant une des glaces de la voiture, me dit:
« Voici la chapelle de Fierbin, où l’héroïque pucelle trouva, dit-on , sur un autel , le fer, semé de Reurs
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(le lis, ({ui devait sauver la France. C’est une noble tradition , ou même , si vous voulez , nu généreux mensonge ; mais l’histoire n’est-elle pas nn amas d’erreurs convenues, de vérités douteuses, de questions sans solutions? Tacite n’avance pas un seul fait sans l’accompagner de cette phrase incidente : << à ce qu’on le rapporte , » preuve singulière de son jugement. Eh bien ! dans cette grande matière de scepticisme, pourquoi ne pas adopter sur-tout les traditions héroïcpies? Voltaire, continua lejanséniste en souriant , a eu tort de faire peser sur le plus beau trait de nos annales le ridicule dont il excellait à châtier les erreurs et les vices. Je ne vois pas quel bien peut résulter d’une pénible incertitude répandue sur des faite honorables; et je parodierais volontiers en vile prose un des vers les plus fameux de l’auteur dont je parle : « Si les traditions d’héroïsme et de dévouement n’existutent pas, il faudrait les inventer ! n — J’entends, mon cher compagnon , vous me rende/ la monnaie de mes épigrammes et la liberté de mes discours : vous voulez vous venger de mes petites critiques contre le grand Arnaidd , qui , vous ne l’ignorez pas , app«x>uva la révocation de l’édit de Nantes. Et quel génie , même sublime, n’a pas eu ses erreurs? J’en conviens avec vous , celle de Voltaire, fut d’autant plus dangereuse qu’elle fut plus brillante : il est iïnpossible d’employer, ou plutôt de
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dépcDser ua taleut plus magnifique sur un fonds plus ingrat. Voltaire n’ignorait pas que cette fille généreuse fit plus en deux ans, pour sa patrie, que tous les niouastéres féminins de la France entière ne feront pour elle en trois siècles. Le caprice d’une imagination gaie l'entraîna trop loin. La morale réprouve j mais les muses , dont la pudeur s’en effarouche , sont pourtant obligées d'avouer en rougissant cette œuvre du génie. »
Un nouvel objet de pèlerinage presque religieux s’offrit à nous ; c’était le château des Ormes, patrimoine de cette vertueuse famille à! Argenson , qui a donné à la patrie plusieurs hommes d'état et quelques hommes de lettres justement eélèbres. Grâce à Dieu , l’avidité de la bande noire n'a pas atteint ce bel édifice, dont la magnificence champêtre rappelle les opulentes villes de l’Italie. L’honorable propriétaire actuel du château était absent; mais le concierge, dont la tournure et le ruban jadis rouge annonçaient l’ancienne profession guerrière, nous fit les honneurs de ce beau domaine. Ce brave homme parlait du maître du logis avec une franchise d'éloges et un abandon très rares, sur-tout chez ceux qui , placés dans une position subalterne, ne manquent presque jamais de venger l’outrage que la société leur fait par de petites calomnies et les attaques d’un obscur scandale. Notre guide , au
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contraire, nous racontait avec un intérêt touchant, et qui ressemblait presque à de l'égoïsme, les nobles qualités dont M. d’Argenson a donné tant de preuves dans cette dernière époque. 11 nous rappelait, jour par jour et combat par combat, toute sa carrière politique. Cette profonde estime, vivement exprimée par un vieux soldat, eût éveillé la jalousie et le remords peut-être chez ces courtisans que les faveurs des cours accablent sans les soustraire à la vengeance de l’opinion.
Une colonne hardie , autour de laquelle s’élève et seipente un léger e.scalier, se termine par une plate-forme d’où l’on jouit d’un point de vue magnifique ; l’œil .suit de là le cours sinueux de la Vienne et de la Creuse, qui vont se perdre, l’une dans les plaines de l’Angoumois, l’autre dans celles de l’Auvergne. Le grand escalier est absolument calqué sur le modèle de l’escalier du Palais-Royal, dont l’architecte licvis donna les dessins. 11 conduit à un vaste salon, dont les lambris, revêtus de marbre, sont ornés de tableaux du peintre Lenfant , lesquels représentent les diverses batailles livrées pendant le ministère de M. le Voyer d’Argenson , longtemps chargé du portefeuille de la guerre. Tout, dans cet édifice, porte un caractère de noblesse que Montaigne eût appelé princière, dans son style original et hardi. Rien de plus grandiose que la
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chambre à coucher de la maîtresse du logis , dont une colonnade forme l’alcove. Un parc immense, divers établissements d'agriculture , une ferme élevée en regard du château , et qui ne pèche peutêtre que par trop d'élégance , et sur-tout par le contraste qu’offrent un fronton très bien sculpté et la simplicité des travaux rustiques -, enfin un beau haras, composé de plus de cent chevaux, la plupart de race anglaise , attestent chez le propriétaire cette espece de magnificence utile et de luxe bienfaisant que l'on cherche trop souvent en vain dans de plus hautes positions sociales, et qui devraient être la seule prodigalité des rois.
Nous quittâmes avec regret le concierge , dont la franchise et le dévouement à son maître nous intéressaient presque autant que les explications qu’il nous donnait.
« Décidez , monsieur l’Ermite, me dit M. Mersan, décidez entre deux grandeurs diplomatiques auxquelles nous pouvons aller rendre hommage. L’une est vivante, et ses effets se font sentir, son impulsion se communique encore dans l’Europe entière ; l’autre est éteinte, et u’a laissé, comme l’ombre de Job, qu’un long saisissement, un grand souvenir de terreur. A droite est le bourg de Richelieu; à gauche est le château de Valençay. «
Nous résolûmes de ne point nous détourner de
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notre route, et de n’aller voir ni l'une ni l’autre. J'appris de M. Mersan que le château de Richelieu était détruit de fond en comble , et que son luxe , d'aillenrs d'assez mauvais f[oût, avait tourné au profit de l'exploitation diri(jée par une société d’agioteurs et d’architectes contie les plus beaux cbâ^ leaux de la France. « Richelieu , disais-je à M. Mer^ san , est jugé depuis long-temps. U continua les plans de Louis XI, fonda la monarchie absolue sur les mines féodales, et prépara le despotisme oriental de Louis XIV. Qn’ai-je à faire de ces souvenirs de terreur et d’esclavage? Quantau prince deTalleyrand, c’est autre chose. Le tissu de sa vie et de son caractère est trop complexe pour qu’on le soumette à une appréciation légère. Personne ne lui refusera de hautes vues, une adresse extrême , de l'esprit par excellence , et la plus profonde connaissance de la plus mauvaise partie du cœur humain. Celui qui a fait et défait des empires sans tirer un coup de fiisil, et obtenu par des paroles ces résultats qui changent la face du monde, doit compter dans l’histoire, quand même son influence mystérieuse s’y ferait deviner plus qu’elle ne s’y déploierait librement. C’est toujours une grande chose qne de donner des couronnes....
— Et de les ôter; car ce génie , ou , si vous l’aimez mieux, ce démonde la politique a faitl’un etl’autre. •
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La captivité de Valençay, les occupations puénles du roi captif, qui brodait des chemises pour la Vierge dans sa prison, enfin l’état actuel de l’Espagne, firent tour-à-tourles frais d’une conversation animée. «Tout arbre doit porter son fruit, me dit M. Mersan. Les fils de Loyola ont élevé le prince qui régit aujourd’hui l’Espagne. Vous voyez ce qu’ils en ont fait ; et peut-être les horribles secousses dont la péninsule sera bientôt agitée prouverontelles plus fortement encore le danger de ces éducations de monarques confiées aux partisans du probabilisme et du molinisme. »
Un parallèle entre les deux hommes d’état du dix-septième et du dix-neuvième siècle sortit naturellement du cours de nos idées. L’un, par su force, maîtrisa son maître; l’autre, par sa souplesse, enchaîna les mobiles instruments de la révolution la plus capricieuse. L’un, fidèle à ses premières idées, fut fondateur d’un grand despotisme; l’autre changea la face des empires en paraissant se prêter aux influences qui l’environnaient. L’un s’environna d’effroi et montra audacieusement la robe sanglante dont la pourpre couvrait ses crimes politiques; l’autre, toujours en seconde ligne et presque caché, fit mouvoir sourdement une foule de ressorts secrets et mêla à peine son nom aux grands évènements qu’il dirigeait. Celui-ci semble vouloir encore rester
KhMITB CK PCOVINCK, T. VIII. lU
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anonyme spectateur de la comédie d’intri(;ue qu’il avait composée. Hiclielien fut le liéros sanglant de son propre drame.
Nous ne nous étions pas aperçus que nous approchions de Chàlcllcrauh. Cette patrie de l’art du coutelier nous députa une légion de marchands et de marchandes, dont les petits couteaux nous assaillirent à notre entrée dans la ville. Il est possible que l’Autoniédon qui nous guidait ne fût pas étranger à l’obsession que nous éprouvâmes ; les coutelières châtclleraines lui adressaient de temps à autre des regards signifieatifs , qui semblaient prouver une collusion entre elles et le conducteur des chevaux , dont le pas se ralentissait de plus en plus. En moins de cinq minutes nous eûmes fait pacotille de canifs et de couteaux en assez grande quantité pour fournir à tous les collèges de France des instruments de classe et réfectoire, le tout à si bas prix que nous étions tentés d’ajouter encore à celui que l'on nous demandait. Cependant la foule augmentait , et de peur d’étre contraints d’acheter toutes les lames fabriquées dans la ville , nous contraignîmes le postillon à repartir. Nous traversâmes la V^ienne sur un assez beau pont, au bout duquel est une porte de ville , dont la construction ressemble assez à celle d’un petit château. « Ceci me rappelle, dit M. Mcrsan , une des mille bévues d’un savant archéologue.