L’AUVERGNE VENGÉE
Cctt aiiui que l'ou ëeril liiistoirr.
VoLTAine.
« On a lancé contre notre esprit , notre bon sens , et notre ima^pnation , plus d'un anatbènie, continua M. Venissan. Il ne tiendrait pas à certains écrivailleurs que l’on ne traitât l’Auvergne comme la Héotie de la France. L’un, médecin, qui a écrit d’assez mauvais traités sur nos eaux thermales, affirme que nous manquons entièrement des facultés brillantes de l’esprit. 11 prétend que les Auvergnats ne réussissent point dans les arts qui tiennent à l’imagination et à un sens exquis: T.>a nature me parait, dit-il, leur avoir refusé l’un et l’autre; du moins j’en juge par lè peu d’aitistes que cette province fournit, et par l’ignorance où l’on y est sur les beaux-arts, ce qui me paraît un défaut national.
U Un autre , moins absolu dans sa condamnation , explique, avec im peu plus de politesse, à-peuprès la même pensée : c’est l’intendant d’Ormesson ,
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dans son rapport sur lu situation du pays. L'intendant méprise nos montagnes et nous prive de génie , en raison directe de notre pauvreté.
U Les gens de la Limagne sont laborieu.x, mais pesants , grossiers , et sans industrie , en sorte qu'ils tirent rarement quelque profit de leur travail : aussi sont-ils fort pauvres. Au contraire , ceux de la Montagne sont vifs et industrieux , et subsistent abondamment des ventes de leurs bestiaux et de leurs fromages ; mais ils sont tous extrêmement paresseux. Le caractère , joint à la vivacité et à la finesse de l’esprit, se trouve commun dans le territoire d’Aiirillac. Il y a de plus quelque malignité dans les habitants de celui de Saint-Flour. Les peuples du Mout-Dor sont grossiers, et en quelque sorte sauvages. Ceux qui ont le plus de commerce , tels que les habitants de Thiers, d’Ambert, et des environs, sont doux et sociables, mais un peu simples. Au reste , nous ne parlons ici que du peuple en général ; car il est de fait que les bal>itants des villes sont aussi polis, aussi spirituels, aussi actifs que ceux des autres villes du royaume. «
U Ceci est un peu plus honnête; mais il est évident que l’intendant d’Ormesson n'estime les hommes que par le degré de politesse des gens de la ville, et que, s’il accorde par grâce aux Auvergnats un peu de finesse d’esprit à Aurillac , et même quelque malignité du côté de Saint-Flour, il a en
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revancfac le plus souverain mépris pour une province qui n'est pas riche. Il oublie que l'Auvergne a produit Pascal, Thomas (sans parler de MM. de Montlosier, de Pradt, de Barante, nés après lui), tous hommes assez éloquents et assez instruits; qu’elle a vu naître Mainard, Firmond, Dubelloy, Boissy, hommes de talents divers; Delille, l’un des plus glorieux noms de la poésie française; Girard le grammairien, Chamfort, auxquels on ne refusera pas de l'esprit ; le grand L’Hôpital et sept autres chanceliers, Saint-Bonnet, Gerbert, Pierre Flotte, Giac Diiprat , Dubourg, Duvair, et Marillac. La liste est assez longue, comme vous le voyez, et plusieurs de ces noms honoreront à jamais la France.
« S’il me fallait donner pour ainsi dire le bilan des facultés intellectuelles de mes concitoyens , je dirais que leur esprit est, en général, plus remarquable par la force, la profondeur et la patience de la pensée, que par la grâce et l’art; que l’éclat est loin de leur manquer, mais que le bon goût, fruit d'une civilisation plus complète, leur est assez souvent infidèle , sur-tout quand ils veulent cultiver , comme Boissy, Dubelloy, Chamfort, les domaines de l’imagination : je dirais qu’en général nos prosateurs se distinguent par un génie mâle et sauvage, ce qu’il me serait aisé de prouver par l’exemple du grand Pascal, de Thomas, de MM. de Pradt et de Montlosier.
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U. le ne ri^péterai pa.s ce que l’on trouve dans toutes les biographies sur le génie effrayant de Pascal, sur le style emphatique de Thomas, et les tragédies non moins emphatiques de Dubelloy. Depuis que la littérature est devenue un métier en France, quel compilateur n’a mille et mille fois répété sans examen ces petites particularités littéraires? Je passerai donc rapidement sur ce grand Pascal, dont vous savez que M. Vilicmain a résumé la vie en quelques pages pleines d’élégance et d’éloquence. Né à Clermont le 19 juin if)?.3, Biaise Pascal mourut fou à trente-trois ans, après avoir pesé l’air, résolu les plus grands problèmes de la géométrie, écrasé les jésuites, et, si jeune encore, dominé son siècle par ce que la pensée a de pins haut et de plus fort. Ses pensées philosophiques, ou plutôt ses Pensées chrétiennes, oiit fait l'admiration de Voltaire, qui les a combattues; son Problème de la roulette a excité l’enthousiasme de tous les géomètres ; ses Lettres provinciales, devant lesquelles l’amour-propre le plus sûr de lui-môme, celui deBussy- Rabntin, recula malgré le choix du roi, qui voulait engager cette guerre entre l'homme de génie et le fat de la cour; les petites Lettres, comme on les nommait alors, premier modèle d’éloqtience, de raillerie et de comédie, terrible coup de massue, qui cent ans plus tard ont écrasé les jésuites, parlent assez haut en faveur de cet homme immortel, grand
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théologien, philosophe hardi, grand orateur, doué de l’esprit le plus vif, le plus mordant, le plus juste et le plus vaste.
«Je pourrais vous parler longuement des trois pères Fi rmends, honnêtes gens, quoique jésuites, et vous apprendre plusieurs choses que vous ignorez : mais ces savants hommes ont passé la plus grande partie de leur vie dans les souterrains les plus obscurs d’une érudition souvent surannée et quelquefois inutile. Je citerai de nouveau le vénérable et malheureux Soanen , dont je vous ai déjà raconté l’exil; le poète abbé Danchet; dont les sermons lyriques, joués à l’Opéra , ne sont plus connus que par une épigramme de Voltaire; Arnauldd’Andilly, de l'académie française, et membre del’illustre tribu des Arnauld.
«Grégoire, archevêque de Suez, né à Riom, espèce de Tite-Live gothique, qui ne manquait pas d’une certaine facilité d’écrire, rare dans le temps barbare où il vivait, mérite un examen plus approfondi. Son ouvrage reflète, comme en un miroir, les mœurs naïvement dégradées de ce bon vieux temps, où la chevalerie ramenait l’âge d’or à coups d’épieu, de hache, et de lance. Tous ces noms que je viens de me rappeler n’étaient pas compris dans ma liste des Auvergnats célèbres, non. plus que Domat, clermontois, ami de Pascal, celui que Boileau appelait, à juste titre, le reslau-
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râleur de la raison dans la jurisprudence , et d’Ague; seau le plus philosophe des jurisconsultes. Domat, auquel on accorda une chétive pension qu’un danseur eût dédaignée, vint mourir, en i6g3, à Paris dans la détresse.
U J’ai déjà prononcé le nom de Girard , grammairien, homme d'esprit et membre actif de l’académie : vous voyez que je rassemble ses titres sous leur plus beau jour; de Laus de Boissy, et non Louis de Boissy (comme l’ont imprimé quelques dictionnaires destinés à perpétuer le mensonge historique); de Boissy, auteur de vaudevilles qu’il appelait des comédies , et qui ne manque ni de trait ni de grâce, mais bien de profondeur et de vrai comique; de Dubclloy, né à Saint-Flour en 1727, espèce de Lucain dramatique, réunissant les défauts, sans avoir les hautes qualités du poète romain; écrivain dur et d'une conception sèche, autant que son style est emphatique, mais assez heureux pour trouver de beaux effets dans les annales françaises, et pour les exprimer quelquefois avec énergie: enfin, de Thomas et Ghamfort, qui composèrent, au dix-huitième siècle, la véritable gloire littéraire de l’Auvergne.
U Rarement deux écrivains ont offert des contrastes plus marqués. L’esprit de saillie qui pétillait chez Ghamfort, la lourdeur et la force d’investigation philosophique qui distinguaient Thomas ; l’affé-
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teriede l’un, la majesté guindée du style de l’autre, offrent les oppositions les plus saillantes qui puissent séduire ces écrivains dont le goût académique se plaît à détailler dans un parallèle toutes les raisons pour lesquelles deux objets, qu’ils réunissent, ne se ressemblent en rien. Vous connaissez la verve acrimonieuse de Chanifort et sa fin tragique; vous avez admiré le beau caractère de Thomas, qui refusa de servir la vengeance du duc d’Aumont contre Marmontel, et se montra loyal aux risques de sa fortune. Personne n’a mieux parlé de Thomas que ce bon Lacretelle, votre vieil ami : Thomas fut le premier patron littéraire du philosophe que vous avez perdu récemment, et rien n’est plus touchant que cet hommage de gratitude littéraire , fort rare d’ailleurs, etméléeà une appréciation très juste du talent de Thomas.
« Delille, né aux environs d’Aigue-Perse en 1 738, a chanté en vers pleins d’harmonie et de variété la Limagne, sa patrie, les champs, les bois, l’imagination. Si la muse lui avait refusé le don de créer, elle lui avait accordé en revanche toutes les qualités brillantes dont un versificateur peut être doué. Son courage et sa persévérante opposition refusèrent des louanges à l’empereur, qui confisqua au profit de sa gloire l’héritage de la république.
« La France actuelle doit à l’Auvergne trois personnages distingués par le mérite le plus différent
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elle plus éminent : je veux parler de l’ahbé dePradt, du baron de Parante et du comte de Montlosier; l’un publiciste ingénieux, et devenu célèbre dans les deux mondes, bommespirituel et profond, versé dans les mystères diplomatiques, écrivain pittoresque et rempli de verve; le second, homme instruit et sagace, qui a eu le seul tort de vouloir porter le roman dans l’histoire, et remettre à la mode les vieilles ehroniques; le dernier enfin, homme éloquent, érudit, adversaire terrible, redoutable aux jésuites, doué d’une verve ardente et sauvage, continuateur de Pascal et digne de ce beau titre.
» Michel de I/Hôpital est aussi né en Auvergne ; je n’ai pas besoin de louer cet homme adorable , Socrate delà magistrature, tolérant dans le siècle de l’intolérance, éloquent dans le siècle de la barbarie, -Stoïque dans le siècle de la corruption, Aigue-Perse , sa patrie et celle de Delille, attend encore la statue de ce grand homme et le buste du chantre des jardins.
O Tels sont à-peu-près, mon cher Ermite, les principaux titres de l’Auvergne à cette gloire intellectuelle qu’on voudrait lui refuser. .Te ne sais si beaucoup de provinces pourraient lui opposer une égale quantité de notabilités littéraires; mais des chaumières habitées par de pauvres gens couvrent nos montagnes; l’Auvergne peuple la France entière d'hommes simples, laborieux, honnêtes, qui pas.sent
l’auvergne vengée.
trente ans de leur vie à gagner à la sueur de leur front la nourriture de leurs familles; c’en était assez pour flétrir l’Auvergne de cette accusation de grossièreté et d’ignorance, sans songer au génie de quelques uns de ses enfants. *
«C’est ainsi, vous le savez, que l’on écrit l’histoire.
EbMITE EK PRUVltfCS, T. VIII.
354 LE BEnCEAU DES BOURBONS.
K* CCXXX. (JVII 1827.)