BD8SY ET' BUFFO
Doe Statue, et qui mourut dans l’exil; le faiiieux 'Théodore de Bèze, homme éloqueat et poctei aimable ; l’intrépide Chainbure ; les maréchaux Jttnoi evMarmont, Ce dernier moins honorablement connu sous le nom de duc de Bdguse; le docteur Bichat, qui a fait faire tant de progrès 4 la sciénçe anatomique; Jean Cousin, sculpteur élégant, ingéqieux , habile, artiste supérieur à son époque; Soufflai, qiii , a construit le Panthéon; le naturaliste Daubanton; le musicien Bameau; les deux frères Lontjepierre; le savant Menestrier; le grammairien Saumaisé; le spi; rituel président Bouhier; l’iiistorien Desbrosses, et le conventionnel Goujon, enfermé au châtean duJTjureau, dont la mort fut sublime, et dont le fils, auteur'd’une bo'nne table de'Yoltaire et d’un volume des Fqsles cù/ils , s'est distingué .par des talents précoces et brillants. ' ** .. .
. Je n'ai point compris dans cette, liste le grand. Baffon , dont le chfiteau , situé sur une montagne , élevée, s’offrait à nos regards avec une majesté <fui s’aefcordait si bien avec le souvenir du peintre de la création. Je me rappelai la belle épigraphe d’Angivilliers^: Majeslati nalurœ par ingenium (génie aussi majestueux que la nature). M. de *** railla beaucoup ces voyageurs qui, en’ transetivant l'inscripdon , l'ont défigurée', en changeant le mot païen per , ils ont détruit le sens de cette phr^c , et 'traduit en ridicule une pensée haute et énergique.
BÜSSY ÆT BUFKON.
Nous visitâmes ces vastw jardins qui occupent treize terrasses superposées, et dont les arbres ont été plantés par üuffon ; ces cabiuets de forrtie gotliique, où il écrivit ses admirables pages; cette tour octogone, où il se renfermait poim méditer dans uue obscurité profonde , sanctuaire oii Jean-Jacques s'agenouilla, et que nous ne pûmes contenq)ler sans ■ éprouver un sentiment presque religieux.
Les systèmes de üuffon peuvent, comme ceux de Platon, de Pytbagore, de Copernic même, céderâ la puissance lente et sûre de l’observation et du temps; mais, ce style qui égale la magnificence et la variété de la-natUre, mais cette sublimité tempérée par la grâce, cette exactitude animée cL vivante, tant d’harmonie et .do coloris ^ de pureté et de* force , l’ont placé pour toujours au rang des écrivains immortels. Sur une colonne érigée à Buffon par son fils, nous lûmes ces mots antithétiques : ■ • ■ ‘ '
EXCELS.e TlBItl , IICMII.IS COHOI.VA ;
PAnES'Ti sro, FtLius BrrroN. — i"8r>. ' ‘ '
Ce qui veut dire': À la haute tour, l'humble colonne; à son pèi-e , te fils de Bujfon. Eu dépit de l’admiration ' commune des voy'ageurs, cette sentence ne nou.s parut qu’une antithèse peu digne du talent du père et de la niodcatiè du fils. M. de *** me raconta longuement les dévastations que les hordes de Vandales •
firent subir au château de Montbard ; frénésie
, Dinitlzed by GüOgIc'
BUSSY ET JlUFFON.
cibsurde qiit je condamnai comme lui , et dont il essayait vainèment dè^ rendre responsable la liberté, si souvent et si injustement confondue avec la licence, sa plus mortelle ennediie. f
« Partons, me -dit-il au moment où je jfetais un long regard sur la belle perspective que l’on découvre du haut du pavillon de Monlbard ; un autre château nous attend. Aux. souvcnirs'de gloire et de génie vont succéder des s'ouvenirs plus gais, plus brillants , et peut-être aussi instructifs. Le château de Bussy'-RabuCin mérite au.ssi de fixer votre attention; c'est là que ce courtisan disgracié expia pendant de si longues années le tort d’avoir chansonné les attraits delà maltresse du roi. ^
. Qu* Peçdaïus est Iicureux ■ , . .
De baiser ce bec amoureux 1 Qui d’une oreille à l’autre va ! . ■
Alléluia !
« — Allons , mou cher monsieur , je suis prêt ! « Semur, jolie ville qùé nous traversâmes rapidement et qu’’arrose la petite rivière, de i’ Àrmançrm ^ me rappela que, dans uil bulletin daté de la grandearmée , Napoléon traita de freluquet le sous-préfet de ce lien. Napoléon n’avait pas toujours le mot propre à la bouche. Au mifieu d’une gorge profonde est situé le château de Bussy. I-^a pluie tonibait^par torrents quand nous l’aperçûmes, et 'la
474 BUSSY ET BUFKON.
violence d’une tempête, dont la durée épala l’imipétueusc fureur, nous donna le temps d’examiner à loisir la retraite du gentilhomme, cousin de madame de Sévigné , orgueilleux descendant des Kabutinl. • .
Uu corps de logis, dans le fond, accompagné dé deux ailes en retour, .compose cet édifice, dont l’architecture appartient à des époques diverses. Rien d’intéressant n’avait encore frappé nos regards, lorsque, dans une tour située au fond de la bibliothèque, au milieu ‘d'une foule de pëtits amours tenant des légendes fort niaises, et parmi plusieurs tableaux tirés des Métamorphoset d'Ovide, nous remarquâmes douze portraits. Onze de ces tableaux représentent des femmes de. la cour de Louis XIV; Sous chacun d’eux se trouve une inscription, j’en transcris quelques unes:
Gillonne d’Harcourt , comtesse de Fiesque, femme d un esprit admirable, d'iihe fortune ordinaire, et d’un cœur de reine. La màrqui^ de Montglat, qui, par soh inconstance , a remis en honneur la ' matrone d'Ephèse , et les femmes cf Aslolphe et de Joconde. Cette belle était la" maîtresse 'en titre de Bu.ssy; ce fut d’elle sur-tout qu’il eut à se plaindre. La duchesse" de Choiseul Praslin, jolie, vive, fort éclairée, particuliérement sur les défauts d’autrui^ grande ménagère de son amitié, mais ne ménageant rien pour ceux à qui elle la donne. La marquisé-dc
BUSSY BT BUFFON.
l>a Kaiime, la ^plus jolie maîtresse du royaume et la plus- aimable, si elle n’eût été la plus infidèle. La marquise d’HumSères, (/une vertu (jui, sans être des plus austères ni rustique, eût contenté les plusdijficiles. La maréchalede La Ferté-SennèteiTe, belle et de bonne intention, mais à la conduite de qui les soins d'un mari) habile homme, rsont jpas été inutiles. La comtesse d'OIonne, la plus belle de son temps, mais moins fangeuse encore par sa beauté que par l’usaqe qu’elle en fit. Madame de Montmorency, digne d'un homme, non pas des plus grandes qualités, mais -des plus aimables. Madame de Goa- \‘d\e,. belle, aimable, de bonespfit, autant capable que femme au monde de rendre un homme heureux si elle voulait t’aimer; une des meilleures amies qui fût jamais. La princesse de Meejilenbourg', -à laquelle on ne pouvait refuser ni sa bourse, ni son cœur, mais qui ne faisait aucun cas de la hagatelle.
Je transcriviscur nies notes particulières plusieurs de ces inscriptions que je n'aserais ni |-épéier-ai imprimer; et qui attestent toute la licence de ce courtisan, tout le cynisme de son langaf'e, toute l’imprudence avec laquelle il déshonorait dans sa ('ülerie. les- femmes que sa fatuité et sa réputation de séducteur avaient rangées au nombre de scs con- ((uétes. Le douzième portrait est ccjui de Bussy luitiiémc , peu s’en est fallu que je ne suppléasse à l'inscription qui manque à ce tableau : elle eût respiré
476 BUSSY î;T ÜUFFOrS.
le plus profond mépris et l’indignation la’phis
juste.
Dans sa chambre à coucher ôn trouve aussi deux rangées de portraits de famille'; parmi lesquels on disfingue avec plaisir ceux de ma^me de Sévigné, et de madame de Grignan. Il a placé dans le salon des grands capitaines , et orné de devises de sa façon, les portraits des hommes célèbres de toutes les époques et tous les rois de France accompagnés de leurs maîtresses. ■■
Le nombre d’eioblèmes et de devises répandus dans les diverses pièces de la maison est considérable ; il y en a beaucoup qui ne signifient rien , et quelques unes de spirituelles. Au nombre de ces dernières est une hirondelle à tête de femme traversant la mer, fug il liiemem (elle fuit l’hiver); l’oiseau féminin porto les traits de la marquise de Montglat ; un arc en ciel, moins Iris (jue la mienne; enfin des vues de plusieurs châteaux royaux, des paysages, des portraits de famille, quelques uns assez précieux, achèvent d’orner cette retraite si peu philosophique , où éclatent avec tant d’impudence la vauité du maître, ses mœurs effrontées, ses prétentions au bel esprit, son emportement, et son outrecuidance.
AUXERRE. 4?7
K^CCXLIV. [39 JVin 1837.]
AUXERRE
l'n cluooioc de rAaxerroif^
^ ^ ' Qni rbanuii apri-« hoircy c(c. *
• f 'Uiile chanson.
U Vous avez hâte d’arriver à Sens, monsieur l’Ermite, et si vous n’étioz pas extrêmement poli, pour un honlme en, capuclion, vous m’avoucrie? votre désir d’arriver le plus tôt possible à Troyes, à Champ-Auberf et à Montmirail. Malgré votre réserve et votre politesse je vous dévjne, et nous allons, si vous le voulez, prendre une clmise de poste pour abréger Ic chemin.-Nous sauterons ainsi pardessus les châteaux d’Ép’oisse avec tous ses souvenirs, et de Uurbilly, qu'aimait la marquise dje Sévigné : nous brillerons, si vous le voulez, Ava- ’ Ion qui, n'ayant pas de vignobles, fabrique les tonneaux nécessaires au reste de la Bourgogne; Auxerre meme , quoique cette patrie épiscopale du bon Aroyot dût avoir quelque intérêt pour vous. »
Je consentis à traverser les trois premières villes.
478 AUXEnUK.
non comme un observateur, mais comme Alfieri , ou comme un Anglais attaqué du spleen, c’est-à-dire bride abattue. Kous nous arrêtâmes cependant quelques heures à Auxerre,, située sur la rive droite de l’Yonne, dans une position charmante. Le soleil, qui naissait quand nous y entrâmes, éclairait du côté du sud des coteaux chargés de vignobles , et brillait dans les eaux du fleuve. Une île chargée de verdure s’élève comme un vase, et sort des bras de l'Yonne ; quand nous fûmes à l’extrémité du pont qu'il faut traverser pour arriver jusqu’à la capitale de l’Auxerrois , le coup d’œil nous sembla plus magnifique encore.
Arrivés à l’auberge du Léopard, mon guide, dont le trésor d’érudition était à sec , envoya demander chez un libraire l’iiistoire d’Auxerre, par l’abbé Lebœuf. Au lieu d’un volume de dimension commune, je fus étonné , je l’avoue , de voir arriver trois tomes gigantesques, dont Boileau eût craint d’armer les combattants de la Sainte-Chapelle. Je les parcourus , et mon étonnement augmenta quand je trouvai dans de si gros ouvrages peu de faits certains, et des conjectures sans nombre. Ils m’apprirent qu’Auxerra est désignée sous le nom d'Anlherodurum dans les tables de Peutinger; que son -origine se perd dans la nuit des temps'; que les Huns, les Sarrasins, les Normands, les Anglais et les religionnaires la saccagèrent de leur mieux, c’est-à-dire
complètement ; qu elle eut des sci{;neui's particuliers qui l’écrasèrent; que, sous la loi gombette ou féodale^ elle fut également malheureuse; enfin, qu’elle ne respira que lorsque Henri IV, saisissant d’une main ferme les rênes du royaume , rétablit la paix en France.
Le mauvais temps, qui régnait depuis une semaine, nous retint un jour entier à Auxerre, prisonniers dans l’auberge du Léopard ; nous trouvâmes , dans les pages inanimées de ce bon abbé Lebœuf, des consolations et un amusement que nous n'eussions jamais cru pouvoir attendre d’un écrivain aussi profondément ennuyeux. Ce cicerone muet nous apprit que trois églises d’Auxerre méritent d’attacher les regards du voyageur : Saint-Pierre est la première, et se distingue par un mélange de diverses architectures que vante l’abbé Lebœuf, et que, dans ma tournée du lendemain, je trouvai de fort mauvais goût. Il y a des parties tout^à-fait modernes; le portail est de i636, et le reste -évidemment plus ancien; les vitraux peints qui la d6 corent sont beaûx , mais on les laisse dans un état complet de dégradation.
La seconde est l’abbaye de Saint-Germain , fondée par le saint de ce nom en 4^2 : elle renfermait, outre les dépouilles de ce vénérable personnage, les corps de soixante autres saints , qui reposaient dans des grottes ou cryptes que Conrard, beau-
48o AÜXKRRE.
frère de Louis-le-Débonnaire , avait fait bâtir^ nn pilier creux , sur lequel était inscrit ce mot Polyandrion, fut- ouvert par les ordres de M. de Séguier, évêque d'Auxerre, en i636 ; on y trouva les ossements de trente martyre avec les instruments de leur sapplicc. La révolution, à ce que me dit M. de ***, profaaa ces reliques.
La cathédrale , dédiée à saint Kticnne , est le trôisième et le plus beau de ces monuments religieux. L’abbé Ijcbœuf en fait très longuement l’histoire. > .le me contenterai d’en parler d’après mes observations, et comme disent les exports , de visu. Une multitude de figures et de sujets sacrés ornent le portail. L’intérieur, dans sa majesté sombre, est l’un des plus magnifiques vaisseaux gothiques qui existent' en France; rien ii’égalc la splendeur des vitraux que le temps a conservés ; l’œil ne peut se lasser d’admirer les brillantes couleurs des roses lorsqile le soleil les frappe ; ils sèment le pavé de l’églLse de toutes les pierres précieuses dont l’éclat brille sur le front des rois d’Orient.
Je pareouraisla nef, lorsque, d’un côté du chœur, j’aperijus un tombeau magnifique : «Admirez, nie dit M. de ***, la souplesse de ces vêtements épiscopaux taillés dans le marbre , la belle expression de cette figure; et, si jamais vous avez parcouru avec un sentiment d’intérêt et de curiosité vive les traductions de Plutarque que nous a léguées le bon
AUXERRE
homme Amyot , ployez le genou devant les restes dn savant évêque d'Auxerre enseveli dans ce monument qui u’est point indigne de lui. >>
Je saluai avec respect la mémoire du grand aumônier de France , dont la naïveté gauloise reproduisit avec bonheur la naïve prolixité de rhistorieu de Chéronée; et, jetant un regard distrait sur d’autres monuments consacrés à des prélats que mou guide assurait être infiniment plus nobles que le bon Amyot, j'allai à la bibliothèque, peu riche eu livres, mais qui renferme des manuscrits précieux.
« C’est là, me dit M. de ***, que se rassemble l’athénée de l’Yonne, qui compte plusieurs membres d’un vrai mérite, tels que MM. Fournier, Tiuire, Guise, et sur-tout M. Fourier de l’Académie française, secrétaire perpétuel de l’académie des Sciences, e.sprit étendu, ferme, et brillant, dont la renommée n’est pas renfermée dans les limites de la France.
U D’autres célébrités appartiennent à la ville d’Auxerre, sans parler de l’abbé Lebœuf, dont vous avez été à même déjuger la science et le style ; je citerai Sedaine, auteur dramatique distingué, qui connaissait mieux la scène que la grammaire; Rétif de La Bretonne, dont le cynisme et la trivialité grossière cachaient quelques étincelles d’un génie brut et hardi; LacumeSaint-Palaye , profondément versé dans l’histoire de la chevalerie ; enfin , la fa-
EftMiTS EK pnovtnr.fi, t. viii.
AUXERRE
mille des Fournier, qui ont élevé si haut l'art de la fonderie. »
Le ciel .s'était apaisé ; nous partîmes. Le commerce d’Auxerre occupa les loisirs de la route. M. de *** passa en revue les tributs bachiques de Coulanges, Verraanton, Megrin-la-Chenette , vignobles voisins d’Auxerre, qui sert d’entrepôt à leurs produits. Quoiqu’on dise M. de Venissan, je laisse à l'auteur de la Physiologie du goût, scientifique successeur de l'Almanach des Gourmands , le soin de dresser le tableau synoptique des qualités, saveurs, bouquets, et nuances des différents vins de Bourgogne. Mon guide me prouva très bien que cette richesse des vignobles versait chaque année, dans le commerce de l’Auxerrois, une quantité considérable de numéraire; et il m’apprit, ce qui n’eut rien d’étonnant pour moi , que plusieurs négociants en vin , qui habitent cette ville, aiment les lettres, recueillent des antiquités, et cultivent à-lafois les arbustes consacrés à Bacchus et au dieu des arts.
station a sens.
>° CCILV. [jCIX 1827.]
STATION A SENS
Cum te ner sine te vivere t%etfuet>.
('ATtit-lE.
Je oe puis ni vtTre avec toi ni tans toi.
Joigny et Filleneuvc-le-Roi , que nous traversâmes ia nuit, pourraient me fournir quelques amplifications assez brillantes sur le beau gothique, si je voulais me servir des documents que les livres renferment, (;t si je n’avais pas une insurmontable horreur pour la rhétorique et le mensonge, deux choses que des liens d’éti'oite parenté unissent depuis long-temps. Mon guide , toujours très aimable et toujours très gentilhomme , me parla des nobles du lieu, et de l’exclusive profusion de mauvais goût qui distingue , s’il faut l’en croire , l’architecture de la cathédrale de Villeneuve-le-Roi; en revanche, il me vanta beaucoup la porte tnompbale de cette petite ville, érigée par les Sénonois h la mémoire du dauphin, père de S. M. Charles X; dontM. Guil-
,f«4 STATION A SENS.
leinot, ancien directeur de la manufacture des
(>obelins , donna les dessins.
U Nous approchons de Sens, M. l'Ermite, je vous ai suivi pour mon plaisir; et, par une assez singulière contradiction, nous nous .sommes parfaitement convenus sans nous entendre sur aucun point. Je m’arrête à Sens, où demeure un vieux gentilhomme, parent de ma femme ; et , dès que votre général sera ici, je vous laisse la liberté de partir. — Ce n'est pas, lui répondis-je, la diversité des opinions qui fait aujourd’hui les haines, ce sont les exigeances de la vanité, les prétentions de la mauvaise foi, les oppositions des intérêts. Grâce à Dieu , ces vilains sentiments n’entrent point dans nos antes. Vous adorez dans la ‘vieille France de glorieux souvenirs que j’avoue, tout en niant la possibilité de ressusciter les cendres de la monarchie de Louis XIV. Je vois dans la France nouvelle une multitude de belles actions , de vertus héroïques , de nobles souvenirs , d’espérances élevées , que vous avez , selon moi , le tort de méconnaître : mais tout en priant le ciel qu’il vous ouvre les yeux, je respecte des sentiments dont je ne puis révoquer en doute la franchise, si j’en récuse la justesse. Je puis regarder une opinion comme fausse, jamais comme coupable; je ne suis pas un ermite fanatique. »
L’illustre et cher général F*** m’attendait déjà à l'hôtel de VÉcu; la fumée du cigarre de la Havane,
STATION A SENS
dont il savourait le parfum sur la porte de l’aubcr{TC, fut pour moi le premier indice de sa présence. U Voici deux jours, brave Ermite, que je suis à mon poste. Je ne m’étonne pas que vous ayez tardé quelque temps à vous rendre au vôtre, la Bourgogne est riche en sujets d’observation. — Ajoutez, général , à cette cause légitime les mauvais chemins et les torrents de pluie qui les ont inondés pendant la semaine dernière. Si vous le voulez , nous partirons demain ; mais vous me permettrez de réclamer de monsieur, ajoutai -je en lui montrant le gentilhomme du Charolais, la continuation de ses services, et de passer la journée à explorer les antiquités et les curiosités nouvelles de la ville de Sens. — Très volontiers; mais à condition que monsieur me permettra de vous accompagner. J’ai traversé cette ville plusieurs fois; mais, je l'avouerai, sans donner autant d’attention aux mines et aux monuments qu’aux jolis visages de l’endroit, et aux points militaires que pouvait offrir la campagne des environs.
M. de ***, dont la complaisance m’avait si utilement guidé, nous conduisit d'abord sur les remparts, de construction romaine, et ensuite aux promenades, dont la disposition pittoresque semble un effet de l’art le plus habile et le plus heureux. De là nous allâmes visiter la cathédrale de Saint- Etienne, qui occupe le centre d’une belle place au
STATION A SENS
milieu de la ville. La façade, enti'c autres monuments, portait la statne équestre de Philippe de Valois. A peine s'il en reste de faibles débris; l'intérieur de l’édifice est d’une belle et hardie construction la nef principale, dont la voûte est très exhaussée, contraste avec les galeries latérales, qui sont basses et produisent un effet disgracieux.
•r Je ne partage pas, nous dit M. de ***, l’opinion de ce bon Millin , qui s’est fait tant d’ennemis en Bourgogne, sur le riche baldaquin qui surmonte le niaitre-autel du chœur ; il ne me parait point lourd : j'en admire au contraire la magnificence et l'élégant éclat. — Pour souscrire à ces éloges, ne faudrait-il pas, monsieur, interrompit le général, faire quelques concessions au mauvais goût de l’époque, de ce temps où les arts étaient aussi dépravés que les mœurs?... » Un léger signe que je fis l’arrêta, et je prévins une discussion prête à éclore. Nous continuâmes notre examen.
IjCS grilles du pourtour sont belles, mais inférieures à celles du choeur de la cathédrale de Toulouse, dont j’avais admiré le style noble lors de mon passage dans cette ville.
Au milieu de Saint-Étienne on a rétabli , depuis la restauration, le mausolée de la dauphine et du dauphin père de Louis XVI, de Louis XVlil, et de Charles X.
Ce monument, ouvrage de Goustou et de ses
Digitizod '.)y Giu'glc
STATION A SENS. 4^7
deux élèves, Julien et Beauvais, est très imposant au premier coup d'oeil par sa (pondeur et par le nombre des figures qui le composent. Le Temps recouvre les urnes où sont renfermées les cendres des deux époux; le Génie de l’amour conjugal pleure et le laisse faire; le Génie des arts regrette le couple royal ; l’immortalité lui prépare ses récompenses, et la Religion pose sur les urnes une couronne d'étoiles. Le faire est beau, les expressions sont heureuses; mais 'quel abus de l’allégorie! «C’est un poème, disait le gentilhomme charolais. — Gest un logogripbe, répondit le général. La peinture et la sculpture ne sauraient exprimer trop nettement leur pensée ; l’œil se perd dans ces groupes; et cette grande allégorie taillée en marbre ne laisse qu’ime impression confuse, vague, et sans effet. •
Derrière le chœur, un groupe de sculpture représente le martyre de saint Savinien.. J’admirai l’habileté du ciseau qui l’a produit. Le mausolée de l’infame cardinal Duprat reçut l’hommage mérité de nos malédictions ; M. de '’** nous apprit que le tombeau du cardinal Duperron, plus digne d’être conservé, avait été brisé pendant la révolution. Les vitraux sont d’un éclat et d’une variété de nuances admirables. Le paradis, représenté sur la grande rosace de la porte à gauche , nous éblouissait de sa
STATION A SENS
splendeur; on vonlut bien nous montrer dans la sacristie les portraits de plusieurs archevêques.
«Si vous voulez m'appartenir encore un jour, mon cher Ermite, me dit M. de ***, je vous ferai voir le fameux manuscrit de la fête des fous, que l'on conserve à la bibliothèque de Sens. Plusieurs manufactures de colle forte , de clepsydres , de vastes tanneries, mériteraient aussi quelques regards. Les Sénonois possèdent des curiosités dignes de vous ; des fragments de marbres, des débris de monuments antiques, des inscriptions, quelques tableaux, dont un de Jean Cousin représentant Ëve sous les attributs de Pandore. Des dyptiques en ivoire et d'on travail précieux , un coffret de même matière chaîné de curieux bas-reliefs, des objets qui ont appartenu à d'illustres personnages, etc. »
Je remerciai M. de ***, qui, ne pouvant ébranler notre résolution de partir le lendemain, voulut terminer dignement son office de cicerone en nous apprenant que la capitale du Sénonois avait été nommée d'abord Àgedicum; qu'elle était la principale ville des Sénones, peuple de la Gaule, et l’une des nations les plus belliqueuses de la confédération qui, sous les ordres de Brennus, saccagea Rome, destinée à être un jour la capitale du monde.
Sous le règne des faibles descendants du puissant Charlemagne, Sens eut des comtes particuliers;
STATION A SKNS.
Magnerius fut le premier de ees comtes souverains et héréditaires. Richard, qui mourut sans postérité en 93a, après avoir fait la (pierre au roi Raoul, qu'il ne voulait pas reconuaitre en cette qualité, et qui le soumit, eut pour successeur Froment T': on ne sait s’ils étaient parents. Renaud 1”, fils de celuici, fonda Joigny, et battit les Saxons ( Renaud U, son petit-fils, fut un très méchant prince, au dire des chroniques, car il persécuta son ai'chevêque. Le saint prélat, pom* se venger, introduisit le roi Robert dans la ville: un traité en laissa pourtant la moitié au comteiRenaud; celui-ci et sou frère Fi-oment 111, n’ayant pas eu d’enfants, Henri F' fit valoir une confiscation antérieure , et s’empara de tout le comté. , li!- : .1 . ■ .. . -..i • i-
Saint Savinien fut le premier évêque de Sens ; il souffrit le martyre le 3i décembre 24o. Ses successeurs, devenus archevêques, piirent modestement les titres de vicomtes de Sens, de primats des Gaules, de Germanie. Parmi les conciles qui out été tenus dans cette éghse, le plus célèbre, s2ms contredit, est celui de i i4o, où saint Bernard fit condamner comme hérétique le subtil Abélard.
Ije fondateur de notre école de peintm'e, Jean Cousin , est né à Sens. Son coloris est vigoureux , son dessin énei^ique, mais non sans quelque sécheresse : les admirables vitraux de l’église de Sens sont
STATION A SENS
4go
regardés comme les plus beaux monuments de son talent.
Je fis mes adieux et mes remerciements au gentilhomme, et le lendemain, à quatre heures du matin , nous étions en route pour la Champagne.
LE LIOM TRAQUÉ.
ccxLvi. [jon 1837.]
Qoel nuufrage victorirai!
Kcoochahi) Læbiidx.
U Enfin , mon cher général , nous voilà seuls ! Nous allons donc parcourir ensemble cette province où sont empreints les derniers pas du lion; vous m’indiquerez ses traces glorieuses et sanglantes. dirons-nous , le sang français fut versé pour la défense du sol français. C’est là que l’homme du destin se vit cerné par les baïonnettes de l’Europe sans désespérer de son génie et de sa fortune. Je ne veux voir, mon cher général, que la campagne de 181 4 dans ces champs illustrés par elle ; je n’ai de souvenirs que pour cette troupe de soldats héroïques, dans laquelle vous avez si noblement figuré , et qui , harassée par une longue guerre et se battant pres- (|ue par-tout un contre quinze, remporta plus de dix victoires, et ne fut accablée que par la trahison. Ces derniers élans d’un invincible courage, ces der-
49? LE LION THAQUÉ.
uières lueurs d’un foudre qui fit trembler l’Europe, excitent encore en moi de vires sensations, et me semblent plus intéressants mille fois que tous les détails topographiques et tous les souvenirs gütiiiqucs dont je pourrais charger mes dernières pages ; mon vieux sang se ranime à cet aspect, n <
IjC général, pour toute réponse, jeta .sur moi un sombre regard , et tomba dans une profonde rêverie. Nous traversâmes Clugny, Villenauxe, Estissac, sam que la conversation pût se ranimer.
Livré moi-même aux réflexions profondes qni l'absorbaient, je n'en fus tiré que par une exclamation qui lui échappa en approchant de Troyes. « Tant d’hommes dévorés par la victoire pour arriver à ce résultat 1 de si généreux sacrifices pour subir la honte d’une invasion! Nous voici parvenus ^ continua le général, au point central des derniers mouvements militaires du grand Napoléon : représentez-vous avec moi la brutale férocité de' ces hordes du Nord parvenues. jusqu'au sein>de notre belle France !.... * Je serrai sa main, et je vis deux larmes ardentes s'échapper des paupières du guerrier et sillonner son mâle et beau visage....'
Nous entrâmes dans la capitale de la Champagne y et .nous descendîmes à l’auherge où il [dut à notre postillon de nous conduire. Nous ne songeâmes gnère aux curiosités que la ville des modernes Troyens pouvait nous offrir : la plus grande de toutes
Digili. C'ooglc
n’ctait-elle pas cette catastrophe inouïe dans les temps modernes? I^e {;énie , luttant .seul contre la fortune, les débris de bataillons mutilés par ccnt combats , tenant l'Europe en échec, et enfin , malgré tous les prodiges du courage et de la prudence , la chute d’un colosse de gloire sous les efforts réunis du nombre, de la trahison et du destin.
« Vous le savez , mon ami , me dit l'illustre général, depuis cette fatale guerre d’E.spague, le génie qui protégeait la France et son emjiereur nous avait abandonnés. Les éléments s’étaient ligués avec tous les rois de l’Europe ; la fortune, dans son pre-^ raier et terrible caprice , nous ramenait des murâ de Moscou sur les frontières du Rhin. La neutralité de la Suisse avait été violée; d'innombrables armées nous débordaient de tontes parts; déjà la grande armée autrichienne, commandée par le prince de Schwartzemberg, quittait les Vosges et se dirigeait sur la Champagne! •
' « Le duc de Trévise, trop faible pour l’arrêterj reculait en battant quelquefois l’ennemi , comme il le fit à Colombey-tes-deux-Eglises et à Bar-sur- Aube; il ne pouvait se flatter de conserver Troyes. Napoléon essaya de le dégager en livrant le combat de la Rotbièi^, dont l’issue fut malheureuse; les troupes françaises battent en retraite, elles se joignent devant Troyes avec le corps du maréchal de Trévise, et contiennent un instant l’ennemi; de
4g4 LE LION TRAQUÉ,
nouvelles circonstances obligent à une désastreuse évacuation. L’empereur aurait pu se défendre dans cette forte position, où de nombreux canaux auraient facilité la résistance ; mais la sûreté du lieu pouvait être conipromi.se et l'incendie être le résultat d'une bataille. 11 voulut épargner ce malheur à la capitale de la Champagne; le G février i8i4> l’armée en sortit pour se porter sur d’autres points.
B Les confédérés ne tardèrent pas à pénétrer dans la ville à la suite d’une capitulation qu’ils violèrent selon leur usage. Quelques habitants osèrent se réjouir sous les drapeaux étrangers ; quel que fût le motif de cette alégresse l’avenir sera sévère pour eux. Ceux qui avaient conservé un vieil- attachement pour la maison de Bourbon , instruits que le comte d’Artois accompagnait les confédérés, ne peuvent contenir l’explosiou de .sentiments si longtemps secrets. On connaît la réponse de l’empereur Alexandre à M. le chevalier de G’“ et à M. de
V***, qui lui demandaient le rétablissement du trône royal. « Je trouve votre démarche un peu prématurée. Les chances de la guerre sont incertaines, et je serais fâché de vous voir sacrifiés, n
U II y avait dans ces mots autant de politique que de modestie, et une singulière précision. Dix-huit jours s’écoulent, par-tout nous triomphons; dernière et perfide caresse de la fortune ! Les coalisés abandonnent Troyes, où le chevalier G*"’ ne crai-
gnit pas de demeurer : une foule nombreuse sc précipita sur le passage de Napoléon; à son retour cette ville avait accueilli l’empereur battu avec une froideur insultante; vainqueur, elle Ini demandait vengeance , elle voulait avoir justice de ce qu'elle appelait un acte de trahison. M. G'*' fut traduit devant un conseil de guerre, jugé, condamné, et exécuté, avant que l’empereur eût pu accorder la grâce, ou pour mieux dire dans le temps qu’il l’accordait. Cet acte eut des suites funestes; il aigrit les partis, et servit de prétexte à des représailles cruelles, qui envenimèrent plus tard les esprits au lieu de les rapprocher.
« Bientôt la marche des évènements devint plus rapide; l’ennemi déborda nos faibles lignes; il s'avança sur Paris, que la trahison livra. La France passa à une èrenouvelle,etje n’ai pasbesoinde vous parler par anticipation de l’amitié des Cosaquqi, de l’asile qui nous fut offert par la Charte, des persécutions que cette Charte même eut à souffrir, et du lent et terrible progrès de Loyola dans une société épuisée, fatiguée, et déshonorée.
«Je ne remplirais pas ma tâche si je me contentais de vous parler de la ville où nous sommes. Méiy-surSeine et Arcii-sur-Aube , où notre itinéraire ne nous conduira pas, furent les théâtres d’actions importantes, glorieuses pour nous, inutiles pour le pays.
4y6 LE LION TRAQUÉ.
•• Méry , ville pou cousidérabic , est située sur la rive droite de la Seine, un peu au-dessous de sa jonction avec la Melda , petite rivière. C'est là c|ue , daus la déroute momentanée des ennemis , un corps du général Illücher se heurta, le 22 février, contre la division lioyer de lu garde impériale; l'attaque fut terrible, et principalement sur le pont de cette mallicureusc ville. Les Prussiens résistèrent à nos efforts durant toute la journée; ils n'effectuèrent leur retraite que lorsque l'artillerie eut mis en feu et réduit en cendres toutes les maisons de Méry: maux inévitables, moins affreux encore que l’esclavage et le code de fer gravé par la baïonnette ennemie!
« Arc is-sm- Aube est située à trois lieues de la ville de Troyes. I.e 21 mars, l'empereur, arrivé sur la hauteur d'Arcis, aperçut dans la plaine quelqÉçs troupes ennemies qu'il se flattait de balayer facilement ; les premiers détachements qu’il envoie ne suffisent pas à les écarter; il s'y porte, et néanmoins la résistance augmente. Bientôt des renseignements positifs prouvent que ce n'est point un corps isolé, mais bien toute l'armée du prince de Scbwartzembcrg qu’il faut combattre. Sa présence en ce lieu venait d’un nouveau plan adopté par les coalisés, lequel consistait à réunir de grandes masses, afin d’écraser sous le nombre le génie militaire de l'empereur : la jonction devait avoir lieu sur les
bords de la Marne ; Bliicber y marchait de son càtc, et Schwartzemberg s’y rendait aussi lorsqu'il nous rencontra devant Arcis.
U Le péril était plus grand pour nous que pour eux -, mais Napoléon qui , à la tête de six mille fantassins et de dix mille chevaux , venait de voir fuir devant lui cent mille soldats du Nord, ne désespère « pas de la victoire. On le voit attendre paisiblement l’explosion de l'obus qui éclate à ses pieds, et couvert d’un nuage de poudre et de fumée voler à de nouveaux dangers. L’ennemi , fidèle à son système, étend ses vastes ailes, et espère nous enfei^ mer dans Arcis où nous établissons notre centre de défense; les batteries tonnent, mettent le feu au faubourg, la mitraille crible les murailles du château du chambellan , comte de La Briffe , où est établi le quartier général : cependant on jette un second pont sur l’Aube, et, pendant toute la •journée du a i , on continue à disputer le terrain pied à pied; la retraite s’effectue avec ordre, nous nous retirons, et nous ne sommes pas rompus. Tan4is que ce mouvement s’opère. Napoléon envoie le comte de Turenne porter aux sœurs de la Charité de l’hospice d’ Arcis deux mille francs pour qu’elles puissent pourvoir dans le moment aux besoins des blessés qu’il laisse à la garde de leurs vertus.
KrMITB EN PKOVINCR , T. VIII.
498 LE LION TltAQL’É.
■f L’admirable conduite du général Lefèvre Desnouettes et du général Sébastian! ne méritèrent pas . moins d’éloges que le sang-froid incroyable de celui qui les ''commandait, line batterie tardait à produire l’effet de.siré; Napoléon, cédant à l’attrait de son premier métier, descend de cheval, et pointe lui-même les pièces. Le feu de l'ennemi jonchait à eliaque instant de nouveaux cadavres le théâtre de cette scène terrible. Les artilleurs, effrayés du danger de l’empereur, le supplient de se retirer. “Non, mes enfants, leur dit-il gaiement, ne craignez rien; le boulet qui doit me tuer n’est pas encore fondu, n
Cependant Brienne , où l’éducation du grand homme s’était faite et où le simple sous-lieutenant, devenu enqjereur, éprouva le premier désastre précurseur de .sa ruine , nous appelait , et nous reçut dans ses murs quatre heures après notre sortie de 'l'roycs. A peine arrivés, nous nous rendîmes au château, dont les salles furent le berceau militaire du grand capitaine, et dont les degrés, couverts de soldats morts, semblaient lui annoncer le toHlbeau de Sainte-Hélène. Le combat de Brienne, me dit Icigénéral , fut la première action importante de cette guerre héroïque et fatale. Napoléon poursuivait Blücber, dont il voulait empêcher la jonction avec les Autrichiens, mouvement qui devait sauver
LE LION THAQUÉ. 499
la ville de Troyés. Dans la nuit du. au 28 janvier 1 armée française traverse la- Marne. Le 29, à huit heures du matin , on est déjà près de Brienne, et le {'énéral Milhaud commence l’attaque contre les hussards prussiens qui s’étaient emparés du village de Maisières. Au bruit de la canonnade Napoléon acéourt; il découvre l’ennemi >qui avait pris position dans Brienne même ; Blâcber et ses colonnes occupaient la colhne sur laquelle la ville est bâtie et le château qui s’élève au-dessus de celle-ci. Les terrasses étaient garnies de ses meilleures troupes , et les “Russes, ses auxiliaires, qui l’avaient rejoint, avaient à défendre le pied de la hauteur, et s’étaient rettanebés dans les maisons de la partie basse de Brienne.
«Napoléon donna le signal de l’attaque, qui fut principalement dirigée conti^: le château , attaque si prompte, si décisive, que Blücher et son étatmajor auraient été faits prisonniers s’ils n’avaient pris la fuite avec une précipitation aussi rapide que honteuse. J’étais là, mon ami; et je ne puis yous exprirtler avec quelle ardeur nous combattions , avec qnclle joie nous vîmes encore fuir ces Prussiens , dont les anciens désastres avaient été suivis d’une jactance si insultante dès que le nombre et la fortune leur avaient val u quelques succès. Le j eune Hardemberg , neveu du chevalier de ce nom , ministre du roi de
l.K L10>( TRAQ-ÜK.
['russe, tomba dans nos mains; lUUcher lui-même ne nous échappa que d’un momeht. . ’• < •
«Aoiis sommes maîtres du-ehâtcaa: Napôléon y entre eii vainqueur, et pourtant la victoire n’est pas complète; l’arrière-garde de l’armée. coalisée siobsline à vonloir reprendre cette'position) à laquelle de part et d’autre nous attachons tant d’importance, [‘endant ce temps nos troupes s'établissent dans la plaine qui sépare Brienne de Maisières; l’empereur i-cste à clieval , lorsque les autres çberebent à goûter le repos de la nuit: un parti de Cosaques, ou égaré, ou trop bien conduit par des traîtres , arrive jusqu’à lut pour le surpeudre; mais la vive résistance des généraux Üejean et (iourgaud les arrête, et donne le . temps à quelques soldats de les sabrer et de les mettre eii fuite. Le 3o, à l’aube naissante, nous étions définitivement jes maîtres. L’ennemine nous disputait plus le terrain, et ses colonnes étaient en pleine retraite sur Bar-sur-Aube. Ce fut alors que Napoléon entra dans le château de firienne.
« 11 jeta uii triste. coup d’œil sur les ravages que le combat avait faits autour de lui ; le château abîmé, la ville eu flammes, quci spectacle! et que de pensées devaient se presser dans son esprit â la luèur de ces maisons incendiées, de ce château d'oivil ( tait sorti lieutenant, où il rentrait empereur, entouré de morts et de mourants, et se croyant encore
LE LION TRAQUE. , 5ol
maître de la fortune an moment où scs dernières faveurs le conduisaient à sa perte ! •
'-U Les immenses forces coalisées qne le seul-{]éuie d'un homme tenait en échec se réunirent et ce corps gigantesque- vint, le 3i janvier, nous offrir la bataille dans la' plaine qui s'étend entre Brienne et Bar-sur-Aube. Nous ne pouvions la refuser. La positfon, qui ne nous offrait aucune chance favorable, ne nous porînettait pas de reculer; nous n’avions qu’une espérance', notre épée. Je crois voir encore la disposition des corps qni prirent part à Ce{lc action. Le duc de Kaguse est à notre gauche; à Morvilliers; il a devant lui les Bavarois, naguère nos alliés! Le maréchal Victor vient ensuite en sC rapprochant de notre c’entre; il est opposé à Sackcn et aux Wurtembergeois. Au village delà Bolhière, l’empereur a placé sa jeune gai-de, qui fait dès prodiges. Bliicber, les Busses, les Autrichiens,' tout ce que l’ennemi possède de vaillants soldats, sont là sur notre di'oite, ef près de la rivière est le général Gérard appuyé sur le village de Dieuville.
«Napoléon s’est porté auprès. du village de la Rothière; il sait que les souverains alliés ne sont pas loin de ce lieu : c’est là que les grands ^bujis’ se'portent; j’y étais, et je puis vous dire que nous fiities tout ce -qui humainement pouvait donner la victoire; la fortune ne Voulut pas' nOus seconder.
5o2 le lion TRAQUI'.
La nuit vint sans que les coalisés eussent gaffiié le clianqi de bataille; mais nous ifc lavions p>as. conquis; chacun avait gardé ses positions: La'nait venue l'empereur ordonne la rêtraite ; elle se fait pendant les ténèbres , en bon ordre, mais avec découragement, et elle s’effectue sur Troyes. . ^
"•Cependant le lendemain à-février, le maréchal de Raguse, resté entre la rivière et le 'feu de l’ennemi pour mieux protéger notre retraite, se trouvait dans une position désespérée. 11 ensoRtit à la manière française, en se faisant jonr-a travers les colonnes du général de Wrede, qu’il culbuta dans le village de Rosnay ait passage de la Voire. Ce fut l’un des plus beaux faits d’armes de la campagne. Pourquoi faut-il' que depuis.... »
Le général s’arrêta; un profond soupir étouffa , sa voix; je soupirai comme lui, et je pensai tristement à Dnnfiouriez, à Pichegru ,• à Moreau» .v. Nous
sortîmes de Rrienne, et, après avoir visité pas à pas le terrain du combat que le général venait de décrire,' nous nous dirigeâmes vers Chaumeur à travers une longiie plaine stérile et jaunâtre , de l’effet le plus horrible. . •
' ^ K Ja ne suppose pas, me dit le général, que vous soyez plus curieux que moi de voir l'abbaye de Clairvaux. Dans la disposition d'esprit où nous sommes de quel.intérêt pourrait être pour nous
ce mon^ilReut claustral où-L’ou allait jadis admicer huit eents tonneaux de vin rangés avec beaucoup d'art dans des cave» 'magnifiques? — Loin de nous, aujourd’hui sur-tout, la pensée de ces. pieux fainéantsl Gonanient introduire leurs ombres bachiques nu milieu de ces images sanglantes dont voti-e récit ^nous environnp? En vous écoutant, >je croi.s entendre la patrie, dépouillée de ses couronnes, le Iront sillonné par la foudrp, nous dire en nous montrant les lambeaux de son deuil i
a Fqançais, voua aviez brisé vos fers, vous étiez, libres 1 étl’amour de lai patrie qui vous dévorait alqrs vous avait fait triompher de l’Europe entière. Rappelez-vous ces temps où un général, élevant sur la pointe de son épée son chapeau surmonté, d’un panache tricolore, vous conduisait au combat; un soldat, quelquefois un représentant du peuple, pntoiir . naît Ibymne de la victoire; vous marchiez en invoquant mon nom ;' rien ne pouvait vous résister, et l'Europe subit la honte de fuir devant un seul peuple en armes. Mais Titrésistibleimpulsion du patriotisme s’affaiblit; un homme, un seul homme tue la nbcrté dont il hérite, jet l’idolâtrie de la gloire rcmplaoe dans vos eœurs le saint amour de la. patrie ; sous la conduite du génie de la guerre vous parcourez le monde en vainqueurs; il ébranle tous les trônes, mais pour les raffermir ensuite, pour eu tfever dc
5o4 LION TKAqUÉ.
noaveaux: tous les rois humiliés se ligueftPcpntre le maître dp monde; il succombe, la France euvabie est conquise à son toiU'« mes -droits soot raé> connus, mes honneurs sont. détruits; et pour dernier outrage les fils d’iguace étendent autour.de moi leurs innombrables réseaux , m'enveloppent, et se préparent à me frapper au cœur. ■
LES CHAMPS CATALACKIQUES. 5o5
ti*' CCXLVIl. {4 JCILLBT 1^37.]