RENTRÉE DANS MA CELLULE
Je ne |»liu qu un voyage.
Encor »era-€e malgré moi *.
J’avais quitté le général, et les derniers mots qu’il m’avait adressés en nous séparant ; Adieu , nous nous revermns hientùt dam votre paraclet , avaient ramené ma pensée sur ce gouffre des cloîtres, où tant de générations se sont éteintes en Europe depuis l’établissement du cliristiauLsmc. Si jamais cette religion s’est offerte au philosophe sous un aspect consolateur qui justihe l’enthousiasme de ses prosélytes et semble attester sa céleste origine , c’est sans doute lorsque, abjurant la menace et le courroux , elle ouvre à l’homme fatigué des orages de la vie un refuge contre les passions humaines. Si, dans des temps barbares, des hommes aussi durs, aussi ignorants que leur époque, n’avaient perverti la doctrine si tendre et si pure du fils de Marie , cet esprit
' Jollï , flpitrt pn i*pn libres-, vol. XXII. p. ïi3,
nENTRÉE DANS MA CELLULE. 543 de charité, en retenant le christianisme dans les justes limites que Dieu et la raison lui ont prescrites, eût garanti la plus touchante des institutions religieuses des accusations trop méritées auxquelles l'ont exposée les ambitions, les bassesses, les cruautés, elles folies dont les annales conventuelles sont souillées.
Je ne sais jusqu'où m’auraient mené ces réflexions chagrines, si le nom de Brunoy n’eût tout-à-coup retenti à mon oreille et réveillé dans mon esprit, ou plutôt dans mon cœur, le souvenir d’un grand acteur que les arts, les pauvres, et l’amitié, ont perdu l’année dernière.
Je fis arrêter ma voiture à la porte de cette habitation charmante où j’avais passé taut d'heures agrébles dans la société du Roscius français. Je sonnai long-temps; le jardinier Louet, qui vint m’ouvrir, me reconnut au premier coup d'œil , et cet excellent homme, dont les yeux se remplirent de lamies, se contenta de me dire , en me montrant la maison dont la porte et les fenêtres étaient fermées. « Hélas! monsieur, il n’y est plus! — Non, mon ami, lui répondis-je ; mais son ombre habite encore les bosquets de Brunoy, et je suis sûr de le trouver au lieu où nous nous sommes souvent donné rendez-vous. » Le bon Louet me quitta en levant les yeux au ciel, et j’allai m’asseoir au bord de l’Hier, dans un cabinet de verdure où Talma étudiait ses rôles, et où,
544 RENTRÉE DANS MA CELLULE, l’année dernière à pareille époque, je l’avais vu debout pour la dernière fois. Telle est l’impression profonde que j’en avais emportée, que je crus eu effet le retrouver dans cette délicieuse solitude, et que je me rappelai non seulement ses paroles, mais jusqu’aux infle.vions de sa voi.v dans cette entrevue.
Je m’entretenais avec lui d’uii projet (jue j’avais conçu, et dont l’autorité supérieure était déjà saisie ; il s’agissait de rétablissement d’un nouveau spectacle que j’appelais Cliimima, et dans lequel je me proposais de faire représenter des scènes purement historiques, dans les lieux mêmes où elles s’étaient passées. Talina, (pie nous avions associé à cette entreprise ( dont la première idée appartient à mon ami, M. Amédéc de Vatry), m’en parlaitavec enthousiasme et prenait de là occasion de raisonner en homme de génie sur l’art dramatique, dont l’étude approfondie avait pu seule le porter à toute la hauteur de l’art lliéâtral où il était parvenu.
K Je n’ai jamais rien conçu, me disait-il, à cette querelle des classiques et des romantiques, ^qu’ont suscitée quelques lignes d’un écrit de madame de Staël. De quoi donc s’agissail-il autrefois? de quoi s’agit-il aujourd'hui? de plaire, d’intéresser, d’instruire. Nos pr(klé(;esseurs, disent les classiques, y sont parvenus en s’astreignant à des règles que l'on peut e.ssaycr d’étendi'c, mais qu’il u’appaitient qu’au génie de violer impunément. — Mais, répondent
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nENTIlÉK DANS MA CELLULE. 545 leurs advei'saires, tout est dit à la manière d’Aristote ; le siècle veut du nouveau , et à notre tour nous visons à l’originalitc. — Mais, messieurs, tout est imitation dans les arts, et il ne peut y avoir d’original que la nature : l’école que vous voulez fonder repose sur ce faux principe de Rivarol, que pour arriver à des choses neuves , en quelque genre que ce soit, il faut déplacer les expressions et les idées. Peut-être, continuait Talma, si l’on me permet pour un moment de comparer mon art à celui des véritables maîtres de la scène, pourrais-je donner mon exemple à l’appui de mes préceptes; et moi aussi j'ai commeucé par être romantique : pour éviter une déclamation redondante, je m’étais fait un débit vaporeux ; pour échapper à la monotonie de la césure de nos alexandrins , je m’étais fait une étude de briser le vci’s et d’en éteindre la rime par l’enjambement , même aux dépens du sens et de la mesure; en un mot, pour paraître plus simple, je m’efforçai de parler en prose : les succès que j’obtins par ou plutôt malgré cette malheureuse innovation ne me firent pas long-temps illusion sur le vice de ce système anti-poétique; et, sans renoncer aux avantages que je pouvais tirer de son application dans la peinture des sentiments passionnés où le poète doit disparaître, je me .suis contenté de perfectionner l’art de Lekain, sans prétendre en créer un nouveau. " C’est ainsi que ce grand acteur, parvenu
Eumite hîî Pltovl^cB, T. VIII. 35
546 HENTnÉE DANS MA CELLULE, à lage où le talent s'affaisse, voyait le sien croitru avec tes années, et qne la mort l’atteignit dans les régions supérieures où il continuait à s'élever.
.Te me suis arraché avec |>eine des lieux où m'attachait le souvenir d’un comédien célèbre qui eut tant de part aux succès que j’ai obtenus sur la scène où il régna quarante ans , et dont le plus doux éloge est dans la bouche des habitants de Bmnoy, qui l'avaient surnommé le boulanger des pauvres.
J’arrive à Montgeron, d’où je découvre Paris pour la première fois depuis que je l'ai quitté.
U Salut, cité superbe! ville des lois, des arts, des sciences, dn bonheur, et de la liberté!.... Quand je t’adresse ce compliment, il est aisé de voir que je ne suis pas encore entré dans tes murs, et qne je tire ton horoscope, au lieu de continuer ton histoire. » .le crois parcourir sur de magnifiques trottoirs, semblables à ceux dont llionorable et bienfaisant M. Tjaffitte a laissé le modèle autour de sa demeure, une ville élégante, spacieuse, et commode, an milieu d'une population saine, active, et industrieuse ; de superbes monuments publics, peu de palais, et point de masures ! peu de luxe , beaucoup d'aisance , et point de misère I Dans ce nouveau Paris, modèle de la France régénérée, les mœurs ne sont ni légères, ni fausses , ni insolentes : exempts des monstrueux abus d'une civilisation corrompue avant d’étre achevée , la puissance n’est point injuste , le peuple n’est
«ENTllÉE DANS MA CELLULE. !»47 point üi{>ra( , la faiblesse n'est point lâche et féroce ; les courtisans eux-iiiémes ne sont ni vils ni flattcnrs , les consciences n'y sont pas à l'enchère, et le talent ne s'y achète pas plus que l'amour. Paris est le siège du seul gouvernemeut qui ait jamais eu pour objet et pour but unique le bonheur et la liberté tin peuple: ici, raisonner sur le passé, se plaindre du présent et trembler pour l'avenir n'est plus l'unique destinée des hommes; on y sait enfin que les vices sont plus souvent des habitudes que des passions ; aussi la justice est-elle plus occupée d'y prévenir le crime que de le punir.
C'est sur-tout aux femmes que les Parisiens sont redevables des changements qui se sont opérés dans leurs mœurs: la force et la faiblesse, le dévoueuieiit et la légèreté , l'enthousiasme et le caprice , dc.s passions violentes dans des organisations fragiles, des résolutions inébranlables dans des caractères sans fermeté, le passage continuel de la franchise à la ruse, de l'abandon à la réserve, de la frivolité à la profondeur, du mystère à l'indiscrétion; en un mot, le bizarre assemblage de tous les contrastes, de toutes les contradictions, constituaient particulièrement en France, et plus particulièrement à Paris, ce qu’Aristote définit une belle erreur de la nature, LES FEMMES. La mode, qu'on pouvait leur donner pour emblème , avait de tout temps fait leurs vertus, leurs vices, leur grandeur, et leur fai-
HENTnÉK HANS MA CELLULE, blesse. Ambitieuses et galantes sous Louis XIV, prudes et dévotes avec madame de Maintenon, dissolues à la cour de Philippe , nous les trouvions toujours à in tête d’une erreur, d’nne vérité, d’un vice, ou d’une vertu. En effet, si j’interroge l’histoire, .Icaiine d’Arc s’y montre plus intrépide que Dunois, Ninon plus épicurienne que Saint -Evremont, madame Guyon plus ascétique que Fénelon, madame de Tencin plus intrigante que le cardinal Dubois, madame Itolaud plus courageuse, plus homme , que tous les martyrs de la liberté.
Quelle métamorphose! les femmes aujourd’hui ne sont accessibles qu'aux seules émotions généreu- .scs; elles partagent et ennoblissent i’amoiir qu’elles inspirent; elles récompensent le mérite et la vertu, animent le courage, favorisent le génie, et, d’un regard plein d’une noble ivresse, leur nioutreut l’aveuir pour prix de leurs efforts.
Dans cette nouvelle Athènes, où je vais enfin rentrer pour n’en plus sortir, les sciences , les lettres, les arts, enchantent la vie; mais on les y cultive avec discernement. Sans doute on y dédaigne cette érudition pédantesque qui consiste à faire revivre de vieilles erreurs ; on s’inquiète peu de plaire à ces lecteurs dégoûtés qu’une seule faute de langage tend insensibles à une foule de beautés de premier ordre; on rit en s’éloignant de ces Lycophrons de la littérature, dont la muse vaporeuse habite un
nENTRÉE DANS MA CELLULE. S/j'J
paJai.s de brouillard dans lequel leur voi.x se perd en sons inintellifjibles.
Ici les arts out leur source dans les passions; leur but est la vérité qui plait , qui instruit, qui intéresse; leur moyen, la nature choisie. L'intérêt, ce dieu d’or et de bouc, a bien encore à Paris quelques adorateurs honteux ; mais il ne reçoit point d'hommages publics, et n’éteint pas dans les âmes le flambeau sacré des pensées généreuses.
Combien de changements heureux se sont opérés dans cette ville pendant mon absence ! Là vivait un peuple rempli de légèraté dans les grandes choses et d’obstination dans les petites; nation vaniteuse, sans fierté nationale; avide de changement, sans aimer la liberté ; douée des plus beaux dons de lu uature , et privée de cette volonté |>ersévéraDte qui les met en œuvre. Ici respire une nation nouvelle; toute y porte l’empreinte de la grandeur, de la force, et de la sécurité; je n’entends ni les cris des sentinelles, ni les prières de la détresse, ni les accents de la menace.... Serait-ce une illusion? un peuple libre et calme , victorieux et sage, laborieux et riche , cultivant les sciences par goût et les arts par sentiment ; de la gaieté sans tumulte , de la justice sans procès, des lois sans échafauds. Ilâtonsnous de rentrer dans cette ville où me rappellent tous les vœux de mon esprit et tous les .sentiments de mou cœur.
bï)0 IIICNTIIÉIC UANS MA CËLI.ULE.
J’acbevais, tout en m’acbeminant vci's Paris, le rêve utopien que j'avais commencé à Moutgeron ; inalbeuretiscmeut je m’éveillai à la barrière de Cbarenlon à la voix des commis de l'octroi, occupés à saisir, avec toutes les formalités requises, quelques dou/.aiues de cigarres à mou usage, que j'étais atteint et conyaincu d’avoir voulu faire entrer en contrebande. Celte première vexation m'avait donné (|uelque humeur, et je méditais une lettre à M. le directeur-général des droits réunis, sur les abus sans nombre auxquels donne lieu cette visite aux barrières, lorsque, en traversant la rue du faubourg Saint-Antoine, je vis sans surprise ma cbaise entourée [>ar quelques centaines de jeunes gens qui faisaient retentir l'air du cri de vive (a charte! à bas les jésuites! et moi de faire eborus avec eux sans y entendre malice , et de crier de tout ce qui me reste de force, à bas tes jésuites! et vive la chartel Au mcine instant, une troupe de gendarmes débouche d'une rue voisine, et le sabre au poing fournit une charge à fond sur ces amis de la charte qui n’aiment pas les jésuites; cette jeunesse sans armes fut dispersée ennn moment, et, grâce à mon postillon qui mit scs chevaux au galop, je me vis bientôt hors de la bagarre. Sans connaître précisément l’état de la question, je n’en jugeai pas moins que Paris dans lequel je rentrais n’était point encore arrivé à ce degré de civilisation, à ce point de bonheur
UENTHÉE DANS MA CELLULE. ii5l et de liberté où je venais de le voir dans mon accès de soiuuainbulismo. N’importe ! je me rctronvai.s au milieu d’un monde éléjrant et bizarre sur lequel s’étaient e.xercées mes premières observtitious , dans ce foyer où viennent aboutir tous les rayons de lumières disséminés dans les quatre-vingt-six départements que j’avais parcourus: à tout prendre, me disais-je , c’est encore là que l’esprit est plus cultivé, la société plus facile, les niœtirs plus douces, et que la science entourée de ressourças innmaabrablcs poursuit d’un pas plus ferme et plus assuré cette sourde conquête de la raison et de la liberté dont j’anticipais l’époque , et qui doit changer les destinées humaines.
Cependant ma vieille chaise de poste, emportée rapidement par des chevaux qu’animait de la voix et de l’éperon un jeune postillon qui devinait mon impatience, faisait, par sa forme antique et par sa vitesse , l’admiration des promeneurs du boulevart. Je devinais, à l'expression de leur figure, le motif de leur étonnement, ’u Eh ! mon ami ,' semblaient-ils me dire, à ton âge et si près du but, pourquoi courir si vite? Pour éprouver quelques minutes plus tôt ces émotions de famille, les plus douces qu’un homme puisse recevoir dans le cours de lu plus longue vie. » i
J’entre dans la rue des 'Irois-Frèrcs: me voici à la porte de mon ermitage , mes yeux $e remplissent
nKNTKKE DANS M.\ UËI.LUI.E.
de larmes au moment on je franchis le seuil de ma demeure.
Que les lecteurs qui m’ont suivi dans mon long pèlerinage se représentent l’Ermite (qui n’est plus à leui’s yeux le personnage imaginaire dont il a porté le masque pendant vingt ans) accueilli avec des transports de joie par sa femme, ses enfants, et ses petits-enfants; qu’ils se figurent le petit triomphe, ou plutôt l’ovation domestique qu'on lui décerne...
Toujours porté , toujours embrassé , on m’a conduit dans ma cellule, où, après deux heures passées dans l’effusion des plus tendres sentiments, je me .suis livré aux douceurs d’un repos qu'aucune idée de séparation temporaire ne troublera désormais.
CONCLUSION
R* CC1.II. [juillet 1827.]
CONCLUSION
Memory Jfies tack on rapiH winÿ o'er the yeors that hâve passed nv^, end gives a mttmenkay v^tettc*: to an hundred occurrences that lime had almost ohlilcrated.
G. Rrate, Sketches.
La meiuoira, «a ae reportant d'ime aUe rapide vers les anot^ct écoulées , rend une existence roomentanée à une fcmle de circonstances que le temps semblait avoir efTacées eniièremenl.
L’air est doux, le ciel est pur, et je vois encore se lever un beau jour. Assis, à cinq heures du matin, le mai 1837, sur le balcon de ma bibliothèque, tandis que toute ma famille repose encore , je reprends en quelque sorte possession de moi-même , et je me demande compte de toutes les émotions que j’éprouve. La douce influence de l’aurore, dont les premiers rayons tombent sur moi -, ces massifs d’arbustes en fleurs où s’arrêtent mes regards; cet heureux mélange d’habitations et de verdure qui se développe à mes pieds; le l'oucoulemcnt de mes
CONCLUSION
tourterelles se mêlant au bruit de la ville; la pensée des objets chéris avec lesquels je me retrouve enfin , toutes CCS circonstances éveillent ma pensée et enchantent les va^pum méditations auxquelles je m'abaiidonne. Je me dis, en promenant mes regards autour de moi : « C’est ici qu’après avoir éparpillé ma jeum^e sur les mers, chez les nations lointaines, au milieu des camps, après avoir été battu par toutes les tempêtes d'une révolution terrible , c'est ici que s'arrête enfin ma course vagabonde. Uéja j’étais parvenu à cette époque de la vie où la commodité de l’habitation commence à devenir un besoin, lorsque j’ai fait bâtir cette jolie maisonnette , où je viens achever ma longue odyssée. Mon vieil âge y trouvera des consolations an sein des plus tendres affections de famille; j’y réglerai mes comptes avec ma conscience politique et littéraire; et sûr, à toutes les époques de ma vie, d'avoir servi de mon mieux la patrie et la liberté, j’y goûterai sans trouble un repos acheté par tant de travaux , de périls et de vicissitudes. »
Qui a bon vmsin a bon matin, dit un proverbe populaire : pour en reconnaître la justesse, il me suffit de jeter les yenx sur les maisons qui entourent la mienne.
Dans celle qui me fait face, je vois une foule d'enfants .SC livrer, dans une cour spacieuse, aux jeux turbulents de leur âge : c’est une école dont le jeune
CONCLUSION
iiinîtrc est doué, au déféré le plus éminent, de tontes les qualités et de tous les talents qu’exige la plus utile et la plus noble des professions, celle d'élever la jeunesse. Ce n'est pas la faute de cet estimable instituteur, si sa maison, soumise à la régie commune d’une gothique université, n’a pas adopté un système d’éducation plus en harmonie avec les progrès des lumières; ce n’est pas sa fante si, dans la vingt-septième année du dix-neuvième siècle, dans cette capitale qui a mérité à plus d’un thre le surnom de nouvelle Athènes, les étud» de l’enfant né aux rives de la Seine se bornent à l’étnde de l’idiome romain, éteint depuis quinze on seize cents ans, et si ce même enfant qui , sur la foi de Qninte-Curce , vous débite imperturbablement l’histoire on plutôt le roman d’Alexandre, ignore quelles provinces traverse le Rhône, et dans quel pays est né [.ihôpital. Cependant il est juste de dire qu’à cet égard la révolution avait amené de notables perfectionnements; on avait senti la nécessité de développer àla-foLs les forces morales et physiques des enfants , et de les élever pour eu faire des hommes et des citoyens : ces heureuses réformes avaient produit des maîtres habiles; mais l’invasion des barbares à laquelle la France s’est vue exposée dans ces derniers temps a ramené dans cette patrie de la gloire et des arts tous les préjiq'tis que la victoire en avait
CONCLUSION
bannis, et la raison buiitainc a été queicpie temps arrêtée dans ses progrès. Continuons la revue de mes voisins.
Au-delà de ce terrain sablonneux où se rassemsemblent , aux heures de récréation , cent écoliers dont mes petits-enfants font partie; à l’extrémité de cette allée dont les arbres s’enlacent à ceux de mon jardin , se trouve la modeste habitation où vécut pendant plusieurs années l’homme cxtraord.inaire qui gouverna la France, conquit l’Égypte, subjugua l'Europe , et n’étonna pas moins le monde par ses revers que par ses prospérités. Napoléon ne quittacette demeure, berceau de sa fortune et de sa gloire, que pour occuper le trône impérial qu’il avait fondé, et dont il fut précipité par un coup de foudre , après avoir fatigué pendant quinze ans la victoire. La vengeance de ses lâches ennemis le relégua sur un ro^ cher brûlant de la mer des Indes, sous la garde d’un bourreau dont le nom seul imprime une tache in-' délébile au caractère anglais. La mort , sous la forme hideuse de l’infame Hudson Lowe, a mis un terme à la carrière la plus glorieuse qu'il ait encore été donné à un homme de parcourir. Quelques amis généreux avaient suivi l’empereur dans son exil^ l’un d'eux, également célèbre par de grands talents militaires et par un dévouement sublime, habite i aujourd’hui ce pavillon Bonaparte , où tons les
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objett dont il est entouré lui rappellent à chaque pas son auguste ami.
Si quelque jour, en fouillant le terrain qui m'environne , on vient à trouver quelque joli portrait de femme que l’émail ait pi'éservc de.s outrages du tèmps, en admirant la légèreté vaporeuse du pinceau, le cbarme de l’expression et le prestige aimable que l’artiste a su répandre sur des traits qu’il embellit en les imitant, ü ces vestige.s on reconnaîtra le peintre Isabey, dont la demeure touche à la mienne, et qui a porté la perfection du goût et de la grâce dans un genre où il n’a eu ni maître ni rivaux.
Avec quels regrets mes yeux se portent en ce moment sur cette maison contiguë à la mienne du cûté du midi ; là vivait il y a trois ans un ami du grand Malcshcrbes , un écrivain philosophe, un homme de bien tel que Qiiintilien le définit, le vertueux Ijacretelle, auquel j’étais tendrement attaché. Mon' illustre voisin, naïf et pénétrant, vénérable et candide, éloquent et simple, d’uu commerce plein de* douceur, d'une morale pleine d’indulgence pour les antres, et sévère pour lui seul, était le plus honorable débris du grand siècle dont il fut l’élève. Les orages révolutionnaires, les séductions brillantes de ' l'empire, les espérances d'un ordre de choses plus* conforme à ses vœux d’indépendance , ne le firent
CONCLUSION
jamais dévier un seul inonicut de la li(;ne des principes invariables qu’il avait adoptés. Toujours sa{>e, toujours libre, toujours citoyen, Louis Lacretelle était, pour ainsi dire, le modèle et le représentant de l'homme de lettres dans toute sa dignité, aux diverses époques où la foule savante et littéraire s'était attelée si lâchement au char du pouvoir et de la fortune.
l'endant que j'écrivais ces premières pages sur mon balcon, quelques larges gouttes d’une pluie d’orage m'avait forcé de me réfugier daus ma bibliothèque. Me voilà replacé dans mou grand fauteuil, où pendant vingt-cinq ans je mesuisrcntlii l’iuterprète des personnages historiques ou iiiiaginaiœs que j’ai produits sur le théâtre ou snr la scène du monde. Au moment de l’abaudoiiner luoimèmr , et de faire à mes lecteurs d’éternels adieux, me sera-t-il permis de les entretenir un moment en mon nom?
Je sais qu’on a mieux fait que pardonner, qu’on a accueilli avec transport les Essais de Montaigne, les Confessions de J. -J. Rousseau, et quelques autres écrits de même genre; j’ose espérer qu’oii ne me supposera pas l’amour-propre de me prévaloir de pareils exemples, pour me livrer au plaisir de parler de moi-même à mes contemporains : ce |>aragraphe n’a d’autre objet que de justifier à leurs
CONCLUSION
yeux le.sdeux seuls mots que j'ai fait promettre à mes enfants de placer sur la pierre de mon tombeau : Viu Bonus. Peut-être trouvera-t-on cet éloge moins modeste quon ne l'aura jugé d'abord, lorsque j’aurai expliqué en peu de mots le système physiologique dont je le donne comme une conséquence. Je me suis imaginé que le cœur était à-la-fois le siège de l'ame et de la vie matérielle , et j'ai été conduit à cette pensée fondamentale de mon système par des analogies morales, au moins aussi concluantes que les démonstrations des physiologues anciens et modernes, sans en excepter celle du doc teur Gall.
Je ne crois pas seulement, comme Vau vcnargucs, que les grandes pensées viennent du cœur, je cfois qu’elles en viennent tontes et qu’elles s'élaborent , se moulent dans les compartiments du cerveau, pour se manifester ensuite au-debors parla parole et par les actions.
Je ne doute pas qu’un babile anatomiste, qui porterait dans l’étude de cette science keatologique l’expérience de son art, ne parvint à dresser une table de nos goûts, de nos affections, de nos vices et de nos vertus, d’après l'inspection, la direction et le jeu combiné de cette multitude d’artères, de veines, de hbres dont le cœur se compose. Addison s’e.st joué, avec la grâce et la raison qui le caracté
CONCLUSION
l'isent, autour de ce paradoxe dan.s son iu(|;énieux discours sur la dissection du cœur dune co<iuette. J’ai pris la chose plus sériciiscinent, et j’ai fini par me convaincre moi-même de la vérité d’un système, que tous les peuples paraissent du moins dans leur langaf^e avoir adopté d’instinct. Le cœur me dit....; j'interroge, j'écoute inon cœur....; c'est mon cœur que je prends pour juge...., c'est mon cœur qui m’inspire, qui me dicte....; etc., etc. Ces locutions, admises chez tous les peuples civilisés, ne prouventelles pas que le cœur remplit toutes les fonctions morales que nous attribuons à l’esprit, au jugement , à la raison, et à la conscience?
Après avoir posé en principe que tout [homme, est dans le cœur, je ne me permettrais pas de faire l’éloge du mien si I.a Bruyère n’avait dit: Chacun a le droit de vanter son cœur, nul n’a le droit deiMirler de son esprit: la distinction est juste; vous soumettez votre esprit à celui des autres; votre cœur n’a de juge irrécusable que lui-même. Je puis donc me vanter d’être un bonhomme ; mais cet éloge, le seul que j’ai ambitionné , peut-être ne l’ai-je obtenu que parceqiie personne n’en voulait.
A toutes les époques de ma vie, qui n’a sans doute été exempte ni d’erreurs ni de passions, on a toujours tempéré par la même épithète les reproches qu’on se croyait en droit de m’adresser: on disait....
CONCLUSION
U C’est un Dinrinoi bien turbulent, bien espiègle.. mais e’esi un bon ctifniil. — C'est un caractère fougueux, inquiet, indiscipline...; mais c’est un bon jeune homme.... — C’est un écrivain factieux, uu pliilusopbc, im athée, un déiste, un entbousia.ste de Voltaire; c’est pourtant un bonhomme. « Et bientôt on dira: «C’est un vieux entêté, un frondeur par sy.stème, un mécontent par ambition déçue ; mais au fond c’est un bon lùeillm'd. Cette bouté (jue ne me refuse pas l’eiivic clle-mcme, et dont je me glorifie, m’a rendu insensible à toutes les injustices, à toutes les persécutions, et j’ai cru devoir de la reconnaissance a des ennemis disposés à m’accorder une vertu qui m’élevait si haut dans ma propre estime. Comment ne serais-je pas conteul de mou partage? bacon, l’un des plus grands génies, des siècles, et qui pourtant n’était pas le meilleur des hommes, a dit ; Goodiias, of ail the virUiC!> and dujnilies of Üœ mind, is undoubledly lhe chief;, beinij a faint kind of resembiance and character uf, the divine nature itself'. « 11 est vrai de dire que ce, n’est pas ainsi que l’entendent ceux qui m'appellent un bonhomme : pour eux, bouté et niaiserie sont àpeu-près synonymes; aussi diseut-ils que par exeés
* La boDté est, sans contredit , la pi'viniêrr de toutes les vertus ci de toutes les qualités de l'esprit, car elle est une aorte de resiem-. blancc avec le caractère de la divinité elle-mén)c.
Ermite kr rnoviMCK, t. viii.
CONCl.USION.
de bonté je serais lioninie à jeter la perle d’ftsope au coq qui serait plus satisfait d’un grain de blé.. En me supposant celte maladresse, cela prouverait tout au plus contre mon esprit , et La Bruyère dit qu’il n’est pas permis de le défendre.
.letons maintenant un coup d’ceil rétrograde sur I cnsemble du pays que je viens de parcourir, et réglons, pour ainsi dire, le budget de mon voyage.
Immédiatement après ipie la guerre étrangère et nos troubles civils curent fait place à une paix achetée trop cher, je commençai ma tournée dé*partementale. Une première observation s’offre à mon esprit : de quelle force vitale, de quelle énergie puissante ne dut- elle pas être douée cette France deux fois envahie par un million de soldats étrangers, foreée de prodiguer ses trésors pour faire respecter sa capitale; cette France désarmée, décimée, ravagée par les nouveaux alliés qu’elle s’est faits, et qui m’offre encore, après tant d’épouvautahles dé.sastres, l’image la plus brillante de la prospérité! A peine en a-t-on brûlé le sol, qu’une nouvelle moisson le couvre, .l'ai vu, au milieu des passions les plus haineuses , et des intérêts les plus opposés, nos cités fleurir, l’industrie se développer, les champs se couvrir de laboureurs mutilés dans les combats; des manufactures .s’élever de toutes parts, et le commerce secouer les vieilles entraves
CONCLUSION. .')6
dont l'or(;ucil et l’ifjnüraiice voudraient encore le charger. •
Si mon voyage atteste l’exactitude de <-ctte observation sur l’état physique de la France, il constate (paiement la justesse du tableau synopti(|ii<.' que vient de publier M. Dupin, et au moyen duquel il démontre, avec une précision toute mathématique, la supériorité immense de la moralité , de l’industrie et des arts dans les provinces du Nord, où les lumières sont plus répandues, sur le reste de la France, où régnent encore l’ignorance et la superstition; en effet, quelles contrées m’ont offert des mœurs farouches, des caractères de tigre, des souvenirs d’horreur? les départements du Midi, où les congréganistes, les pénitents gris, blancs et noirs sont en vénération, où renseignement mutuel est dédaigné, où les enfants de I^oyola sont en faveur, où l’industrie rampe encore aux pieds des moines: Toulouse, Avignon, Niines, Hodez, se présentent à l’esprit comme de mémorables et tristes exemples. L’Auvergne pauvre, la Bretagne, dont le climat est dur et le .sol ingrat; la Normandie et la Picardie, où la vigne ne fleurit pas; la Flandre, encore moins favori.sée du soleil, sont au contraire des pays de travail, d’ordre, tic probité, et de richesses.
Si les hommes qui gouvernent aujourd’hui la
CONCI-USION.
France avaient fait, dans le même esprit que moi, le voyaf;e que j’achève, ils seraient convaincus, comme je le suis moi-même, que toute la puissance d’une nation, toute la sûreté de ses chefs, résident dans sa force morale; que l’ignorance est le plus grand fléau que puissent redouter les rois et même leurs ministres; qu’un peuple devient d’autant plus paisible, d’autant plus riche, et par conséquent d'autant plus facile à gouverner, qu’il est plus éelairé, plus libre, et moins crédule: ils reconnaîtraient que le seul règne prospère est celui de l’industrie et des lois; qu’il n’y a de trône assuré à l’é- [)oquc où nous vivons que celui qui repose sur des institutions protégées par l’indépendance nationale, par la liberté des citoyens, et par l'amour du pays....
.l’en étais. là de ma péroraison, quand le plus jeune de mes petits-fils est venu m’avertir que le déjeûner était servi dans le petit temple que j’ai fait élever à Voltaire au fond de mon jardin....
J’ai trouvé toute ma famille réunie dans ce sanctuaire de [homme immortel: ce lieu avait été décoré, pendant mou absence, de la seule manière convenable: un laurier fleurissait au pied du buste de Voltaire, et l'on avait inscrit en lettres d’or, sur des tables de marbre inscrustées dans les parois, les titres de ses principaux ouvrages, la liste
CONCLUSION
(les bonaes actions dont il a semé sa vie, et quelques unes des admirables sentences que renferment les œuvres de ce grand homme, » qui n'a donne de relâche ni à ses ennemis ni à ses adorateurs, et qui poursuit au sein des dieux sa paisible immortalité. » C’est â lui que j’emprunte l’expression de ma dernière pensée :
Bienfaiteur des humains, grand poëte, vrai sage,
Voi.TAiRE, que ton nom couronne mon ouvrage.
Kl N.