CHAPITRE PREMIER
Considérations générales.
Déjà plus d'une fois j’ai fait remarquer combien les meilleurs esprits, soit par leur paresse naturelle, soit par l'ascendant de l'habitude et des premières impressions de l’enfance, étaient disposes à adopter, sans discussion, saus examen, les opinions reçues au temps où ils ont paru. Une des plus vieilles erreurs et des plus funestes aux hommes, est de considérer la guerre comme l’inévitable conséquence de la division de l’espèce humaine en familles politiques. Voltaire aussi paraît croire qu’une paix perpétuelle est une chimère qui ne peut pas plus exister entre les princes qu’entre les éléphants et les rhinocéros, entre les loups et les chiens, u Les animaux carnassiers, dit-il, se déchireront toujours à la première occasion. » Mais les termes dont se sert le philosophe de Ferney montrent assez quelle est sa véritable pensée : ce sont les princes qu’il nomme , et non pas les nations. La paix est nécessaire aux peuples, pareequ’ils ne peuvent exister
<jue par le travail et l’industrie; c’est pour ceux qui s'enrichissent de rapines, qui vivent de sang et de carnage, que la guerre est nécessaire.
Il ne se commet pas en dix années autant de crimes dans les Calabres et en Angleterre que dans le cours d’une seule campagne entre deux états qui se font la guerre. Les assassins, les voleurs, et les incendiaires du monde entier ne renversent pas autant de villes, ne brûlent pas autant de villages, ne violent pas autant de femmes, ne détruisent pas autant de moissons, de vignes, et d’arbres utiles, dam le cours de quatre siècles, qu'un général ou un prince, à la tête de trente mille soldats, dam l’espace de quatre mois.
Les brigands de la Silla et des déserts de l’Arabie a’ont point exercé de crimes et de cruautés comparables à celles du roi de Macédoine, traînant, attaché à son char et renversé vivant sur l’arène, le brave et malheureux Bétis autour des murailles de Gaza; ou faisant mettre en croix deux mille habitants de Tyr sur le rivage de la mer, pareequ’ils avaient défendu leur ville avec valeur contre ce féroce Alexandre, qu’ils n’avaient jamais offensé, et qui ne pouvait leur reprocher que d’avoir, par leur valeur, arrêté pendant sept mois le cours de ses dévastations.
Un autre conquérant , Cambyse, avait ravagé l’Egypte, brûlé ses temples, et transporté à Persé-
polis les richesses qu’ils renfermaient. Alexandre arrive; et, dans un accès d’ivresse, pour plaire à une courtisane ivre comme lui, il livre aux flammes cette ville que les anciens appelaient F œil de r Orient. Les trésors de l’Égypte et ceux delà Perse, ces fruits de la guerre périssent consumés par la guerre.
Le passage des Attila, des Gengiskan, des Tainerlau, des Bajazet, et de tous les dévastateurs du inonde, fut annoncé par les sinistres lueurs de l’incendie; les cris des mourants, la fuite et l’épouvante révélèrent leur présence; à leur départ, ils laissèrent derrière eux la peste et la famine. La dépopulation de la Suède était telle à la mort de Charles XII, qu’il ne restait plus que des femmes et des jeunes filles pour labourer les champs. La France était dans une situation aussi misérable vers la fin du régne de Louis XIV. Charles avait inspiré à ses sujets une haine dont il fut la victime. Il fallut des gardes pour protéger les restes de Louis contre la fureur de scs sujets appauvris et décimés sous son règne sanglant. Lorsque la paix de Vervins mit un terme à la guerre avec l'Espagne, Bongars nous apprend qu’en France les grands chemins étaient couverts de ronces et d’épines, et qu’on avait peine à en apercevoir la trace.
La guerre, semblable au feu dont elle est la destructive image, dévore elle-même l’aliment qui la
nourrit. Le quart des soldats périt chaque année moins encore par les combats que par les maladies et les fatigues.