‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 110 sur 318 · DES LOIS DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

DES LOIS DE LA GUERRE

prix, que l’argent donné pour leur rançon épuise les peuples qui les rachètent.

« Persuader aux hommes qu’ils ne devaient pas immoler ceux qu’ils avaient eu le bonheur de vaincre, est peut-être, dit M. Pastoret, le plus grand service que la philosophie ait rendu à l’ambition, et l'ambition à l’humanité. »

Si le vainqueur ne se croit plus le droit de tuer ceux qui, en rendant les armes, cessent detre scs ennemis, et redeviennent simplement des hommes, dans plus d’une contrée de l’Europe il se croit encore autorisé à les renfermer comme des criminels, et à les faire périr en détail de misère et de besoin. Ce que le général Pillet et M. Ch. Dupin racontent des mauvais traitements que, durant la guerre de la révolution, les prisonniers français ont éprouvés en Angleterre, rappelle tout ce que l’antiquité a offert de plus monstrueux dans l’abus de la force. Térée et Pbalaris n’ont rien imaginé de plus cruel que les barraques de Normann-Gross et les prisons flottantes connues sous le nom de pontons.

Chez les anciens, la conquête donuait non seulement la terre, mais les habitants, que le vainqueur faisait vendre comme le bétail, sans en excepter les femmes et les enfants. Que d efforts il a fallu aux philosophes pour faire reconnaître que la conquête ne donne au vainqueur ni le droit de massacrer les peuples, ni le droit de le; asservir, et que c’cst un

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échange inique que de faire acheter au vaincu sa vie, sur laquelle on n’a aucun droit, aux dépens de sa liberté, sur laquelle on u’en a pas davantage! « La conquête ne donne aucun droit par elle-même, dit fort bien Montesquieu: lorsque le peuple existe, elle est le gage de la paix et de la réparation du tort ; et si le peuple est détruit ou dispersé', elle est le monument d’une tyrannie. »

Un homme tombe dans une embuscade d’assassins: il appelle à son secours; d’autres hommes accourent et le délivrent; dans la lutte leurs vêtements ont été déchirés, plusieurs ont reçu des blessures; cependant nul ne demande d’indemnité et ne prétend que son assistance mérite salaire. Les princes sont moins délicats ; ils ne marchent au secours de leurs amis qu'autant qu’ils eu reçoivent de gros subsides ; ils se font payer de fortes indemnités, ou exigent, pour garanties, des villes et des provinces entières, non seulement de ceux qui les ont appelés, mais aussi de ceux qui ne les appellent pas.

Les soldats ne font pas seulement la guerre aux soldats; ils attaquent, ils pillent, ils tuent les habitants, et cependant il est interdit aux habitants de résister à ces intolérables violences. Si les paysans dont on brûle les maisons , dont on viole les femmes et les filles , dont les enfants sont écrasés sur la pierre ou portés au bout des baïonnettes, s’arment pour les défendre, ils sont considérés comme des révoltés

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et punis comme des brigands. Les chefs ennemis se croient en droit de les faire pendre : se contenter de les fusiller est presque un acte de clémence. Tout est permis à ceux qui portent un casque et un habit à revers; tout est interdit à ceux qui sont coiffés d’un chapeau rond et vêtus d’une veste de travail, tout jusqu’à la défense naturelle.

Les vainqueurs d’une ville emportée d’assaut se croient encore le droitde faire passer au Hl de l’épée les habitants de tout âge et de tout sexe. Les plus modérés se contentent d'accorder à leurs troupes le pillage pendant quelques heures. Lorsqu’ils jugent qu’il a été commis assez de meurtres , assez de viols , ils font battre le tambour, sonner de la trompette, pour rappeler les voleurs à leurs drapeaux ; et quand le sac a cessé, les chefs annoncent que tout est rentré dans l'ordre.

En méditant sur cet abominable abus de la force, on a quelque peine à concevoir qu’il ait existé, qu’il existe encore des hommes assez pervers, assez scélérats pour lui donner le nom de droit : le découragement s'empare de lame la plus stoïque; on a honte detre homme; on se sent tout prêt à blasphémer contre le Ciel , et à renier la Providence.

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