‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 122 sur 318 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Des étrangers généraux d’armée.

«Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, dit un écrivain philosophe, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme, sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière. » Sans doute ni la misère ni la faim même ne peuvent excuser l’action de celui qui, soit comme bourreau, soit comme soldat, s'engage volontairement, et pour un salaire quelconque, à tuer des hommes qui ne lui ont rien fait. Mais cette action n’est-elle pas plus criminelle encore de la part de ceux que le cruel instinct de la vie ne pousse pas à la ravir à leurs semblables ; qui se consacrent à cette profession barbare par vanité ou par le plaisir affreux de verser le sang des hommes; pour acquérir de la réputation, des honneurs, ou sous prétexte de s’instruire dans ce détestable métier? Aussitôt qu’il s’élève une querelle politique en Europe, on voit des hommes étrangers à ces débats accourir, épouser les intérêts d’un des deux partis, briguer l’honneur

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de combattre avec ses défenseurs contre les défenseurs du parti opposé, dans les rangs desquels ils auraient combattu avec la même indifférence. Ces hommes, qui vont cherchant par-tout des occasions de tuer, ces gladiateurs politiques, sortent des familles les plus considérées de la vieille Europe ; presque tous sont de race patricienne. Tels furent les Eugène, les Bcrwick, les Maurice. Cet honneur est en contradiction manifeste avec la morale : il n’est pas plus innocent d’aller tuer des Italiens, des Grecs, des Allemands, ou des Busses, pour apprendre à devenir bon général , qu’il ne le serait d’appeler en duel des Espagnols , des Anglais, ou des Italiens, pour s’exercer au maniement de l’épée. Cette grande perfection dans l’art de tuer est abominable, affreuse, puisqu’elle ne s’acquiert que par le meurtre. Le dentier degré de l’extravagance humaine a été d’houorcr jusqu’ici ce qui devrait n’exciter que l’horreur la plus vive, que le mépris le plus profond.

Les hommes qui vont chez l’étranger se former dans l’art de tuer, rapportent dans leur patrie le désir de montrer qu'ils y sout habiles, et comme, par le rang qu’ils occupent dans le monde, ils ont presque toujours part aux affaires publiques, si les occasions manquent à leur ambition, ils savent les faire naitre.

« Dans les guerres les plus heureuses , dit V oltaire.

DES ÉTRANGERS GÉNÉRAUX d’àRMÉE. 2o5 il n'y a rien à gagner que pour un petit nombre de généraux et de ministres. » C’est donc pour ce petit nombre d’hommes avides et féroces que coulent à grands flots l’or et le sang des nations ; c’est par eux que les guerres commencent, c’est par eux quelles se prolongent, alors même qu’il semble que tout le sang, que tous les trésors soient épuisés. La fortune de l’un a encore besoin de la rançon d’une ville : la réputation de l’autre est incomplète; il lui faut encore le gain d’une bataille.

La jalousie , sœur de l’ambition , divise les chefs qui combattent pour la même cause. Celui-ci attaque avec précipitation et sans attendre le concours d'un rival de gloire, afin de remporter seul les honneurs du triomphe: plutôt que de consentir à partager cethonneur, il préfère courirlcschancesd'un revers, et ses troupes sont écrasées. Le bruit du canon annonce à cet autre qu’un de ses émules est aux prises avec l’ennemi commun; il connaît ses forces, ses moyens, sa position; il sait qu’il sera accablé: il pourrait venir à son secours, assurer la défaite de

l’ennemi Il reste immobile; il sacrifie les intérêts

de sa patrie au honteux besoin d’une basse jalousie: il n’aurait pu s’élever à la hauteur des triomphes de son rival ; il le laisse descendre au niveau de ses revers: son pays succombe; qu’importe? il conserve ses grades , ses honneurs et ses distinctions.

Les premiers qui de l’armée de Vitellius passèrent

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dans celle de Vespasien, furent les tribuns et les centurions.

En 1 798 , les généraux et les colonels de l'armée napolitaine abandonnèrent les premiers les drapeaux de Ferdinand; les premiers, ils ont abandonné ceux de Joachim en 1 8 1 5 ; les premiers , en 1821 , ils ont transigé pour livrer à l’étranger l’indépcudance napolitaine.

Dans tous les pays où la liberté a péri , elle est tombée sous les coups des chefs militaires. Les gardes de Pisistrate et de Denys l'enchaînèrent à Athènes et à Syracuse; elle fut bannie de Ilome par César, de Milan par François Sforza , de l’Angleterre par Monck ; Philippe la ravit aux Thébains qui l’avaient choisi pour général à la mort d’Epaminondas ; avant César, Marius et Sylla étant entrés dans Rome à main armée , c’est ce dernier qui enseigna aux généraux romains à violer l’asile de la liberté. Pour porter les soldats à ce grand attentat politique, il les corrompit en leur donnant les terres des citoyens , s inquiétant peu si , par des largesses spoliatrices , il introduisait dans les armées deux fléaux destructeurs de toutes les garanties sociales : l’avidité et la violence. Les soldats qui avaient commencé par vendre la liberté, finirent par mettre le trône à l’encan. Après avoir tué les citoyens pour s’emparer de leur héritage, ils égorgèrent les empereurs pour se partager leurs trésors et veudre leur couronne.

DES ÉTRANGERS GÉNÉRAUX D’ARMÉE. 207 Avoir en vue la conservation de la république et du prince, de préférence à celle de ses biens , de sa femme, de ses enfants, et de sa propre vie; réprimer les fautes et punir les crimes de ses subordonnés ; avoir pour les vaincus les égards qu’on doit au malheur; traiter les peuples conquis avec douceur, avec équité; se montrer patient dans les travaux et les fatigues , modeste dans les succès , courageux daus les revers ; n’avoir pour but que le bien, la liberté , la gloire de son pays , mais refuser de les lui procurer, si ces biens ne peuvent être acquis ou conserves qu'au prix d’un crime ou d’une injustice; tel doit être un général: l’histoire ancienne en offre cinq ou six exemples ; les temps modernes n’en présentent que deux : Washington et Bolivar.)

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