‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 129 sur 318 · EN CLASSES DIFFÉRENTES · texte numérisé non relu

EN CLASSES DIFFÉRENTES

que le père commun divise tous ses enfants en castes, en ordres, en corporations, qu’il les oppose les uns aux autres ; et les mêmes hommes qui reconnaissent dans l’unité de sentiments et d'intérêts Ja force de la famille, voient celle du gouvernement de l’état dans l’opposition des intérêts et des sentiments des sujets, et dans je ne sais quel équilibre de rivalités et de haines qui ne leur semble contraire ni à la morale philosophique, ni à la morale religieuse.

Depuis les temps historiques les plus reculés jusqu’au moment où Franklin et Washington rétablirent la race humaine dans sa dignité primitive , les hommes furent presque sur toute la terre gouvernés par cette politique oppressive et immorale. Sparte eut une famille royale, des citoyens et des esclaves; le roi Thésée, qui abolit la royauté à Athènes, y laissa subsister la division des habitants en hommes libres et en esclaves. Rome eut ses patriciens, ses chevaliers , ses bourgeois ( quirites ) , ses affranchis, ses esclaves. Dans la plupart des états modernes, les hommes sont encore divisés en nobles, en bourgeois, en paysans, et en serfs. Dans quelques uns, le clergé est séparé de la noblesse, la noblesse de la roture, et celle-ci, quiforme les dix-neuf vingtièmes de la population , est désignée et comptée comme n’en composant que le tiers ; et cette grande masse de la population , qui fournit les dix-neuf vingtièmes

DIVISION DES CITOYENS

des impôts, les dix-neuf vingtièmes des soldats, n’a pas même le tiers des emplois, des pensions, des dignités, des titres, et ne jouit pas du tiers delà protection accordée aux deux autres ordres.

Les législateurs religieux et politiques de l’Inde ont aussi divisé les hommes en cinq classes ou castes; mais, plus conséquents en cela que les législateurs européens, ils ne les font pas tous naître du même limon : les prêtres sont sortis de la tête de Brama, et les parias de la poussière de ses pieds. Le sage Fénélon lui-même, dans un de ses rêves politiques, divise les sujets d’Idoménée en huit classes, en y comprenant les esclaves; car ne fallait-il pas qu’il y eût aussi des esclaves dans le petit royaume de Salente ? 11 est vrai que quand il parle des heureux habitants de la Bétique , Fénélon les représente tous libres, tous égaux, n’ayaut d’autre prééminence que celle qu’obtient, la vertu, que donnent la sagesse et l’expérience des vieillards. Dans ce pays favorisé des dieux, où il n’y avait ni roi, ni nobles, ni prêtres, où chaque père de famille en était le chef, le juge, et le ministre, «jamais, dit l’auteur de Télémaque, la fraude, la violence, le parjure, la chicane, et la guerre ne firent entendre leur barbare voix; jamais la terre ne fut humectée de sang humain; à peine y vit-on couler celui des agneaux.»

u Les dignités, la noblesse, sont des grandeurs d'établissement. Les grandeurs naturelles sont celles

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qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parcequ’elles consistent dans des qualités effectives de l’ame et du corps, comme la science, les lumières, l’esprit, la vertu, la santé, la force. Aux grandeurs de convention nous devons des respects de convention, c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui ne nous font concevoir aucune qualité réelle en ceux que nous honorons de la sorte. Dans plusieurs pays, il faut parler aux rois à genoux; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. Mais les respects naturels, qui consistent dans l’estime , nous ne les donnons qu’aux grandeurs naturelles : il n’est pas nécessaire que j’estime ceux que je salué. Si vous êtes prince et honnête homme, je ne vous refuserai point les respects que mérite votre qualité de prince, ni l’estime que mérite celle d’honnête homme : mais si vous êtes prince sans être honnête homme, je m’en tiendrai au cérémonial, je vous accorderai le salut, tout en vous refusant l'estime; j’aurai même pour vous le mépris qu’inspirent les vices du cœur, la bassesse des sentiments, et la perversité de l’esprit.

« Qu’est-ce, à votre avis, que detre grand seigneur? c’est être maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes , et pouvoir ainsi satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui vous les assujettissent; les devoirs qu’ils

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vous rendent ont pour but d'obtenir quelque part de ces biens qu'ils désirent , et dont ils voient que vous disposez.

“ Votre amc et votre corps sont d’eux-mêmes indifférents à l’état de batelier ou à celui de duc. Il n’y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu’à une autre. Si donc vous agissez extérieurement avec les autres hommes selon votre rang, vous devez connaître, par une pensée plus cachée, mais plus véritable, que vous n’avez rien naturellement au-dessus d eux; car votre état naturel est d’être dans une égalité parfaite avec les autres hommes. Le peuple ne connaît peut-être pas ce secret : ne le lui découvrez pas si vous voulez , mais n’abusez pas de son erreur, et sur-tout ne vous méconnaissez pas vous-mêmes en croyant que Votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres. Toute la violence, tons les emportements , toute la fierté des grands, viennent de ce qu’ils ne connaissent pas ce qu’ils sont, et que les autres l’ignorent. «

J’avais pensé ces choses, mais Pascal les avait pensées et dites avant moi ; j’ai conservé l’autorité de ses paroles. J’ajoute que l’adoration, les génuflexions, le respect sans limites, l'obéissance aveugle ne peuvent plus se commander : il faut les obtenir, non par la force et la violence, mais parla bonté, par la vertu , par la sincérité et la fidélité aux pro-

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