DE LA JUSTICE
la justice. Il dispense les princes de clémence et de générosité, vertus qu’ils n’exercent guère qu’au profil de leurs courtisans ; mais la justice est le besoin de tous, et sur-tout du pauvre et du faible.
La justice est si nécessaire aux hommes , que ceux-là même qui vivent dans le crime ont senti quelle est entre eux une des conditions de leur coupable existence.
Parmi les brigands, celui qui dérobe quelque chose à sou complice est flétri du nom de voleur et chassé de la bande.
Un chef de pirates qui ferait un partage frauduleux des prises serait mis à mort, ou du moins abandonné par les siens. Cicéron nous apprend que Bardylis, faméux brigand d’Illyrie, n’amassa d'immenses richesses que parccqu’il fut constamment juste dans le partage du butin.
Tant que la voix de la raison et les sentimeuts humains ne sont pas étouffés par les cris de l’intérêt et de l’orgueil, lespectaclc de l'injustice enflamme les cœurs les plus indifférents d’une vive et profonde indignation. « Quand la tyrannie enrichirait plus <> d’hommes qu elle u’eu ruine, ceux-là ne seraient « pas encore les plus forts, dit Cicéron, car alors « on ne compte pas, mais on pèse, on apprécie. »
Les sophistes ont soutenu que rien n’était juste de soi ; que le législateur fait la justice ; que ce qui est établi pour la commodité du souverain et de scs
ministres est toujours équitable. «Ainsi, dit Pascal, « trois degrés d’élévation du pôle renversent toute «jurisprudence; un méridien décide de la vérité; « et comme la justice est une force spirituelle dont « on peut disposer lorsqu’on en est maître, on l’a « mise entre les mains de la puissance, et l’on appelle « justice ce qu’on est forcé d’observer.
«Sans doute, la justice sans la force est impuis- « santé, mais la force sans la justice est tyrannique. « Ne pouvant £iire que ce qui est juste fût fort, on « a fait que ce qui est fort fût juste. «
Ce que le despotisme souffre avec le plus d’impatience, c’est la vérité, c’est la justice. Réduit à conserver les noms , il détruit les choses; et appelle vérité ce qui est mensonge, justice ce qui est violence.
M. Guizot, dans un très bon écrit sur la justice politique, a montré, d’une manière aussi lumineuse qu'effrayante, comment la justice a été envahie par la politique, et comment leur rapprochement est également fatal à l’une et à l’autre. « En le recherchant , dit-il , la politique s’accuse ; « en s’y prêtant , la justice se perd. Cette alliance « monstrueuse est révélée par des conspirations fré- «quentes, par l’existence d’agents provocateurs, « par le caractère des accusations. Les faits géué- « raux remplacent les faits particuliers et personnels, «dont la justice seule doit connaître, tant que la