CHAPITRE III
Des juges.
On a dit qu’un juge devait faire provision d’éloquence, de science, et sur-tout de bonne conscience.
C’est particulièrement à ces époques terribles où
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les états ébranlés par de violentes secousses cherchent à se raffermir sur des bases constitutionnelles , que du courage ou de la lâcheté des juges, de leur corruption ou de leur intégrité, dépend le sort des empires. Tant de vengeances à exercer , tant d’intérêts froissés dont les passions s’emparent, tant de fortunes déplacées qui réclament des restitutions impossibles, tant d’autorités qui se détruisent, tant de souvenirs qui se raniment, de baines qui se rallument ! Les listes de proscriptions se déroulent , les catégories s'établissent ; vengez-moi , vengez-nous, s’écrie-t-on de toute part. Dès-lors tout est perdu si la magistrature , dépositaire des lois qui sont audessus des trônes , n’oppose le droit à la force , la justice à l’arbitraire.
“ Le parlement, dit un savant évêque (Claude de « Seyssel), a le droit de s’opposer au roi , si le roi •• ordonne une chose déshonnête. » Ce vertueux prélat ne disait point avec certains publicistes d’antiebambre : Si veut le roi , si veut la loi ; mais bien si veut la loi , si veut le roi. ■■ Tout ce que la loi « ordonne, continue l’habile jurisconsulte, le roi le « commande; tout ce que veut la justice est voulu « par le roi; et si quelque iniquité paraît émaner du « trône, je 11e veux y voir qu’une fausse apparence, « et je n’obéis pas à ceux qui commandent le crime au nom de celui qui ne peut mal faire. »
A Rome, dans chaque affaire, les juges faisaient
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serment dé juger selon les lois avant que d entendre les parties.
Les rois d’Egypte faisaient jurer aux juges, non d'être fidèles à la personne du prince, mais à la justice, et de ne prononcer jamais de sentence injuste , alors même qu’ils en recevraient l’ordre du monarque. Que Dieu fasse paix aux rois d’Egypte, tout despotes qu’ils ont été !
Leur exemple prouve que, sous le gouvernement le plus absolu, la justice a pu s’asseoir sur le trône : on l’a vue même une fois confier sans crainte son glaive au despotisme; cette exception, peut-être unique dans l’histoire, mérite d’être citée.
On lit dans les chroniques arabes que Hamin- Schah, sophi de Perse, fut averti par un des officiers du palais qu’au milieu delà nuitdpux inconnus s’étaient introduits dans la maison d'un particulier, où ils corn mettaient les violences les plus criminelles.
Etonné de tant d’audace , le sultan ne doute pas que les coupables n’occupent un rang très élevé dans l’état , et qu’ils ne se croient par-là hors de l’atteinte des lois ordinaires. Use transporte sur le lieu même du délit; mais, avant d’entrer dans la maison, il en fait éteindre toutes les lumières, et ordonne que les criminels pris en flagrant délit soient amenés devant lui , bâillonnés et couverts d'un voile : dans cet état il les fait à l’instant mettre à mort.
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beaux et découvrir le corps des deux coupables dont il approche en tremblant; il les regarde, lève les yeux au ciel, et rend grâce à Mahomet: «Quelle « faveur avez-vous donc reçue du prophète, lui de- « mande son vizir? — J’ai cru tues fils auteurs du « crime que je viens de punir , répondit Hamin- « Schah ; et craignant que la tendresse paternelle ne « me fit manquer à la justice , je n’ai voulu cou- « naître les criminels qu’après leur châtiment ; jugez “ si je dois remercier le ciel , il m’a permis d être « juste sans être parricide. »
Telle était l’idée que les Grecs se faisaient de la vertn d’un juge , qu’ils attribuaient une origine céleste aux trois grands hommes qui en avaient été sur la terre les modèles accomplis. Rhadamante , Eaque, etMinos, étaient les fils du souverain des dieux , et la profonde sagesse de ce dernier l’avait mis dans la confidence intime de Jupiter: ElJovia nrcanis Miitos admissus.
Pour les récompenser de leurs vertus , ces trois rois, après leur mort, furent chargés déjuger aux enfers tous les pâles humains : on a vu depuis beaucoup déjugés dignes de figurer à un pareil tribunal; mais ce n’est pas au même titre que la voix publique les y appelait.
Un jour que l’on récitait au théâtre certains vers de l’une des tragédies d’Eschyle , faits en l'honneur du divin Antphiarus, et dont le sens était , qu'il ne
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se souciait pas de paraître juste , mais de F être ; aimant la vertu pour elle-même , sans songer aux louanges quelle procure, et à donner des avis utiles sans craindre île déplaire à ceux auxquels il les adresse ; tout le monde jeta aussitôt les yeux sur Aristide comme celui à qui appartenaient de si nobles louantes ; car il était connu pour résister également ù la faveur et aux louanges, comme à la colère et à la haine. Quand il était question de justice, l’amitié ne lui faisait rien faire pour ses amis , ni la haine contre ses ennemis. Ayant mis en cause un de ses ennemis et exposé au tribunal les motifs de l’accusation , les juges en furent si irrités qu’ils voulaient aller aux opinions sans écouter l'accusé ; mais Aristide se joignit aussitôt à son ennemi pour demander qu’il fût entendu, afin qu’il pûtse justifier et se défendre, ainsi que le prescrivent les lois. Un autre jour, faisant lui-méine les fonctions de juge, l’une des deux parties se prit à dire que son adversaire avait fait beaucoup de tort à Aristide. « Mon ami, répondit Aristide, « prouve seulement qu’il t’a fait tort à toi-même , car « je suis ici pour juger ta cause et non pas la mienne. » Il vaut mieux renoncer à toute justice que de faire de ceux qui doivent la rendre des instruments d’oppression et d’iniquité. « La suprématie exercée « par le prince sur le pouvoir judiciaire, est, dit « M. Pastoret, le complément du despotisme et la a plus grande preuve de son existence. *
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Chez les peuples libres, la juste crainte de cette pernicieuse influeuce a été portée si loin, qu'on les a vus absoudre des coupables plutôt <pie de paraître céder aux désirs d'un accusateur puissant. Soipion Kmilieu porta plainte devant le peuple contre Cotta, dont la conduite avait été très coupable; cependant Cotta fut renvoyé absous. Nous ne voulons pas, dirent les juges, que celui qui vient ici présenter une accusation puisse l’appuyer de l’autorité d’un grand nom ou de l’éclat et de la faveur de ses victoires.
Dans l’oraison pour Clueutius Avitus, Cicéron dit que tout juge doit se souvenir qu’il peut absoudre celui qu'il liait, et doit condamner celui qu'il aime lorsqu’il est coupable; qu’il faut se décider, non d’après ce qu’on souhaite , mais d’après ce que la conscience et la justice exigent; que l’on doit prendre garde, en vertu de quelle loi on cite l’accusé; quel accusateur le poursuit; pour quelle espèce de délit il est traduit devant les tribunaux ; enfin le juge, dans la délibération, ne doit jamais perdre de vue la loi, l’équité, la sincérité; il doit repousser loin de lui toute influence étrangère, la haine, l’envie, l’ambition, la cupidité, la crainte de déplaire, non seulement à ceux qui récompensent les juges iniques, mais même à ceux qui punissent les magistrats intègres. « En quoi donc consiste la ..sagesse d’un juge, dil ailleurs Cicéron? A ne pas
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‘seulement examiner ce qu’il peut, niais ce qu’il « doit ; à ue pas seulement se souvenir combien a “ d’étendue son autorité, mais jusqu’à quel point il « lui est permis d'en faire usage. »