MAISONS DE JEU
Ce serait manquer à la probité politique et compromettre l'honneur du gouvernement, de permettre qu’il fût soustrait à un si galant homme la moindre part d'un bénéfice aussi légitime.
CHAPITKE VI.
Jeu de la bourse.
Sortirai -je d’une caverne pour entrer dans une autre ? Oui. Caton le censeur ne craignit point de se présenter dans l’enceinte où des citoyens dégradés se livraient à toutes les turpitudes de leurs saturnales. Sans doute il y a loin de Caton à moi, mais peut-être y a-t-il plus loin cncore-des folies de la Bourse aux saturnales romaines.
Quels sont ces gens sombres et préoccupés qui se promènent dans cette vaste enceinte, qui se rassemblent en groupe , se parlent bas et se précipitent sous ces voûtes, où de temps à autre j’entends pousser des cris en chiffre, qui font pâlir les uns et rougir les autres ?
Un courrier a paru ; il était porteur d’une lettre que personne n’a lue ; ou li en fait pas moins circuler la nouvelle qu elle renferme : c’est une bataille perdue par un peuple ami. A l’instant chacun spécule sur ce désastre présumé : une bataille perdue
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équivaut pour ceux-ci à une pension gagnée; l'oscillation des événements publics est la base de la fortune de ceux-là.
La journée est-elle stérile en nouvelles ? on en fabrique; celle qui vient d’être apportée n’est pas vraie: elle est contredite par une autre également fausse : toutes deux auront enrichi ou ruiné en quelques heures ceux qui les ont données et ceux qui les ont reçues.
L’esprit de l’homme , rebelle à la vérité , se soumet aux plus monstrueuses erreurs avec une facilité merveilleuse; insensiblement il se familiarise avec les disparates, les dissonnances, les contradictions les plus choquantes, avec tout ce que les difformités morales et physiques ont de plus repoussant ; il finit même par y voir de certaines compensations harmoniques, qui doivent entrer comme éléments nécessaires dans l’ensemble des choses.
Cette disposition vicieuse, qui semble appartenir plus particulièrement à l’esprit frauçais, peut seule expliquer comment il est, dans ce pays, pour les hommes et les affaires publiques, des principes, des régies, des mœurs entièrement opposés aux principes, aux mœurs, aux usages qui règlent la conduite des particuliers.
Le commerçant qui , après avoir mis des effets sur la place, emploierait constamment le mensonge et la ruse , tantôt pour augmenter , tantôt pour
Bifttogri h)iCqoole
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affaiblir la confiance publique et trafiquer de sou propre crédit, serait bientôt et infailliblement déshonoré par de pareilles manœuvres. Cette crainte bourgeoise n’arrête pas nos hommes d’état : placés au-dessus et plus souvent au-dessous de l’opinion publique, ils ont anobli l’agiotage, et parodiant un mot de Louis XIV , ils ont déclaré que la patrie c’était la Bourse. De si hauts , de si nobles exemples, ne pouvaient être stériles; ils appelaient des imitateurs, et les imitateurs sont accourus en foule: le négociant qui n'oserait spéculer sur son crédit, ni étaler sur un tapis vert son or et ses billets, va les exposer au grand tripot de la Bourse; là tous les sentiments sont confondus: dans les biens, dans les maux publics, on ne voit que matière à spéculation ; l’égoïsme est la seule loi , l’amour du gain la seule passion.
Le royalisme de l’un, le libéralisme de l’autre, suivent les fluctuations de la hausse et de la baisse : le même homme, comme citoyen, forme des vœux que , comme joueur, il serait au désespoir de voir exaucés. Celui-ci tient pour les Turcs et le pouvoir absolu: mais ses calculs sont à la baisse; il aspire après la capture du capitan-pacha et la défaite de Chursid: celui-là se déclare pour les peuples et la liberté; dans les salons, il vante le patriotisme et le courage des Hellènes, l’ardeur d’Ypsilanti , la prudence d’Odisseus. Mais ses doutes naissent en en-
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trant à la Bourse , il oublie Odisseus et Ypsilanti ; il se souvient de Bucharest et des massacres des Amautes ; il prévoit des revers , il a besoin d’une défaite : il joue à la hausse.
11 y a quelques années encore on appelait faire fortune acquérir des possessions , des dignités , gagner des grades sur le champ de bataille ; aujourd’hui on donne à ce mot une valeur plus positive ; faire fortune c’est tout simplement s’enrichir. Rien de plus honteux et de plus risible à-la-fois que la rapidité avec laquelle l'agiotage a dénaturé la langue : vous parlez à un nouveau général d’une brillante affaire; il ne vous laisse pas achever, et croit qu’il est question de ( emprunt ({Espagne : le mot de belle action vous échappe ; un homme au collet fleurdelisé vous dit à l’oreille qu’il eu a plusieurs de la Banque de France , et vous les offre à quelques centimes au-dessous du cours.
Chaque spéculateur a ses correspondants secrets, ses courriers particuliers : chaque parti fabrique ses bulletins et ses contre-bulletins ; on se glisse furtivement des billets ; quand on est sûr d’être regardé , on les lit avec mystère dans un petit groupe d’affidés. Un compère est détaché; il s’avance avec une précipitation affectée vers les agents de change, achète ou vend selon le mouvement qu’on est convenu d’imprimer au cours du jour, et les agioteurs en chef établissent leurs bénéfices sur les terreurs
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des faibles et la crédulité des dupes. L’escroquerie, pour laquelle un pair d’Angleterre fut justement . condamné au pilori, est renouvelée chaque jour par des hommes qui, de bonne foi peut-être, pensent être encore d’honnêtes gens , quand déjà ils sont si éloignés des voies de l’honneur et de la probité.
Quel spectacle offre aujourd’hui la Bourse ! Manufacturiers , propriétaires , conseillers d’état , généraux, gens de robe, gens d'église, gens de cour, comédiens, courtisans, se coudoient, se heurtent, se précipitent dans cette arène où les combattants se disputent les dépouilles de la patrie, où les fortunes sont fondées sur les ruines, et la joie des mis sur le désespoir des autres ; où des ministres euxmêmes, succombant aux tentations de l’habitude, ne rougissent pas d’apporter le contingent de leur ancienne industrie. Tous attendent, dans des anxiétés et des angoisses inexprimables, le jour des liquidations, où il y aura des pleurs et des grincements de dents; les plus désintéressés dans cette grande crise répètent avec une froide indifférence : Il y aura bien des liquidations faites à coups de pistolet ; car le suicide est aussi une des chances de ce terrible jeu.
Cependant que fait le ministère pour arrêter ce délire contagieux et insensé, qui rappelle les saturnales de la régence? Pour mettre un terme à cette déplorable fureur qui menace de convertir la nation tout entière en société de joueurs, c’est-à-dire de
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fripons et de dupes? Les maisons de jeu vont-elles . être fermées? va-t-on proposer de supprimer la loterie , ou du moins d'interdire les mises à la portée de l’ouvrier, de l’artisan? Non; mais qui pourrait le croire, qui oserait le dire, si l’acte le plus solennel ne l'attestait à la France, à l'Europe, au monde entier? comme si c’était trop peu du jeu des tontines , du jeu des rentes, du jeu des reconnaissances de la liquidation , du jeu des actions de ta banque , du jeu des actions de ta ville , on a inventé , on a mis en action le jeu des annuités.